Lui: Roman contemporain

Part 24

Chapter 243,994 wordsPublic domain

Nous nous étions séparés sans nous parler, mais avec une tendresse intérieure qui semblait s'accroître et grandir en se contenant. Désormais il avait pris dans mon cœur une place à part, une place à lui. Quelquefois même, il me semblait que c'était la première; il devenait pour moi la chaleur et la lumière, tandis que Léonce s'effaçait dans l'ombre opaque et glacée de la solitude qu'il me préférait.

Ce soir-là, en rentrant, je trouvai sur la table de mon cabinet les vers d'Albert et une lettre de Léonce. Je lus d'abord les vers d'Albert; je fus attendrie par cette poésie suave et molle où il faisait revivre le souvenir de notre promenade au jardin des Plantes:

Sous ces arbres chéris, oh j'allais à mon tour Pour cueillir, en passant, seul, un brin de verveine, Sous ces arbres charmants, où votre fraîche haleine Disputait au printemps tons les parfums du jour;

Des enfants étaient là qui jouaient à l'entour; Et moi, pensant à vous, j'allais traînant ma peine; Et si de mon chagrin vous êtes incertaine, Vous ne pouvez pas l'être au moins de mon amour.

Mais qui saura jamais le mal qui me tourmente? Les fleurs des bois, dit-on, jadis ont deviné! Antilope aux yeux noirs, dis quelle est mon amante?

Ô lion! tu le sais, toi, mon noble enchaîné; Toi qui m'as vu pâlir lorsque sa main charmante Se baissa doucement sur ton front incliné.

La lettre de Léonce ne renfermait qu'une ligne qui me frappa; il m'annonçait que dans huit jours il serait à Paris. Cette espérance ne me causa qu'une joie troublée; la paix et la certitude de ce long amour commençaient à disparaître.

Je ne lui répondis pas le soir même.

Mais, relisant le sonnet d'Albert, je me souvins de ma promesse, et, comme un écho de ces vers, je fis pour lui les vers suivants:

Veillant et travaillant, ô mon noble poëte! Lorsque tu seras triste et que mon souvenir, Ainsi qu'un ami vrai, viendra t'entretenir, En l'écoutant, ému, tu pencheras la tête.

Tu me verras courant à toi, te faisant fête; Avec mon bel enfant qui semblait te bénir, Le logis, la servante, en t'entendant venir, Tout riait, tout chantait de me voir satisfaite.

On t'aimait; l'humble toit, les cœurs t'étaient ouverts; C'était peu pour ta gloire et peu pour ta fortune, Mais la sincérité n'est pas chose commune.

Souviens-t-en, quand viendra la douleur importune; Moi, je pense au beau soir où rayonnait la lune, Quand tu m'as dit «Je t'aime,» et je relis tes vers.

Je l'attendis en vain pendant trois jours; je sus par René qu'il se disposait à faire un voyage. Je voulais le revoir encore une fois; car je sentais bien que Léonce en arrivant allait reprendre son empire: on ne brise pas en un jour des chaînes longtemps portées; il en est de l'amour comme du despotisme: il s'impose souvent par ses exigences mêmes au cœur confiant de la femme, comme la tyrannie s'impose par sa hardiesse à un peuple aveugle; mais l'heure de la clairvoyance se fait tôt ou tard, et alors le divorce éclate entre le trompeur et le trompé. Pour moi, cette heure de lumière devait briller, mais hélas! en me foudroyant.

J'avais promis à Albert de lui porter moi-même mes vers; je savais qu'il sortait chaque soir, et qu'en arrivant chez lui vers neuf heures, je trouverais son logis vide, mais encore tout imprégné de sa présence. Quel bonheur ineffable de m'asseoir dans son petit salon, de feuilleter ses livres, d'écrire mon nom à son bureau pour lui dire: «Je suis venue!» et pour qu'en rentrant il me retrouvât là en esprit, comme je l'y avais trouvé lui-même. En me représentant une sensation si vive et si pure, je ne résistai pas au désir de la goûter. Je sortis seule; le temps était froid: c'était l'automne et ses premières rigueurs.

Je sonnai sans hésitation à la porte d'Albert, sachant qu'il était absent et que je n'éprouverais pas le trouble de le voir.

Je dis à son domestique que je désirais lui écrire; il me fit entrer.

--Monsieur part à l'instant et tout est encore en désordre ici, ajouta-t-il.

En effet, je vis les habits qu'Albert venait de quitter, épars sur une causeuse, près du feu, dans le petit salon. La flamme du foyer pétillait; une lampe éclairait la glace de la cheminée, et une autre, avec un abat-jour, projetait une lueur voilée sur le bureau. Des pages écrites par Albert, des lettres ouvertes et quelques feuilles de papier blanc étaient là pêle-mêle. La plume dont il s'était servi plongeait encore dans l'écritoire; je m'en saisis, et j'aurais voulu la voler cette plume qui avait écrit des choses si grandes et si rares! Peut-être me communiquerait-elle quelque étincelle de son génie? pensais-je en la tournant au bout de mes doigts; et, m'asseyant sur son fauteuil, je me mis à rêver.

Je pris d'abord une enveloppe blanche dans laquelle j'enfermai le sonnet que j'avais fait la veille; puis, comme si la demeure du poëte eût gardé son souffle créateur, je sentis les vers suivants monter de mon cœur à mon cerveau, et je les écrivis rapidement:

VISITE A UN ABSENT

Il fait froid, ton foyer s'allume, Tu t'habilles, tu vas sortir; Tu pars, et j'accours me blottir Dans ton fauteuil. Je prends ta plume.

Je n'écrirai pas un volume: Mais un seul mot pour t'avertir Que cet amour qui te consume, Pour toi, je voudrais le sentir.

Mais ce mot, pourras-tu le lire? Ma main, en tremblant, l'a tracé, Et mes pleurs l'ont presque effacé.

Oh! ce mot, pourquoi le récrire? Ô ton âme comme à tes yeux Une larme parlera mieux.

Je ne relus point ces vers, et je me hâtai de les mettre auprès des autres dans l'enveloppe. Si je les avais relus chez Albert, peut-être ne les lui aurais-je pas laissés; il y a toujours dans la langue de la poésie quelque chose d'exalté qui outre-passe ce que nous voulions dire; cela vient de la rime, qui oblige parfois à des mots plus tendres; cela vient aussi du tutoiement.

Je rentrai chez moi transie et frissonnante; tout mon sang avait reflué vers mon cœur.

Mon fils fut frappé de ma pâleur; mon émotion avait été plus forte que je ne me l'avouais.

XXV

Je compris à la joie d'Albert l'imprudence que j'avais faite; il arriva chez moi le lendemain, et me dit, radieux:

--Oh! chère Stéphanie, quels vers charmants!

--Ne les louez pas trop, lui dis-je en souriant, et n'allez pas faire ce que font les pères en parlant de leurs enfants difformes. Sans vous, Albert, je n'aurais jamais fait un vers de ma vie; ils procèdent donc de vous, mes deux pauvres sonnets, mais ils n'en sont pas dignes.

--Laissez-moi être heureux du moins du sentiment qu'ils révèlent et qui vient bien de vous!

--Je savais par René que vous alliez partir, et j'ai voulu, répliquai-je, vous faire ainsi un adieu un peu tendre.

--Je veux croire qu'il était senti, poursuivit-il; un poëte a dit quelque part:

L'adieu fait aimer le retour.

Oh! comme je vais revenir joyeux de mon court voyage!

--Mais où allez-vous donc? repris-je.

--Présider à l'érection de deux statues. C'est une idée bouffonne qui a passé par la tête ou plutôt par les cent têtes d'un corps savant, de m'envoyer, moi, le caprice et l'ironie en personne, prononcer des discours et entendre des congratulations officielles. Il est vrai qu'on m'a adjoint Amelot, à qui je laisserai toute la partie grave ou plutôt comique de la cérémonie.

Ce qu'il y a pour moi de sérieux dans tout ceci, c'est l'honneur public qu'on va rendre à Bernardin de Saint-Pierre en plaçant sa statue en face de cet Océan tourmenté qu'il a si admirablement décrit. Vous savez, marquise, que je n'ai pas l'orgueil de mes œuvres, mais j'ai l'orgueil de mes aspirations; elles ont toujours tendu au beau et à l'idéal dans l'art et m'ont fait goûter avec délices les créations du génie. C'est ainsi que tout enfant je me suis passionné pour l'idylle exquise de _Paul et Virginie_. Mon culte pour l'auteur m'imposait de ne pas refuser la mission dont on m'a chargé quoiqu'elle répugne à toutes mes habitudes. Quant à l'autre statue elle sera inaugurée par Amelot, par le successeur naturel du talent négatif de celui à qui l'on décerne un hommage égal à l'hommage qu'a mérité le génie. Je vois d'ici les regards étonnés que se jetteront éternellement sur le rivage solitaire de la mer la figure du vrai poëte et celle du rimailleur qu'on a proclamé le représentant de la _Poésie bourgeoise_; association criante de deux mots qui se repoussent et qui équivaudraient è dire: _l'Idéal matériel!_ Mais ce bon Amelot n'entend pas raillerie sur la gloire d'un de ses pères en métromanie, et il est bien le représentant le plus convaincu de cette littérature puérile, solennelle et banale du bon sens qui prétend faire une école renouvelée, non pas des Grecs, lui dis-je un jour, mais des Pradon.

--Vous allez vous combattre et peut-être vous battre en route, répondis-je à Albert.

--Non, non, rassurez-vous, me dit-il, la poésie est chose trop haute pour que je consente jamais à en disserter avec Amelot. C'est un bon vivant et un fin gourmet avec qui je n'ai jamais parlé que cuisine. Mais, marquise, en venant chez vous je faisais un projet délicieux.

--Lequel? cher Albert.

--Vous partiez avec nous sous prétexte d'assister à la fête d'inauguration des deux statues et en réalité pour vous trouver quelques jours seule avec moi sur cette belle plage de l'Océan où nous nous aimerions si bien.

--Ne me tentez pas dans ma solitude et ma pauvreté, lui dis-je; jusqu'au jour où mon procès sera gagné, j'ai fait vœu de vivre en recluse.

--Oh! si vous m'aimiez un peu tendrement, ce vœu ne tiendrait pas contre le vœu de mon cœur. Mais je vous parle comme une romance de Dorat; décidez donc bien vite, tyrannique marquise, ce que vous voulez faire de moi. Si je pars sans vous je vais m'ennuyer, si je reste, et j'en suis bien tenté, m'aimerez-vous?

--Partez, lui dis-je gaiement, nous verrons plus tard.

--Vous êtes un sphinx impénétrable, j'emporte du moins vos sonnets et je les interrogerai.

--Reviendrez-vous vite? lui dis-je.

--Oui certes, si je pars, et j'accourrai vous surprendre au retour; ainsi, veillez sur vous!

Il s'éloigna, la figure riante, et je restai dans le doute s'il allait vraiment quitter Paris.

XXVI

J'attendis deux jours, puis j'envoyai Marguerite chez lui. On lui répondit qu'il était parti et qu'il serait absent au moins une semaine.

Comme si Léonce eût deviné l'attrayante proposition d'une promenade au bord de la mer qu'Albert m'avait faite, il m'écrivit qu'il devançait son arrivée et il m'offrait d'aller visiter ensemble les beaux châteaux de la Renaissance au bord de la Loire, les vestiges de Chantilly et cette ombreuse solitude de Rosny, où une princesse a passé les seuls jours tranquilles et riants de sa vie.

Je fus toute bouleversée par cette idée; elle me séduisait et m'attirait comme une tentation de bonheur et aussi de délassement. Depuis longtemps toute distraction était retranchée de la vie austère que je menais; quelques jours de voyage et de liberté insoucieuse avaient pour moi le même attrait qu'un premier bal pour une jeune fille; goûter cette halte dans ma vie de labeur avec celui que j'avais tant aimé, que j'aimais encore et qui m'aimait enfin, puisqu'il avait conçu ce doux projet; oh! c'était une fête de l'âme bien difficile à refuser! Je n'éprouvais pas avec Léonce la même hésitation qu'avec Albert. J'avais appartenu à Léonce, je lui appartenais encore, et malgré quelques doutes et quelques déchirements, mon amour n'était point brisé. Il suffisait d'une espérance, d'une illusion pour le réédifier dans mon cœur.

À mesure que l'heure qui devait me réunir à Léonce approchait, quelque chose d'enflammé et de vertigineux s'emparait de tout mon être.

Les libertins prétendent que la possession détache; mais pour ceux qui se sont aimés par l'âme, le contraire se produit; l'union des sens qui n'a été que la confirmation de l'union morale, semble les lier éternellement. C'est ce qui fait la pureté et la beauté du mariage, lorsqu'il consacre l'amour vrai.

Comment oublier les délices, et j'oserai même dire les familiarités intimes? Est-ce que l'enfant est impudique, parce qu'il se souvient avec bonheur de s'être endormi sur le sein de sa nourrice?

À quoi sert-il qu'une morale artificielle essaye, comme la fausse mère de Salomon, de partager en deux l'être humain? l'âme et le corps se complètent l'un l'autre, et il est certain qu'ils répercutent tour à tour leurs émotions diverses; car de même que le souvenir d'une trahison ou d'un chagrin remplit les yeux de larmes, que celui d'une joie épanouit le sourire, et que celui d'une noble action fait rayonner le front; de même l'image, soudain rappelée d'une chute périlleuse ou des angoisses de l'enfantement, attriste et terrifie l'esprit; tandis que l'image riante d'une caresse délectable ou du tressaillement de la volupté le ranime et l'égaye, et lui communique pour ainsi dire le contrecoup enivrant de ce que le corps seul semblait avoir ressenti!

Ne séparons donc pas ce que la nature et Dieu ont si étroitement confondu. Les casuistes qui ont fait de la chasteté absolue une vertu, ne sont arrivés qu'à produire des apparences menteuses dans une société hypocrite. Il serait temps d'oser glorifier l'harmonie sacrée de l'indivisible lien des émotions de l'âme et du corps!

J'avais compris tout cela d'instinct avant de m'en convaincre par la réflexion. Un amour sincère et complet en apprend plus sur ce sujet que tous les raisonnements philosophiques.

Rien qu'à la pensée de revoir Léonce, je sentis le réveil de tout ce que je lui avais dû de félicité; c'était une évocation involontaire; une influence, pour ainsi dire, magnétique; son approche me dominait; il était loin encore et déjà son souffle m'entourait et courait autour de moi.

Cependant je ne lui avais point écrit le ravissement que j'éprouvais de ce projet de voyage; je ne savais pas même si je m'y déciderai à; mais j'en savourais longuement le désir; il était devenu le rêve de mes nuits et la rêverie de mes jours. Si bien qu'un matin des vers qui exprimaient tous les détails de ce songe d'amour et de liberté s'échappèrent tout à coup de mon cœur. Ainsi un oiseau jette un chant en s'ébattant à l'air et au soleil:

LES RÉSIDENCES ROYALES.

Avec leurs longues avenues, Leurs silencieuses statues Se mirant dans les bassins ronds, Leurs grands parcs ombreux et profonds, Leurs serres de fleurs des tropiques Et leurs fossés aux ponts rustiques, Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Bras enlacés, âmes rêveuses, Promenons nos heures heureuses Sous les tonnelles des jardins, Dans les bois où passent les daims; Traversons les courants d'eau vive Sur l'esquif qui dort à la rive. Ils sont pour nous, ces vieux palais. Ils sont pour nous: habitons-les!

Allons voir, dans les vastes salles, Les portraits aux cadres ovales, Morts radieux toujours vivants, Grandes dames aux seins mouvants, Cavaliers aux tailles cambrées, Exhalant des senteurs ambrées. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Sur le banc des orangeries, Dans l'étable des métairies Où les reines buvaient du lait, Dans le kiosque et le chalet, Aux terrasses des galeries, Allons asseoir nos causeries. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Sous le fronton de jaspe rose, Où l'amour sourit et repose, Cherchons le bain mystérieux, Le bain antique aimé des dieux: Diane et ses nymphes surprises Courent sur le marbre des frises. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Lisons dans les forêts discrètes Les gais conteurs et les poëtes: Le murmure des rameaux verts S'harmonie à celui des vers, Et les amoureuses paroles S'épanchent en notes plus molles. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Dans les ravins aux pentes douces, Sur les pervenches, sur les mousses, Doux lit où se voile le jour, À la lèvre monte l'amour; L'ombre enivre, l'air a des flammes, En une âme Dieu fond deux âmes. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

L'horizon déroule à la rue Le lac à la calme étendue, Où par couples harmonieux Les cygnes fendent les flots bleus; Plages, collines et vallées Sous nos regards sont étalées. Ils sont pour nous, ces vieux palais. Ils sont pour nous: habitons-les!

Chantilly dort sous ses grands chênes, Rosny, Chambord, n'ont plus de reines Leurs maîtres, ce sont les amants Savourant leurs enchantements; Où les royautés disparaissent, Les riantes amours renaissent. Ils sont pour nous, ces vieux palais, Ils sont pour nous: habitons-les!

Je n'oserais pas dire que quelque chose de l'âme et du souvenir d'Albert n'eût pénétré dans ce chant! Sans lui l'aurais-je fait? Non; car sans lui je n'aurais jamais connu cette langue des vers que son génie m'avait enseignée. Léonce l'ignorait, et je doute même que sa nature, dépourvue d'inspiration et de flexibilité, fût propre à en pénétrer les délicatesses raffinées et l'exquise sensibilité.

Ces strophes faites, je les répétais sans cesse, et je les fredonnais même sur un vieil air qui me revenait.

Enfin, je reçus un soir une lettre de Léonce, qui m'annonçait son arrivée pour le lendemain. J'envoyai mon fils chez un de ses oncles qui demeurait à la campagne près de Paris. L'enfant partit joyeux. Toute distraction nouvelle le charmait. Je savais qu'il n'aimait pas Léonce, et j'eus souffert de troubler son cœur naïf et d'y voir poindre une idée de lutte.

Le lendemain arriva; dès le matin j'ornai de fleurs mon pauvre logis, je me parai des couleurs que Léonce aimait, et je mis tout en fête comme chaque fois qu'il devait venir.

Je l'attendais à l'heure du dîner. J'éprouvais une telle agitation que je ne pouvais rien faire; les heures me paraissaient tantôt trop lentes et tantôt trop accélérées. Je prenais un livre, et j'essayais de lire sans y parvenir. Je relus seulement mes vers, où respirait comme un sentiment avant-coureur du bonheur; puis je les rejetai sur la table où je me tenais accoudée. Je regardais la pendule; je me disais: «Bientôt il sera là!» et malgré moi l'image d'Albert se mêlait à la sienne. «Il s'assiéra, pensais-je, sur ce fauteuil où Albert s'est assis, sur ce coussin où il a pleuré, où il m'a dit son amour.» Et cela me paraissait sacrilège et impie. Je pâlissais et frissonnais au moindre bruit; il me semblait que j'allais être surprise, condamnée par quelqu'un qui avait des droits sur ma vie. Il me venait l'idée de m'enfuir, comme si un redoutable péril ou une grande douleur m'eût menacée. Puis je souriais de cette terreur puérile; je songeais au bonheur qui allait renaître, je le recomposais dans toute sa splendeur et je repoussais le fantôme qui venait l'assombrir.

Cinq heures sonnèrent à ma pendule, je me dis: «Dans une heure il sera près de moi.» Je me regardai dans la glace et fus heureuse d'être en beauté. Un coup de sonnette retentit; je pensai: «C'est lui! il a voulu me surprendre en arrivant une heure plus tôt.»

J'étais accourue et je me trouvais là lorsque. Marguerite ouvrit la porte; je laissai échapper un cri de surprise, presque d'effroi: ce fut Albert qui m'apparut!

Il crut sans doute que j'avais poussé un cri de joie, car son visage ne perdit rien de son expression heureuse. Il paraissait moins souffrant, son teint était animé et ses beaux yeux lançaient des flammes; il tenait d'une main une petite cage dorée où était renfermé un joli couple de ces perruches mignonnes qu'on appelle des _inséparables_, et dans l'autre main il avait une seconde cage à treillis d'argent dans laquelle voltigeaient deux colibris.

--Où donc est votre cher enfant? me dit-il, qu'il me débarrasse bien vite de ces oiseaux qui l'amuseront, et que j'aie les mains libres pour presser la vôtre et vous embrasser.

--Ce cher petit a voulu aller à la campagne, répondis-je en rougissant.

--Mais vous-même, reprit-il? vous allez donc sortir que vous voilà si parée?

--Oui, balbutiai-je, je dîne en ville.

Tout en prononçant ces mots nous traversions la salle à manger. Il posa sur le buffet les deux cages charmantes où les oiseaux des tropiques s'ébattaient, et me tendant aussitôt les bras, il me dit:

--Je n'y tenais plus, chère âme; il m'a fallu revenir pour vous voir et pour vous entendre.--Allons, parlez-moi! qu'avez-vous fait pendant mon absence? Pourquoi sortez-vous et ne me gardez-vous pas tout aujourd'hui comme je m'y attendais?

Il baisait mes mains et mon front et ne pouvait détacher ses regards de moi.

--Je ne vous ai jamais vu un visage si expressif et où éclatât tant d'âme, poursuivit-il, lorsque nous nous fûmes assis dans mon cabinet. Est-ce mon retour qui vous rend si belle? Ne m'avez-vous pas oublié, m'aimez-vous un peu? Et il se plaça dans une pose câline à mes pieds sur le coussin où si souvent il s'était assis.

Je restais interdite et muette. Comment avoir la dureté de le détromper? Comment lui dire qui j'attendais? Il fallait donc me résoudre à mentir!

--Pourquoi donc ne me parlez-vous pas, chère Stéphanie, reprit-il en me considérant toujours avec bonté.

--Je suis encore toute émue, lui dis-je, de cette douce surprise et bien désolée, croyez-le, de ne pouvoir fêter votre retour; mais on m'attend, c'est un dîner de famille, il faut que je sorte, à demain, cher Albert.

Je prononçai ces mots rapidement et d'une voix saccadée: l'aiguille de la pendule marchait toujours et je frissonnais pour ainsi dire de son mouvement; Léonce allait arriver.

--Chez quels rentiers du Marais dînez-vous donc, repartit Albert en riant, pour partir à cinq heures un quart de chez vous? Ne me quittez pas si tôt et causons un peu, ou je vais m'imaginer que vous me trompez. Est-ce bien vrai, poursuivit-il tendrement que vous vous êtes fait si belle pour de vieux parents? Non, je veux que ce soit pour moi; allons, soyez bonne comme vous l'avez été déjà, écrivez pour vous dégager et laissez-moi finir cette journée avec vous. Vous ne vous ennuierez pas, je vous le jure: Amelot m'a fourni de quoi vous divertir! Dès que nous avons été en wagon, le massif Amelot m'a dit: «Je me sens en verve; mon esprit monte, il court, il court...--Eh bien! mon cher, ai-je répliqué, laissez-le courir; je ne me charge pas de l'attraper.» Et tenez, marquise; j'ai envie de commencer de suite le récit de nos aventures et de vous tenir enchaînée par la curiosité comme le sultan des _Mille et une Nuits_. J'ai aussi des vers à vous lire, car j'en ai _rêvé_ pour vous sur le bord de la mer; et vous, chère, n'avez-vous pas fait pour moi encore un de ces sonnets que vous faites si bien?

En parlant ainsi, sa main touchait aux papiers qui étaient sur la table; il aperçut mes strophes sur les _Résidences royales_ et s'en empara.

Je voulus l'empêcher de les lire, mais il les serra fortement dans sa main en s'écriant gaiement:

--Oh! par exemple, est-ce que l'écolier ose déjà se soustraire au maître, et mépriser ses critiques?

Je ne tentai plus aucun effort pour rien conjurer. Je ne savais que répondre et que faire; je n'osais pas même le regarder pendant qu'il lisait.

--J'aime ces vers, me dit-il vivement quand il eut achevé de les parcourir, je suis fier que vous ayez pu les faire; mais, Stéphanie, sont-ils bien pour moi?

--Sans vous je ne les aurais jamais faits, répondis-je en tremblant et honteuse de ce subterfuge jésuitique.

--Sont-ils pour moi? sont-ils pour moi? répéta-t-il d'un air de doute. Oh! Stéphanie, si ces vers sont pour un autre, savez-vous que vous êtes comme l'enfant qui assassine son père avec les armes dont celui-ci l'a appris à se servir!--Vous ne voudriez point me tromper, vous qui n'avez jamais menti; voyons, parlez, pour qui sont ces vers?

Je me levai, pâle et égarée comme si j'avais commis un crime, et saisissant sa main, je lui dis:

--Cher Albert, ne m'interrogez pas jusqu'à demain; demain j'aurai la certitude de ce que veut mon cœur et je vous le dirai, mais aujourd'hui il faut que je vous quitte, que je parte à l'instant même, adieu.