Lui: Roman contemporain

Part 20

Chapter 203,878 wordsPublic domain

À travers le temps qui fuyait, à travers les ténèbres qui enveloppaient presque une moitié de mes jours, elle restait à jamais au fond de mon âme; lorsqu'on la nommait devant moi, je tressaillais; si on l'attaquait, j'étais prêt à la défendre. Les éloges qu'on accordait à son génie faisaient parfois resplendir mon front d'orgueil. Elle semblait avoir renoncé aux conceptions fausses et outrées, et produisait chaque année des œuvres plus rares; j'en étais heureux, et suivais son progrès avec la sollicitude que sent un père pour l'intelligence de son fils. C'est ainsi que peu à peu mon ressentiment s'était endormi pour ne plus laisser en moi que la mansuétude du souvenir; je revoyais les jours heureux remonter sur les jours sombres et les éclairer de leurs rayons. Plein de clémence, je me disais: Est-ce sa faute si elle ne m'a pas mieux aimé? Dans notre civilisation raffinée, l'amour complet est impossible entre deux êtres également intelligents, mais d'une organisation différente et possédant chacun les facultés de se combattre. Il faudrait pour que ces deux êtres s'entendissent toujours et restassent unis d'un amour inaltérable, qu'une éducation semblable les eût formés enfants, que les mêmes croyances, les mêmes habitudes de l'âme, et jusqu'aux façons extérieures fussent en eux identiques. C'est là ce qu'a bien compris Bernardin de Saint-Pierre, lorsqu'il a voulu peindre l'idéal de l'amour. Il a choisi deux enfants, nés, croirait-on, d'un souffle pareil, animés par leurs mères d'un seul esprit, poussant, pour ainsi dire, sur une tige unique, et grandissant sous l'influence de la même atmosphère. Mais nous, rejetons tourmentés d'une société orageuse et corrompue, marâtre de ses enfants divisés, et plus cruelle dans ses phases de fureur que l'état sauvage, de quel droit nous étonner, après tant de discordes publiques et d'exécutions sanglantes, du divorce incessant des cœurs et de l'impossibilité des liens intimes? L'amour est frappé d'incompatibilité comme la politique. Les individus participent des masses; toutes les idées ont été déclassées, conspuées, jetées au vent. Comment se pourrait-il qu'elles pussent rentrer dans nos cerveaux dans l'ordre d'autrefois, et qu'elles en sortissent de nouveau avec la signification ancienne? Le bouleversement s'est fait dans les mœurs autant que dans les lois, le souffle de la révolution a atteint jusqu'à l'amour.

Avais-je bien le droit d'en vouloir à Antonia de ses préjugés ou de ses instincts de race et de l'empreinte indélébile d'une éducation monastique? N'avais-je pas aussi mes penchants irréfrénables, qui entraînèrent en rugissant, comme une trombe qui passe, ce qu'il y avait de meilleur en moi?

Un jour, Albert Nattier survint comme j'étais absorbé par ces réflexions que me suggérait sans cesse le souvenir ineffaçable d'Antonia, et qui la justifiait, selon moi. Je fis part de ces idées à mon sceptique ami:

--Fort bien, répliqua-t-il d'une voix mordante; vous autres poëtes rêveurs, vous vous livrez à de si subtiles et de si ondoyantes définitions sur les choses les mieux caractérisées, que vous finissez par en perdre le sens net et précis: mais ton cœur blessé est, j'en suis certain, meilleur logicien que ton esprit, et comme ce cœur saigne encore, je doute qu'il accorde à Antonia l'absolution de sa trahison à Venise, et surtout de son indigne et romanesque tromperie, si hypocritement déroulée dans les lettres qui suivirent. Parmi les raffinements de ton indulgente argumentation, as-tu trouvé, mon cher, l'explication de ce mensonge inutile?

--Elle est bien simple, répondis-je: Antonia en se donnant à Tiberio avait cédé à la nature, et elle ne me cacha la vérité à Venise que pour épargner ma douleur. Je devine aujourd'hui sa bonté craintive où je n'ai vu autrefois que sa duplicité orgueilleuse. C'est moi qu'elle a eu peur de blesser; ce n'est pas elle qu'elle a redouté d'humilier!

Albert Nattier repartit:

--Tu pourrais avoir raison si tout dans la vie et dans les écrits d'Antonia ne donnait pas un démenti formel à cette interprétation. Réfléchis et juge: elle enveloppe toujours d'un superbe orgueil les faiblesses de ses héroïnes. L'amour naïf lui semble une souillure ou une infériorité. Croyant ainsi se grandir, elle se drape dans la chasteté, et dérobe sous les plis d'un vêtement biblique ses péchés mignons. Elle a eu pour Tiberio une fantaisie que Mme de l'Épinay se fût peut-être permise, mais dont à coup sûr elle eût fait l'aveu en riant, acceptant pour sa punition une épigramme ou une représaille de Grimm. Mais elle, Antonia, craignant d'être déchue, se hausse aussitôt sur les nuages. Du haut du ciel, où elle se perd, elle t'accuse après t'avoir frappé; elle s'efforce enfin de te prouver qu'elle t'est restée fidèle en te trompant, et te fait le récit d'une gaudriole italienne dans le langage éthéré d'Ossian. Ce que je te dis là tu l'as constaté dans ses lettres comme le public le constate dans ses romans; ses héroïnes prêchent toujours des sublimités irréalisables et en contradiction avec leur situation même. _Ô santa semplicità!_ comme disent les Italiens, qu'êtes-vous donc devenue dans son âme? Si elle peint un jour les mœurs rustiques, sois sûr qu'elle fera parler philosophie à ses paysannes; et ce qui m'exaspère, c'est qu'elle se croit naturelle.

--Elle l'est en effet, repris-je, et voilà ce qui l'absout; car ce qu'elle a de faux dans le caractère et le talent, n'est pas le résultat d'un parti pris, mais de son admiration sincère pour le beau conventionnel, qui lui semble le vrai beau.

--Mais comment toi, répliqua-t-il, esprit si décidé et si clair, avant que les brouillards de cet amour n'eussent noyé ton cœur, ne lui as-tu pas montré la simple et véritable grandeur du génie?

--C'est qu'elle se croyait la plus forte, et qu'elle s'est toujours retranchée, quand nous discutions, dans son infaillibilité morale. Oh! si j'avais pu l'assouplir, non par orgueil, mais par tendresse, c'est à mon cœur que je l'aurais courbée, c'est à mon amour que je l'aurais soumise!

--N'est-ce pas assez parler d'elle? fit Albert Nattier avec un signe d'impatience; voilà plusieurs années que tu ne m'en avait rien dit et je te savais gré de cette fermeté de silence. Je te trouve aujourd'hui d'une loquacité sombre et vaporeuse: si je te laisse seul, tu feras quelque maussade élégie bien plaintive; viens plutôt avec moi dîner à la campagne, où j'attends quelques joyeux amis.

Je le suivis comme je suivais depuis longtemps toute distraction facile que le hasard m'envoyait.

Albert Nattier avait une pittoresque habitation dans les environs de Fontainebleau; elle touchait à la lisière de la forêt. Mais, j'avoue ma faiblesse, jusqu'à ce jour je n'avais pu me déterminer à retourner sous ces grands arbres et à revoir ces défilés sauvages et magnifiques si souvent parcourus avec elle. L'idée d'y pénétrer me remplissait de la même terreur qu'aurait ressenti un enfant contraint d'entrer seul dans un bois sombre rempli de brigands et de bêtes fauves; il me semblait que toutes mes passions et tous mes souvenirs allaient se déchaîner et me mordre au cœur dans ces lieux où j'avais été heureux. Ce jour-là, je ne sais pourquoi j'eus plus de courage.

Les hôtes qu'attendait Albert Nattier n'étaient pas encore venus quand nous arrivâmes; je lui proposai de monter à cheval et de nous aventurer dans la forêt.

--J'en serai charmé, répliqua-t-il un peu surpris de ma fermeté nouvelle.

Nous passâmes par un carrefour peu touffu; mais bientôt, soit instinct, soit volonté, je dirigeai notre excursion du côté le plus noir de la forêt qui m'attirait toujours avec elle. Quoique le jour fût superbe, la lumière pénétrait à peine à travers les rameaux des vieux arbres. C'étaient autour de nous une solitude et un silence absolus qui tempéraient la chaleur de l'atmosphère: où le mouvement et le bruit ne se produisent pas, on sent le repos descendre. Nos chevaux avançaient lentement, et bientôt nous fûmes forcés d'aller à pieds pour nous enfoncer dans les taillis enchevêtrés et dans les anfractuosités des grands rocs. Je marchais sans fatigue et sans tristesse; mais Albert Nattier, qui redoutait pour moi l'évocation d'un fantôme, jugea prudent d'en détourner mon esprit en me racontant les plus folles aventures de sa vie. Je l'écoutais en souriant, et de temps en temps je lui ripostais par un mot vif et gai qui lui donnait le change sur ce qui se passait dans mon cœur. À mesure que nous avancions et que je reconnaissais la source, la clairière et l'énorme roche tapissée de mousse noire, quelque chose de doux et de tendre s'emparait de moi; je n'éprouvais aucun des déchirements dont j'avais eu peur: c'était une résurrection bienfaisante et tranquille des belles scènes de l'amour et de la jeunesse. Cet apaisement qui se faisait pour ainsi dire à mon insu me pénétrait de sérénité et amenait le sourire sur mes lèvres. Cette sensation toute intérieure ne m'inspirait pas un mot qui la trahit; je continuai à répondre gaiement aux plaisanteries d'Albert Nattier.

Lorsque nous parvînmes au sommet du roc, à l'endroit même où j'avais soulevé Antonia et l'avais étreinte sur mon cœur pour l'emporter dans l'éternité, j'eus sur le visage un rayonnement plus vif; involontairement je tendis les bras à l'ombre du passé comme à un ami inespéré qui me revenait.

En retournant à la maison ce fut la même gaieté apparente et le même travail secret de mon cœur. Je croyais souffrir et j'avais été heureux.

Deux ans plus tard j'écrivis sur ce souvenir les stances dont on a tant parlé et que vous préférez, m'avez-vous dit souvent dans votre partiale amitié, au _Lac_ de Lamartine.

Ce que cette femme a fait de moi vous le savez maintenant, ce que je suis resté après tant de chagrins et d'essais infructueux de déplorables consolations, vous le voyez, chère marquise, l'être est dévasté mais le cœur vibre encore comme dans un monument en ruine un écho tressaille et répand la vie. Depuis que je vous ai rencontrée, chère Stéphanie, les pulsations de ma jeunesse se sont réveillées; je sens de nouveau le bien, le beau, l'amour! Laissez-moi renaître, laissez-moi vous aimer! et en parlant ainsi, Albert éperdu et épuisé par l'émotion de son long récit appuya sa tête sur mes genoux et couvrit mes mains de caresses convulsives. Je ne le repoussai pas; j'étais trop véritablement attendrie pour m'effaroucher; je ne sais quoi de chaste et de rayonnant planait sur le grand poëte. Je sentais en lui un frère à consoler, et mes larmes involontaires tombaient sur ses mains et répondaient à ses caresses.

--Oh! vous voyez bien que je vous aime, murmura-t-il, et que vous pourrez faire de moi un autre homme.

--Ce que vous aimez, Albert, lui dis-je, c'est l'amour! c'est votre souvenir! c'est elle! c'est Antonia! car lorsqu'on a aimé de la sorte on n'aime qu'une fois.

--Non, non, reprit-il d'une voix impérieuse, écoutez-moi bien. J'ai encore deux choses à vous dire, deux choses que j'oubliais et qui vous convaincront.

Je n'avais jamais revu Antonia depuis tant d'années, le hasard bienfaisant m'avait servi; jamais il ne la fit trouver sur mes pas. Je l'apercevais toujours à travers mes souvenirs, jeune, irrésistible dans son impassibilité terrible et dans la puissance formidable qu'elle avait exercée sur moi. Mais il y a de cela un an, un soir au foyer des acteurs du Théâtre-Français, j'avais la tête levée pour mieux voir un portrait de Mlle Clairon; j'entendis venir à moi et m'appeler par mon nom; j'abaissai mon regard, et je vis une femme d'une tournure et d'une mise vulgaires, à l'éclat des yeux seuls, je reconnus Antonia. Son teint s'était altéré, ses joues et tous ses traits avaient l'affaissement de la vieillesse; elle fumait une cigarette qui finissait en ce moment; elle en tenait une autre au bout de ses doigts; comme je fumais aussi elle me dit en riant:

--Albert donne-moi du feu.

Je m'inclinai sans répondre et lui tendis mon cigare; puis je sortis du foyer.

Mon cœur seul avait tressailli, d'étonnement peut-être; mes sens étaient restés froids, répulsifs mêmes; ce n'était pas Antonia que j'avais revue, pas même son ombre, c'était sa caricature! Si son désir ranimé l'avait poussée vers moi, mes bras ne se seraient pas ouverts; si elle m'avait crié: «Je t'aime toujours!» je lui aurais répondu avec certitude: «Je suis guéri!»

Oh! qu'il n'en aurait pas été ainsi si nous avions traversé la vie en nous aimant, vieilli ensemble, partagé nos labeurs, nos joies et nos peines; alors la vieillesse et la décrépitude se produisent insensiblement; les beaux souvenirs de l'heureuse jeunesse les dérobent et l'éclat des sentiments inaltérés les effacent! Mais quand on est devenu ennemis par l'amour, quand la séparation violente a produit l'antagonisme, l'œil de la matière est implacable, il procède froidement dans sa dissection comme le scalpel sur le cadavre.

Vous voyez donc bien que je ne l'aime plus; le charme et l'attrait sont détruits; j'en parle comme d'une chose morte; si je me suis complu dans les détails de ce récit, si j'ai tenté de vous faire pénétrer les mystères infinis d'une psychologie désespérée, c'est pour vous et non pour elle; pour vous dont je veux être aimé, pour vous à qui je viens de révéler comme à Dieu même toutes les contradictions de mon cœur: misères et grandeurs, tendresse et haine!

D'autres ont su par moi cette désolante histoire, mais ils n'en ont aperçu que le squelette; pour vous seule je l'ai ranimée; vous avez revu le drame en action, suivi ses événements, compris ses douleurs, compté ses sanglots; à vous seule enfin j'ai montré la vérité entière de ma vie; quelle plus grande preuve d'amour pouvais-je vous donner? Quelle communion plus intime pouvait unir nos deux âmes?

Voilà ce qu'il me restait à vous dire et maintenant je suis soulagé.

Après avoir prononcé ces derniers mots sa tête retomba comme accablée par la fatigue et je sentis ses lèvres muettes boire mes pleurs qui coulaient toujours sur ses mains croisées.

Je fus prise pour lui d'une immense pitié; oubliant mes craintes des autres jours qui m'auraient semblé puériles devant sa douleur, je voulus le garder jusqu'au soir. J'en fis mon hôte pour l'apaiser.

Ayant entendu rentrer mon fils avec Marguerite, je dis à Albert:

--Contenons nos larmes, elles effrayeraient cet enfant.

Il m'obéit, se détacha de mes genoux où ses mains s'appuyaient encore, et prenant mon fils dans ses bras, il se mit à le caresser. Nous restâmes ainsi jusqu'à minuit, comme en famille, et même lorsque l'enfant ne fut plus là, Albert ne prononça pas un mot qui eût pu me troubler et m'éveiller de mon songe fraternel. Mais avant de partir il me pressa vivement sur son cœur en me disant:

--À demain, chère Stéphanie; maintenant que nous nous aimons, la vie sera belle!

Ces derniers mots me rappelèrent à moi-même, à l'aveu complet que je lui devais aussi et durant mon sommeil agité par le choc de tant d'émotions, je crus entendre la voix de Léonce qui me criait: «Vas-tu donc l'aimer?»

[Note 8: Dans presque tous les romans écrits à cette époque l'amour des héroïnes se dénouait dans un cloître.]

XXI

Je ne m'endormis qu'au jour, et à l'heure habituelle du lever de mon fils, je fus éveillée de mon court et pénible sommeil par Marguerite qui entra dans ma chambre. Je secouai mon malaise et je me mis aussitôt à écrire à Léonce, ne voulant pas attendre le soir pour lui faire le récit de la confidence d'Albert. C'est ainsi que du vivant même du grand poëte, cédant à l'entraînement d'un amour aveugle, j'avais déposé le secret de cette douloureuse histoire dans un autre cœur. Mais ce cœur ne contient plus désormais que des cendres sèches, plus froides que la poussière des cercueils; je ne l'appellerai donc pas en témoignage de la vérité. Pour tous ceux qui ont vécu de la double vie du cœur et de l'esprit, cette vérité palpite assez dans l'ensemble et dans les détails de ce que je viens de dire.

Si ce récit était une fiction destinée à devenir un livre, peut-être serait-il dans les règles de ce qu'on appelle l'art de n'y rien ajouter; mais, selon moi, l'intérêt vivant l'emporte sur l'intérêt imaginaire, et l'attrait imprévu d'une action réelle sur l'effet combiné d'une composition habile; puis rien n'est petit de ce qui touche un être vraiment grand; rien n'est indifférent de ce que renferme une existence qui fut chère; je vous dirai donc les dernières émotions d'Albert, mêlées aux événements de ma propre vie.

J'avais écrit sans contrainte et sans embarras à Léonce, car certain comme il l'était d'avoir tout mon amour, ce que je lui disais de l'entraînement qu'Albert ressentait pour moi pouvait bien lui causer quelque trouble, jamais d'effroi ni de douleur.

J'attendais avec calme sa réponse, tandis que j'étais émue et partant préoccupée de ce que je pourrais dire à Albert. Comment l'arracher à son exaltation de la veille par l'aveu explicite de mon amour pour Léonce! Cet amour, il avait refusé d'y croire, comment insister sur sa réalité et faire pénétrer dans ce cœur blessé et aimant la cruauté de la conviction: le repousser comme amant, c'était le perdre comme ami, c'était renoncer à jamais à cette fraternité de cœur, à cette camaraderie de l'esprit qui m'étaient si douces; je savais bien qu'il ne voudrait pas de mon amitié. Du jour où l'amour nous frappe les autres sentiments disparaissent pour ainsi dire consumés; c'est l'étincelle qui détermine l'incendie; et pourtant je sentais qu'il serait lâche à moi d'hésiter. Me taire, c'était tromper Albert, c'était tromper Léonce; laisser l'espérance à l'un, c'était enlever à l'autre la sécurité.

J'étais en proie à cette inextricable anxiété lorsqu'un coup de sonnette retentit: ce ne pouvait être qu'Albert. Je me sentis défaillir; mais j'éprouvai un allégement subit en apercevant son domestique; il m'apprit que son maître était souffrant et ne pourrait venir chez moi ni dans la journée ni le soir.

--Il est donc sérieusement malade, lui dis-je, qu'il ne m'a pas écrit? S'il en est ainsi, je vais aller le voir!

Le domestique m'en dissuada en m'apprenant que durant ces crises nerveuses, qu'il ressentait une ou deux fois par mois, son maître désirait rester dans une solitude absolue;--il se tient immobile et sans parler, ajouta-t-il, il prend ce qu'il appelle: son bain de silence et de repos, et au bout de vingt-quatre heures il est guéri.

--Dites-lui toujours que s'il désire me voir, j'accourrai, répétai-je au domestique comme il s'éloignait.

À peine fus-je seule que je compris que mes paroles rapportées à Albert le feraient croire à mon amour.

Je passai le reste du jour dans une indicible agitation; je ne savais à quel dessein m'arrêter et quelle forme donner à mon aveu! Écrire à Albert ma passion pour Léonce, c'était lui adresser une sorte de congé en le frappant froidement; car la parole écrite a toujours quelque chose de dur et d'irrémissible, tandis que celle qui s'échappe de la voix, quelle qu'en soit la douloureuse signification, s'émeut de l'émotion même de celui qui l'écoute; je me décidai donc à attendre la visite d'Albert et à m'abandonner à l'imprévu.

Le lendemain, dans la matinée, je reçus la réponse de Léonce.

--Jamais roman, me disait-il, ne l'avait intéressé comme l'histoire des amours d'Antonia et d'Albert; cet homme avait mis dans sa passion une grandeur, une intensité et une durée qui en faisait une chose vraiment belle; mais il était douteux qu'après tant de douleurs et d'essais réitérés de consolations délétères, puisées dans la débauche, il pût aimer encore comme il avait aimé. Ce second amour qu'il m'offrait ne serait qu'une pâle et grimaçante contrefaçon du premier; je méritais mieux que ces restes d'un cœur flétri et d'un génie qui sommeillait; Albert était célèbre et lui était obscur, mais lui du moins me donnait son âme entière où aucune image n'obscurcissait la mienne. Je serais toujours pour lui la femme unique, l'inspiration de sa solitude, la chaîne aimée de sa jeunesse, la douce lumière qui planerait sur son déclin; semblable à cette première femme de Mahomet qui fit la destinée du prophète et qu'il aima jusqu'aux derniers jours, vieille et blanchie, la préférant aux jeunes et fraîches épouses qui n'eurent jamais son cœur.

Il était trop fier, poursuivait-il, pour rien ajouter, mais il attendait la décision de mon amour avec une impatience qui troublait son travail et sa solitude; il me suppliait en finissant de continuer à lui parler d'Albert sans restriction; c'était, me disait-il, pour son esprit une étude vivante dont rien n'égalait l'intérêt, et, en satisfaisant sa curiosité, je lui donnais une véritable preuve d'amour!

Je froissai convulsivement cette lettre où je ne trouvais pas un cri parti du cœur. Oh! mon Dieu, pensais-je, comment n'est-il pas venu? comment n'a-t-il pas eu cet élan de l'amour? comment peut-il me laisser seule dans l'état de détresse où se trouve mon âme? La dernière phrase de sa lettre me fit l'effet d'un scalpel qui aurait pénétré dans une chair vive; il voulait tout savoir sur ce qui concernait Albert; ce noble génie était devenu un objet d'analyse pour cet esprit solitaire et froid. Non! non! pensais-je, je ne continuerai plus cette dissection d'un grand cœur blessé; cela ressemblerait à une trahison; je m'arrêterai; dès le premier jour j'aurais dû refuser de lui donner Albert en spectacle! et cependant pouvais-je agir autrement? lui cacher quelque chose de ma vie, c'était ne l'aimer qu'à demi et partant ne pas l'aimer, car suivant la profonde parole de l'Imitation: Qui n'a pas un amour sans limites, n'aime point.

Lui, l'avait-il bien pour moi cet amour? hélas! je ne le voyais pas dans cette lettre. Mais d'autres lettres avaient été plus tendres, elles avaient épanoui mon cœur et l'avaient satisfait; ce n'était pas un rêve, j'étais aimée! J'en avais eu la conviction dans ses bras et j'en retrouvais la certitude dans ses lettres. Un désir violent et soudain de les relire s'empara de moi. J'en tirai plusieurs au hasard d'une cassette où je les renfermais; et à mesure que les expressions de cette tendresse calme, mais toujours égale, me pénétraient, je sentais revenir en moi la sérénité; il m'aime! répétais-je avec de douces larmes, et dans cette confiance je puisais la force de tout dire à Albert; j'étais prête à confesser mon amour comme les premiers chrétiens confessaient leur foi.

En ce moment j'entendis la voix d'Albert. Marguerite l'avait rencontré dans l'escalier et allait l'introduire dans mon cabinet. Mon premier mouvement fut de cacher les lettres de Léonce; tout à coup il me vint une autre idée et je laissai les lettres éparses sur ma table.

Albert entra; il était un peu pâle, mais sa mise très-recherchée lui donnait une apparence de santé.

--Vous vouliez donc venir chez moi, me dit-il en m'embrassant; cette bonne pensée que vous m'avez envoyée m'a guéri et c'est moi qui viens vous voir et vous remercier.--Mais, chère, êtes-vous malade? ajouta-t-il en me regardant, vous voilà blanche et glacée comme un beau marbre. Vous avez encore des larmes dans les yeux, pourquoi pleurez-vous? je veux le savoir!

--Eh bien! oui, m'écriais-je, vous saurez tout. Albert, écoutez-moi sans colère et ne me retirez pas votre amitié; plusieurs fois déjà j'ai voulu parler et vous n'avez pas voulu m'entendre; Albert je ne puis tous aimer d'amour, car j'en aime un autre qui m'aime et dont rien ne saurait me séparer!

Il chancela et devint tellement livide que j'eus peur du mal que j'avais lait.

--Oh! murmura-t-il lentement: vous ne valez pas mieux qu'_elle_, vous aussi en retour de mon amour vous me faites souffrir!

--Est-ce ma faute, lui dis-je en pressant ses mains dans les miennes, si avant de vous connaître mon cœur s'était donné? Allez-vous donc m'en vouloir de la vérité, comme vous en avez voulu à Antonia de son mensonge? fallait-il vous tromper?...

--Oui, plutôt que de m'arracher à ce rêve qui allait me faire revivre! Adieu donc, ajouta-t-il, je n'en veux pas savoir davantage.