Part 19
--Ne me demande pas pardon pour tes impuretés, lui dis-je, car je suis encore plus impur que toi! je te donne les restes de la débauche; tu retrouves un cœur flétri que la douleur a corrompu; blessé par toi, il te fera souffrir de sa blessure; désormais notre amour, amer comme la haine, ne sera plus qu'un défi des sens à la conscience; tu deviens courtisane en te jetant dans mes bras, et je ne suis plus qu'un débauché sans cœur en te rendant tes embrassements!
--Qu'importe, me dit-elle en délire, et elle souscrivit à cette ivresse souillée. Tous les souvenirs sacrés de notre amour si beau se confondirent alors aux âcres sensations d'une passion dégradée.
Ô mystère impénétrable de l'union des êtres! malgré les paroles cruelles que je venais de prononcer, je sentis se fondre dans ses bras tout ce qu'il y avait de ressentiment dans mon cœur. Je redevins tendre et affectueux, et mes yeux mouillés de larmes la regardaient avec reconnaissance.
Elle me devina:
--Vois-tu que j'ai bien fait de venir, me dit-elle.
--Oh! oui, murmurai-je en cachant ma tête dans son sein, je t'aime toujours.
Le lendemain, j'avais repris chez elle ma place d'autrefois. Les premiers jours furent presque du bonheur: retranchés du monde, j'oubliais tout ce qui n'était pas elle, et en elle je ne voyais et ne retrouvais que ce qui m'avait rendu heureux. Sa nature douce et calme refaisait la paix dans mon cœur, son intelligence en toutes choses me charmait; quelle autre femme aurait pu me parler comme elle, avec la certitude du génie et l'enthousiasme de l'amour, des créations de mon esprit? Je lui lisais ce que j'avais fait de nouveau, et dans ses éloges et ses critiques je trouvais une supériorité qui enorgueillissait mon amour. Qui donc m'aurait compris aussi bien qu'elle? Qui donc eût senti à ce point le poëte dans l'amant? Malgré quelques dissidences, n'était-elle pas, après tout, la seule femme avec qui je pusse vivre de la double vie du corps et de l'âme?
Mais les orages devaient renaître, apportés par tous les souffles du dehors, qui ne pouvaient manquer d'arriver jusqu'à nous.
Notre réconciliation fit grand bruit; ma famille s'en désespéra, prévoyant pour moi de nouveaux chagrins; mes amis en plaisantèrent, et le monde me traita de lâche et de fou.
Je bravai les conseils et l'opinion, comme cela arrive presque toujours en pareille situation.
Ma passion avait été la plus forte; je devais donc la glorifier ou du moins faire croire à tous que je n'en rougissais pas. Je reparus avec Antonia dans les promenades et aux théâtres; elle s'y montrait souvent en habit d'homme, ce qui attirait sur nous tous les regards; elle affectait le plus grand dédain pour ce qu'elle appelait les préjugés, et m'entraînait à l'imiter. Nous menions une vie débraillée d'artistes qu'on a appelée plus tard la vie de bohème. En sortant du spectacle, parfois quelques personnes venaient chez nous souper et fumer, plutôt ses amis que les miens; non que les miens fussent des sages, mais ils avaient, même dans l'intimité, une raideur aristocratique fort ennuyeuse selon Antonia. Il est vrai que devant elle ils se souvenaient de son talent, qui leur imposait et contenait le laisser-aller de leur esprit; ils avaient gardé en ceci la tradition des manières courtoises qui, sous l'ancien régime, aurait toujours empêché qu'on traitât Mme de Sévigné, eût-elle eu des amants, comme on traitait une danseuse. Les amis d'Antonia se gênaient moins, ils la tutoyaient, elle leur en avait donné l'exemple, et moi, rattaché à elle par le côté grossier de la passion, je les laissais faire, peu soucieux de sa dignité. Je me sentis d'abord dans une atmosphère malsaine, mais je finis par me faire à cet air corrompu. Ironique, méprisant, je la traitais comme une maîtresse vulgaire; l'idole était volontairement descendue de son piédestal, et je me raillais moi-même si j'étais tenté de l'y replacer. J'avais avec elle des manières tantôt dures, tantôt moqueuses, où se trahissait le bouleversement de mon âme. Lorsqu'elle me les reprochait avec douceur et simplicité, j'étais attendri, mais sitôt qu'elle le prenait sur le ton de la prédication et de l'emphase, j'éclatais en plaisanteries injurieuses; elle eût pu me rappeler par une larme ou par une parole émue à ce qui restait encore de grand dans mon âme, et alors je serais tombé à ses pieds. Mais elle employait dans ces sortes de luttes un langage tellement en contradiction avec tous les actes de sa vie que j'en étais révolté.
Un soir je rentrai vers minuit, après l'avoir laissée, m'attendre toute la journée. J'étais allé à travers la campagne déposer le fardeau que je traînais sans trêve; je m'étais baigné dans la Seine, près de Bougival, puis roulé sur l'herbe, puis endormi sous les arbres par une chaude soirée d'août. Quand j'arrivai, elle éclata en reproches, me dit qu'elle voyait bien qu'elle ne pourrait jamais m'arracher à la dissipation et à la débauche, et que son sacrifice avait été en pure perte.
--Quel sacrifice? m'écriai-je; est-ce par hasard le renvoi de Tiberio?
--Celui-là et tant d'autres, poursuivit-elle avec une sorte d'audace naïve qui m'exaspéra. Je vous ai été dévouée jusqu'aux dernières limites de l'abnégation, jusqu'à l'immolation de tous mes fiers instincts, jusqu'à l'avilissement de ma chaste nature.
J'éclatai de rire.
Elle continua:
--Votre incrédulité impie ne saurait m'atteindre; Dieu le sait! c'est pour vous sauver de l'abîme que j'ai surmonté mon dégoût des choses des sens. Je ne me suis rejetée dans vos bras que pour vous arracher à des bras souillés; et maintenant vous me raillez de ma chute, et vous me traitez comme ces femmes dont j'ai voulu vous séparer: vous oubliez que j'ai été pour vous une sœur, une mère...
--Assez! lui dis-je à ces mots qui éveillaient l'écho d'un langage semblable qu'elle m'avait tenu autrefois au moment même où elle me quittait pour Tiberio,--assez d'hypocrisie! repartis-je avec une colère croissante; il ne faut pas être une Mme de Warens puritaine, il ne faut pas mettre Jean-Jacques adolescent dans son lit et protester après que c'était pour son plus grand bien et par pure abnégation! Convenez donc que vous y trouviez aussi quelque plaisir!
Je n'aime pas les exclamations mystiques de Mme de Krudner, quand elle s'écrie dans le ravissement de ses spasmes d'amour: «Mon Dieu, pardonnez-moi d'être heureuse à ce point!» Dieu et le remords n'ont que faire en ceci. Je trouve plus vrai le cri d'amour des belles Romaines, qui en pareils moments disaient en grec: ZΩH KAI ΨΥXH.
Convenez donc, ma chère, que si vous n'aviez que du dégoût pour les choses des sens, vous n'étiez pas forcée d'y goûter. Lorsqu'on a donné au monde ce que le monde appelle le scandale de l'amour, il faut au moins avoir la franchise de sa passion. Sur ce point, les femmes du dix-huitième siècle valaient mieux que vous: elles n'alambiquaient pas l'amour dans la métaphysique.
Pendant que je parlais, le visage toujours si calme d'Antonia exprimait une fureur douloureuse qui se trahissait par la rougeur de ses joues et l'éclair de ses regards. Mais tout à coup ses traits se détendirent; elle pâlit, et sa tête se renversa en arrière et demeura immobile.
Quand j'eus fini, elle me dit d'une voix tranquille:
--Vous êtes la punition de mon orgueil; cela devait être.
Je vis deux longues larmes couler de ses yeux, et je me fis horreur. Ce que je lui avais dit, tout autre aurait pu le lui dire, mais moi je devais me taire.
Après ces scènes cruelles, j'essayais pourtant de l'aimer encore, d'être heureux et de la lier à moi. J'évoquais le passé, j'en faisais remonter de chères images; j'en formais autour d'elle comme une ronde fantastique où je m'emprisonnais. Mais à côté des souvenirs riants s'en dressaient d'autres insultants, tyranniques, et qui me murmuraient de ces mots irréparables que la mort ne doit pas effacer: toujours je voyais à ses côtés, comme son ombre, le fantôme railleur de l'Infidélité.
Nous ne travaillions plus durant ces jours orageux. Mais sous le règne si paisible et si court du doux Tiberio, elle avait écrit un roman qui venait de paraître et qui excita bientôt la plus vive polémique dans les journaux: les uns proclamaient ce livre une œuvre philosophique où se résumaient les souffrances et les aspirations de l'époque; d'autres n'y voyaient qu'une élucubration ambitieuse et vide, où toute vraisemblance et toute morale étaient violées dans un style tour à tour charmant et emphatique. Un journaliste avait trouvé piquant de reconnaître l'auteur sous l'héroïne, et se permit de diriger contre Antonia des attaques tellement violentes que je me sentis offensé. Je pouvais bien, dans la poignante colère de mon amour, me permettre parfois de la pénétrer et de la juger; mais j'interdisais aux autres toute insulte contre une femme qui m'appartenait et qui se montrait en public à mon bras.
Je venais de lire l'article injurieux, et je me disposais à sortir pour aller en demander raison à l'auteur, lorsque je vis entrer dans ma chambre Albert Nattier.
--Je te croyais encore en Angleterre? lui dis-je en l'embrassant, tout joyeux de la surprise qu'il me causait.
--J'arrive comme le _Deus ex machina._
--Tu dis plus vrai que tu ne penses, répliquai-je; tu arrives à point pour un dénoûement; car demain je me bats en duel et tu seras mon témoin.
--Nous verrons, nous verrons, répliqua-t-il en riant; mais viens d'abord déjeuner avec moi au café Anglais.
--J'y consens, quoique je sois attendu: je vais écrire pour _la_ prévenir.
--De qui parles-tu donc? fît-il en jouant l'étonnement.
--Mais tu le sais bien, poursuivis-je, nous nous sommes réconciliés.
--On me l'avait dit, reprit-il; pourtant je n'y croyais pas: et c'est pour elle que tu te bats?
Je fis un signe qui disait oui, tout en écrivant quelques lignes à Antonia. Albert Nattier me considérait; son visage avait une expression sérieuse que je ne lui avais jamais vue. Nous descendîmes l'escalier sans rien dire et nous montâmes dans sa voiture, qui nous conduisit au café Anglais. Durant le trajet, il affecta de ne me parler que des plaisirs de Londres; il me raconta quelques aventures dont il avait été le héros. La conversation continua sur ce sujet jusqu'à la fin du déjeuner. Mais sitôt que le garçon fut sorti et que nous eûmes allumé nos cigares, il me dit en se plaçant debout en face de moi:
--Ainsi donc, Albert, ce duel est bien arrêté: tu vas te battre pour cette femme?
--Ma décision est irrévocable, répondis-je; mon père même, si j'avais le bonheur de l'avoir encore, ne m'y ferait pas renoncer.
--Eh bien, en ce cas, j'aurai plus de pouvoir que ton père, répliqua—t—il; car je te jure bien que ce duel n'aura pas lieu.
--Tu deviens fou, lui dis-je avec impatience.
--Non, reprit-il; mais je vais commettre une mauvaise action, si tu ne me donnes pas à l'instant ta parole que tu ne te battras point.
--Ce que tu me demandes là est impossible.
--Eh bien, en ce cas, je parlerai, poursuivit-il en devenant très-pâle.
Je fus pris d'un frisson et j'eus comme la révélation subite de quelque chose de terrible; il semblait hésiter.
--Mais, parle donc, lui dis-je en lui secouant le bras.
--Tu sais, reprit-il, que Tiberio a été l'amant d'Antonia.
--Oui, puisqu'elle me l'a dit elle-même et que je te l'ai raconté; en quoi cela peut-il me permettre de manquer à l'honneur, et j'ajouterai de manquer à Antonia qui n'a que moi pour la défendre? Après tout, elle vaut mieux que les autres femmes, car elle a été franche et grande dans son aveu et dévouée pour moi à l'égal d'une mère durant ma longue maladie à Venise.
--Oh! oui, répliqua-t-il avec un accent étrange, cette maladie sera la page saillante de sa vie!
--Mais, que veux-tu dire, murmurai-je d'une voix étranglée, parle vite, finissons-en!
--Je dis que pendant que tu te mourais, elle se donnait en riant à Tiberio.
--Tu mens! m'écriais-je, en faisant un geste de réprobation.
Il resta muet devant ma douleur; il eut peur, m'a-t-il dit plus tard, de la décomposition rapide de mon visage.
À mon tour je l'interrogeai:
--Qu'en sais-tu? qui te l'a dit? Je ne te croirai que sur des preuves!
Il continua:
--Le pauvre Tiberio, confus de la reconnaissance que je lui exprimais pour les soins qu'il t'avait donnés, m'a tout avoué pendant notre promenade à travers Venise!
--Oh! voilà donc pourquoi, balbutiai-je, tu étais si bouleversé en rentrant ce jour-là!... Je me souviens! Je me souviens!
Je n'en pus dire davantage, je laissai tomber mon visage dans mes mains, comme pour me dérober à la honte qui m'envahissait.
--C'est-elle, poursuivit-il implacablement, qui a entraîné Tiberio, car lui croyait à la fidélité qu'on doit aux mourants, et je l'ai vu saisi d'une terreur superstitieuse en songeant à ce sinistre hymen, accompli presque en face d'un lit mortuaire; il l'aimait...
--Tais-toi! tais-toi! lui dis-je, je ne veux plus t'entendre; conduis-moi où tu voudras. Et je saisis son bras comme un appui.
XX
Albert Nattier me garda quelques jours dans sa maison, il ne chercha ni à me distraire, ni à me conseiller, ni à me guider; il me laissa cette absolue liberté de pensée et d'action qui est le meilleur régime pour rendre à l'âme quelque ressort. Car, de deux choses l'une, ou le coup qui nous a frappé nous tuera, et alors rien n'y peut, ou, si nous devons vivre, la solitude et la réflexion nous y déterminent plus efficacement que des consolations incomplètes et banales.
Il évita aussi de me parler d'Antonia d'une façon méprisante, et moi, bien résolu à me séparer d'elle à jamais, je cessai de l'accuser et en apparence d'en être occupé. À peine si nous faisions quelques allusions à elle quand, devant lui, on me remettait ses lettres.
Dès le premier jour de ma disparition inattendue, Antonia m'avait écrit trois fois pour m'exprimer son anxiété, sa surprise, son chagrin; elle recommença les jours suivants, et je dois dire que ses premières lettres ne trahissaient qu'une affection inquiète; mais comme je gardais un silence obstiné, elle finit par éclater en reproches et m'accuser en termes offensants de ne me séparer d'elle que parce que j'avais peur de la défendre contre ceux qui l'insultaient. Je dus pâlir en recevant cette lettre, car Albert Nattier, qui était présent, me dit involontairement:
--Qu'as-tu donc?
--Tiens, lis, répliquai-je en lui tendant la lettre, et réponds-lui pour moi.
--Tu m'y autorises?
--Je t'en prie. J'ai eu cette dernière faiblesse; j'ai voulu l'entendre encore une fois dans ses lettres, maintenant je sens que tout est bien fini; il faut qu'elle le sache par toi; tu seras entre nous comme un de ces murs rugueux et froids qui séparent les prisonniers dans les geôles.
Tandis que je parlais, il écrivit d'une main rapide le billet suivant:
«J'ai empêché Albert de se battre pour vous, parce qu'un jour où il se mourait, à Venise, vous vous êtes donnée à Tiberio; je l'ai su par Tiberio lui-même!
»Albert ne veut plus vous voir et ne répondra jamais à vos lettres.»
--C'est bien, lui dis-je, son orgueil ne me pardonnera pas et voilà ma solitude assurée.
--Que vas-tu faire pour te distraire? me dit mon ami.
--J'essayerai d'abord des voyages et plus tard du travail.
--Ce sera mieux, reprit-il, que les plaisirs stupides où j'ai voulu te plonger; je commence moi-même à m'en dégoûter, et j'ai envie d'entrer dans la politique pour m'étourdir.
--Dis pour t'engourdir, répliquai-je en riant.
L'idée de voir Albert Nattier député ou conseiller d'État me causa une subite hilarité; je lui dis à ce propos les plus folles bouffonneries, et nous nous séparâmes vers le soir assez gaiement.
Comme je rentrais chez moi, j'aperçus en face de la maison que j'habitais, un fiacre aux stores baissés qui stationnait sur le quai; je pensai: «Voilà quelque femme du monde qui attend son amant.» Dans toute autre disposition d'esprit, j'aurais à coup sûr ouvert ma fenêtre et observé le fiacre mystérieux. Mais à peine entré dans mon logis désert, le spectre de la solitude me saisit à la gorge; je m'approchai de la table de travail où étaient les feuilles éparses d'un livre interrompu depuis bien des jours; il y avait encore là, près de mon écritoire, dans un vase chinois, un bouquet de fleurs desséchées que m'avait donné Antonia, et en m'asseyant je poussai du pied un coussin en tapisserie fait par elle; son portrait, placé dans un angle de ma chambre, me regardait de ses grands yeux interrogateurs, et il semblait me dire: Tu as beau faire, je serai toujours où tu seras!--J'éprouvai ce qu'on ressent à l'heure où le corps d'un mort chéri vient d'être enlevé pour le cimetière; on contemple avec angoisses les vestiges qui restent de lui; on frissonne en y touchant, comme si l'on touchait au cadavre même; on ferme les yeux pour ne plus rien voir, mais les yeux se remplissent de larmes, et à travers ces larmes on revoit encore l'être qui n'est plus.
J'étais en proie à ces pensées funèbres, lorsque mon domestique, qui était allé chercher de la lumière me dit en rentrant dans ma chambre qu'une dame demandait à me parler. Je souris, car je ne sais par quel revirement de mon esprit je m'imaginai tout à coup que ce pourrait bien être la jolie comtesse de Nerval! Elle m'avait recherché et fait les doux yeux dans plusieurs bals; à coup sûr c'était elle qui venait d'épier mon retour dans le fiacre immobile.
Je me levais pour aller à sa rencontre, lorsque je vis paraître Antonia: elle se prosterna à mes pieds dans l'attitude de la Madeleine; elle représentait d'autant mieux cette sainte devenue classique, que ses deux mains tendues tenaient une tête de mort.
--Parbleu! lui dis-je avec humeur, quelle étrange figure faites-vous là et que prétendez-vous avec cette scène théâtrale?
Son visage était livide, et ses yeux paraissaient creux et profonds comme les orbites vides du crâne qu'elle me présentait. Elle ne me parlait pas, mais elle se rapprochait de moi en marchant sur ses genoux, et bientôt elle me toucha avec sa sinistre offrande. J'eus un mouvement d'horreur qui fit rouler à mes pieds la tête de mort. Aussitôt j'en vis jaillir une épaisse chevelure noire, comme si ce débris de la tombe avait gardé cette parure de la vie. Je regardai Antonia, et je m'aperçus que son front pâle était dépouillé de ses beaux cheveux.
--Quel acte de démence! m'écriai-je.
--Je ne suis qu'une indigne pécheresse qui n'espère plus ton amour, me dit-elle, et j'ai voulu te sacrifier ce qui te plaisait le plus en moi lorsque tu m'aimais.
--Allez-vous, continuai-je brutalement, mettre en action les héroïnes de vos livres? vous vêtir de blanc comme une abbesse et vous enfermer dans quelque cloître d'Italie[8]?
--Oh! murmura-t-elle, tu es-bien dur de railler ainsi mon repentir.
--Je n'aime pas, poursuivis-je, ces comédies religieuses, et je crois que le remords n'a que faire de ces parades. Demain, quand vous voudrez plaire encore, vous regretterez d'un regret vraiment sincère ces cheveux qui vous allaient fort bien.
Et la relevant d'une main résolue, je la conduisis à la porte. Je la sentais frémir sous cette pression convulsive.
--C'est votre dernier mot? me dit-elle prête à sortir.
--Oui, le dernier dans cette vie; car plutôt que de te revoir je me brûlerais la cervelle.
Ma porte se referma sur elle; je l'entendis descendre l'escalier, puis m'étant approché de ma fenêtre, je la vis monter dans le fiacre qui stationnait sur le quai.
--Elle n'en mourra pas, pensais-je; la douleur qui tue ne procède pas de la sorte.
Je repoussai du pied la tête de mort; mais ces cheveux lustrés et d'où des étincelles semblaient jaillir, ces beaux cheveux si longtemps caressés et qui gardaient encore un parfum émanant d'elle, je les réunis dans mes mains tremblantes, et j'y plongeai avec frénésie mon front brûlant. Ce fut là la suprême étreinte et le dernier embrassement qu'elle reçut de moi.
Hélas! en me séparant de sa vie je ne me séparai pas de son ombre; dans les jours qui suivirent il me fut impossible de dormir, et comme l'a si bien dit un de nos poëtes: «Il me semblait toujours que sa tête reposait à côté de la mienne sur mon oreiller; je ne pouvais plus l'aimer ni en aimer une autre, ni me passer d'aimer; l'amour était à jamais empoisonné dans mon cœur; mais j'étais trop jeune pour y renoncer, et j'y revenais toujours. Je me disais: Si la passion m'abandonne, je vais donc mourir? Si j'essayais de la solitude, elle me ramenait à la nature, et la nature me poussait à l'amour. Corromps-toi, corromps-toi, me criaient les voix de la foule, et tu ne souffriras plus! Bientôt la débauche devint ma compagne et jeta sur la plaie de mon cœur ses poisons corrosifs.»
Je ne créais plus que des chants de désespoir rapides et d'une inspiration soutenue par une tension douloureuse de mon âme; mais pour des œuvres de plus longue haleine, la patience et l'énergie indispensables au génie me manquaient. Ce qu'il y avait eu primitivement de rectitude et de force dans mon talent semblait s'être échappé avec le sang de ma blessure; l'énervement des nuits d'orgie acheva de m'appauvrir. Le monde m'a traité en enfant gâté; il a salué mes œuvres par une admiration presque unanime. Mais je sens bien, moi, que je n'ai pu donner la mesure de ce que j'étais; on a connu le côté vif, gracieux, railleur et passionné de mon talent, mais le côté vigoureux et calme, on n'en a eu que des pressentiments. Çà et là seulement, dans ce que j'ai écrit, on retrouve la griffe du lion qui, couché sur le flanc par une main mystérieuse, doit mourir sans révéler sa puissance.
Ce que devenait son cœur, à elle, je ne cherchais pas à le savoir; elle était consolée et paisible, me disait-on, et je sentais bien qu'on disait vrai. Les déchirements d'une rupture éternelle ne pouvaient dévaster sa vie comme ils firent de la mienne: elle en avait abandonné d'autres avant moi; maïs elle, elle avait été mon premier et mon seul grand amour.