Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 2
Pendant que Lucien recevait de son père les premières leçons de sens commun, voici ce qui se passait à Nancy. Quand, le surlendemain du brusque départ de Lucien, cet événement fut connu de M. de Sanréal, du comte Roller et des autres conspirateurs qui avaient dîné ensemble pour arranger un duel contre lui, ils pensèrent tomber de leur haut.
Leur admiration pour M. Dupoirier fut sans bornes; ils ne pouvaient deviner ses moyens de succès.
Suivant un premier mouvement, toujours généreux et dangereux, ces messieurs oublièrent leur répugnance pour ce bourgeois de mauvais ton, et allèrent en corps lui faire une visite.
Et comme le provincial est avide de tout ce qui peut prendre un air officiel et le tirer de la monotonie de sa vie habituelle, ces messieurs montèrent avec gravité au troisième étage du docteur. Ils entrèrent en saluant, sans mot dire, et, s'étant rangés, en baie contre la muraille, M. de Sanréal porta la parole. Parmi beaucoup de lieux communs, la phrase suivante frappa M. Dupoirier.
«--Si vous songez à la Chambre des députés de Louis-Philippe et qu'il vous convienne de paraître aux élections, nous vous promettons nos voix et toutes celles dont chacun de nous peut disposer.»
Le discours fini, M. Ludwig Roller s'avança d'un air gauche. Sa figure sèche se couvrit d'un nombre infini de rides nouvelles; il fit une grimace et enfin dit d'un air piqué:
«--Moi seul, peut-être, je ne dois pas de remerciements à M. Dupoirier: il m'a privé du plaisir de punir cet insolent, ou du moins d'essayer d'y faire mon possible. Mais je devais ce sacrifice aux ordres de Sa Majesté Charles X, et, quoique partie lésée dans cette circonstance, je n'en fais pas moins à M. Dupoirier les mêmes offres de service que ces messieurs.»
L'orgueil de Dupoirier, et sa manie de parler en public, triomphaient.
Il faut avouer qu'il parla admirablement, mais il se garda bien d'expliquer pourquoi et comment Lucien était parti.
Il sut attendrir ses auditeurs: Sanréal pleurait tout à fait, Ludwig Roller lui-même serra la main du docteur avec cordialité en quittant le cabinet.
La porte fermée, Dupoirier éclata de rire: il venait de parler pendant quarante minutes, il avait eu beaucoup de succès et il se moquait parfaitement des gens qui l'avaient écouté.
C'était là, pour ce coquin singulier, les trois éléments de plaisir les plus vifs.
Un autre chef de parti, aussi honnête que Dupoirier l'était peu, Gauthier, le républicain, était resté fort étonné et encore plus effrayé du départ de Lucien:
«--Ne m'avoir rien dit, à moi qui l'aimais tant! Ah! cœurs parisiens: politesse infinie et sentiment nul! Je le croyais un peu différent des autres; il me semblait qu'il y avait de la chaleur et de l'enthousiasme au fond de cette âme!...»
Les mêmes sentiments, mais poussés à un bien autre degré d'énergie, agitaient le cœur de Mme de Chasteller:
«--Ne m'avoir pas écrit, à moi qu'il jurait de tant aimer! À moi, hélas! dont il voyait la faiblesse!»
Cette idée lui était trop horrible; elle finit par se persuader que la lettre de Lucien avait été interceptée.
«--Est-ce que je reçois une réponse de Mme de Constantin? Et je lui ai écrit au moins six fois depuis que je suis malade!...»
Le lecteur doit savoir que la directrice de la poste aux lettres de Nancy pensait bien. À peine M. le marquis de Pointcarré vit-il sa fille malade et dans l'impossibilité de sortir, qu'il se transporta chez Mme Cunier, petite dévote de trois pieds et demi de haut. Après les premiers compliments:
«--Vous êtes trop bonne chrétienne, madame, et trop bonne royaliste, lui dit-il avec onction, pour n'avoir pas une idée juste de ce que doit être l'autorité du roi et des commissaires établis par lui, durant son absence...»
Après l'hypocrisie élégante de ce père qui voulait hériter de sa fille, et la fausseté plus plate et moins déguisée d'une dévote de profession, après la promesse d'une bonne place dans le cas où Charles X ou Henry V remonteraient sur le trône de leurs pères; après avoir parlé de franchise, de cordialité, de vertu, pendant sept quarts d'heure, ces deux aimables personnes tombèrent d'accord sur les articles suivants:
1° Aucune lettre du préfet, du maire, du lieutenant de gendarmerie ne sera jamais livrée à M. le marquis. Mme Cunier lui montrera seulement, sans s'en dessaisir, les lettres écrites par M. le grand vicaire Rey, l'abbé Olivier, etc.
Toute la conversation de M. de Pointcarré avait porté sur ce premier article. En cédant il obtint un triomphe complet sur le second:
2° Toutes les lettres adressées à Mme de Chasteller seront remises à M. le marquis, qui se charge de les donnera madame sa fille, retenue au lit par la maladie.
3° Toutes les lettres écrites par Mme de Chasteller seront montrées à M. le marquis.
Il fut tacitement convenu que le marquis pourrait s'en saisir pour les faire parvenir par une voie plus économique que la poste. Mais, dans ce cas, qui entraînait une perte de deniers pour l'État, Mme Cunier, sa représentante dans la présente affaire, pourrait naturellement s'attendre à un cadeau d'un panier de bon vin du Rhin de seconde qualité.
Dès le surlendemain de cette conversation, Mme Cunier remit un paquet, fermé par elle, au vieux Saint-Jean, valet de chambre du marquis.
Ce paquet contenait, une toute petite lettre de Mme de Constantin. Son ton était doux et tendre.
«--Bavardage insignifiant,» se dit le marquis en la serrant dans son bureau, et, un quart d'heure après, on vit le vieux valet de chambre portant à Mme Cunier un panier de seize bouteilles de vin du Rhin.
Le caractère de Mme de Chasteller était la douceur et la nonchalance. Rien ne parvenait à agiter cette âme douce et noble, amante de ses pensées et de la solitude. Mais, placée par le malheur hors de son état habituel, les décisions ne lui coûtaient rien; elle envoya son valet de chambre jeter à la poste au bourg de Darney, une lettre adressée à Mme de Constantin.
Une heure après le départ du valet de chambre, quelle ne fut pas la surprise de Mme de Chasteller en voyant Mme de Constantin entrer dans sa chambre.
Ce moment fut bien doux pour les deux amies.
«--Quoi, ma chère Bathilde, dit enfin Mme de Constantin, quand on put parler après les premiers transports; six semaines sans un mot de toi! Et c'est par hasard que j'apprends d'un des agents que M. le préfet emploie pour les élections, que tu es malade et que ton état donne des inquiétudes...
«--Je t'ai écrit huit lettres au moins.
«--Ma chère, ceci est trop fort; il est un point où la bonté devient duperie...
«--Il croit bien faire...»
Ceci voulait dire «_mon père_ croit bien faire,» car l'indulgence de Mme de Chasteller n'allait pas sans voir ce qui se passait autour d'elle; mais le dégoût inspiré parles petites manœuvres dont elle suivait le développement n'avait d'autre effet que de redoubler son amour pour l'isolement.
Ce qui lui convenait de la société, c'étaient les plaisirs des beaux-arts, le spectacle, une promenade brillante, un bal très nombreux. Quand elle voyait un salon avec six personnes, elle frémissait, elle était sûre que quelque chose de bas allait la blesser vivement.
C'était un caractère tout opposé qui faisait compter pour beaucoup dans la société, Mme de Constantin. Une humeur vive, entreprenante, s'attaquant aux difficultés et aimant à se moquer de tous les ridicules, faisait considérer Mme de Constantin comme l'une des femmes du département qu'il était le plus dangereux d'offenser. Son mari, très bel homme, et assez riche, s'occupait avec passion de tout ce qu'elle lui indiquait. Depuis deux ans, par exemple, il ne songeait qu'à un moulin à vent, en pierre, qu'il ferait construire sur une vieille tour, voisine de son château, et qui devait lui rapporter 40 pour 100. Depuis trois mois il négligeait le moulin et ne songeait qu'à la Chambre des députés. Comme il n'avait point d'esprit, n'avait jamais offensé personne et passait pour s'acquitter avec complaisance et exactitude des petites commissions qu'on lui donnait, il avait des chances.
«--Nous croyons être assurés de l'élection de M. de Constantin. Le préfet le porte en seconde ligne, par la peur qu'il a du marquis de Croisans, _notre rival_, ma chère.»
Mme de Constantin dit ce mot en riant.
«--Le candidat ministériel sera perdu. C'est un friponneau assez méprisé; et, la veille de l'élection, on fera courir trois lettres de lui qui prouvent clairement qu'il s'adonne au noble métier d'espion. Si nous réussissons, le lendemain du grand jour nous partons pour Paris, où nous restons au moins six grands mois, et tu viens avec nous.»
Ce mot fit rougir Mme de Chasteller.
«--Eh! bon Dieu! ma chère, fit Mme de Constantin en s'interrompant, que se passe-t-il donc?»
Mme de Chasteller était pourpre. Elle aurait été heureuse en ce moment que son amie eût reçu la lettre que le valet de chambre portait à Darney. Là se trouvait le mot fatal: «Une personne que tu aimes a donné son cœur.»
Elle dit enfin avec une honte infinie:
«--Hélas! mon amie, il y a un homme qui doit croire que je l'aime, et, ajouta-t-elle en baissant tout à fait la tête, il ne se trompe guère.
«--Que tu es folle, s'écria Mme de Constantin. Réellement, si je te laisse encore un an ou deux à Nancy, tu vas prendre toutes les manières de sentir d'une religieuse. Et où est le mal, grand Dieu! qu'une jeune veuve de vingt-quatre ans, qui n'a pour unique soutien qu'un père de soixante et onze ans, lequel, par excès de tendresse, intercepte toutes ses lettres, songeât à choisir un mari, un appui, un soutien...?
«--Hélas! ce ne sont pas toutes ces bonnes raisons; je mentirais si j'acceptais tes louanges. Il se trouve par hasard qu'il est riche et assez né, mais il aurait été pauvre et fils d'un fermier qu'il en eût été de même, que tout se serait passé exactement de même.»
Mme de Constantin exigea une histoire suivie; rien ne l'intéressait comme les histoires d'amours sincères, et elle avait une amitié passionnée pour Mme de Chasteller.
«--Il commença par tomber de cheval deux fois sous mes fenêtres...»
Mme de Constantin fut saisie d'un rire fou. Les yeux remplis de larmes, elle put dire, en s'interrompant vingt fois:
«--Ainsi, ma chère Bathilde... tu ne peux pas appliquer... à ce puissant vainqueur... le mot obligé de la province... _c'est un beau cavalier._»
L'injustice faite à Lucien ne fit que redoubler l'intérêt avec lequel Mme de Chasteller raconta à son amie ce qui s'était passé depuis six mois.
Mais toute la partie tendre ne toucha guère Mme de Constantin: elle ne croyait pas aux grandes passions.
Cependant, sur la fin du récit, qui fut infini, elle devint pensive.
«--Ton M. Leuwen est-il un don Juan terrible pour nous autres pauvres femmes, ou est-ce un enfant sans expérience? Sa conduite n'a rien de naturel...
«--Dis qu'elle n'a rien de commun, rien de convenu d'avance,» reprit Mme de Chasteller avec une vivacité bien rare chez elle, et elle ajouta avec une sorte d'enthousiasme: «C'est pour cela qu'il m'est cher. Ce n'est point un nigaud qui a lu des romans...»
Le discours des deux amies fut infini sur ce point.
Mme de Constantin garda ses méfiances; elles furent même augmentées par le profond intérêt, qu'à son grand chagrin, elle découvrait chez son amie.
Elle avait espéré d'abord un petit amour bien convenable, pouvant conduire à un mariage avantageux si toutes les convenances se rencontraient; sinon un voyage en Italie, ou les distractions d'un hiver à Paris, effaceraient le ravage produit par trois mois de visites journalières. Au lieu de cela, cette femme douce, timide, indolente, que rien ne pouvait émouvoir, elle la trouvait absolument folle et prête à prendre tous les partis.
«--Mon cœur me dit, disait de temps en temps Mme de Chasteller, qu'il m'a lâchement abandonnée. Quoi! ne pas m'écrire!
«--Mais de toutes les lettres que je t'ai écrites, pas une seule n'est arrivée, disait Mme de Constantin.
«--Comment n'a-t-il pas dit à un postillon, reprenait Mme de Chasteller avec un feu bien singulier, comment n'a-t-il pas dit à un postillon, à dix lieues d'ici: «Mon ami, voilà cent francs, allez vous-même remettre cette lettre à Mme de Chasteller, à Nancy, rue de la Pompe. Donnez-la à elle-même et non à une autre.»
«--Il aura écrit en partant... écrit de nouveau en arrivant à Paris.
«--Et voilà neuf jours qu'il est parti. Jamais je ne lui ai avoué tout à fait mes soupçons sur le sort de mes lettres, mais il sait ce que je pense sur toutes choses...»
* * *
Les soupçons de Mme de Chasteller lui fournirent une objection décisive à la proposition de suivre Mme de Constantin à Paris, si son mari était nommé député.
«--N'aurais-je pas l'air, lui dit-elle, de _courir après_ M. Leuwen?»
Pendant les quinze jours qui suivirent, cette objection occupa seule les moments les plus intimes de la conversation des deux amies.
Trois jours après l'arrivée de Mme de Constantin, Mlle Bérard fut payée magnifiquement et renvoyée. Avec son activité ordinaire, Mme de Constantin interrogea la bonne Mlle Beaulieu et congédia Anne-Marie.
M. le marquis de Pointcarré, extrêmement attentif à ces petits événements domestiques, comprit qu'il avait une rivale invincible dans l'âme de sa fille.
C'était un peu l'espoir de Mme de Constantin; son activité continue rendit la santé à Mme de Chasteller. Elle voulut être menée dans le monde et, sous ce prétexte, elle força son amie à paraître presque chaque soir chez Mmes de Puy-Laurens, d'Hocquincourt, de Marcilly, de Serpierre, de Commercy, etc.
Elle voulait bien établir que Mme de Chasteller n'était pas au désespoir du départ de M. Leuwen.
En voiture, un soir, en allant chez Mme de Puy-Laurens:
«--Quel est l'homme le plus actif, le plus impertinent, le plus influent de toute votre jeunesse? demanda Mme de Constantin.
«--C'est M. de Sanréal, sans doute répondit Mme de Chasteller en souriant.
«--Eh bien, je vais attaquer ce grand cœur dans ton intérêt. Dans le mien, dis-moi, dispose-t-il de quelques voix?
«--Il a des notaires, un agent, des fermiers... Cet homme est aimable parce qu'il a 40.000 livres de rente au moins.
«--Et qu'en fait-il?
«--Il s'enivre soir et matin, et il a deux chevaux.
«--C'est-à-dire qu'il s'ennuie. Je vais le séduire. Est-ce que jamais une femme un peu bien a voulu le séduire?
«--J'en doute; il faut d'abord trouver le secret de ne pas mourir d'ennui en l'écoutant.»
En peu de jours, Mme de Constantin devina, sous une écorce grossière, l'esprit supérieur du Dr Dupoirier, et se lia tout à fait avec lui.
Cet ours n'avait jamais vu une jolie femme non malade lui adresser la parole deux fois de suite. En province, les médecins n'ont pas encore succédé aux confesseurs.
«--Vous serez notre collègue, cher docteur, lui disait-elle; nous voterons ensemble, nous ferons et déferons les ministères. Nos dîners vaudront bien les leurs, et vous me donnerez votre voix, n'est-ce pas? Mais j'oubliais... Vous êtes légitimiste furibond, et nous... antirépublicains modérés...»
Au bout de quelques jours, Mme de Constantin fit une découverte bien utile: Mme d'Hocquincourt était au désespoir du départ de Leuwen. Le silence farouche de cette femme si gaie, si parlante, qui autrefois était l'âme de la société, sauvait Mme de Chasteller; personne presque ne songeait à dire qu'elle avait perdu son attentif.
Mme d'Hocquincourt n'ouvrait la bouche que pour parler de Paris et de ses projets de voyage aussitôt après les élections.
Un jour Mme de Serpierre lui dit méchamment:
«--Vous y retrouverez M. d'Antin...»
Elle la regarda avec un étonnement profond qui fut bien amusant pour Mme de Constantin. Mme d'Hocquincourt avait oublié jusqu'à l'existence de M. d'Antin!
Mme de Constantin ne trouva de propos réellement dangereux pour son amie que dans le salon de Mme de Serpierre.
«--Mais, lui disait-elle, comment peut-on avoir la prétention de marier une fille aussi cruellement, aussi ridiculement laide, à un jeune homme riche, de Paris, et sans que ce jeune homme ait jamais dit un mot encourageant? Cela est fou réellement. Il faudrait des millions pour qu'un Parisien osât entrer dans un salon avec une telle figure...
«--M. Leuwen n'est pas ainsi, tu ne le connais pas. S'il l'aimait, le blâme de la société serait méprisé par lui, ou plutôt il ne le verrait pas.»
Et elle expliqua pendant cinq minutes le caractère de Lucien. Ces explications avaient le pouvoir de rendre son amie très pensive.
Mais à peine Mme de Constantin eut-elle vu cinq ou six fois la bonne Théodelinde, qu'elle fut touchée de la tendre amitié qu'elle avait pour Leuwen. Ce n'était pas de l'amour, la pauvre fille n'osait pas. Elle s'exagérait peut-être les désavantages de sa taille et de sa figure. C'était sa mère qui avait des prétentions fondées sur ce que sa haute noblesse lorraine honorait trop un petit roturier.
«--Mais que fait-on à Paris de ce lustre-là?» lui disait un jour Théodelinde.
Le vieux M. de Serpierre plut aussi beaucoup à Mme de Constantin; il avait un cœur admirable de bonté et passait son temps à soutenir des doctrines atroces.
Mme de Constantin, avec sa jolie figure un peu commune, mais si appétissante à regarder, avec son activité, sa politesse parfaite et son adresse insinuante, eut bientôt fait la paix de son amie avec la maison Serpierre.
«--Je garde ma pensée, dit d'un air mutin Mme de Serpierre la dernière fois qu'on traita cette question délicate.
«--À la bonne heure, ma chère amie, dit le bon lieutenant du roi à Colmar; mais ne parlons plus de cela, autrement les méchants diraient que nous allons à la chasse aux maris.»
Il y avait bien dix ans que M. de Serpierre n'avait trouvé un mot aussi dur; celui-ci fit époque dans sa famille, et la réputation de Leuwen, jusque-là séducteur de Mlle Théodelinde, fut rétablie.
Tous les jours, pour fuir le malheur d'être rencontrées par des électeurs auxquels il eût fallu faire bon accueil, les deux amies faisaient de grandes promenades au _Chasseur vert._
Mme de Chasteller aimait à revoir ce charmant _Café Haus._
Ce fut là que _l'ultimatum_ du voyage de Paris fut arrêté.
«--Ta conscience elle-même, si timorée, ne pourra t'appliquer ce mot humiliant et vulgaire: _courir après un amant_, si tu te jures à toi-même de ne jamais lui parler.
«--Eh bien, soit! dit Mme de Chasteller saisissant cette idée. À ces conditions je consens, et mes scrupules s'évanouissent. Si je le rencontrais au bois de Boulogne et s'il s'approchait de moi en m'adressant la parole, je ne lui répondrais pas un seul mot, avant d'avoir revu le _Chasseur vert._»
Mme de Constantin la regardait étonnée.
«--Si je voulais lui parler, je partirais pour Nancy, et ce n'est qu'après avoir touché barre ici que je me permettrais de lui répondre.»
Il y eut un silence.
«--Ceci est un vœu!» reprit Mme de Chasteller avec un sérieux qui fit sourire son amie.
Le lendemain, en revenant au _Chasseur vert_, Mme de Constantin remarqua un cadre dans la voiture. C'était une belle Sainte-Cécile, gravée par Perfetti, offerte jadis par Leuwen. Mme de Chasteller pria le maître du cale de placer cette gravure au-dessus de son comptoir.
«--_Je vous la redemanderai peut-être un jour._ Et jamais, ajouta-t-elle tout bas en s'éloignant, je n'aurai la faiblesse d'adresser môme un seul mot à M. Leuwen tant que cette gravure sera ici. C'est ici qu'a commencé cette préoccupation _fatale!_
«--Halte-là! sur ce mot _fatal._ Grâce au ciel, l'amour n'est point un _devoir_ comme c'est un plaisir; ne le prenons donc point au tragique. Quand ton âge, réuni au mien, fera cinquante ans, nous serons tristes, raisonnables, lugubres, tant qu'il te plaira; nous ferons ce beau raisonnement de mon beau-père: «Il pleut, tant pis! Il fait beau, tant pis encore!» Tu t'ennuyais à périr, jouant la colère contre Paris sans être en colère, arrive un beau jeune homme...
«--Mais il n'est pas très bien...
«--Arrive un beau jeune homme, sans épithète, tu l'aimes, tu es occupée, l'ennui s'envole bien loin, el tu appelles cet amour-là _fatal?_»
Le départ arrêté, il y eut de grandes scènes à ce sujet avec M. de Pointcarré. Heureusement Mme de Constantin soutint la plus grande part du dialogue, et le marquis avait une peur mortelle de sa gaieté quelquefois ironique.
«--Cette femme-là _dit tout._ Il n'est pas difficile d'être aimable quand on ne se refuse rien, répétait-il un soir fort piqué, à Mme de Puy-Laurens; il n'est pas difficile d'avoir de l'esprit quand on se permet tout.
--Eh bien, mon cher marquis, engagez Mme de Serpierre, que voilà là-bas, à ne se rien refuser, et nous allons voir si nous serons amusés.
«--Des propos toujours ironiques, disait le marquis avec humeur; rien n'est sacré aux yeux de cette femme-là.
«--Jamais personne au monde n'eut l'esprit de Mme de Constantin, dit M. de Sanréal, prenant la parole d'un air imposant; et si elle se moque des prétentions ridicules, à qui la faute?
«--Aux prétentions, dit Mme de Puy-Laurens, curieuse de voir ces deux êtres se gourmer.
«--Oui, ajouta Sanréal, aux prétentions, aux tyrannies.»
Heureux d'avoir une idée, plus heureux d'être approuvé par Mme de Puy-Laurens, ce qui ne lui était peut-être jamais arrivé, M. de Sanréal tint la parole pendant un gros quart d'heure, et retourna sa pauvre idée dans tous les sens.
Mme de Constantin accepta deux ou trois dîners magnifiques qui réunirent toute la bonne compagnie de Nancy. Quand M. de Sanréal, faisant sa cour, ne trouvait rien absolument à lui dire, elle lui demandait sa voix électorale pour la centième fois. Elle était sûre de quelque protestation bizarre. Il lui jurait qu'il lui était dévoué, lui, son homme d'affaires, son notaire et ses fermiers.
«--Et de plus, madame, j'irai vous voir à Paris.
«--À Paris, je ne vous recevrai qu'une fois par semaine, disait-elle en regardant Mme de Puy-Laurens. Ici nous nous connaissons tous, là, vous me compromettriez. Un jeune homme! Votre fortune, vos chevaux, votre état dans le monde! Une fois la semaine, je dis trop..., deux visites par mois, tout au plus...»
Jamais Sanréal ne s'était trouvé à pareille fête. Il eût volontiers pris acte, par-devant notaire, des choses aimables que lui adressait Mme de Constantin, une femme d'esprit.
Il lui donnait ce titre au moins vingt fois par jour et avec une voix de stentor, ce qui faisait beaucoup d'effet.
À cause de ses beaux yeux, il eut une grande querelle avec M. de Pointcarré, auquel il déclara tout net qu'il prétendait aller au collège électoral, sauf à prêter serment à Louis-Philippe.
«--Qui croit aux serments en France aujourd'hui? Louis-Philippe même croit-il aux siens? Des voleurs m'arrêtent au coin d'un bois, ils sont trois contre un, et me demandent un serment. Irais-je le refuser? Ici le gouvernement est le voleur, qui prétend me voler ce droit d'élire un député qu'a tout Français. Le gouvernement a ses préfets, ses gendarmes; irai-je le combattre? Non, ma foi! je le paierai en monnaie de singe, comme lui-même paie les partis.»
Dans quel pamphlet M. de Sanréal avait-il pris ces trois phrases? Car personne ne le soupçonnait jamais de les avoir inventées.
Mme de Constantin qui lui donnait des idées tous les soirs, se serait bien gardée de répandra des raisonnements qui eussent pu choquer le préfet du département.
* * *
Le soir du jour où le nom de Leuwen avait paru si glorieux dans le _Moniteur_, ce maître des requêtes, outré de fatigue et de dégoût, était assis chez sa mère dans un petit coin sombre du salon, comme un misanthrope. Accablé des compliments auxquels il avait été en butte toute la journée, les mots de carrière superbe, de bel avenir, de premier pas brillant, papillotaient devant ses yeux et lui faisaient mal à la tête. Il était fatigué des réponses, la plupart de mauvaise grâce et mal tournées, qu'il avait faites à tant de compliments, tous fort bien faits et encore mieux dits: c'est là le talent de l'habitant de Paris.
«--Maman, voilà donc le bonheur! dit-il à sa mère quand ils furent seuls.