Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Second
Part 1
"_Mes Livres_"
STENDHAL
LUCIEN LEUWEN
OU
L'AMARANTE ET LE NOIR
Oeuvre posthume reconstituée par
Jean de Mitty
Ornée de bois dessinés et gravés par
Maximilien Vox
TOME SECOND
À PARIS
"_LE LIVRE_"
9, RUE COETLOGON
1923
DEUXIÈME PARTIE
_Lecteur bénévole._
_En arrivant à Paris, il me faut faire grands efforts pour ne pas tomber dans quelques personnalités. Ce n'est pas que je n'aime beaucoup la satire, mais en fixant l'œil du lecteur sur la figure grotesque de quelque ministre, le cœur de ce lecteur fait banqueroute à l'intérêt que je veux lui inspirer pour les autres personnages._
_Cette chose si amusante: la satire personnelle, ne convient donc point, par malheur, à la narration de l'histoire._
_Les personnalités sont charmantes quand elles sont vraies et point exagérées, et c'est une tentation que ce que nous voyons depuis vingt ans est bien fait pour nous ôter._
_«Quelle duperie, dit Montesquieu, que de calomnier l'inquisition!»_
_Il eût dit de nos jours: «Comment ajouter à l'amour de l'argent, à la crainte de perdre sa place, et an désir de tout faire pour deviner la fantaisie du maître, qui font l'âme de tous les discours hypocrites, de tout ce qui mange plus de 50.000 francs au budget?»_
_Je professe qu'au-dessus de 50.000 francs la vie privée doit cesser d'être murée._
_Mais la satire de cet heureux du budget n'entre point dans mon plan. Le vinaigre est en lui-même une chose excellente, mais mélangé avec une crème, il gâte tout._
_J'ai donc fait tout ce que j'ai pu pour que vous ne puissiez reconnaître, ô lecteur bénévole, un ministre de ces derniers temps qui voulut jouer un mauvais tour à Leuwen._
_Quel plaisir auriez-vous à voir en détail que ce ministre était voleur, insolent, de peur de perdre sa place, et ne se permettait pas un mot qui ne fut une fausseté? Comme rien d'un peu élevé n'est jamais entré dans son âme, la vue seulement de cette âme vous donnerait du dégoût, ô lecteur bénévole, et bien plus encore si j'avais le malheur de vous faire deviner les traits doucereux et ignobles qui recouvraient cette âme plate._
_C'est bien assez de voir ces gens-là quand on va les solliciter le matin._
«Non raziona di loro, ma guarda e passa.»
H. B.
PARIS
«Je ne veux point abuser de mon titre de père pour vous contrarier; soyez libre, mon fils!»
Ainsi, établi dans un fauteuil admirable, devant un bon feu, parlait M. Leuwen père à Lucien, son fils et notre héros. Le cabinet où avait lieu la conférence entre le père et le fils, venait d'être arrangé avec le plus grand luxe sur les dessins de M. Leuwen lui-même. Il avait placé dans ce nouvel ameublement les trois ou quatre bonnes gravures qui avaient paru dans l'année, en France et en Italie, et un admirable tableau de l'École romaine, dont il venait de faire l'acquisition. La cheminée de marbre blanc contre laquelle s'appuyait Lucien avait été sculptée dans l'atelier de T..., et la glace de huit pieds de haut sur six de large, placée au-dessus, avait figuré dans l'exposition de 1834 comme absolument sans défaut.
Il y avait loin de là au misérable salon dans lequel, à Nancy, Lucien promenait ses inquiétudes. En dépit de sa douleur profonde, la partie parisienne et vaniteuse de son âme était sensible à cette différence. Il n'était plus dans des pays barbares; il se trouvait de nouveau au sein de sa patrie.
«--Mon ami, dit M. Leuwen père, le thermomètre monte trop vite; faites-moi le plaisir de pousser le bouton de ce ventilateur numéro 2..., là..., derrière la cheminée...; fort bien. Donc, je ne prétends nullement abuser de mon titre pour _abréger_ votre liberté. Faites absolument ce qui vous conviendra.»
Lucien, devant la cheminée, avait l'air sombre, agité, tragique; l'air, en un mot, que nous devrions trouver à un jeune premier de tragédie malheureux par l'amour. Il cherchait avec un effort pénible à quitter cet air farouche, pour prendre l'apparence du respect et de l'amour filial le plus sincère, sentiments très vivants dans son cœur.
Mais l'horreur de sa situation, depuis la dernière soirée passée à Nancy, lui avait ôté l'emploi de sa physionomie.
«--Votre mère prétend, continua M. Leuwen, que vous ne voulez plus retourner à Nancy. Ne retournez pas en province; à Dieu ne plaise que je m'érige en tyran. Pourquoi ne feriez-vous pas des folies, et même des sottises? Il y en a une pourtant, mais une seule, à laquelle je ne consentirai pas, parce qu'elle a des suites: c'est le mariage. Mais vous avez la ressource des _sommations respectueuses..._, et, pour cela, je ne me brouillerai pas avec vous. Nous plaiderons, mon ami, en dînant ensemble.
«--Mais, mon père, répondit Lucien comme revenant de bien loin, il n'est nullement question de mariage.
«--Eh bien, si vous ne songez pas au mariage, moi j'y songerai. Réfléchissez à ceci: je puis vous marier à une fille riche et pas plus sotte qu'une pauvre, car il est fort possible qu'après moi vous ne soyez pas riche. Ce peuple-ci est si fou, qu'avec une épaulette, une fortune bornée est très supportable pour l'amour-propre. La pauvreté n'est que la pauvreté, ce n'est pas grand'chose; il n'y a pas le mépris. Mais tu croiras ces choses-là, dit M. Leuwen en changeant de ton, quand tu les auras vues toi-même... Je dois te sembler un radoteur. Donc, brave sous-lieutenant, vous ne voulez plus de l'état militaire?
«--Puisque vous êtes si bon que de raisonner avec moi, au lieu de commander, non, je ne veux plus de l'état militaire en temps de paix, c'est-à-dire passer ma soirée à jouer au billard et à m'enivrer au café, et encore avec défense de prendre, sur la table de marbre mal essuyée, d'autre journal que le _Journal de Paris._
«Dès que nous sommes trois officiers à nous promener ensemble, un au moins peut passer pour espion dans l'esprit des deux autres.
«Le colonel, autrefois intrépide soldat, s'est transformé, sous la baguette du juste-milieu, en commissaire de police.»
M. Leuwen père sourit comme malgré lui.
Lucien comprit et ajouta avec empressement:
«--Je ne prétends point tromper un homme aussi clairvoyant; je ne l'ai jamais prétendu, croyez-le bien, mon père. Mais enfin il fallait bien commencer mon conte par un bout.
«Ce n'est donc point pour des motifs raisonnables que, si vous le permettez, je quitterai l'état militaire, mais cependant c'est une démarche raisonnable. Je sais donner un coup de lance et commander à cinquante hommes qui donnent des coups de lance; je sais vivre convenablement avec trente-cinq camarades, dont cinq ou six font des rapports de police. Je sais donc le _métier._ Si la guerre survient, mais une vraie guerre, dans laquelle le général en chef ne trahisse pas son armée, je demanderai la permission de faire une campagne ou deux. La guerre, suivant moi, ne peut pas durer davantage, si le général en chef ressemble un peu à Washington. Si ce n'est qu'un pillard habile et brave, comme..., je me retirerai une seconde fois.
«--Ah! c'est là votre politique, reprit son père avec ironie. Diable! c'est de la haute vertu! Mais la politique, c'est bien long! Que voulez-vous, pour vous, personnellement?
«--Vivre à Paris ou faire de grands voyages: l'Amérique, la Chine.
«--Vu mon âge et celui de votre mère, tenons-nous-en à Paris. Si j'étais l'enchanteur Merlin et que vous n'eussiez qu'un mot à dire pour arranger le matériel de votre destinée, que demanderiez-vous? Voudriez-vous être commis dans mon comptoir, ou employé dans le bureau particulier d'un ministre qui va se trouver en possession d'une grande influence sur la destinée de la France? M. de Vaize, en un mot. Demain, il peut être ministre de l'Intérieur.
«--M. de Vaize! ce pair de France qui a tant de goût pour l'administration, ce grand travailleur?
«--Précisément! répondit M. Leuwen en riant et admirant la haute vertu des intentions et la bêtise des perceptions de son fils.
«--Je n'aime pas assez l'argent pour entrer au comptoir.
«--Mais si après moi vous êtes pauvre?
«--Du moins à la dépense que j'ai faite à Nancy, maintenant je suis riche; et pourquoi cela ne durerait-il pas bien longtemps?
«--Parce que 65 n'est pas égal à 24.
«--Mais cette différence...»
La voix de Lucien s'attendrissait.
«--Pas de phrases, monsieur, je vous rappelle à l'ordre. La politique et le sentiment nous écartent également de l'objet à l'ordre du jour:
_Sera-t-il Dieu, Table ou cuvette?_
«C'est de vous qu'il s'agit et c'est à quoi nous cherchons une réponse. Le comptoir vous ennuie et vous aimez mieux le bureau particulier du comte de Vaize?
«--Oui, mon père.
«--Maintenant, paraît une grande difficulté: serez-vous assez coquin pour cet emploi?»
Lucien tressaillit; son père le regarda avec le même air gai et sérieux tout à la fois.
Après un silence, M. Leuwen reprit:
«--Oui, monsieur le sous-lieutenant, serez-vous assez coquin?
«Vous serez à même de voir une foule de petites manœuvres; voulez-vous, vous subalterne, aider le ministre dans ces choses ou le contrecarrer? _That is the question?_ et c'est là-dessus que vous répondrez ce soir, après l'Opéra, car ceci est un secret: pourquoi n'y aurait-il pas crise ministérielle en ce moment? La finance et la guerre ne se sont-elles pas dit des gros mots pour la vingtième fois? Je suis fourré là dedans: je puis ce soir, je puis demain, je ne pourrai plus après-demain vous nicher d'une façon brillante.
«Je ne vous dissimule pas que les mères jetteront les yeux sur vous, pour vous faire épouser leurs filles; en un mot, la position _la plus honorable_, comme disent les sots; mais serez-vous assez coquin pour la remplir? Réfléchissez donc à ceci: jusqu'à quel point vous sentez-vous la force d'être un coquin, c'est-à-dire d'aider à faire une petite coquinerie? Car depuis quatre ans il n'est plus question de verser du sang...
«--Tout au plus de voler l'argent, interrompit Lucien.
«--_Du pauvre peuple_, interrompit à son tour M. Leuwen d'un air piteux. Mais il est un peu bête et ses députés un peu sots et pas mal intéressés...
«--Et que désirez-vous que je sois? demanda Lucien d'un air simple.
«--Un coquin! reprit le père, je veux dire un homme politique, un Martignac, je n'irai pas jusqu'à dire un Talleyrand. À votre âge et dans vos journaux, on appelle ça être un coquin. Dans dix ans, vous saurez que Colbert, que Sully, que le cardinal de Richelieu, en un mot que tout ce qui a été homme politique, c'est-à-dire dirigeant les hommes, s'est élevé au moins à ce premier degré de coquinerie que je désire vous voir. N'allez pas faire comme N... qui, nommé secrétaire général de la police, au bout de quinze jours donna sa démission parce que cela était trop sale. Il est vrai que, dans le temps, on faisait fusiller _Frotté_ par des gendarmes chargés de le conduire de sa maison en prison. Les gendarmes savaient qu'il tenterait de s'échapper en route et les obligerait à le tuer.
«--Diable! dit Lucien.
«--Oui. Le préfet Cafarelli, ce brave homme, préfet à Troyes et mon ami, dont vous vous souvenez peut-être, un homme de cinq pieds six pouces, grand, à cheveux gris...
«--Oui, je m'en souviens très bien. Ma mère lui donnait la belle chambre à damas rouge, à l'angle du château, quand nous habitions Plancy...
«--C'est ça; il perdit sa préfecture parce qu'il ne voulut pas être assez coquin.
«Ah! diable, _mon jeune ami_, comme disent les pères nobles, vous êtes étonné?
«--_On le serait à moins_, répond souvent le jeune premier, dit Lucien. Je croyais que les Jésuites seuls et la Restauration...
«--Ne croyez rien, mon ami, que ce que vous aurez vu, et vous serez plus sage.
«Maintenant, à cause de cette maudite liberté de la presse, dit M. Leuwen en riant, il n'y a plus moyen de traiter les gens à la _Frotté._ Les ombres les plus noires du tableau actuel ne sont plus fournies que par des pertes d'argent ou de place.
«Et ce soir votre réponse, claire, nette, sans phrases sentimentales, surtout. Demain, peut-être, je ne pourrai plus _rien pour mon fils._»
Ces mots furent dits d'une façon à la fois noble et sentimentale, comme eût fait Monvel, le grand acteur.
«--À propos, dit-il en revenant, vous savez sans doute que _sans votre père_ vous seriez à l'_Abbaye._ J'ai écrit au général D...; j'ai dit que je vous avais envoyé un courrier parce que votre mère était fort malade. Je vais passer à la Guerre pour que votre congé antidaté arrive au colonel; de votre coté, écrivez-lui et lâchez de le séduire.
«--Je voulais vous parler de l'Abbaye. Je pensais à deux jours de prison, et à remédier à tout par ma démission...
«--Pas de démission, mon ami; il n'y a que les sots qui donnent leur démission. Je prétends bien que vous serez toute votre vie un jeune militaire de la plus haute distinction attiré par la politique. Une véritable _perte pour l'armée_, comme disent les _Débats..._»
* * *
La distraction violente causée par la réponse catégorique, décisive, demandée par son père, fut une première consolation pour Lucien. Pendant le voyage de Nancy à Paris il n'avait pas réfléchi; il fuyait la douleur. Le mouvement physique lui tenait lieu de mouvement moral. Depuis son arrivée, il était dégoûté de lui-même et de la vie. Parler avec quelqu'un lui était un supplice; à peine pouvait-il prendre sur lui de parler une heure avec sa mère.
«--Je suis un grand sot, je suis un grand fou! J'ai estimé ce qui n'est pas estimable: le cœur d'une femme, et, la désirant avec passion, je n'ai pas su l'obtenir. Il faut ou quitter la vie, ou me corriger profondément.»
Le plaisant, c'est que tous les amis de Mme Leuwen lui faisaient compliment sur l'excellente tenue que son fils avait acquise. «C'est maintenant l'homme sage, disait-on de toutes parts, l'homme fait pour satisfaire l'ambition d'une mère.»
Tourmenté par la nécessité de donner le soir même une réponse décisive, il alla dîner seul, car il fallait parler et être aimable à la maison, ou bien il pleuvrait des épigrammes, et l'usage était de n'épargner personne.
Après dîner, il erra sur les boulevards et ensuite dans les rues; il craignait de rencontrer des amis sur le boulevard et chaque minute était précieuse et pouvait lui donner l'idée d'une réponse. En passant sur la place Beauvau, il entra machinalement dans un cabinet de lecture, mal éclairé, et ou il espérait trouver peu de monde.
Il ouvrit un livre au hasard; c'était un ennuyeux moraliste qui avait divisé sa drogue par portraits détachés, comme Vauvenargues:
_Edgar ou le Parisien de vingt ans._
«--Qu'est-ce qu'un jeune homme qui ne connaît pas les hommes? Qui n'a vécu qu'avec des gens polis ou avec des subordonnés, ou des êtres dont il ne choquait pas les intérêts? Edgar n'a pour garant de son mérite que les magnifiques promesses qu'il se fait à lui-même. Ce n'est tout au plus qu'un brillant _Peut-être..._»
Lucien relisait chaque phrase de cette morale deux et même trois fois: il en examinait le sens et la vérité.
Sa rêverie sombre fit lever le nez aux lecteurs du _Journal du soir_; il s'en aperçut, paya avec humeur, et sortit. Il se promenait sur la place Beauvau, devant le cabinet littéraire.
«--Je serai un coquin!» s'écria-t-il tout à coup.
Il passa encore un quart d'heure à bien tâter son courage, puis appela un cabriolet et courut à l'Opéra.
«--Je vous cherchais,» lui dit son père qu'il trouva errant dans le foyer.
Ils montèrent rapidement dans la loge de M. Leuwen; ils y trouvèrent trois demoiselles en costume de sylphides.
«--Elles ne comprendront pas un mot de ce que nous dirons; aussi ne nous gênons pas.
«--Messieurs, nous lisons dans vos yeux, dit l'une d'elles, des choses beaucoup trop sérieuses pour nous. Nous allons sur le théâtre... Soyeux heureux, si vous le pouvez, sans nous.
«--Eh bien, vous sentez-vous l'âme assez scélérate pour entrer dans la carrière des honneurs?
«--Je serai sincère avec vous, mon père. L'excès de votre indulgence m'étonne et augmente ma reconnaissance et mon respect. Par suite de malheurs sur lesquels je ne puis m'expliquer, même avec mon père, je me trouve dégoûté de moi-même et de la vie. Comment choisir telle ou telle carrière?
«Tout m'est également indifférent, je puis dire odieux.
«Le seul état qui me conviendrait serait celui d'un mourant à l'Hôtel-Dieu, et ensuite peut-être celui d'un sauvage qui est obligé de chasser ou de pêcher pour sa subsistance de chaque jour. Cela n'est ni beau ni honorable pour un jeune homme de vingt-quatre ans..., aussi personne n'aura jamais cette confidence...
«--Quoi? pas même votre mère...?
«--Ses consolations augmenteraient mon martyre: elle souffrirait trop de me voir dans ce malheureux état.»
L'égoïsme de M. Leuwen eut une jouissance qui l'attacha un peu à son fils. «Il a, se dit-il, des secrets pour sa mère qui n'en sont pas pour moi.»
«--Si je reviens à la sensibilité pour les choses extérieures, il se peut que je me trouve étrangement choqué des exigences de l'état que j'aurais choisi. Une place dans votre comptoir pouvant se quitter sans scandaliser personne, je devrais peut-être la choisir.
«--Je dois vous communiquer une donnée importante de plus: vous serez plus utile à mes intérêts comme secrétaire du ministre de l'Intérieur que comme chef de correspondance dans mon bureau; vos qualités comme homme du monde me seraient inutiles dans mon bureau.»
Lucien fut adroit pour la première fois depuis _son cocuage._
C'était le mot qu'il employait avec une amère ironie, car pour torturer davantage son âme, il se regardait comme un mari trompé et s'appliquait la masse de ridicule et d'antipathie dont le théâtre et le monde affublent cet état. Comme s'il y avait encore des caractères d'état!
Il allait conclure pour la place au ministère, principalement par curiosité; il connaissait le comptoir et n'avait pas la moindre idée de l'intérieur intime d'un ministre. Il se faisait une fête d'approcher M. le comte de Vaize, travailleur infatigable et le premier administrateur de France, disaient les journaux; un homme qu'on comparait au comte Daru de l'empereur.
À peine son père eut-il cessé de parler.
«--Ce mot me décide, s'écria-t-il avec une fausseté naïve qui pouvait donner de l'espoir pour l'avenir. Je penchais pour le comptoir, mais je m'engage au ministère sous la condition que je ne contribuerai à aucun assassinat comme ceux du maréchal Ney, du colonel Caron, de Frotté, etc. Je m'engage tout au plus pour des friponneries d'argent, et, enfin, peu sur de moi-même, je ne m'engage que pour un an.
«--C'est bien peu pour le monde; on dira: il ne peut pas tenir en place plus de six mois. Peut-être aurez-vous du dégoût dans les commencements, et de l'indulgence pour les faiblesses des hommes six mois plus tard.
Pouvez-vous, par amitié pour moi, me sacrifier six mois de plus, et me promettre de ne pas quitter les bureaux de la rue de Grenelle avant dix-huit mois?
«--Je vous donne ma parole pour dix-huit mois, toujours à moins d'assassinat: par exemple si mon ministre engageait quatre ou cinq officiers à se battre en duel successivement contre un député trop éloquent, incommode pour le budget.
«--Ah! monsieur, dit M. Leuwen en riant de tout son cœur, d'où sortez-vous? Il n'y aura jamais de ces crimes-là, et pour cause!
«--Ce serait-là un cas rédhibitoire, continua son fils sérieusement. Je partirais à l'instant pour l'Angleterre.
«--Mais qui sera juge des crimes, homme vertueux?
«--Vous, mon père.
«--Les friponneries, les mensonges, les manœuvres, ne rompront pas notre marché?
«--Je ne ferai pas les pamphlets menteurs...
«--Fi donc! Cela regarde les gens de lettres. Dans le genre sale, vous dirigez; vous ne faites jamais. Voici le principe: tout gouvernement, même celui des États-Unis, ment toujours et en tout; quand il ne peut pas mentir sur le fond, il ment sur le détail. Ensuite, il y a les _bons_ mensonges et les _mauvais._ Les _bons_ sont ceux que croit le petit public de cinquante louis de rente à douze ou quinze mille francs. Les _excellents_ attrapent quelques gens à voiture. Les _excécrables_ sont ceux que personne ne croit et qui ne sont répétés que par les ministériels éhontés. Ceci est bien entendu. Voilà une première _maxime d'État_; elle ne doit jamais sortir de votre mémoire ni de votre bouche.
«--J'entre dans une caverne de voleurs, mais tous leurs secrets, petits et grands, sont confiés à mon honneur.
«--Le gouvernement escamote les droits et l'argent des populations tout en jurant, tous les matins, de les respecter. Vous souvenez-vous du fil rouge que l'on trouve au centre de tous les cordages, gros ou petits, appartenant à la marine royale d'Angleterre? Ou plutôt vous souvenez-vous de Werther, où j'ai lu je crois cette belle chose?
«--Très bien.
«--Voilà l'image d'une corporation ou d'un homme qui a un mensonge _de fond_ à soutenir. Jamais de vérité pure et simple: voyez les _doctrinaires._
«--Les mensonges de Napoléon n'étaient pas aussi grossiers à beaucoup près.
«--Il n'y a que deux choses sur lesquelles on n'ait pas encore trouvé moyen d'être hypocrite: amuser quelqu'un dans la conversation et gagner une bataille. Du reste ne parlons pas de Napoléon. Laissez le sens moral à la porte en entrant au ministère, comme de son temps on laissait l'amour de la patrie en entrant dans sa garde.
«Voulez-vous être un _joueur d'échecs_ pendant dix-huit mois, et n'être rebuté par aucune affaire d'argent? Le sang seul vous arrêterait?
«--Oui, mon père.
«--Eh bien, n'en parlons plus.»
Et M. Leuwen s'enfuit de sa loge. Lucien remarqua qu'il marchait comme un jeune homme de vingt ans.
C'est que cette conversation avec un niais l'avait mortellement excédé.
* * *
Dans le fait, Lucien était moins malheureux. Dix fois par jour, la pensée de Nancy était remplacée par celle-ci:
«--À quel genre de besogne est-ce qu'ils vont me mettre?»
Il lisait tous les journaux avec un intérêt bien nouveau pour lui.
Sa mère lui dit:
«--Tu écris bien mal; tu ne formes pas tes lettres.
«--Ce n'est que trop vrai.
«--Eh bien, si tu vas rue de Grenelle, écris encore plus mal. Que jamais ton écriture ne puisse passer sous les yeux du roi sans être recopiée. Cela t'évitera l'ennui de transcrire des pièces secrètes, et, ce qui vaut mieux, ton écriture ne restera pas attachée à des choses qui peuvent être déshonorantes, ou à des souvenirs pénibles dans dix ans.
«Vois les changements qui ont eu lieu en France depuis trente-huit ans. Pourquoi l'avenir ne ressemblerait-il pas au passé?
«La révolution est faite dans les choses, dit toujours ton père pour me tranquilliser; mais une ambition effrénée n'est-elle pas descendue dans les plus bas rangs, dans les rangs les plus infimes? Un garçon cordonnier veut devenir un Napoléon.
«--Je ne vois que ce moyen pour acquérir de l'expérience et me _colleter_ avec la nécessité; mais une plaisanterie comme celle sur Caron ou le duc d'Enghien me ferait fuir au bout du monde...»
Une idée bien lâche qu'il avail déjà repoussée plusieurs lois, se présenta avec une vivacité à laquelle il ne put résister:
«--Si je campais là le ministère et retournais à Nancy et au régiment; si je lui demandais pardon du mal qu'elle m'a fait, ou plutôt si je ne lui parlais pas de ce que j'ai vu, ce qui est plus juste; pourquoi ne me recevrait-elle pas comme la veille de ce jour fatal? En quoi puis-je être offensé, raisonnablement, moi, qui ne suis point son amant, de rencontrer la preuve qu'elle a eu un autre amant avant de me connaître?»
Huit jours après l'entretien à l'Opéra, le _Moniteur_ portait l'acceptation de la démission de M. C..., ministre de l'Intérieur; la nomination à cette place de M. le comte de Vaize, pair de France; des ordonnances analogues pour quatre autres ministres, et, beaucoup plus bas, dans un coin obscur: «Par ordonnance du..., MM. R..., N..., et Lucien Leuwen, ont été nommés maîtres des requêtes. M. Lucien Leuwen est chargé du bureau particulier de M. le comte de Vaize, ministre de l'Intérieur.»