Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier
Part 2
«--Grand Dieu! Est-ce là un héros? s'écria-t-il enfin en s'arrêtant. C'est un officier de maréchaussée, c'est le satellite d'un tyran, payé pour tuer ses concitoyens, et qui s'en fait gloire.»
Le futur académicien prenait les choses de moins haut.
«--Que veut dire cette mine de dégoût, comme si on t'avait servi du pâté de Strasbourg trop avancé? Veux-tu ou ne veux-tu pas être quelque chose dans le monde?
«--Grand Dieu! quelle canaille!
«--Ce lieutenant-colonel vaut cent fois mieux que toi. C'est un paysan qui à force de sabrer pour qui le paye, a accroché les épaulettes à graines d'épinards.
«--Mais si grossier, si dégoûtant!
«--Il n'en a que plus de mérite; c'est en donnant des nausées à ses chefs, s'ils valaient mieux que lui, qu'il lésa forcés à demander cet avancement dont il jouit aujourd'hui.
Et toi, monsieur le républicain, qu'as-tu gagné en ta vie? Tu as pris la peine de naître, exactement comme le fils d'un prince. Ton père fournit à ta dépense, te donne de quoi vivre. Sans cela, où en serais-tu?
N'as-tu pas de vergogne, à ton âge, de n'être pas en état de gagner la valeur d'un cigare?
«--Mais un être si vil...
«--Vil ou non, il t'est mille fois supérieur. Ne le méprise qu'après l'avoir égalé. Il est fort, et il compte dans la vie. Toi, tu n'es qu'un enfant qui ne compte pour rien; tu as lu de belles phrases et les répètes avec agrément, comme un bon acteur pénétré de son rôle. Mais pour de l'action, néant! Avant de mépriser un Auvergnat grossier qui, en dépit d'une physionomie repoussante, n'est plus commissionnaire au coin de la rue, mais reçoit la visite de respect de M. Lucien Leuwen, beau jeune homme de Paris et fils d'un millionnaire, songe un peu à la différence de valeur entre toi et lui.
Peut-être M. Filloteau fait vivre son père, un vieux paysan, et toi, ton père te fait vivre.
«--Ah! tu seras bientôt, au premier jour, membre de l'Institut, s'écria Lucien avec l'accent de l'angoisse. Pour moi, je ne suis qu'un sot; tu as mille fois raison, je le vois; mais je suis bien à plaindre. J'ai horreur de la porte par laquelle il faut passer; il y a, sous cette porte, trop de fumier. Adieu!»
Et Lucien prit la fuite. Il vit avec plaisir qu'Ernest ne le suivait point, il monta chez lui en courant et jeta l'habit avec fureur sur le tapis.
Quelques minutes après il descendit chez son père qu'il embrassa les larmes aux yeux.
«--Ah! je vois ce que c'est, dit M. Leuwen tout étonné. Tu as perdu au jeu cent louis, je vais t'en donner deux cents. Mais je n'aime pas cette façon de demander. J'aimerais mieux surtout ne pas voir de larmes dans les yeux d'un fier sous-lieutenant. Est-ce qu'avant tout un brave militaire ne doit pas songer à l'effet que sa mine produit sur les voisins?
«--Notre habile cousin Déverloy m'a fait de la morale. Il vient de me prouver que je n'ai d'autre mérite au monde que d'avoir pris la peine de naître fils d'un homme d'esprit. Je n'ai jamais gagné par mon savoir-faire le prix d'un cigare. Sans vous je serais à l'hôpital.
«--Ainsi tu ne veux pas deux cents louis? dit M. Leuwen.
«--Je tiens déjà de vos bontés bien plus qu'il ne me faut. Que serais-je sans vous?
«--Eh bien, le diable t'emporte. Est-ce que tu deviendrais saint-simonien, par hasard? Comme tu vas être ennuyeux!»
L'émotion de Lucien, qui ne pouvait se taire, finit par amuser son père.
«--J'exige, dit-il en l'interrompant tout à coup, comme neuf heures sonnaient, que tu ailles sur le champ, de ce pas, occuper ma loge à l'Opéra.
Tu y trouveras des demoiselles qui valent trois ou quatre cents fois mieux que toi, car d'abord elles ne se sont pas donné la peine de naître, et les jours où elles dansent elles gagnent quinze ou vingt francs.
J'exige que tu leur donnes à souper en mon nom, comme mon député, entends-tu?
Tu les conduiras au _Rocher de Cancale_, où tu dépenseras au moins deux cents francs, sinon, je te répudie, je te déclare un saint-simonien perfide, et je te défends de me voir pendant six mois.»
Quel supplice pour un fils aussi tendre! Lucien avait eu simplement un accès de tendresse pour son père.
«--Est-ce que je passe pour un ennuyeux parmi vos amis? répondit-il avec assez de bon sens. Je vous jure de dépenser fort bien vos deux cents francs.
«--Dieu soit loué! Et rappelle-toi qu'il n'y a rien d'impoli comme de venir de but en blanc parler de choses sérieuses à un pauvre homme de soixante-cinq ans, qui n'a que faire d'émotions, et qui ne t'a donné aucun prétexte pour l'aimer ainsi avec fureur.
Tu ne seras jamais qu'un plat républicain. Je suis étonné de ne pas te voir les cheveux gras et une barbe sale.»
Lucien, piqué, fut aimable avec les daines qu'il trouva dans la loge de son père. Il leur servit du vin de Champagne avec grâce, parla beaucoup et, après les avoir reconduites chez elles, il s'étonnait, en revenant seul dans un fiacre, à une heure après minuit, de l'accès de sensibilité où il était tombé au milieu de la soirée.
«--Il faut me méfier de mes premiers mouvements, car je ne suis sur de rien sur mon compte. Ma tendresse a choqué mon père. Je ne......[1] fils dévoué, j'ai besoin d'agir beaucoup.»
Le lendemain, dès sept heures du matin, il alla faire tout seul, et en uniforme, une visite au colonel Filloteau. Pendant deux heures il lui fit la cour, et chercha à s'habituer aux façons d'agir militaires.
Le colonel Filloteau, le plus brave des hommes, avait eu sa première épaulette en Égypte, mais son caractère, brisé par quinze ans de servitude, ne se révoltait plus en voyant un muscadin de Paris arriver d'emblée sous-lieutenant au régiment. Et comme à mesure que l'héroïsme s'en allait, la spéculation était entrée dans cette tête, il songeait au parti qu'il pourrait tirer de ce jeune homme. Le colonel ne voulut point accepter l'invitation à dîner de Mme Leuwen dont Lucien était porteur; les dames le gênaient; mais dès le lendemain il accepta fort bien une pipe superbe en écume et en argent ciselé. Filloteau la prit comme une dette, sans remercier.
«--Cela veut dire, pensa-t-il en refermant la porte de sa chambre sur Lucien, que Monsieur, une fois au régiment, demandera souvent des permissions pour aller fricasser de l'argent dans la ville voisine;» et, en soupesant dans sa main l'argent qui formait le fourneau de la pipe:
«--Vous les obtiendrez, ces permissions, Monsieur Leuwen, et vous les obtiendrez par mon canal.
Je ne céderai pas une telle clientèle.
Ça a peut-être cinq cents francs par mois à dépenser: le père sera quelque ancien commissaire des guerres ou quelque fournisseur.
Cet argent-là a été volé au pauvre soldat. Confisqué!» dit-il en prenant la clef du tiroir de sa commode et en cachant la pipe dans ses chemises.
[Footnote 1: Illisible dans le manuscrit.]
* * *
Housard en 1794, à dix-huit ans, Tonnère Filloteau avait fait toutes les campagnes de la Révolution.
Pendant les dix premières années, il s'était battu avec enthousiasme et en chantant la Marseillaise; aussi il était resté longtemps simple brigadier. Mais Bonaparte devint consul, et bientôt l'esprit retors du futur colonel s'aperçut qu'il était maladroit de tant chanter la Marseillaise.
Aussi fut-il le premier lieutenant du régiment qui obtint la croix.
Sous les Bourbons, il fit sa première communion, et fut fait officier de la Légion d'honneur.
Maintenant il était venu passer trois jours à Paris, se rappeler au souvenir de quelques amis, commissaires de la guerre, pendant que le 27e de lanciers était en marche pour se rendre en Lorraine, des environs de Nantes où il avait sabré les chouans avec un peu trop de zèle, peut-être.
Pour bien commencer le métier et faire pénitence de sa vie jusqu'ici peu productive, Lucien lui demanda la permission de voyager en sa compagnie.
Il fit décharger sa voiture et porter toutes ses malles à la diligence.
Dès la première dinée, le colonel le réprimanda sèchement en lui voyant prendre un journal.
«--Au 27e, il y a un ordre du jour qui défend à MM. les officiers de lire les journaux dans les lieux publics; il n'y a d'exception que pour le _Journal ministériel._
«--Au diable le journal, s'écria Lucien gaîment, et jouons aux dominos le punch de ce soir, si toutefois les chevaux ne sont pas encore à la diligence.»
Quelque jeune que fût Lucien, il eut pourtant l'esprit de perdre six parties de suite.
En remontant en voiture, le bon Filloteau était tout à fait gagné.
Il trouvait que ce muscadin avait du bon et se mit à lui expliquer la façon de se comporter au régiment, pour ne pas avoir l'air d'un blanc-bec.
Cette façon était à peu près le contraire de la politesse exquise à laquelle Lucien était accoutumé. Pendant que notre héros écoutait avec tristesse et grande attention, Filloteau s'endormit profondément, et Lucien put rêver à son aise. Au total, il était heureux d'agir et de voir du nouveau.
Le surlendemain, vers les six heures du matin, ces messieurs trouvèrent le régiment en marche à trois lieues en deçà de Nancy; ils firent arrêter, et la diligence les déposa sur la grande route, avec leurs effets. Lucien, qui était tout yeux, fut frappé de l'air d'importance morose et grossière qui s'établit sur le gros visage du lieutenant-colonel au moment où son lancier ouvrit un portemanteau et lui présenta son habit garni de grosses épaulettes. M. Filloteau fit donner un cheval à Lucien, et ces messieurs rejoignirent le régiment qui, pendant leur toilette, avait filé. Sept à huit officiers s'étaient placés tout à fait à l'arrière-garde pour faire honneur au lieutenant-colonel; c'est à ceux-là d'abord que Lucien fut présenté. Il les trouva très froids. Rien n'était moins encourageant que ces physionomies.
«--Voilà donc les gens avec lesquels il faudra vivre, se dit-il, le cœur serré comme un enfant. Cela est un peu différent, quant à la forme, de ces figures douces et gaies qui remplissaient le salon de ma mère.»
Depuis une heure, il marchait, sans mot dire, à la gauche du capitaine commandant l'escadron auquel il devait appartenir. Sa mine était froide, du moins il l'espérait, mais son cœur était vivement ému. Il regardait les lanciers tout transporté de joie et d'étonnement.
«--Voilà les compagnons de Napoléon. Voilà le soldat français!»
Il considérait les moindres détails avec un intérêt ridicule et passionné.
Revenu un peu de ses premiers transports, il songea à sa position.
«--Me voici enfin pourvu d'un état, celui de tous qui passe pour le plus noble et le plus amusant. L'École polytechnique m'eût mis à cheval avec des artilleurs, m'y voici avec des lanciers; la seule différence, ajouta-t-il en souriant, c'est qu'au lieu de savoir le métier supérieurement bien, je l'ignore tout à fait.»
Le capitaine, son voisin, qui vit ce sourire, plus tendre que moqueur, en fut piqué.
«Bah! continua Lucien, c'est ainsi que Desaix et Saint-Cyr ont commencé; ces héros n'ont pas été salis par le Duché[1].»
Les propos des lanciers entre eux vinrent distraire Lucien. Ces propos étaient communs au fond, et relatifs aux besoins les plus simples de gens fort pauvres: la qualité du pain de troupe, le prix du vin, etc.; mais la franchise du ton de voix, le caractère ferme et vrai des interlocuteurs, perçaient à chaque mot, et retrempaient son âme comme l'air des hautes montagnes.
Il y avait là quelque chose de simple et de bien différent de l'atmosphère de serre chaude, où il avait vécu jusqu'alors.
Au lieu d'une civilité fort agréable, mais fort prudente et méticuleuse au fond, le ton de chacun de ces propos disait avec gaîté: «Je me moque de tout le monde, et je compte sur moi.»
«--Voici les plus francs et les plus sincères des hommes, et peut-être les plus heureux? Et pourquoi un de leurs chefs ne serait-il point comme eux? Comme eux je suis sincère, je n'ai point d'arrière-pensée; je n'aurai d'autres idées que de contribuer à leur bien-être.
Au fond, je me moque de tout, excepté de ma propre estime. Quant à ces personnages importants, de ton dur et suffisant, qui s'intitulent mes camarades, je n'ai de commun avec eux que l'épaulette.»
Il regardait du coin de l'œil le capitaine qui était à sa droite.
«--Ils passent leur vie à jouer la comédie; ils redoutent tout peut-être, excepté la mort. Ce sont des gens comme mon cousin Déverloy.»
Lucien se remit à écouter les lanciers, et bientôt, avec délices, son âme fut dans les pays imaginaires: il jouissait vivement de sa liberté et de sa générosité; il ne voyait que de grandes choses à faire et de _beaux faits._ Les propos plus que simples de ces soldats faisaient sur lui reflet, d'une excellente musique. La vie se peignait en couleur de rose.
Tout à coup, au milieu de ces deux lignes de lanciers, marchant négligemment et au pas, arriva au grand trot, par le milieu de la route qui était restée libre, l'adjudant sous-officier.
Il adressait certains mots à demi-voix aux officiers, et Lucien vit les hommes se redresser sur leurs chevaux.
«--Ce mouvement leur donne tout à fait bonne mine,» se dit-il.
Sa figure jeune et naïve ne put résister à cette tentation vive; elle peignait le contentement et la bonté, et peut-être un peu de curiosité. Ce fut un tort. Il eut dû rester impassible, ou mieux encore, donner à ses traits une expression contraire à celle qu'on s'attendait à y lire.
Le capitaine se dit aussitôt: «Ce beau jeune homme va me faire une question, et je vais le remettre à sa place pour une réponse bien ficelée.»
Mais Lucien, pour tout au monde, n'eût pas fait une question à un de ses camarades, si peu camarades; il chercha à deviner par lui-même le mot qui tout à coup donnait l'air si alerte à tous les lanciers, et remplaçait le laisser aller d'une longue route par toutes les grâces militaires.
Le capitaine attendait une question; à la fin il ne put supporter le silence continu du jeune Parisien.
«--C'est l'inspecteur général que nous attendons: le général comte N..., pair de France,» dit-il enfin d'un air sec et hautain, et sans avoir l'air d'adresser précisément la parole à Lucien.
Celui-ci regarda le capitaine froidement et comme simplement excité par le bruit; la bouche de ce héros faisait une moue effroyable, son front était plissé avec une haute importance. Il ajouta après une minute de silence, en fronçant de plus en plus le sourcil:
«--C'est le fameux comte N... qui fit cette belle charge à Austerlitz. Sa voiture va passer. Le colonel, qui n'est pas gauche, a laissé le mot aux postillons de la dernière poste. L'un d'eux vient d'arriver au galop prévenir. Les lanciers ne doivent pas fermer les rangs; ça aurait l'air d'être prévenu. Mais voyez comme ils sont bien à cheval, et la bonne idée que le vieux N... va prendre de l'instruction du régiment. Voilà des hommes qui semblent nés à cheval, quoi!»
Lucien eut honte de la façon dont marchait la rosse qu'on lui avait donnée; il lui fit sentir l'éperon; elle fit un écart, et fut sur le point de tomber. Cinq minutes après on entendit le bruit d'une voiture. C'était le fameux comte N..., chargé cette année de l'inspection de la 25e division militaire, qui passait au milieu de la route entre les deux files de lanciers.
Au moment où sa voiture passait sur le pont-levis de Nancy, chef-lieu de cette division, sept coups de canon annoncèrent au public ce grand événement.
Les coups de canon remontèrent dans les cieux l'âme de Lucien.
Deux sentinelles furent placées à la porte de l'inspecteur, et le lieutenant général Thérance, commandant la division, lui fit demander s'il voulait le recevoir sur-le-champ ou le lendemain.
«--Sur-le-champ, parbleu; est-ce qu'il croit que je couillonne?» dit le vieux général.
Le comte N... avait encore, pour les petites choses, les habitudes de l'armée de Sambre-et-Meuse, où jadis il avait commencé sa réputation. Ces habitudes étaient d'autant plus vivement présentes en ce moment que, plus d'une fois, pendant les cinq ou six dernières postes, il avait reconnu les positions occupées jadis par cette armée, d'une gloire si pure. Quoique ce ne fut rien moins qu'un homme à imagination et à illusions, il se surprenait avec des souvenirs très vifs de 1794.
«--Quelle différence de 94 à 183...! Grand Dieu! comme alors nous jurions haine à la royauté! Et de quel cœur! Les jeunes sous-officiers que S...[2] m'a tant recommandé de surveiller, c'était alors nous-mêmes! On se battait tous les jours, le métier était agréable.»
Le général comte N... était assez bel homme. De soixante-cinq à soixante-six ans, élancé, maigre, droit, de fort bonne tenue.
Il avait encore une très belle taille et quelques boucles bien soignées; des cheveux entre le blond et le gris donnaient de la grâce à une tête presque entièrement chauve.
La physionomie annonçait un courage ferme et une grande résolution à obéir, mais la pensée était étrangère à ses traits.
Cette tête plaisait moins au second regard, et semblait presque commune au troisième; on y entrevoyait comme un nuage de fausseté et, en cherchant bien, on discernait que l'Empire et sa servilité avaient passé par là.
Heureux les héros morts avant 1804!
Ces vieilles figures de l'armée de Sambre-et-Meuse s'étaient assouplies dans les antichambres des Tuileries et aux cérémonies de l'église Notre-Dame.
Le comte X... avait vu le général Delmas exilé après ce dialogue célèbre:
«--La belle cérémonie, Delmas! C'est vraiment superbe, dit l'Empereur, revenant de Notre-Dame.
«--Oui, sire! il n'y manque que les deux millions d'hommes qui se sont fait tuer pour renverser ce que vous relevez.»
Le lendemain, Delmas lui exilé, avec l'ordre de ne jamais approcher de Paris à moins de quarante lieues.
Lorsque le valet de chambre annonça le baron Thérance, le général N..., qui avait mis son grand uniforme, se promenait dans sa chambre.
En faveur du lecteur, comme disent les gens qui crient les discours du roi à l'ouverture de la session, nous allons donner quelques passages du dialogue des deux vieux généraux.
Le baron Thérance entra en saluant gauchement. Il avait prés de six pieds, et la tournure d'un paysan franc-comtois.
De plus, à la bataille de Hanau, où Napoléon dut percer les rangs de ses fidèles amis les Bavarois, pour rentrer en France, le colonel Thérance, qui couvrait avec son bataillon la célèbre batterie du général Drouot, reçut un coup de sabre qui lui partagea les deux joues et coupa une petite partie du nez.
Tout cela avait été réparé tant bien que mal, mais il y paraissait beaucoup.
Cette cicatrice énorme, sur une figure à l'état de mécontentement habituel, donnait au général une apparence fort militaire.
À la guerre il avait été d'une bravoure admirable, mais avec le règne de Napoléon, son assurance avait pris fin.
Sur le pavé de Nancy, il avait peur de tout, et des journaux plus que de toute autre chose; aussi parlait-il souvent de faire fusiller des avocats.
Son cauchemar continuel était l'idée d'être exposé à la risée publique. Une plaisanterie plate dans un journal obscur qui complaît cent lecteurs, mettait hors de lui ce militaire si brave.
Il avait un autre chagrin. À Nancy, personne ne faisait attention à ses épaulettes, si ce n'est les jeunes gens, pour les siffler.
Il avait frotté ferme la jeunesse du pays lors de l'émeute de 183... et se voyait abhorré.
Cet homme, autrefois si heureux, déploya sur une table les états de situation des troupes et des hôpitaux de sa division.
Une bonne heure se passa en détails militaires. Le général interrogea le baron sur l'opinion des troupes, sur les sous-officiers. De là, à l'esprit public, il n'y avait qu'un pas. Mais il faut l'avouer, les réponses du digne commandant de la 25e division paraîtraient longues, si nous leur laissions toutes les grâces du style militaire. Nous nous contenterons de placer ici les conclusions que le comte, pair de France, tirait des propos pleins d'humeur du général de province.
«--Voilà un homme qui est l'honneur même, se disait-il; il ne craint pas la mort, il se plaint même, et de tout son cœur, de l'absence du danger. Mais il est démoralisé, et, s'il avait à se battre contre une émeute, la peur des journaux du lendemain le rendrait fou.
«--On me fait avaler des couleuvres toute la journée, répétait le baron.
«--Ne dites pas cela trop haut, mon cher général; vingt officiers généraux, vos anciens, sollicitent votre place, et le maréchal veut qu'on soit content. Je vous rapporterai franchement, en bon camarade, un mot trop vif peut-être. Il y a huit jours, quand j'ai pris congé du ministre: _il n'y a qu'un nigaud, m'a-t-il dit, qui ne sache pas faire son nid dans un pays._
«--Je voudrais y voir M. le maréchal, reprit le baron avec impatience, entre une noblesse riche, bien unie, qui nous méprise ouvertement et se moque de nous toute la journée, et des bourgeois menés par des prêtres, fins comme l'ambre, qui dirigent toutes les femmes un peu riches.
De l'autre côté, tous les jeunes gens, non nobles, républicains enragés. Si mes yeux s'arrêtent par hasard sur l'un d'eux, il me présente une poire ou quelque autre emblème séditieux; jusqu'aux gamins même du collège.
Si les jeunes gens m'aperçoivent à deux cents pas de mes sentinelles, ils me sifflent à outrance et puis ensuite, par lettre anonyme, ils m'offrent satisfaction avec des injures infamantes, si je n'accepte pas.
Et la lettre anonyme contient un petit chiffon de papier avec le nom et l'adresse de celui qui écrit. Avez-vous ces choses-là à Paris? Pas plus tard qu'avant-hier, M. Ludovic Roller, un ex-officier très brave, dont le domestique a été tué par hasard lors des affaires du 3 avril, m'a offert de venir tirer le pistolet hors des limites de la division. Eh bien, cette insolence était hier l'entretien de toute la ville.
«--On transmet la lettre au procureur du roi. Votre procureur du roi n'est-il pas énergique?
«--Il a le diable au corps. C'est un parent du ministre, sûr de son avancement.
J'ai eu la gaucherie d'aller lui montrer une lettre anonyme atroce que j'ai reçue il y a trois mois. Que voulez-vous que je fasse de ça? me dit-il avec insolence. C'est moi qui demanderais protection à mon général, si j'étais insulté ainsi, ou bien je me ferais justice.
Quelquefois je suis tenté d'appliquer un coup de sabre à quelqu'un de ces pékins insolents.
«--Adieu la place!
«--Ah! si je pouvais les mitrailler! dit le général avec un gros soupir et en levant les yeux au ciel.
«--Pour cela, à la bonne heure, répliqua le pair de France. Et votre préfet, M. Féron, ne fait-il pas connaître l'esprit public au ministre de l'Intérieur?
«--Il écrivaille toute la journée, mais il crève de vanité et il est peureux comme une femme. J'ai beau lui dire: renvoyez la rivalité de préfet à général à des temps plus heureux; vous et moi sommes vilipendés toute la journée et par tout le monde. L'évêque se garde bien de vous rendre vos visites, la noblesse ne vient jamais à vos bals et ne vous engage pas aux siens. Si, d'après nos instructions, nous profitons de quelques relations d'affaires pour saluer un noble, il ne nous rend le salut que la première fois, jamais la seconde. La jeunesse républicaine nous siffle. Là-dessus, il me dit tout piqué: «Parlez pour vous, jamais on ne m'a «sifflé,» et il ne se passe pas de semaine où, s'il ose paraître dans la rue, à la nuit tombante, on ne le siffle à trois pas de distance.
«--Mais êtes-vous sûr de cela, mon cher général? Le ministre, M. le comte de Vaize, m'a fait lire des lettres du préfet dans lesquelles il se présente comme à la veille d'être tout à fait réconcilié avec la noblesse. M. G..., le préfet de X..., chez lequel j'ai dîné avant-hier, l'est passablement avec la sienne.
«--Parbleu, je le crois bien. G... est prêtre. C'est un homme adroit, habile, un excellent préfet qui vole 30 ou 40.000 francs par an, et cela le fait estimer dans son département.
Quant à notre ministre, permettez que je fasse appeler le capitaine Blessin, vous savez?
«--C'est, si je ne me trompe, l'observateur envoyé dans le 107e pour rendre raison de l'esprit la garnison.
«--Précisément, pour ne pas le brûler dans son régiment, je ne le reçois jamais.»