Lucien Leuwen; ou, l'Amarante et le Noir. Tome Premier

Part 1

Chapter 13,786 wordsPublic domain

"_Mes Livres_"

STENDHAL

LUCIEN LEUWEN

OU

L'AMARANTE ET LE NOIR

Oeuvre posthume reconstituée par

Jean de Mitty

Ornée de bois dessinés et gravés par

Maximilien Vox

TOME PREMIER

À PARIS

"_LE LIVRE_"

9, RUE COETLOGON

1923

_Rien a faire! inscrivit Mérimée en tête du premier feuillet, lorsque Colomb lui porta les volumes manuscrits de_ Lucien Leuwen. _Et Colomb les envoya chez Crozet à Grenoble, où celui-ci les déposa à la bibliothèque de la ville. Ils y étaient depuis cinquante ans (1812-1892), lorsque les récentes exhumations de M. Casimir Striyenski--qu'il faut louer hautement pour ses nobles et littéraires efforts--comme aussi--pourquoi ne pas l'avouer?--l'idée d'apporter à M. Maurice Barrés quelques éléments nouveaux d'une sensibilité qu'il a si merveilleusement définie--et qu'il est le seul, du reste, à avoir définie--nous amenèrent à tenter cette entreprise dont Mérimée et Colomb avaient reconnu l'impossibilité. C'était assurément téméraire. Mais il est certain que si, dès les premières pages, nous avions pu prévoir les difficultés sans nombre survenues au cours du travail de restitution, nous eussions peut-être, malgré notre piété stendhalienne, volontiers laissé à d'autres, plus dévoués, le soin de déchiffrer les cinq gros volumes manuscrits dont se compose Lucien Leuwen. Non seulement à cette époque de sa vie--1834--l'écriture de Beyle devient matériellement illisible, mais encore, à la difficulté de lire le texte, s'ajoutent les ratures, les surcharges--survenant à chaque ligne--les renvois, les annotations jetées en travers des pages; les phrases disposées les unes sur les autres; les réflexions étrangères à l'objet du livre: notes sur l'état de sa santé, sur le prix des médicaments, sur les résultats de telles liaisons contractées la veille, etc.; les dates interverties à plaisir, les noms propres défigurés; le numérotage défectueux des feuillets, éparpillés à l'aventure des cahiers, et dû, sans doute, à l'ignorance du relieur chargé de les réunir, etc. Et à tout cela, à toutes ces entraves nécessitant déjà une patience et un effort incessants, venait s'ajouter une nouvelle difficulté, plus grande encore et d'un genre différent, il est vrai, mais aussi caractéristique du labeur auquel Stendhal voulait condamner son exécuteur testamentaire. La majeure partie du roman est consignée dans un vocabulaire secret, dans une sorte d'alphabet conventionnel, dont il serait peut-être curieux de donner le détail, si Beyle--alors diplomate--n'avait pris le soin d'en changer souvent la clef, c'est-à-dire la manière de disposer les lettres, les phrases, les dates, de désigner les localités et les personnages._

_Nous avons insisté à dessein sur cette obscurité matérielle du texte manuscrit: elle explique pourquoi l'œuvre que nous présentons aujourd'hui au public est restée si longtemps ignorée, et pourquoi les différents bibliographes de Stendhal--en exceptant M. Striyenski qui, lui, a fait besogne utile--se sont bornés à citer l'appréciation de Mérimée._

«Lucien Leuwen» _fut commencé en 1831 à Civita-Vecchia, et terminé à Rome, en 1836. Il prend date entre:_ Le Rouge et le Noir (_1831_) _et_ La Chartreuse de Parme (_1839_). _Le premier des testaments de Beyle--publié plus loin--et une note inscrite en marge du dernier volume, indiquent qu'une troisième partie, dont l'action eût été placée en Espagne ou en Italie, devait terminer le roman. Si cette partie a existé et si elle n'a pas été perdue, comme ce fameux Journal de la Campagne de Russie, il faut espérer que le hasard nous la rendra un jour. L'auteur y avait ajouté, ou devait y ajouter, certaines observations dont il parle souvent, et qui portaient sur le Vatican, sur les dessous de la vie pontificale et les intrigues du monde diplomatique à Rome. Mais fort probablement ne s'agit-il là que d'un projet, comme Stendhal en avait tant formulé dans sa vie._

_Primitivement,_ «Lucien Leuwen» _s'appelait_: L'Orange de Malte; _ensuite_: L'Amarante et le Noir, Les Bois de Prémol, Le Chasseur Vert, Leuwen et Cie, Van Peters et Cie _et finalement_ Lucien Leuwen, _le titre définitif, indiqué dans les testaments de 1835, et en tête du premier chapitre du roman. Par un scrupule de conscience littéraire, facile à comprendre, nous avons religieusement respecté le texte original et reproduit jusqu'aux phrases et aux passages que l'auteur, en marge, qualifie de longueurs et que, certainement, il eût supprimées lors d'un travail de révision. Il ne nous appartenait pas de modifier, en quoi que ce soit, les moindres détails d'une pensée qui, dans ce livre, justement et à cause môme des quelques légers défauts de réalisation matérielle--compréhensibles en des pages consignées d'un seul jet--apparaît comme une des plus puissantes et des plus pénétrantes de ce siècle._

_Ceux-là--très rares--que sollicitent les manifestations intimes et familières du génie de Stendhal, nous comprendront, et nous excuseront d'avoir passé outre à la lettre du testament, en publiant l'œuvre entière, complète, compacte, telle qu'elle figure dans les cartons dont nous l'avons extraite._

Jean de Mitty.

TESTAMENTS

Si la mort, ou la paresse, me surprennent avant la fin de ce roman qui s'appelle l'Orange de Malte et doit avoir trois volumes: _Nancy, Paris et Madrid_ (_Omar_)[1], je le lègue à Mme Pauline Périer Lagrange, ma sœur. Si Mme Périer n'en fait pas commencer l'impression dans les six mois qui suivront mon trépas, je lègue ce manuscrit à M. R. Colomb (rue Godot-de-Mauroy n° 35, Paris). Si, dans les 400 jours qui suivront mon décès, M. R. Colomb n'a pas fait commencer l'impression de ce roman, je le lègue à M. A. Levasseur, libraire, place Vendôme, 16, qui a imprimé Le Rouge et le Noir.

J'ai suivi l'usage des peintres que je trouve amusant, et travaillé d'après les modèles.

Il faudra ôter soigneusement toute allusion trop claire qui ferait de la satire. Le vinaigre est bon, mais mêlé à une crème, il fait un plat détestable.

Je voudrais que ce livre fût écrit comme le Code civil. C'est dans ce sens qu'il faut arranger les phrases obscures ou incorrectes.

Civita Vecchia, le 25 décembre 1834.

Henri Beyle.

[Footnote 1: Rome.]

Rome, le 17 février 1835

Je lègue ce roman en cinq volumes reliés, intitulé Lucien Leuwen, à Mme Pauline Périer Lagrange (chez M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, 35), avec prière de le faire imprimer par quelque homme raisonnable. Si Mme P. P. Lagrange est devenue dévote, je la prie de remettre ces volumes reliés à M. Levasseur, libraire, place Vendôme, ou à la Bibliothèque de la Chambre des députés, si toutefois cette Bibliothèque veut recevoir une telle infamie.

Si elle n'en veut pas, à la Bibliothèque de Grenoble.

Henri Beyle.

Rome, le 8 mars 1835.

Je donne et lègue les volumes reliés, et intitulés Leuwen à Mme Pauline Beyle, veuve Périer Lagrange, et si je lui survis, à M. R. Colomb, rue Godot-de-Mauroy, à Paris.

H. Beyle.

Rome, le 12 avril 1835.

Je donne les volumes intitulés Leuwen, à Mme Pauline Périer Lagrange, et après elle, à M. R. Colomb mon cousin.

H. Beyle.

AU LECTEUR

_Lecteur bénévole!_

_Écoutez le titre que je vous donne._

_En vérité, si vous n étiez pas bénévole et disposé à prendre en bonne part les paroles, ainsi que les actions des graves personnages que je vais vous présenter; si vous ne vouliez pas pardonner à l'auteur le manque d'emphase, le manque de but moral, etc., etc., je ne vous conseillerais pas d'aller plus loin._

_Ce conte fut écrit en songeant à un petit nombre de lecteurs, que je n'ai jamais vus, et que je ne verrai point, ce dont bien me fâche._

_J'eusse trouvé tant de plaisir à passer les soirées avec eux!_

_Dans l'espoir d'être entendu par ces lecteurs, je ne me suis pas astreint, je l'avoue, à garder les avenues contre une critique de mauvaise foi, ni même contre une critique de mauvaise humeur._

_Pour être élégant, académique, disert, il fallait un talent qui manque, et ensuite ajouter à ceci 150 pages de périphrases: et encore, ces 150 pages n'auraient plu qu'aux gens graves, prédestinés à haïr les écrivains tels que celui qui se présente à vous en toute humilité._

_Ces respectables personnages ont assez pesé sur mon sort, dans la vie réelle, pour qu'ils viennent encore gâter mon plaisir, quand j'écris pour la bibliothèque bleue._

_Songez, ami lecteur, à ne pas passer votre vie à haïr et à avoir peur._

H. Beyle.

NANCY

Lucien Leuwen avait été chassé de l'École polytechnique pour s'être allé promener mal à propos, un jour qu'il était consigné, ainsi que tous ses camarades.

C'était à l'époque d'une des célèbres journées de juin, avril ou février 1832 ou 34. Quelques jeunes gens, assez fous, mais doués d'un grand courage, prétendaient détrôner le roi, et l'École polytechnique, pépinière de mauvaises têtes, avait été sévèrement consignée dans ses quartiers.

Le lendemain de sa promenade, Lucien fut renvoyé comme républicain.

Tout affligé d'abord, depuis deux ans il se consolait du malheur de ne plus avoir à travailler douze heures par jour. Il passait très bien son temps chez son père, homme de plaisir et riche banquier, lequel avait à Paris une maison fort agréable.

M. Leuwen père, l'un des associés de la célèbre maison Van Peters, Leuwen et Cie, ne redoutait au monde que deux choses: les ennuyeux et l'air humide. Il n'avait jamais d'humeur, et ne prenait jamais le ton sérieux avec son fils. Il lui avait proposé, à sa sortie de l'École, de travailler au comptoir, un seul jour de la semaine, le jeudi, jour du grand courrier de Hollande. Pour chaque jeudi de travail, le caissier comptait à Lucien deux cents francs, et, de temps à autre, payait aussi quelques petites dettes. Sur quoi, M. Leuwen disait: «Un fils est un créancier donné par la nature.» Quelquefois il plaisantait ce créancier.

«--Savez-vous, lui disait-il un jour, ce qu'on mettrait sur votre tombe, au Père-Lachaise, si nous avions le malheur de vous perdre:

_Siste viator! Ici repose Lucien Leuwen Républicain Qui pendant deux années Fit une guerre acharnée Aux cigares Et aux bottes neuves._

Au moment où nous le prenons, cet ennemi des cigares ne pensait guère plus à la République, qui tardait trop à venir.

«--Et d'ailleurs, se disait-il, si les Français ont du plaisir à être menés monarchiquement et tambour battant, pourquoi les déranger?

La majorité aime apparemment cet ensemble doucereux d'hypocrisie et de mensonges qu'on appelle le gouvernement représentatif.»

Comme ses parents ne cherchaient point à le trop diriger, Lucien passait sa vie dans le salon de sa mère.

Encore jeune et assez jolie, Mme Leuwen jouissait de la plus haute considération. La société lui accordait infiniment d'esprit, et pourtant un juge sévère aurait pu lui reprocher une délicatesse excessive et un mépris trop absolu pour le parler haut et l'impudence de nos jeunes hommes à succès.

Cet esprit fier et singulier ne daignait pas même exprimer son mépris, et, à la moindre apparence de vulgarité ou d'affectation, tombait dans un silence invincible.

Mme Leuwen était sujette à prendre en grippe des choses fort innocentes, uniquement parce qu'elle les avait rencontrées pour la première fois chez des êtres faisant trop de bruit.

Les dîners que donnait M. Leuwen étaient célèbres dans tout Paris; souvent ils étaient parfaits. Il y avait les jours où il recevait les gens à argent ou à ambition, mais ces messieurs ne faisaient point partie de la société de madame, et ainsi cette société n'était point gâtée par le métier de M. Leuwen; l'argent n'y était pas le mérite unique, et même, chose incroyable, il n'y passait pas pour le plus grand des avantages.

Dans les salons de Mme Leuwen, l'un des plus enviés de Paris, on trouvait que Lucien avait une tournure élégante, de la simplicité, et quelque chose de fort distingué dans les manières. Mais là se bornaient les louanges; il ne passait pas pour homme d'esprit. Sa passion pour le travail, l'éducation presque militaire et le franc parler de l'École polytechnique, lui avaient valu une absence totale d'affectation, ce qui lui donnait de l'originalité, mais le privait d'esprit et de brillant aux yeux du monde. Il regrettait l'épée de l'École, parce que Mme Grandet, une femme fort jolie et qui avait des succès à la nouvelle cour, lui avait dit qu'il la portait bien. Il était assez grand et montait parfaitement bien à cheval.

De charmants cheveux d'un blond foncé prévenaient en faveur de sa figure; il avait de grands traits assez irréguliers qui exprimaient la franchise et la vivacité, et rien de plus.

Mme Grandet lui disait qu'il dansait comme un géomètre, et ce reproche ne le rendait point sémillant.

Les amis de sa mère ne lui trouvaient pas la physionomie à la mode, la mine sombre et poétique, qu'il fallait avoir, surtout parmi les républicains. Enfin, chose impardonnable, dans ce siècle empesé et hypocrite, et pour un jeune homme riche, il avait plutôt l'air innocent et étourdi.

«--Comme tu gaspilles une admirable position! lui disait un jour Ernest Déverloy, son cousin, jeune savant qui brillait déjà dans la _Revue de X..._,--et avait eu trois voix pour l'Académie des _sciences morales_,--comme tu gaspilles une belle position!»

Ernest parlait ainsi dans le cabriolet de Lucien, en se faisant mènera la soirée de M. N..., ce libéral si célèbre avant 1830 et qui maintenant réunit pour quarante mille francs de places, et appelle les républicains «l'opprobre de l'espèce humaine.»

«--Si tu avais un peu de sérieux, si tu ne riais pas de la moindre sottise, tu pourrais être dans le salon de ton père, et ailleurs, un des meilleurs élèves de l'École polytechnique exclu pour opinion.

Vois ton camarade d'École, M. Cotty, chassé comme toi, pauvre comme Job, admis par grâce, d'abord, dans le salon de ta mère, et cependant de quelle considération ne jouit-il pas parmi ces millionnaires et ces pairs de France!

Son succès est bien simple, tout le monde peut le lui prendre: il a la mine grave et ne dit mot. Donne-toi donc quelquefois l'air un peu sombre; tous les hommes de ton âge cherchent l'importance. Tu y étais en vingt-quatre heures, sans qu'il y eût de ta faute, pauvre garçon! et tu la répudies de gaieté de cœur.

À te voir, on dirait un enfant, et, qui pis est, un enfant content. On commence à te prendre au mot, je t'en avertis, et, malgré les millions de ton père, tu ne comptes dans rien, tu n'as pas de consistance, tu n'es qu'un écolier gentil. À vingt-trois ans, cela est presque ridicule.

Et pour t'achever, tu passes des heures entières à ta toilette, et on le sait.

«--Pour te plaire, il faudrait jouer, n'est-ce pas, un rôle... et celui d'un homme triste? Et qu'est-ce que la société me donnera pour ma peine? Il faudrait écouter, sans sourciller, les longues _tartines_ de M. le marquis D..., sur l'économie politique et le partage entre frères, prescrit par le code civil? Je craindrais qu'en moins de huit jours le _rôle triste_ ne devienne une réalité!

Pour moi, qu'ai-je à faire des suffrages du monde? Je ne lui demande rien. Je ne donnerais pas trois louis pour être de ton Académie; ne venons-nous pas de voir comment M. B... a été élu?

«--Mais le monde te demandera compte, tôt ou tard, de la place qu'il t'accorde sur parole, à cause des millions de ton père. Si tu lui donnes de l'humeur, il saura bien trouver quelque prétexte, un beau jour, pour le percer le cœur et te jeter au dernier rang. Alors tu sentiras la nécessité d'appartenir à un corps qui te soutienne au besoin, et tu deviendras amateur de courses de chevaux, Moi je trouve moins bête d'être académicien.»

Ernest descendit à la porte du renégat aux vingt places, et le sermon finit.

«--Il est drôle, mon cousin, pensa Lucien; c'est absolument comme Mme Grandet qui prétend qu'il est important pour moi d'aller à la cour. Cela est indispensable quand on est destiné à avoir cent cinquante mille livres de rente et qu'on ne porte pas un beau nom!

Parbleu! je serais bien fou de faire des choses ennuyeuses! Qui prend garde à moi dans Paris?»

Notre héros était un jeune homme extrêmement neuf, comme on voit, et singulier en ceci, qu'il ne cherchait point à paraître homme d'esprit, on à jouer avec grâce le rôle de jeune fou. En choses permises, il faisait à chaque moment ce qui lui causait le plus de plaisir à ce moment même. Souvent, il était occupé huit jours de suite à lire un beau mémoire d'Euler ou de Lagrange, et alors il oubliait tout, jusqu'à son cheval même.

Une seule chose peut-être annonçait chez Lucien un esprit distingué: il avait horreur du vulgaire, et pour lui ce mot s'étendait loin.

«--Les propos de ces gens-là, disait-il à sa mère, me dessèchent l'âme pour toute une journée.»

Peu de semaines après le sermon d'Ernest Déverloy, Lucien se promenait dans sa chambre; il suivait avec une attention scrupuleuse les compartiments d'un riche tapis de Turquie que Mme Leuwen avait fait poser dans sa chambre, un jour qu'il était enrhumé. À la même occasion, Lucien avait été revêtu d'une magnifique robe de chambre et d'un pantalon bien chaud de cachemire. Dans ce costume, il avait l'air heureux, les traits souriants.

À chaque tour, il détournait un peu les yeux, sans s'arrêter pourtant, et regardait une ottomane; sur cette ottomane était jeté un habit vert avec passepoils amarante et des épaulettes de sous-lieutenant.

C'était là le bonheur.

* * *

Comme M. Leuwen, le banquier célèbre, donnait des dîners de la plus haute distinction, et cependant n'était ni moral, ni ennuyeux, ni ambitieux, mais seulement fantasque et singulier, il avait beaucoup d'amis.

Toutefois, pur une grave erreur, ces amis n'étaient pas choisis de façon à augmenter la considération dont il jouissait et son ampleur dans le monde.

C'étaient, avant tout, de ces hommes d'esprit et de plaisir qui peut-être le matin s'occupent sérieusement de leur fortune, mais le soir se moquent de tout au monde, vont à l'Opéra, et surtout ne chicanent pas le pouvoir sur son origine, car pour cela il faudrait se fâcher, blâmer, être triste. Ces amis avaient dit au ministre que Lucien n'était point un _Hampden_, un fanatique de liberté américaine, capable de refuser l'impôt s'il n'y avait pas de budget, mais tout simplement un jeune homme de vingt-trois ans pensant comme tout le monde. En conséquence, depuis trente-six heures, Lucien était sous-lieutenant au 27e régiment de lanciers, lequel a des passepoils amarante.

«--Dois-je regretter le 9e où il y avait aussi une place vacante? se disait Lucien en allumant gravement un petit cigare qu'il venait de construire avec du papier de réglisse venant de Barcelone.

Le 9e a des passepoils jaune jonquille, cela est plus gai! Oui, mais c'est moins noble, moins sévère, moins militaire. Bah! militaire! jamais on ne se battra avec ces régiments, payés par une Chambre des communes.

L'essentiel pour un uniforme, c'est d'être joli au bal, et le jaune jonquille est plus gai.

Quelle différence! Autrefois, lorsque je pris mon premier uniforme en entrant à l'École, peu m'importait sa couleur. Je pensais à de belles batteries rapidement élevées sous le feu tonnant de l'artillerie prussienne. Qui sait? Peut-être mon 27e de lanciers chargera-t-il un jour ces beaux hussards de la Mort, dont Napoléon dit du bien dans le bulletin d'Iéna.»

Loin de songer à la République et aux moyens philosophiques de faire brouter paisiblement, à côté les uns des autres, des hommes hargneux, ennuyés et presque méchants, tels que les ont faits les médiocres plus ou moins habiles qui occupent les Tuileries depuis quarante ans, Leuwen rêvait à de brillantes charges à la tête de son peloton de lanciers.

«--Mais pour se battre avec plaisir, se dit-il tout pensif, il faudrait que la patrie fût réellement intéressée au combat, car s'il s'agit seulement de plaire à ce juste-milieu, à cette halte dans la boue qui a fait les généraux si insolents, ma foi! ce n'est pas la peine.»

Et tout le plaisir de se battre en héros fut flétri à ses yeux; pendant quelques minutes, il essaya de songer aux avantages du métier.

«--Avoir de l'avancement... du moins de l'argent... Allons, tout de suite pourquoi pas piller l'Allemand ou l'Espagnol, comme N... ou S... N...!»

Sa lèvre, en exprimant un dégoût profond, laissa tomber le petit cigare de papier de réglisse sur le beau tapis turc donné par sa mère; il le releva précipitamment. C'était déjà un autre homme; le dégoût pour la guerre avait disparu.

«--Bah! se dit-il, jamais la Russie ni les autres despotismes ne pardonneront aux Trois Journées. Alors, il sera bon de se battre!»

Une fois rassuré, ses regards reprirent avec un nouveau plaisir la direction de l'ottomane où le tailleur militaire le plus renommé venait d'exposer l'uniforme de sous-lieutenant.

Il se figurait la guerre d'après ses exercices de canon au bois de Vincennes.

«--Peut-être une blessure!»

Mais ici apparaît l'enfant préservé par l'amour de l'étude de la corruption du boulevard. Peut-être une blessure!... et il se voyait dans une chaumière de Souabe ou d'Italie. Une jeune fille charmante dont il n'entendait pas la langue, lui donnait des soins d'abord par humanité, et ensuite...

Quand Lucien était las des soins d'une naïve et fraîche paysanne, c'était une jeune femme de la cour, exilée par un mari bourru dans un château voisin.

D'abord elle envoyait un valet de chambre qui apportait de la charpie au jeune blessé, et, quelques jours après, elle paraissait elle-même, donnant le bras à un respectable curé.

«--Mais non, reprenait Lucien en fronçant le sourcil et songeant aux plaisanteries dont son père l'accablait depuis son grade, je ne ferai la guerre qu'aux cigares. Je deviendrai un pilier de quelque sale café, dans la triste garnison d'une petite ville mal pavée. J'aurai, pour mes plaisirs du soir, des parties de billard et des bouteilles de bière, et quelquefois, le matin, la guerre aux trognons de choux contre de pauvres ouvriers mourant de faim.

«--Nos gouvernants sont trop mal en selle pour hasarder la guerre véritable; un caporal comme Hoche sortirait des rangs un beau matin, et dirait aux soldats:

«Mes amis, marchons sur Paris et faisons un premier consul qui ne se laisse pas bafouer par Nicolas.»

Mais je veux que le caporal réussisse, continua-t-il philosophiquement, en rallumant son cigare; une fois la nation en colère et amoureuse de la gloire, adieu la liberté! Le journaliste qui élèvera des doutes sur le bulletin de la dernière bataille, sera traité comme un traître; on criera à l'allié de l'ennemi; il sera massacré, comme l'ont les républicains d'Amérique.

Encore une fois, nous serons distraits de la liberté, par l'amour de la gloire. Cercle vicieux..., et ainsi à l'infini.»

On voit que notre héros n'était pas tout à fait exempt de cette maladie de _trop raisonner_ qui coupe bras et jambes à la jeunesse de Paris et lui donne le caractère d'une vieille femme.

«--Quoi qu'il en soit, se dit-il tout à coup, ils prétendent tous qu'il faut être quelque chose. Eh bien! je serai lancier.

Quand je saurai le métier, j'aurai rempli mon but, et alors comme alors...»

Le soir, revêtu d'épaulettes pour la première fois de sa vie, les sentinelles des Tuileries lui présentèrent les armes: il fut ivre de joie.

Ernest Déverloy, véritable intrigant et qui connaissait tout le monde, le menait chez le lieutenant-colonel du 27e de lanciers, M. Filloteau, qui se trouvait à Paris.

Lucien vit un homme à la taille épaisse et à l'œil cauteleux, qui portait de longs favoris blonds peignés et appliqués contre la joue; en un mot, une tournure de procureur de basse Normandie.

À chaque mot de la conversation, ce héros trouvait l'art de placer: _ma fidélité au roi, ou la nécessité de réprimer les factieux._

Après dix minutes qui lui parurent un siècle, Lucien prit la fuite; il courait de telle sorte dans la rue que Déverloy avait peine à le suivre.