Chapter 39
Pierre avait regardé la boutique du frère de Bernadette, avec un serrement de coeur. Cela le chagrinait, le frère vendant la sainte Vierge que la soeur avait vue. Mais il fallait bien vivre, et il croyait savoir que la famille de la voyante, à côté de la Basilique triomphale dans son resplendissement d'or, ne faisait pas fortune, tellement la concurrence était terrible. Si les pèlerins laissaient à Lourdes des millions, les marchands d'articles de sainteté y étaient plus de deux cents, sans compter les hôteliers et les logeurs qui prenaient la grosse part; de sorte que les gains, si âprement disputés, finissaient par être assez médiocres. Le long du plateau, à droite et à gauche du frère de Bernadette, d'autres boutiques s'ouvraient, une file ininterrompue de boutiques, serrées les unes contre les autres, qui occupaient les cases du baraquement de bois, une sorte de galerie construite par la ville, et dont elle tirait une soixantaine de mille francs. C'étaient de véritables bazars, des étalages ouverts, empiétant sur le trottoir, raccrochant le monde au passage. Sur près de trois cents mètres, il n'y avait pas d'autre commerce: un fleuve de chapelets, de médailles, de statuettes, coulant sans fin au travers des vitrines. Et les enseignes affichaient en lettres énormes des noms vénérés, saint Roch, saint Joseph, Jérusalem, la Vierge Immaculée, le Sacré-Coeur de Marie, tout ce que le paradis contenait de mieux pour toucher et attirer la clientèle.
--Ma foi, déclara M. de Guersaint, je crois bien que c'est partout la même chose. Entrons n'importe où.
Il en avait assez, cette file interminable d'étalages lui cassait les jambes.
--Puisque tu as promis d'acheter là-bas, dit Marie qui ne se lassait point, le mieux est d'y retourner.
--C'est cela, retournons chez Majesté.
Mais les boutiques recommencèrent avenue de la Grotte. Aux deux bords, elles se pressaient de nouveau; et il s'y mêlait des bijoutiers, des marchands de nouveautés, des marchands de parapluies tenant l'article religieux; même il y avait là un confiseur qui vendait des boîtes de pastilles à l'eau de Lourdes, dont le couvercle portait une image de la Vierge. Les vitrines d'un photographe débordaient de vues de la Grotte et de la Basilique, de portraits d'évêques, de révérends pères de tous les ordres, mêlés aux sites célèbres des montagnes voisines. Une librairie étalait les dernières publications catholiques, des volumes aux titres dévots, parmi les nombreux ouvrages publiés sur Lourdes depuis vingt ans, quelques-uns avec un succès prodigieux, dont le retentissement durait encore. Dans cette grande voie populeuse, la foule coulait en un flot élargi, les bidons sonnaient, c'était une joie de vie intense, au clair soleil qui enfilait la chaussée d'un bout à l'autre. Et les statuettes, les médailles, les chapelets ne semblaient devoir cesser jamais, un étalage continuait l'autre étalage, des kilomètres allaient ainsi s'étendre, dévidant les rues de la ville entière, occupée par le même bazar vendant les mêmes articles.
Devant l'hôtel des Apparitions, M. de Guersaint eut une hésitation encore.
--Alors, c'est bien décidé, nous faisons nos emplettes là?
--Mais certainement, dit Marie. Vois donc comme la boutique est belle!
Et elle entra la première dans le magasin, un des plus vastes de la rue en effet, et qui occupait le rez-de-chaussée de l'hôtel, à gauche. M. de Guersaint et Pierre la suivirent.
Appoline, la nièce des Majesté, chargée de la vente, se trouvait debout sur un escabeau, en train de prendre des bénitiers dans une vitrine haute, pour les montrer à un jeune homme, un brancardier élégant, porteur d'admirables guêtres jaunes. Elle riait d'un roucoulement de tourterelle, charmante, avec d'épais cheveux noirs, des yeux superbes dans une face un peu carrée, au front droit, aux joues larges, aux fortes lèvres rouges. Et Pierre vit très nettement la main du jeune homme au bord de la jupe, chatouillant le bas d'une jambe qui semblait s'être offerte là volontiers. Ce ne fut d'ailleurs que la vision d'une seconde. Déjà la jeune fille était lestement sautée à terre, en demandant:
--Alors, vous ne croyez pas que ce modèle de bénitier conviendrait à madame votre tante?
--Non, non! répondit le brancardier en s'en allant. Procurez-vous l'autre modèle. Je ne pars que demain, je reviendrai.
Lorsque Appoline sut que Marie était la miraculée dont madame Majesté parlait depuis la veille, elle montra beaucoup d'empressement. Elle la regardait avec son gai sourire, où il y avait une pointe de surprise, d'incrédulité discrète, comme la sourde moquerie d'une belle fille, folle de son corps, en présence d'une virginité si enfantine et attardée. Mais la vendeuse adroite qu'elle était se répandit en paroles aimables.
--Ah! mademoiselle, je serai si heureuse de vous vendre! c'est tellement beau, votre miracle!... Voyez, tout le magasin est à vous. Nous avons le plus grand choix.
Marie était gênée.
--Je vous remercie, vous êtes bien aimable... Nous ne venons vous acheter que des petites choses.
--Si vous le permettez, dit M. de Guersaint, nous allons faire notre choix nous-mêmes.
--Eh bien! c'est cela, choisissez, monsieur. Ensuite, nous verrons.
Et, comme d'autres clients entraient, Appoline les oublia, reprit son métier de jolie vendeuse, avec des mots de caresse, des gestes de séduction, surtout pour les hommes, qu'elle ne laissait partir que les poches pleines d'achats.
Il restait deux francs à M. de Guersaint sur le louis que Blanche, sa fille aînée, lui avait glissé, au départ, comme argent de poche. Aussi n'osait-il trop se lancer dans son choix. Mais Pierre déclara qu'on lui causerai beaucoup de peine, si on ne lui permettait pas d'offrir à ses amis les quelques objets qu'ils emporteraient de Lourdes. Dès lors, il fut convenu qu'on choisirait d'abord un cadeau pour Blanche, puis que Marie et son père prendraient chacun le souvenir qui lui plairait le mieux.
--Ne nous pressons pas, répétait M. de Guersaint très égayé. Voyons, Marie, cherche bien... Qu'est-ce qui ferait le plus de plaisir à Blanche?
Tous les trois regardaient, furetaient, fouillaient. Seulement, leur indécision augmentait à mesure qu'ils passaient d'un objet à un autre. Le vaste magasin, avec ses comptoirs, ses vitrines, ses cases, qui le garnissaient du haut en bas, était une mer aux flots sans nombre, en débordement de tous les articles religieux imaginables. Il y avait les chapelets, des liasses de chapelets pendus le long des murs, des tas de chapelets dans les tiroirs, depuis les humbles chapelets à vingt sous la douzaine, jusqu'aux chapelets de bois odorant, d'agate, de lapis, chaînés d'or ou d'argent; et certains, immenses, faits pour ceindre à double tour le cou et la taille, montraient des grains travaillés, gros comme des noix, espacés par des têtes de mort. Il y avait les médailles, une pluie de médailles, des médailles à pleines boîtes, de toutes les grandeurs, de toutes les matières, les plus humbles et les plus précieuses, portant des inscriptions diverses, représentant la Basilique, la Grotte, l'Immaculée-Conception, gravées, repoussées, émaillées, soignées ou fabriquées à la grosse, selon les bourses. Il y avait les saintes Vierges, les petites, les grandes, en zinc, en bois, en ivoire, en plâtre surtout, les unes d'une blancheur nue, les autres peintes de couleurs vives, reproduisant à l'infini la description faite par Bernadette, le visage aimable et souriant, le voile très long, l'écharpe bleue, les roses d'or sur les pieds, mais avec des modifications légères pour chaque modèle, de façon à garantir la propriété de l'éditeur. Et c'était un autre flot d'articles religieux, les cent variétés de scapulaires, les mille clichés de l'imagerie dévote, des gravures fines, des chromolithographies violentes, que noyait un pullulement de petites images coloriées, dorées, vernies, fleuries de bouquets, ornées de dentelles. Et c'était aussi de la bijouterie, des bagues, des broches, des bracelets, chargés d'étoiles et de croix, décorés de figures saintes. Et c'était enfin l'article Paris qui dominait, qui submergeait le reste: des porte crayons, des porte-monnaie, des porte-cigares, des presse-papiers, des couteaux à papier, jusqu'à des tabatières, des objets innombrables sur lesquels revenaient sans cesse la Basilique, la Grotte, la sainte Vierge, reproduites de toutes les façons, par tous les procédés connus. Dans une case à cinquante centimes l'article, s'entassait un pêle-mêle de ronds de serviette, de coquetiers et de pipes de bois, où l'apparition de Notre-Dame de Lourdes était sculptée, rayonnante.
Peu à peu, M. de Guersaint s'était dégoûté, envahi d'une tristesse, d'un agacement d'homme qui se piquait d'être un artiste.
--Mais c'est affreux, c'est affreux, tout cela! répétait-il à chaque nouvel article qu'il examinait.
Il se soulagea, en rappelant à Pierre la tentative ruineuse qu'il avait faite pour rénover l'imagerie religieuse. Les débris de sa fortune y étaient restés, ce qui le rendait plus sévère encore, devant les pauvres choses dont le magasin débordait. Avait-on jamais vu des objets d'une laideur si sotte, si prétentieuse, si compliquée? La vulgarité de l'idée, la niaiserie de l'expression le disputaient à l'habileté banale de la facture. Cela tenait de la gravure de mode, du couvercle de boîte à bonbons, des poupées de cire qui tournent chez les coiffeurs: un art faussement joli, péniblement enfantin, sans humanité réelle, sans accent, sans sincérité aucune. Et l'architecte, lancé, ne s'arrêta plus, dit aussi son dégoût des constructions du nouveau Lourdes, le pitoyable enlaidissement de la Grotte, la monstruosité colossale des rampes, les désastreuses disproportions de l'église du Rosaire et de la Basilique, celle-là trop lourde, pareille à une halle au blé, celle-ci d'une maigreur de bâtisse anémique, sans style et bâtarde.
--Ah! vraiment, finit-il par conclure, il faut bien aimer le bon Dieu, pour avoir le courage de venir l'adorer au milieu de pareilles horreurs! Ils ont tout raté, ils ont tout gâché, comme à plaisir, sans qu'un seul ait eu la minute d'émotion, de naïveté vraie, de foi sincère, qui enfante les chefs-d'oeuvre. Tous des malins, tous des copistes, pas un n'a donné sa chair et son âme. Et que faut-il donc pour les inspirer, s'ils n'ont rien fait pousser de grand, sur cette terre du miracle!
Pierre ne répondit pas. Mais il était singulièrement frappé par ces réflexions, il s'expliquait enfin la cause d'un malaise qu'il éprouvait depuis son arrivée à Lourdes. Ce malaise venait du désaccord entre le milieu tout moderne et la foi des siècles passés, dont on essayait la résurrection. Il évoquait les vieilles cathédrales où frissonnait cette foi des peuples, il revoyait les anciens objets du culte, l'imagerie, l'orfèvrerie, les saints de pierre et de bois, d'une force, d'une beauté d'expression admirables. C'était qu'en ces temps lointains, les ouvriers croyaient, donnaient leur chair, donnaient leur âme, dans toute la naïveté de leur émotion, comme disait M. de Guersaint. Et, aujourd'hui, les architectes bâtissaient les églises avec la science tranquille qu'ils mettaient à bâtir les maisons à cinq étages, de même que les objets religieux, les chapelets, les médailles, les statuettes, étaient fabriqués à la grosse, dans les quartiers populeux de Paris, par des ouvriers noceurs qui ne pratiquaient même pas. Aussi quelle bimbeloterie, quelle quincaillerie de pacotille, d'un joli à faire pleurer, d'une sentimentalité niaise à soulever le coeur! Lourdes en était inondé, ravagé, enlaidi, au point d'incommoder les personnes de goût un peu délicat, égarées dans ses rues. Tout cela, brutalement, jurait avec la résurrection tentée, avec les légendes, les cérémonies, les processions des âges morts; et Pierre, tout d'un coup, pensa que la condamnation historique et sociale de Lourdes était là, que la foi est morte à jamais chez un peuple, quand il ne la met plus dans les églises qu'il construit, ni dans les chapelets qu'il fabrique.
Marie avait continué à fouiller les étalages avec une impatience d'enfant, hésitant, ne trouvant rien qui lui parût digne du grand rêve d'extase qu'elle allait garder en elle.
--Père, l'heure s'avance, il faut que tu me reconduises à l'Hôpital... Et, pour en finir, vois-tu, je donnerai à Blanche cette médaille, avec cette chaîne d'argent. C'est encore ce qu'il y a de plus simple et de plus joli. Elle la portera, ça lui fera un petit bijou... Moi, je prends cette statuette de Notre-Dame de Lourdes, le petit modèle, qui est assez gentiment peint. Je la mettrai dans ma chambre, je l'entourerai de fleurs fraîches... N'est-ce pas? ce sera très bien.
M. de Guersaint l'approuva. Puis, revenant à son propre choix:
--Mon Dieu! mon Dieu! que je suis embarrassé!
Il examinait des porte-plume en ivoire, terminés par des boules pareilles à des pois, dans lesquelles se trouvaient des photographies microscopiques. Et, comme il appliquait l'oeil à un des minces trous, pour voir, il eut un cri d'émerveillement.
--Tiens! le cirque de Gavarnie!... Ah! c'est prodigieux, tout y est bien, comment le colosse peut-il tenir là dedans?... Ma foi, je prends ce porte-plume, moi. Il est drôle, il me rappellera mon excursion.
Pierre avait simplement choisi un portrait de Bernadette, la grande photographie qui la représente à genoux, en robe noire, un foulard noué sur les cheveux, la seule, dit-on, qu'on ait faite d'après nature. Il se hâtait de payer, tous trois partaient, lorsque madame Majesté entra, se récria, voulut absolument faire un petit cadeau à Marie, en disant que ça porterait bonheur à sa maison.
--Mademoiselle, je vous en prie, prenez un scapulaire, tenez! parmi ceux-ci. La sainte Vierge, qui vous a élue, me le payera en bonne chance.
Elle haussait la voix, elle faisait tant, que les acheteurs, dont la boutique se trouvait pleine, s'intéressèrent, regardèrent dès lors la jeune fille avec des yeux avides. C'était la popularité qui recommençait autour d'elle, qui finit même par gagner la rue, lorsque l'hôtelière alla sur le seuil de la boutique, faisant des signes aux marchands d'en face, ameutant le voisinage.
--Partons-nous? répétait Marie, de plus en plus gênée.
Mais son père la retint encore, en voyant un prêtre qui entrait.
--Ah! monsieur l'abbé Des Hermoises!
C'était en effet le bel abbé, en soutane fine, sentant bon, le visage frais, d'une gaieté tendre. Il n'avait pas vu son compagnon de la veille, il s'était vivement approché d'Appoline, la prenant à l'écart.
Et Pierre l'entendit qui disait à demi-voix:
--Pourquoi ne m'avez-vous pas apporté mes trois douzaines de chapelets, ce matin?
Appoline s'était remise à rire de son roucoulement de tourterelle, en le regardant en dessous, avec malice, sans répondre.
--C'est pour mes petites pénitentes de Toulouse, je voulais les mettre au fond de ma malle, et vous m'aviez offert de m'aider à serrer mon linge.
Elle riait toujours, elle l'excitait du coin de ses jolis yeux.
--Maintenant, je ne partirai que demain. Apportez-les-moi ce soir, n'est-ce pas? quand vous serez libre... C'est au bout de la rue, chez la Duchêne, la chambre meublée du rez-de-chaussée... Soyez gentille, venez vous-même.
Du bout de ses lèvres rouges, elle dit enfin en plaisantant, sans qu'il pût savoir si elle tiendrait sa promesse:
--Certainement, monsieur l'abbé, j'irai.
Ils furent interrompus, M. de Guersaint s'était avancé pour serrer la main au prêtre. Tout de suite, ils reparlèrent du cirque de Gavarnie: une partie délicieuse, des heures charmantes qu'ils n'oublieraient jamais. Puis, ils s'égayèrent sur le compte de leurs deux compagnons, des ecclésiastiques peu fortunés, des braves gens dont les naïvetés les avaient amusés énormément. L'architecte finit par rappeler à son nouvel ami qu'il avait bien voulu lui promettre d'intéresser un personnage de Toulouse, dix fois millionnaire, à ses études sur la direction des ballons.
--Une première avance de cent mille francs suffirait, dit-il.
--Comptez sur moi, déclara l'abbé Des Hermoises. Vous n'aurez pas prié la sainte Vierge en vain.
Mais Pierre, qui avait gardé à la main le portrait de Bernadette, venait d'être frappé de l'extraordinaire ressemblance d'Appoline avec la voyante. C'était la même face un peu massive, la même bouche trop forte, les mêmes yeux magnifiques; et il se souvint que madame Majesté lui avait déjà signalé cette ressemblance singulière, d'autant plus qu'Appoline avait eu la même enfance pauvre, à Bartrès, avant que sa tante la prît chez elle, pour l'aider à tenir la boutique. Bernadette! Appoline! Quel étrange rapprochement, quelle réincarnation inattendue, à trente années de distance! Et, tout d'un coup, avec cette Appoline si galamment rieuse, qui acceptait des rendez-vous, sur laquelle couraient les bruits les plus aimables, le nouveau Lourdes se dressa devant ses yeux: les cochers, les marchandes de cierges, les loueuses de chambres raccrochant le client à la gare, les cent maisons meublées aux petits logements discrets, la cohue des prêtres libres, des hospitalières passionnées, des simples passants venus là pour satisfaire leurs appétits. Puis, il y avait la rage du négoce déchaînée par la pluie des millions, la ville entière livrée au lucre, les boutiques changeant les rues en bazars, se dévorant entre elles, les hôtels vivant goulûment des pèlerins, jusqu'aux Soeurs bleues qui tenaient table d'hôte, jusqu'aux pères de la Grotte qui battaient monnaie avec leur Dieu! Quelle aventure triste et effrayante, la vision d'une Bernadette si pure passionnant les foules, les faisant se ruer à l'illusion du bonheur, amenant un fleuve d'or, et dès ce jour pourrissant tout! Il avait suffi que la superstition soufflât, que de l'humanité s'entassât, que de l'argent fût apporté, pour que cet honnête coin de terre se corrompît à jamais. Où le lis candide fleurissait autrefois, poussait maintenant la rose charnelle, dans le nouveau terreau de cupidité et de jouissance. Sodome était née de Bethléem, depuis qu'une enfant innocente avait vu la Vierge.
--Hein? que vous ai-je dit? s'écria madame Majesté, en s'apercevant que Pierre comparait sa nièce au portrait. Appoline, c'est Bernadette tout craché.
La jeune fille s'approcha, avec son aimable sourire, flattée d'abord de la comparaison.
--Voyons, voyons! dit l'abbé Des Hermoises, d'un air de vif intérêt.
Il prit la photographie, compara à son tour, s'émerveilla.
--C'est prodigieux, les mêmes traits... Je n'avais pas remarqué encore, je suis ravi en vérité...
--Pourtant, finit par déclarer Appoline, je crois bien qu'elle avait le nez plus gros.
L'abbé, alors, eut un cri d'irrésistible admiration.
--Oh! vous êtes plus jolie, beaucoup plus jolie, c'est évident... Mais ça ne fait rien, on vous prendrait pour les deux soeurs.
Pierre ne put s'empêcher de rire, tant il trouva le mot singulier. Ah! la pauvre Bernadette était bien morte, et elle n'avait pas de soeur. Elle n'aurait pu renaître, elle n'était plus possible, dans ce pays de cohue et de passion qu'elle avait fait.
Marie, enfin, partit au bras de son père, et il fut entendu qu'ils iraient tous deux la prendre à l'Hôpital, pour se rendre ensemble à la gare. Dans la rue, plus de cinquante personnes l'attendaient, comme en extase. On la salua, on la suivit, une femme fit toucher la robe de la miraculée à son enfant infirme, qu'elle rapportait de la Grotte.
III
Dès deux heures et demie, le train blanc, qui allait quitter Lourdes à trois heures quarante, se trouva en gare, le long du deuxième quai. Il avait attendu trois jours, sur une voie de garage, tout formé, tel qu'il était arrivé de Paris; et, depuis qu'on venait de l'amener là, des drapeaux blancs flottaient sur les wagons de tête et de queue, pour l'indiquer aux pèlerins, dont l'embarquement d'ordinaire était très long et fort laborieux. Les quatorze trains du pèlerinage national, d'ailleurs, devaient repartir ce jour-là. À dix heures du matin, le train vert était parti, puis le train rose, puis le train jaune; et, après le train blanc, les autres, l'orangé, le gris, le bleu suivraient. C'était encore, pour le personnel de la gare, une journée terrible, un tumulte, une bousculade, qui affolaient les employés.
Mais le départ du train blanc était toujours le vif intérêt, la grosse émotion de la journée, car il emportait les grands malades qu'il avait apportés, et parmi lesquels se trouvaient naturellement les bien-aimés de la sainte Vierge, les élus du miracle. Aussi une foule se pressait-elle sous la marquise, obstruant le vaste promenoir couvert, long d'une centaine de mètres. Tous les bancs étaient occupés, encombrés de pèlerins et de paquets, qui attendaient déjà. À l'un des bouts, on avait pris d'assaut les petites tables du buffet, des hommes buvaient de la bière, des femmes se faisaient servir de la limonade gazeuse; tandis que, devant la porte des Messageries, à l'autre bout, des brancardiers maintenaient le passage libre, pour assurer le rapide transport des malades, qu'on allait amener. Et c'était, le long du large trottoir, une incessante promenade, un va-et-vient continu de pauvres gens effarés, de prêtres courant, se prodiguant, de messieurs en redingote, curieux et paisibles, tout un entassement de cohue, la plus mêlée, la plus bariolée qui se fût jamais coudoyée dans une gare.
À trois heures, le baron Suire se désespéra, plein d'inquiétude, parce que les chevaux manquaient, un grand arrivage inattendu de touristes ayant loué les voitures pour Barèges, Cauterets, Gavarnie. Enfin, il se précipita vers Berthaud et Gérard qui accouraient après avoir battu la ville; mais tout marchait à merveille, affirmaient-ils: ils avaient raccolé les chevaux nécessaires, le transport des malades s'opérerait en d'excellentes conditions. Déjà, dans la cour, des équipes de brancardiers, avec leurs brancards et leurs petites voitures, guettaient les fourgons, les tapissières, les véhicules de toutes sortes, recrutés pour le déménagement de l'Hôpital. Une réserve de matelas et de coussins s'entassait au pied d'un bec de gaz. Et, comme les premiers malades arrivaient, le baron Suire perdit de nouveau la tête, tandis que Berthaud et Gérard se hâtaient de gagner le quai d'embarquement. Ils surveillaient, ils donnaient des ordres, au milieu de la bousculade croissante.
Alors, sur ce quai, le père Fourcade qui se promenait le long du train, au bras du père Massias, s'arrêta, en voyant venir le docteur Bonamy.
--Ah! docteur, je suis heureux... Le père Massias, qui va partir, me parlait encore à l'instant de la faveur extraordinaire dont la sainte Vierge a comblé cette jeune fille si intéressante, mademoiselle Marie de Guersaint. Voilà des années qu'un miracle si éclatant n'avait eu lieu. C'est une insigne fortune pour nous tous, c'est une bénédiction qui doit féconder le fruit de nos efforts... Toute la chrétienté en sera illuminée, réconfortée, enrichie.
Il rayonnait d'aise, et le docteur, immédiatement, exulta lui aussi, avec sa face rasée, aux gros traits paisibles, aux yeux las d'habitude.
--C'est prodigieux, prodigieux, mon révérend père! J'écrirai une brochure, jamais guérison ne s'est produite par les voies surnaturelles d'une façon plus authentique... Oh! quel tapage cela va faire!
Puis, comme tous les trois s'étaient remis à marcher, il s'aperçut que le père Fourcade traînait la jambe davantage, en s'appuyant fortement au bras de son compagnon.
--Est-ce que votre accès de goutte s'est aggravé, mon révérend père? demanda-t-il. Vous paraissez beaucoup souffrir.
--Oh! ne m'en parlez pas, je n'ai pu fermer l'oeil de la nuit. Est-ce ennuyeux, cette crise qui m'a pris, le jour de mon arrivée ici? Elle aurait bien dû attendre... Mais il n'y a rien à faire, n'en parlons pas. Je suis trop content des résultats de cette année.