Lourdes

Chapter 38

Chapter 383,717 wordsPublic domain

Dehors, ensuite, Marie se prosterna, s'anéantit dans un acte de remerciement sans fin. Son père s'était également agenouillé, près d'elle, mêlant à la sienne la ferveur de sa gratitude. Mais il ne pouvait faire longtemps la même chose, il devint peu à peu inquiet, finit par se pencher à l'oreille de sa fille, pour lui dire qu'il avait une course, dont il ne s'était plus souvenu tout à l'heure. Sûrement, le mieux était qu'elle restât là, en prière, à l'attendre. Pendant qu'elle achèverait ses dévotions, lui se dépêcherait, s'acquitterait de sa corvée; et l'on se promènerait après, à l'aise, où l'on voudrait. Elle ne le comprenait, ne l'entendait seulement pas. Elle se contenta de hocher la tête, promettant de ne pas bouger, reprise par une telle foi attendrie, que ses yeux se mouillaient de larmes, fixés sur la statue blanche de la Vierge.

Quand M. de Guersaint eut rejoint Pierre, resté un peu à l'écart, il s'expliqua.

--Mon cher, c'est un cas de conscience, j'ai fait à notre cocher de Gavarnie la promesse formelle de voir son patron, pour lui dire les vraies causes du retard. Vous savez, le coiffeur de la place du Marcadal... Et puis, il faut que je me fasse raser, moi!

Pierre, inquiet, dut céder devant le serment qu'on serait de retour dans un quart d'heure. Seulement, comme la course lui semblait longue, il s'entêta de son côté à prendre une voiture, qui stationnait au bas du plateau de la Merlasse. C'était une sorte de cabriolet verdâtre, dont le cocher, un gros garçon d'une trentaine d'années, coiffé d'un béret, fumait une cigarette. Assis de biais sur le siège, les genoux écartés, il conduisait avec un sans-façon tranquille d'homme bien nourri, maître de la rue.

--Nous vous gardons, dit Pierre en descendant, lorsqu'ils furent arrivés place du Marcadal.

--Bien, bien, monsieur l'abbé! Je vous attends.

Et, laissant son maigre cheval au grand soleil, il alla rire avec une forte servante, échevelée, dépoitraillée, qui lavait un chien dans le bassin de la fontaine voisine.

Cazaban était justement sur le seuil de sa boutique, dont les hautes glaces et la claire couleur verte égayaient la place morne, déserte en semaine. Quand la besogne ne pressait pas, il aimait à triompher ainsi, entre ses deux vitrines, que des pots de pommade et des flacons de parfumerie décoraient de nuances vives.

Tout de suite, il reconnut ces messieurs.

--Très flatté, très honoré... Veuillez entrer, je vous prie.

Puis, dès les premiers mots que M. de Guersaint voulut lui dire, pour excuser l'homme qui l'avait conduit à Gavarnie, il se montra bienveillant. Sans doute, ce n'était pas de sa faute, à cet homme, il n'avait pas le pouvoir d'empêcher les roues de se rompre, ni les orages de tomber. Du moment que les voyageurs ne se plaignaient pas, tout allait pour le mieux.

--Oh! s'écria M. de Guersaint, un pays admirable, inoubliable!

--Eh bien! monsieur, puisque notre pays vous plaît, vous reviendrez nous voir, et nous n'en demandons pas davantage.

Ensuite, il s'empressa, lorsque l'architecte s'assit sur un des fauteuils, demandant à être rasé. Son garçon était encore absent, en course pour les pèlerins qu'il hébergeait, toute une famille qui emportait une caisse de chapelets, de saintes Vierges de plâtre, de gravures sous verre. On entendait venir du premier étage des piétinements éperdus, des voix violentes, une bousculade de gens que l'approche du départ affolait, au milieu d'un écroulement d'achats à emballer. Dans la salle à manger voisine, dont la porte était restée ouverte, deux enfants égouttaient les tasses de chocolat, traînant parmi la débandade du couvert. Et c'était la maison entière louée, livrée, les dernières heures de cette invasion de l'étranger, qui forçait le coiffeur et sa femme à se réfugier dans le sous-sol, une cave étroite où ils couchaient sur un lit de sangle.

Tandis que Cazaban lui frottait les joues de mousse savonneuse, M. de Guersaint le questionna.

--Eh bien! êtes-vous content de la saison?

--Certainement, monsieur, je n'ai pas à me plaindre. Vous entendez, mes voyageurs partent aujourd'hui; mais j'en attends d'autres demain matin, à peine le temps de donner un coup de balai... Ce sera de même jusqu'en octobre.

Puis, comme Pierre demeurait debout, allant et venant par la boutique, regardant les murs d'un air d'impatience, il se tourna poliment.

--Asseyez-vous donc, monsieur l'abbé, prenez un journal... Ça ne sera pas long.

D'un geste, le prêtre ayant remercié, en refusant de s'asseoir, le coiffeur reprit, dans sa continuelle démangeaison de parler:

--Oh! moi, ça marche toujours, ma maison est connue pour la propreté des lits et pour la bonté de la cuisine... Seulement, la ville n'est pas contente, ah! non! Je puis même dire que je n'y ai jamais vu un pareil mécontentement.

Il se tut une minute, rasa la joue gauche; et, s'interrompant de nouveau, il déclara soudain, dans un cri que la vérité lui arrachait:

--Monsieur, les pères de la Grotte jouent avec le feu, voilà tout ce que j'ai à dire.

Dès lors, la bonde était lâchée, il parla, il parla, il parla encore. Ses gros yeux roulaient dans sa face longue, aux pommettes saillantes, au teint hâlé, éclaboussé de rouge; pendant que tout son petit corps nerveux tressautait, secoué par son exubérance de paroles et de gestes. Il revenait à son acte d'accusation, il disait les griefs sans nombre que l'ancienne ville avait contre les pères. Les hôteliers s'y plaignaient, les marchands d'objets religieux n'y faisaient pas la moitié des recettes qu'ils auraient dû réaliser; enfin, la ville nouvelle accaparait les pèlerins et l'argent, il n'y avait plus du gain possible que pour les maisons garnies, les hôtels, les magasins ouverts dans les environs de la Grotte. C'était la lutte sans merci, l'hostilité meurtrière grandissant de jour en jour, la vieille cité perdant un peu de sa vie à chaque saison, destinée sûrement à disparaître, à être étouffée, assassinée par la cité jeune. Ah! leur sale Grotte! il se serait plutôt fait couper les pieds que de les y mettre. N'était-ce pas écoeurant, la boutique de bibelots qu'ils avaient collée à côté? Une vraie honte, dont un évêque s'était montré si indigné, qu'il en avait, disait-on, écrit au pape! Lui, qui se flattait d'être un libre penseur et un républicain de l'avant-veille, qui déjà sous l'empire votait pour les candidats de l'opposition, avait bien le droit de déclarer qu'il n'y croyait pas, à leur sale Grotte, et qu'il s'en fichait!

--Tenez! monsieur, je vais vous raconter un fait. Mon frère est du conseil municipal, c'est par lui que je sais la chose... Il faut vous dire d'abord que nous avons maintenant un conseil municipal républicain, qui s'afflige beaucoup de la démoralisation de la ville. Le soir, on ne peut plus sortir, sans rencontrer des filles dans les rues, vous savez, ces marchandes de cierges. Elles se perdent avec les cochers que la saison nous amène, une population louche et flottante, venue on ne sait d'où... Et il faut aussi que je vous explique la situation des pères vis-à-vis de la ville. Quand ils lui ont acheté les terrains de la Grotte, ils ont signé un acte par lequel ils s'y interdisaient formellement tout commerce. Or, ils y ont ouvert une boutique, au mépris de leur signature. N'est-ce pas là une concurrence déloyale, indigne de gens honnêtes?... Aussi le nouveau conseil s'est-il décidé à leur envoyer une délégation pour exiger d'eux le respect du traité, en leur enjoignant d'avoir à fermer leur boutique immédiatement. Savez-vous, monsieur, ce qu'ils ont répondu?... Oh! ce qu'ils ont répondu vingt fois, ce qu'ils répondent toujours, quand on leur rappelle leurs engagements: «C'est bien, nous consentons à les tenir, mais nous sommes les maîtres chez nous, et nous fermons la Grotte.»

Il s'était soulevé, son rasoir en l'air, et il répéta, en scandant les mots, les yeux arrondis par cette énormité:

--«Nous fermons la Grotte.»

Pierre, qui continuait sa promenade lente, s'arrêta brusquement, lui dit dans la face:

--Eh bien! le conseil municipal n'avait qu'à répondre: «Fermez-la!»

Du coup, Cazaban faillit suffoquer, le sang au visage, hors de lui. Il bégayait:

--Fermer la Grotte!... Fermer la Grotte!

--Mais certainement! Puisqu'elle vous irrite et vous écoeure, cette Grotte! Puisqu'elle est une cause continuelle de guerre, d'injustice, de corruption! Ce serait fini, on n'en entendrait plus parler... En vérité, il y aurait là une solution excellente, et si l'on avait quelque pouvoir, on vous rendrait service, en forçant les pères à exécuter leur menace.

À mesure que Pierre parlait, Cazaban perdait de sa colère. Il devint très calme, un peu pâle. Et, au fond de ses gros yeux, le prêtre voyait grandir une inquiétude. N'était-il pas allé trop loin, dans sa passion contre les pères? Beaucoup d'ecclésiastiques ne les aimaient pas, peut-être ce jeune prêtre ne se trouvait-il à Lourdes que pour mener une campagne contre eux. Alors, qui pouvait savoir? C'était la fermeture possible de la Grotte, plus tard. On ne vivait que d'elle. Si la vieille ville criait, par rage de ne ramasser que les miettes, elle était heureuse encore de cette aubaine; et les libres penseurs eux-mêmes, qui battaient monnaie avec les pèlerins, comme tout le monde, se taisaient, mal à l'aise, effrayés, dès qu'on était trop de leur avis sur les côtés fâcheux du nouveau Lourdes. Il fallait être prudent.

Cazaban revint à M. de Guersaint. Il se mit à raser l'autre joue, en murmurant d'un air détaché:

--Oh! moi, ce que j'en dis, de leur Grotte, ce n'est pas qu'elle me gêne, au fond. Et puis, il faut bien que tout le monde vive.

Dans la salle à manger, les enfants venaient de casser un des bols, au milieu de cris assourdissants. Et Pierre remarquait de nouveau les gravures de sainteté, la sainte Vierge de plâtre, dont le coiffeur avait décoré la pièce, pour être agréable à ses locataires. Une voix cria, du premier étage, que la malle était fermée et que le garçon serait bien gentil de la ficeler, quand il rentrerait.

Mais Cazaban, devant ces deux messieurs qu'il ne connaissait point en somme, restait méfiant, gêné, la cervelle hantée d'hypothèses inquiétantes. Cela le désespérait de les laisser partir ainsi, sans savoir rien d'eux, après s'être compromis lui-même. Si encore il avait pu rattraper ses paroles trop vives contre les pères! Aussi, lorsque M. de Guersaint se leva pour se laver le menton, céda-t-il à son besoin de renouer l'entretien.

--Avez-vous entendu parler du miracle d'hier? La ville en est bouleversée, plus de vingt personnes me l'ont raconté déjà... Oui, il paraît qu'ils ont obtenu un miracle extraordinaire, une jeune demoiselle paralytique qui s'est levée et qui a traîné son chariot jusque dans le choeur de la Basilique.

M. de Guersaint, en train de se rasseoir après s'être essuyé, eut un rire complaisant.

--Cette jeune demoiselle est ma fille.

Alors, sous ce brusque coup de lumière heureuse, Cazaban rayonna. Rassuré, il acheva de donner un coup de peigne magistral, au milieu de l'exubérance de gestes et de paroles qui lui revenait.

--Ah! monsieur, je vous félicite, je suis flatté de vous avoir eu entre les mains... Du moment que mademoiselle votre fille est guérie, n'est-ce pas? cela suffit à votre coeur de père.

Et il trouva aussi pour Pierre un mot aimable. Puis, lorsqu'il se décida à les laisser partir, il regarda le prêtre d'un air pénétré, il dit en homme de bon sens, désireux de conclure sur les miracles:

--Il y en a, monsieur l'abbé, d'heureux pour tout le monde. De temps à autre, il nous en faut un de cette qualité.

Dehors, M. de Guersaint dut aller chercher le cocher, qui continuait à rire avec la servante, dont le chien, trempé d'eau, se secouait au soleil. En cinq minutes, d'ailleurs, la voiture les ramena en bas du plateau de la Merlasse. La course leur avait pris une grande demi-heure; et Pierre voulut garder la voiture, dans l'idée de montrer la ville à Marie, sans la fatiguer trop. Pendant que le père courait à la Grotte, pour y reprendre sa fille, il attendit là, sous les arbres.

Tout de suite, le cocher lia conversation avec le prêtre. Il avait allumé une autre cigarette, il se montrait très familier. Lui, était d'un village des environs de Toulouse, et il ne se plaignait pas, il gagnait de grasses journées, à Lourdes. On y mangeait bien, on s'y amusait, c'était ce qu'on pouvait appeler un bon pays. Il disait ces choses avec un abandon d'homme que ses scrupules religieux ne gênaient pas, sans oublier pourtant le respect qu'il devait à un ecclésiastique.

Enfin, du haut de son siège, à demi couché, l'une de ses jambes pendantes, il laissa lentement tomber cette parole:

--Ah! oui, monsieur l'abbé, Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir si ça continuera longtemps.

Pierre, très frappé du mot, en sondait l'involontaire profondeur, lorsque M. de Guersaint reparut, ramenant Marie. Il l'avait trouvée agenouillée à la même place, dans le même acte de foi et de remerciement, aux pieds de la sainte Vierge; et il semblait qu'elle eût emporté dans ses yeux tout le flamboiement de la Grotte, tellement ils luisaient de la divine joie de sa guérison. Jamais elle ne consentit à garder la voiture. Non, non! elle préférait marcher, peu lui importait de voir la ville, pourvu que, pendant une heure encore, elle marchât au bras de son père, par les jardins, par les rues, par les places, où l'on voudrait! Et, quand Pierre eut payé le cocher, ce fut elle qui s'engagea dans une allée du jardin de l'Esplanade, ravie de se promener ainsi à petits pas, le long des gazons fleuris de corbeilles, sous les grands arbres. Cela était si doux, si frais, toutes ces herbes, toutes ces feuilles, ces allées ombreuses, solitaires, d'où l'on entendait l'éternel ruissellement du Gave! Puis, elle désira retourner dans les rues, parmi la foule, pour y retrouver l'agitation, le bruit, la vie, dont le besoin débordait de son être.

Rue Saint-Joseph, en apercevant le Panorama, où l'on voyait l'ancienne Grotte, avec Bernadette agenouillée, le jour du miracle du cierge, Pierre eut l'idée d'entrer. Marie en fut heureuse, comme une enfant; et M. de Guersaint lui-même témoigna la plus innocente joie, surtout lorsqu'il remarqua que, parmi la fournée des pèlerins qui s'engouffraient avec eux au fond du couloir obscur, plusieurs venaient de reconnaître, en sa fille, la jeune miraculée de la veille, déjà glorieuse, dont le nom volait de bouche en bouche. En haut, sur l'estrade ronde, quand on déboucha dans la lumière diffuse que tamisait un velum, il y eut une sorte d'ovation autour de Marie, des chuchotements tendres, des regards béats, un ravissement d'extase à la voir, à la suivre, à la toucher. Maintenant, c'était la gloire, elle serait aimée ainsi, partout où elle irait. Et il fallut, pour qu'on l'oubliât un peu, que l'employé chargé des explications se mît à la tête de la petite troupe des visiteurs, faisant le tour, racontant l'épisode que représentait l'immense toile circulaire, de cent vingt-six mètres de longueur. Il s'agissait de la dix-septième apparition de la sainte Vierge à Bernadette, le jour où, agenouillée devant la Grotte, elle avait par mégarde, pendant la vision, laissé la main sur la flamme de son cierge, sans la brûler; et tout l'ancien paysage de la Grotte primitive se trouvait rétabli, toute la scène était reconstituée, avec les personnages historiques, le médecin en train de constater le miracle, sa montre à la main, le maire, le commissaire de police, le procureur impérial, dont l'employé disait les noms, au milieu de l'ébahissement du public qui le suivait.

Alors, par une inconsciente liaison d'idées, Pierre se rappela le mot que le cocher venait de lui dire: «Lourdes a bien pris, mais le tout est de savoir si ça durera longtemps.» En effet, là était la question. Que de sanctuaires vénérés avaient ainsi été bâtis déjà, à la voix d'enfants innocentes, élues entre toutes, auxquelles la sainte Vierge s'était montrée! Toujours la même histoire recommençait: une apparition, une bergère qu'on persécutait, qu'on traitait de menteuse, puis une sourde poussée de la misère humaine affamée d'illusion, et alors la propagande, le triomphe du sanctuaire rayonnant comme un phare, et ensuite le déclin, l'oubli, quand un autre sanctuaire naissait ailleurs du rêve extasié d'une autre voyante. Il semblait que le pouvoir de l'illusion s'usait, qu'il fallait, au travers des siècles, la déplacer, la remettre dans de nouveaux décors, dans une nouvelle aventure, pour en renouveler la puissance. La Salette avait détrôné les antiques Vierges de bois ou de pierre qui guérissaient, Lourdes venait de détrôner la Salette, en attendant d'être détrônée elle-même par la Notre-Dame de demain, celle dont le doux visage consolateur se montrera à une pure enfant encore à naître. Seulement, si Lourdes avait eu une fortune si rapide, si prodigieuse, il la devait sûrement à la petite âme sincère, au charme délicieux de Bernadette. Ici, aucune supercherie, aucun mensonge, la seule floraison de la souffrance, une chétive fillette malade qui apportait au peuple des souffrants son rêve de justice, d'égalité dans le miracle. Elle n'était que l'éternel espoir, l'éternelle consolation. En outre, toutes les circonstances historiques et sociales paraissaient s'être rencontrées pour exaspérer le besoin de cette envolée mystique, à la fin d'un terrible siècle d'enquête positive; et c'était pourquoi Lourdes sans doute durerait longtemps encore, dans son triomphe, avant de n'être plus qu'une légende, une de ces religions mortes, au puissant parfum évaporé.

Ah! cet ancien Lourdes, cette ville de paix et de croyance, le seul berceau possible où la légende pouvait naître, comme Pierre le reconstituait aisément, en faisant le tour de la vaste toile du Panorama! Cette toile disait tout, constituait la meilleure leçon de choses qu'on pût voir. Les explications monotones de l'employé ne s'entendaient pas, le paysage parlait lui-même. D'abord, c'était la Grotte, le trou de roche au bord du Gave, un lieu sauvage de rêverie, des pentes buissonneuses, des écroulements de pierres, sans un chemin frayé; et rien encore, pas d'embellissements, pas de quai monumental, pas d'allées de jardin anglais serpentant parmi des arbustes taillés à la serpe, pas de Grotte arrangée, déformée, fermée d'une grille, surtout pas de boutique d'objets religieux, cette boutique de simonie qui était le scandale des âmes pieuses. La Vierge n'avait pu choisir au désert un coin plus charmant pour se montrer à l'élue de son coeur, la fillette pauvre, promenant là le songe de ses nuits pénibles, en ramassant du bois mort. Puis, c'était, de l'autre côté du Gave, derrière le rocher du Château, le vieux Lourdes confiant et endormi. Un autre âge s'évoquait, une petite ville, avec ses rues étroites, pavées de cailloux, ses maisons noires, aux encadrements de marbre, son antique église à demi espagnole, pleine d'anciennes sculptures, peuplée de visions d'or et de chairs peintes. Deux fois par jour, il n'y avait que les diligences de Bagnères et de Cauterets qui traversaient à gué le Lapaca, pour monter ensuite la raide chaussée de la rue Basse. L'esprit du siècle n'avait pas soufflé sur ces toits paisibles, qui abritaient une population attardée, restée enfant, toute serrée dans le lien étroit d'une forte discipline religieuse. Aucune débauche, un lent commerce séculaire suffisant à la vie quotidienne, une vie pauvre dont la rudesse sauvegardait les moeurs. Et jamais Pierre n'avait mieux compris comment Bernadette, née de cette terre de foi et d'honnêteté, y avait fleuri telle qu'une rose naturelle, éclose sur les églantiers du chemin.

--C'est tout de même curieux, déclara M. de Guersaint, quand on se retrouva dans la rue. Je ne suis pas fâché d'avoir vu ça.

Marie également riait d'aise.

--Père, n'est-ce pas? on dirait qu'on y est. Par moments, il semble que les personnages vont bouger... Et comme elle est charmante, Bernadette, à genoux, en extase, pendant que la flamme du cierge lèche ses doigts, sans laisser de brûlure.

--Voyons, reprit l'architecte, nous n'avons plus qu'une heure, il faudrait pourtant songer à faire nos emplettes, si nous désirons acheter quelque chose... Voulez-vous que nous fassions le tour des boutiques? Nous avons bien promis à Majesté de lui donner la préférence; seulement, ça ne nous empêche pas de nous renseigner un peu... Hein? Pierre, qu'en dites-vous?

--Mais certainement, comme vous voudrez, répondit le prêtre. D'ailleurs, cela nous promènera.

Et il suivit la jeune fille et son père, qui revinrent sur le plateau de la Merlasse. Depuis qu'il était sorti du Panorama, il éprouvait une sensation singulière de dépaysement. C'était comme si, tout d'un coup, on l'avait transporté d'une ville dans une autre, à des siècles de distance. Il quittait la solitude, la paix endormie de l'ancien Lourdes, augmentée encore par la lumière morte du velum, pour tomber brusquement dans le Lourdes nouveau, éclatant de lumière, bruyant de foule. Dix heures venaient de sonner, l'animation était extraordinaire sur les trottoirs, tout un peuple qui, avant le déjeuner, se hâtait de finir ses achats, pour ne plus songer ensuite qu'au départ. Les milliers de pèlerins du pèlerinage national, en une bousculade dernière, ruisselaient par les rues, assiégeaient les boutiques. On aurait dit les cris, les coups de coude, les galops brusques d'une foire qui s'achève, au milieu du roulement ininterrompu des voitures. Beaucoup se munissaient de provisions de route, dévalisaient les échoppes en plein air, où l'on vendait des pains, du saucisson, du jambon. On achetait des fruits, on achetait du vin, les paniers se remplissaient de bouteilles, de papiers gras, jusqu'à en éclater. Un marchand ambulant qui promenait des fromages sur une petite voiture, voyait sa marchandise enlevée, comme balayée par le vent. Mais, surtout, la foule achetait des objets religieux; et d'autres marchands ambulants, dont les petites voitures étaient chargées de statuettes et de gravures pieuses, réalisaient des affaires d'or. La clientèle des boutiques faisait queue sur la chaussée, les femmes étaient enveloppées de chapelets immenses, avaient des saintes Vierges sous les bras, emportaient des bidons pour les remplir à la fontaine miraculeuse. Ces bidons, d'un à dix litres, les uns sans image, les autres peinturlurés d'une Notre-Dame de Lourdes en bleu, ajoutaient une gaieté à la cohue, avec leur éclat de ferblanterie neuve, leur clair tintement de casserole, portés à la main, pendus en sautoir. Et la fièvre du négoce, le plaisir de dépenser son argent, de repartir les poches bourrées de photographies et de médailles, allumait les visages d'un air de fête, changeait cette foule épanouie en une foule de kermesse, aux appétits débordants et satisfaits.

Sur le plateau de la Merlasse, M. de Guersaint fut tenté un instant d'entrer dans une des boutiques les plus belles et les plus achalandées, dont l'enseigne portait en lettres hautes ces mots: Soubirous, frère de Bernadette.

--Hein? si nous faisions nos emplettes là? Ce serait plus local, nos petits souvenirs auraient un intérêt de plus.

Puis, il passa, en répétant qu'il fallait tout voir d'abord.