Part 3
»... L’amiral ne voulait pas engager le combat. Il était sorti pour exercer l’équipage, et surtout les officiers; il ne comptait sur rien de grave, quand les grands obus se mirent à tomber. Le tir de l’ennemi était si mal réglé, en apparence, qu’il ne nous faisait aucun mal. Et même, lorsque nous commençâmes d’être atteints, il resta devant nous, respecté par cette pluie de gros fuseaux d’acier qui faisait gicler la mer comme une mare sous la grêle, une espèce de chenal d’eau tranquille. C’était la ruse, c’était là qu’on voulait nous faire passer; mais personne ne comprit, on gouverna vers cette eau calme. Nous étions alors à peine sortis de la passe, on distinguait parfaitement à l’œil nu les bras des sémaphores. Le feu de l’ennemi augmenta d’intensité. Un obus tomba sur le mât de signaux, en le brisant. L’officier de vigie fut tué raide et je me souviens, oui, je me souviens... une partie de ses entrailles et son diaphragme, une espèce de guenille blanchâtre et translucide, restèrent accrochés aux débris: de la viande de boucherie parée pour la vente, c’est à ça que ça ressemble! Il y avait aussi des choses qui n’allaient plus, les membres du navire qui se paralysaient; l’électricité coupée, le monte-charge bloqué, faussé, hors d’usage. L’amiral donnait des ordres; mais qui était chargé de l’électricité, qui devait s’occuper du monte-charge? Est-ce toi. Piotre Ephimovitch? est-ce toi, Serguieief? On ne savait plus, je crois qu’on n’avait jamais su. Ah! ça, c’est la honte, la honte, je vous dis: personne ne savait ce qu’il avait à faire, on restait les bras ballants.
»Et voilà que, venant de terre, un petit canot apparaît, un sale petit canot de Chinois, monté par deux hommes, qui manœuvraient pour couper notre route et nous rejoindre. C’était là où il passait que la mort sur la mer tombait davantage. Des obus d’éclatement, au-dessus de lui, éparpillaient leurs morceaux et leur feu; d’autres obus géants s’enfonçaient devant lui, derrière lui; et cette absurde coquille de noix allait toujours, tout doux, tout doux, avec ses deux rames qui grattaient l’eau bien régulièrement. Mais qu’est-ce qu’il voulait, qu’est-ce qu’il voulait! Il apportait un message, c’était sûr; ces deux hommes ne pouvaient avoir risqué la mort que pour remplir un devoir sacré, pressant, obligatoire. On stoppa, le canot s’arrêta par notre avant, et un homme monta. C’était un Chinois, qui portait une corbeille en jonc tressé, assez lourde. Il la posa sur le pont et fit son salut très bas, les mains posées sur la poitrine... Un projectile éclata par bâbord avant, tout près de lui, et quatre hommes tombèrent morts, déchiquetés. Il fit un second salut, le Chinois. Et il ne parut rien d’extraordinaire sur sa figure.
»Un officier fusilier qui était là, Stépanof, se précipita sur lui.
»--Qu’est-ce qu’il y a, dit-il, pourquoi viens-tu, de quelle part? Hein, parle!
»Le Chinois fit son troisième salut, et dit en _pidgin_, que je vous traduis à peu près:
»--Ma commandant, y en a moi rapporter linge officier. Beaucoup pressé.
»Il ouvrit sa corbeille comme si elle avait contenu la sainte hostie, et des faux-cols, des pyjamas, des dolmans blancs, des pantalons blancs, des chemises, apparurent, bien rangés, par paquet distinct pour chacun des clients.
»C’était le blanchisseur! On lui avait dit d’apporter le linge à dix heures, et quand il était arrivé «y en avait bateau foutu le camp». Alors, il avait pris un canot avec son fils, avec son fils, vous entendez! Puisqu’on lui avait dit d’apporter le linge à dix heures! Il tira de la corbeille des fiches de bois marquées d’encoches, toutes pareilles à celles des boulangers d’Europe.
»--Qui ça ici y en a compter blanchissage? dit-il simplement.
»Nous venions d’entrer dans ce chenal dont je vous ai parlé, cette espèce d’avenue d’eau calme où rien ne tombait plus, et nous regardions ce Chinois, ébahis par son courage, par son héroïsme, par son inconscience... non, tout ça, c’est des mots européens, des mots qui ne sont pas vrais; nous étions atterrés, humiliés, parce qu’il avait fait, lui, sans penser à plus, _ce qu’il avait à faire_. Tandis que nous, malheur!
»L’ouragan de fer ne passait plus qu’à notre droite, à notre gauche; nous nous disions tous, ivres de l’angoisse traversée, la cervelle en bouillie: «C’est fini, ça n’était pas pour aujourd’hui, on est réchappé.» Et alors, les autres, et peut-être moi aussi, on commença de rigoler autour du Chinois, parce qu’on se croyait sauvé, parce qu’on était content, parce qu’on était embêté devant lui. Il dit de nouveau, poliment:
»--Où ça y en a boy compter blanchissage?
»Et prenant ses fiches de bois, il appela.
»--Ma lieutenant Piotre Ephimovitch!
»--Tu veux voir Piotre Ephimovitch, dit quelqu’un. Tiens, le voilà!
»Et il leva la main vers le mât de signaux. Celui où il y avait cette horreur, vous savez!
»Le Chinois leva la tête, et je ne sais pas ce qu’il aurait dit. Je ne le sais pas, ni personne, ni lui, parce que nous venions de toucher le piège, le piège où nous avions été conduits, les deux torpilles mouillées entre deux eaux!... On n’a pas beaucoup souffert, c’est seulement, après tout, comme si le cœur se décrochait. J’ai vu l’eau monter en grands jets du côté de la mer que je regardais, et puis le bateau n’est pas remonté. Il était coupé en deux... Voilà ce que c’est que la vie de quinze cents hommes: il ne faut pas longtemps pour que ça devienne le rien, la nullité, la pourriture. Moi, on m’a repêché par hasard...
»--Et le Chinois? demandai-je.
»--Comment voulez-vous que je sache! dit le légionnaire d’une voix subitement furieuse, et qu’est-ce que ça vous fait? Il y en a encore trop, hein, trop! Six cents millions dans la fourmilière! Et tous somnambules, quand ils ont leur tâche, comme les vraies fourmis: aveugles, sourds, insensibles, sans nerfs. Il y en aura toujours trop, je vous le répète.»
Il essaya de donner un regard plus ferme à ses yeux d’animal égaré.
--Je suis venu à la légion à cause de la discipline. Je veux apprendre la discipline. Sans ça quoi! Qu’est-ce qui nous arrivera, à nous, les Européens?
IV
POUR MILLE PIASTRES
Ti-Soï savait très bien où on le conduisait: la veille même, on l’avait fait sortir de prison, la cangue au cou, pour creuser sa tombe. C’est un usage qui existe encore, au Tonkin; quand un homme a été condamné à mourir par le tribunal indigène, suivant la loi des ancêtres, il creuse lui-même sa tombe, aidé par quelques compagnons de geôle, la canha-pha où on est nourri, par indulgence merveilleuse, aux frais du gouvernement. Donc, Ti-Soï n’avait pas trouvé ça extraordinaire ni méchant. Seulement, il savait ce qui allait lui arriver. Mais une grande indifférence lui était venue. C’est peut-être une erreur des civilisés de croire qu’en diminuant la durée de l’attente on atténue les affres de la fin. Et si c’était le contraire? S’il fallait à l’âme, à l’esprit, au cerveau, dites comme vous voudrez, du temps pour s’habituer, au corps une espèce de fatigue et d’ennui? De connaître d’avance un sort inévitable, cela dissout mystérieusement l’envie même d’y échapper. On est plus pareil à ceux qui meurent naturellement, on est plus usé, on s’abandonne, on ne vit plus qu’à demi et ailleurs, comme un malade chrétien quand il a reçu l’absolution, la communion, les saintes huiles. C’est ça qu’il faut! Et sans doute c’est là qu’il faut chercher la cause de l’insensibilité apparente des condamnés annamites: car s’ils peuvent échapper à un danger dans une bataille, un incendie, un naufrage, regardez-les: ils ont plus peur que nous, ils claquent des dents, ils ont l’air lâche! Tandis qu’ils sont braves à l’heure suprême, où nous ne le sommes point.
Ti-Soï portait donc d’un pas très doux la tête que le bourreau allait faire sauter. Pourtant, il le voyait très bien, le bourreau, qui marchait tout seul derrière le crieur chargé d’annoncer, dans une trompe mugissante, les crimes et la condamnation de ce nommé Ti-Soï, pirate, rebelle et contrebandier: c’était un homme en souquenille rouge, aux belles jambes nues bien musclées, petit, mais fort, avec un gros cou, et qui appuyait sur son épaule un énorme sabre au large fer; et la poignée ronde de ce sabre était garnie de cordelettes vertes pour qu’elle fût mieux à la main.
C’est ainsi qu’allait Ti-Soï. L’escorte de tirailleurs annamites était guêtrée de bandes de toile jaune, habillée de kaki; sous les chignons noirs et les chapeaux pointus, elle avait l’air d’une troupe de femmes costumées pour une pantomime de cirque, ou de gamins vicieux. Puis c’était le juge mandarin, très beau, très grave, vêtu d’une dalmatique violette comme une espèce d’évêque, assis sous un parasol vert, suivi de ses porteurs de pipes et de ses gardes, dont les blouses carrées proclamaient, en caractères chinois, tout écarlates, le nom et les titres de monseigneur leur maître. Des pavillons claquaient, rouges, bleus et jaunes; des gongs envoyaient dans l’air des notes profondes, qui rendaient fou. Et à droite et à gauche, de chaque côté de la route plate, gorgées d’une eau invisible, jusqu’à l’horizon brillaient les rizières encore jeunes.
Elles étaient d’un vert très tendre, monotone, mais plaisant. Parfois, dans un fossé, des femmes barbotaient, sondant avec des nasses de jonc tressé la boue poissonneuse. Elles y entraient presque jusqu’au col, puis, au son de la trompe terrible, en ressortaient couvertes d’une cuirasse de fange fraîche, couleur d’or. Et elles accouraient pour dévisager le prisonnier. Mais elles gardaient le silence, leur curiosité ne se traduisait que par un empressement un peu indiscret, et Ti-Soï, que l’une d’elles gênait pour marcher droit, dit poliment:
--Excusez le tout petit, vénérable dame!
Il avait salué en rapprochant les deux poings sur la poitrine, et elle lui rendit son salut. Ti-Soï avait fait ça sans y penser. Il ne faisait plus que les gestes qu’on lui avait enseignés quand il était petit.
Le cortège s’arrêta près de la tombe vide.
On ne pouvait pas couper la tête à Ti-Soï tant qu’il avait le cou pris dans la cangue: une chose faite comme deux barreaux d’échelle, avec les montants. Alors, le bourreau se mit en devoir de couper un de ces barreaux avec un matchète, une espèce de grand poignard dont il aiguisa le fil contre son sabre, à la façon d’un maître d’hôtel qui frotte son couteau à découper contre un autre. Cette opération dura longtemps parce que le bois était très dur.
Barnavaux fumait une cigarette, sans rien dire. Il vit que j’étais tout pâle.
--Voulez-vous partir? me dit-il. Ça n’est pas propre, hein?
Mais à ce moment la figure de Ti-Soï s’éclaira. Il regardait une jeune femme qui s’était mise sur son passage. Elle avait deux chaînettes au cou, l’une de perles d’ambre, l’autre de perles d’argent, et sa tunique bleue était toute neuve, comme pour une noce. Cette race annamite a quelque chose de tellement frêle que si les hommes ont l’air de femmes, les femmes ont l’air d’enfants. Celle-là se prosterna cinq fois devant le condamné, mais sans qu’un trait de sa figure remuât. Il s’agitait pourtant peut-être beaucoup de sentiments dans sa poitrine, mais elle ne devait à ce moment manifester que le respect. C’était un salut rituel, ça se voyait. Ti-Soï, au contraire, mit la main sur cette tête prosternée, en souriant.
Barnavaux siffla.
--Qu’est-ce qu’il y a? demandai-je.
--Ça n’est pas ordinaire, dit Barnavaux entre ses dents. Non, ça n’est pas ordinaire! Cette femme, c’est Ti-Haï, sa _congaye_, sa femme, et c’est elle qui l’a livré.
--Celle qui a touché les mille piastres de la mise à prix? fis-je stupéfait.
--Oui, dit Barnavaux.
Le bourreau travaillait toujours à couper la cangue, et Ti-Soï l’aidait. Je veux dire qu’il faisait tout son possible pour ne pas le gêner: il avait tout naturellement peur que le matchète ne lui fît mal. Si vous avez jamais vu, en France, la soumission craintive d’un futur guillotiné quand on échancre le col de sa chemise, vous comprendrez ce que je veux dire. Tout près de lui, l’aide du bourreau planta un piquet en terre. Je vis plus tard à quoi servait le piquet.
--C’est des choses, dit Barnavaux, qui ne sont pas compréhensibles. Pour mille piastres,--ça fait deux mille cinq cents francs,--elle a livré son homme, la garce! Et la voilà maintenant qui lui fait des _laïs_ avec des colliers, un _kékouan_ neuf, tout un fourniment qu’il va payer d’un coup de sabre sur la nuque. Et il a l’air de trouver ça tout naturel, il rigole, il ne pense même plus à sa mort quand il la regarde!
Il prononça, découragé de réfléchir:
--On ne voit ça que chez les sauvages!
Alors, Hiêp, un vieux _linh-cô_, c’est-à-dire un cavalier de la milice, un homme qui comprenait le français parce qu’il avait rengagé deux fois, osa dire d’un air de blâme:
--Y en a toi t’ fout’ dedans. Congaye Ti-Soï beaucoup _tot_.
D’ordinaire, il était déjà tout pareil, à cause des rides qu’il avait par toute la figure, et de son chignon qui grisonnait sous son casque, à une vieille femme; et à ce moment il avait l’air, en parlant, d’une dévote à qui on dit du mal du bon Dieu, à la sortie de la messe. Il était scandalisé.
--Qu’est-ce qu’il dit? demandai-je.
--Il dit, parbleu! traduisit Barnavaux avec répugnance, que je me trompe et que la femme à Ti-Soï est très chic. L’opinion est pour elle, du reste. On ne la traite pas comme une _nha-quoué_,--une paysanne. C’est une dame. Regardez!
C’était vrai: il y avait autour d’elle une atmosphère de déférence.
--C’est qu’elle est riche! expliqua Barnavaux: elle a les mille piastres. Sale peuple!
Alors, Hiêp parla encore:
--Toi pas connaisse, dit-il, et vous, les blancs, personne y en a connaisse. Congaye Ti-Soï, beaucoup _tot_, même chose madame Bouddha (il voulait dire semblable à une déesse). Faire pirate, avant, dans Tonkin, y avait beaucoup bon: gagner sapèques, gagner piastres. Nhaquoués donner riz, poissons, et la-bouzie (des bougies), et le thé, et pétrole-la-lampe. Mandarins donner galette et cartouces fusil. Maintenant, y a pas bon, y a pas gagner. Mauvais, mauvais!
--Je sais ça, dit Barnavaux orgueilleusement: à cause des colonnes Larchant.
Il voulait parler des opérations militaires entamées depuis un an contre le pirate.
--Colonnes Larçant, répondit Hiêp, y a bon. Mais y a pas moyen beaucoup bon. Routes résident, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Missionnaires, y a bon, mais pas moyen beaucoup bon. Mais tout ça ensemble, gagné beaucoup bon: pirate crevé la faim!
Lentement, je comprenais sa pensée: les colonnes qui avaient harcelé le pirate; les routes, tracées par le résident, qui avaient permis aux colonnes de marcher plus rapidement, de resserrer les mailles du filet; et les missionnaires, avec une discrétion patiente, sollicitant de leurs ouailles des renseignements, suggérant que puisque Ti-Soï n’était plus l’homme puissant, il devenait inutile de rien lui donner.
--Et Ti-Soï plus trouver moyen, continua Hiêp, pas moyen manger, pas moyen cartouces, pas moyen dormir, jamais moyen. Son ventre, même chose un trou; jambes, bras, dos, même chose vieux mort sans viande (un squelette). Et grand écriteau cloué les arbres: «Vendre Ti-Soï, gagner mille piastres.» Qui ça, gagner mille piastres? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky? Beaucoup mauvais, tout ça des salauds, ennemis Ti-Soï.
»Alors, Ti-Soï, un soir, entrer canha congaye (entrer dans la maison de sa femme). Ti-Haï, congaye, faire laïs, bien triste, bien contente. Et lui parler:
»--Faire pirate, fini-foutu. Et qui ça gagner les mille piastres? Nguyen-Tich, Huong-Tri-Phu, Luong-Tam-Ky: beaucoup salauds, beaucoup sales types. Mauvais... Où y en a l’ gosse?
»Gosse Ti-Soï couché la natte, couché dormir: pitit, pitit, pas encore connaisse faire-marcher, pas connaisse faire-parler. Ti-Soï regarder l’ gosse, dire congaye:
»--Toi y en a faire gagner lui mille piastres. Monnaie beaucoup bon pour l’autel des ancêtres!
»Alors, Ti-Haï, congaye, encore faire laïs, pleurer, et dire: «Moi, bien contente!»
Barnavaux était un peu ému tout de même. Il me dit:
--Vous comprenez, maintenant? Ils étaient de mèche, lui et elle.
Je ne répondis rien. C’était trop héroïque, trop au-dessus des paroles. Et Ti-Soï avait fait ça non pas pour sa femme, non pas pour son fils, mais pour son âme à lui, qui reviendrait plus heureuse dormir dans les tablettes d’un bel autel des ancêtres, bien entretenu, dans une maison riche.
La cangue était rompue. Par le milieu du corps, on attacha Ti-Soï, les mains derrière le dos, au piquet. Voilà pourquoi il y avait un piquet. Puis on lui déroula son chignon, le bourreau empoigna les cheveux noirs à pleine main. Le cou se tendit... Le bourreau tenait maintenant à deux mains son épée. Et il se balançait sur ses belles jambes...
--Han!
Le corps de Ti-Soï demeura debout, collé au piquet. Et deux jets, sortant des carotides, montèrent un instant, épanouies au-dessus du cou, dans l’air net.
V
DÉPART
Ma vie, ma libre vie asiatique allait finir. Du fond de la province où je m’étais longtemps arrêté, je traversai l’Annam pour m’embarquer à Tourane. C’était le temps où de pauvres indigènes, par centaines, avaient préféré se laisser massacrer, les bras vides, sans armes, plutôt que de continuer à vivre une existence que le poids des impôts leur rendait insupportable. Les routes n’étaient plus sûres, l’administration faisait escorter militairement tous les convois. Barnavaux, que ces événements politiques laissaient indifférent, fut heureux parce que cela lui permettait de m’accompagner jusqu’à la côte.
Et je voulus profiter de mon passage à Hué pour revoir les tombeaux des empereurs d’Annam.
* * * * *
Des Champs-Élyséens sur terre: les sépulcres, vastes comme des cités, de Gia-Long, de Minh-Mang, de Tien-Tri, de Tu-Duc, eurent tous pour objet de réaliser ce rêve idéal. Dans un lieu solitaire et béni, spécialement désigné, après de longues recherches par des lettrés savants dans les rites, on a planté sur deux ailes d’édifices deux grands bois de pins, parce que le feuillage de cet arbre est noble, et que ses branches sont agitées d’un frémissement perpétuel. Entre ces deux forêts de vivants piliers, s’élèvent les palais funéraires, adossés eux-mêmes à la colline sauvage qui leur sert de fond.
C’est surtout celui de Minh-Mang qui réalise dans toute sa rigueur ce plan religieux et magnifique. Par des terrasses aux escaliers successifs, en passant par un arc de bronze, on accède à trois porches couverts d’un toit laqué de rouge, et, sur le porche du centre, réservé au souverain, un dragon à cinq griffes nage dans l’or pâle. Puis, c’est la maison du roi, sa maison humaine, où son ombre vient reposer. Une grande cour dallée suit cette demeure, et de chaque côté attendent, debout et figés en granit, le cheval, l’éléphant de guerre, et les ministres mêmes, les vieillards très sages du Komat, qui continuent dans l’éternité leurs services au maître de l’Empire. Au sommet d’une espèce de pyramide qu’encadrent des pylônes, symbole de résurrection et de fécondité, jaillie d’entre les arbres noirs, se dresse alors une grande stèle en marbre sombre, gravée de caractères glorieux. Ceci est la salle du trône, et cette stèle représente le roi, dans les actes de son gouvernement. Enfin, plus loin encore, au-delà de bassins arrondis, remplis d’une eau noire, au delà de nouvelles arches de bronze et de nouvelles terrasses, apparaît un mur, un mur droit, terrible, tout nu, percé d’une seule porte. Nul ne va plus loin. La porte est bardée de fer et scellée. Quand on gravit l’éminence qui domine cette retraite sacrée, on s’aperçoit que celle-ci ne contient que deux petites chapelles accouplées, dépourvues de tout ornement. C’est là que le fantôme est supposé dormir, aux côtés de l’épouse de ses premières noces. Mais le cercueil lui-même n’est pas là. Pour éviter les profanations, on l’a caché loin de ces grands tombeaux qui mentent, dans un endroit mystérieux que connaît un seul prêtre, chargé de transmettre le secret. Il faudrait détourner un fleuve, raser une montagne, changer une province en précipices, avant de découvrir cette chose infime, inutile et sale, ces quelques os... Barnavaux était là. Il ne comprenait pas, et haussait les épaules.
Mais c’est qu’il n’y a rien de dangereux comme la colère d’un mort, surtout si ce mort est un roi puissant. Il est encore un milliard d’hommes aux faces jaunes pour penser de la sorte: Confucius s’est greffé sur l’homme de la pierre polie. Il est si difficile, pour un enfant et pour un barbare, de concevoir la disparition définitive des phénomènes qu’ils ont coutume de contempler. Pour une bête même, peut-être!... J’ai tué un jour, cruellement, un chat qui remplissait mon jardin de ses cris de désir. Deux jours et deux nuits sa femelle l’a veillé, le touchant perpétuellement de ses pattes timides, de son corps amoureux. Elle ne comprenait pas. Les hommes primitifs ne comprennent pas non plus. Voici un homme qui parlait, marchait, aimait, avait des passions, des vertus et des vices, la puissance du mal et du bien. Et il ne bouge plus. Il est impossible qu’il ne bouge plus jamais! Ceci romprait l’idée qu’on a de lui. D’une façon ou d’une autre, il faudra donc qu’on imagine qu’il vit, qu’il marche et qu’il agit. Ce sera une ombre presque matérielle. Seulement, il est assez logique de supposer qu’elle sera semblable au vivant, à l’époque dernière où on l’a connu. Elle participera du malade, du vieillard, du soldat tué à la guerre; il y a toutes les chances pour qu’elle soit souffrante, malheureuse, irritable, irritée. Sa fureur est bien plus à craindre que n’est précieuse sa paternelle et royale indulgence. Ce fantôme sans os qui tient du mort, du malade, du vivant, aime les attitudes respectueuses, les bonnes paroles, les objets qui lui ont appartenu, mais aussi le repos, le silence, les eaux sans vagues, les paysages frais pleins d’arbres et de vent, tout ce qu’aimerait un maître orgueilleux mais assoiffé de paix, lassé de bruit, tel enfin que lorsqu’il mourut. Voilà pourquoi, quand meurt un roi d’Annam, on lui bâtit une ville, une maison, un kiosque pour ses bains, d’où il peut voir nager ses femmes. Et toutes ses femmes en effet sont transportées là, vivantes: dans cette ville morte, dans cette ville somptueuse, silencieuse, affreuse. Elles sont toujours là, les femmes de Minh-Mang, les plus jeunes au moment de sa fin, celles qui ont eu le temps de vieillir sans mourir encore! Elles sont devenues des espèces de spectres qui attendent, auprès du lit dressé, le spectre de leur époux, préparent sa nourriture, entretiennent ses vêtements, le vase d’argent où il puisait le bétel, et--pourquoi ne pas tout dire?--font chaque matin le geste de vider son pot-de-chambre éternellement vide! C’est pour toutes ces choses qu’elles restent là, humbles et sublimes servantes d’un amour immortel, et qui, du vivant même de l’époux, n’avait jamais eu qu’une misérable récompense.
Mais Barnavaux dit tout à coup:
--C’est bien, ça, c’est très bien. C’est comme ça doit être.
--Qu’est-ce qui est bien, Barnavaux?
--Que ces femmes soient là, encore là. Des pays où les femmes sont comme ça, ils durent. C’est nous qui passerons, parce que... parce que nous ne savons plus ce qui est bon pour durer. Alors, ils auront leur revanche, ils n’ont qu’à attendre, allez!
* * * * *