Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs
Chapter 2
La première idée qui vint à Étienne, quand il vit ainsi succéder la satisfaction à la crainte dans sa famille, fut de conjurer de nouveau son père de lui donner un professeur de dessin. La difficulté de faire un bon choix fut encore alléguée, et cette affaire demeura suspendue. Le 13 thermidor, quatre jours après le supplice de Robespierre, lorsque chacun allait et venait dans Paris sans savoir où, mais comme pour respirer un air plus libre, Étienne fit une promenade aux Champs-Elysées avec son père. Là, profitant de la bonne humeur qu'avaient fait renaître les derniers événements politiques, il employa toutes les cajoleries de l'éloquence enfantine pour obtenir ce qu'il désirait. Tout en échangeant des instances pressantes et des promesses conditionnelles, le père et le fils rentrèrent par les Tuileries et se trouvèrent bientôt sous les murs du château, dans lequel se tenaient les séances de la Convention. Elle était en permanence; et le père d'Étienne, qui, pour rien au monde, n'aurait voulu mettre le pied en ce lieu cinq jours auparavant, eut l'idée d'y conduire son fils. Ils pénétrèrent dans la salle, et par un hasard singulier trouvèrent accès dans une des tribunes. La jeunesse d'Étienne fut cause que chacun se prêta pour lui ménager une place sur la première banquette, en sorte qu'il put voir et entendre parfaitement ce qui préoccupait l'assemblée en ce moment.
Le représentant du peuple, le peintre David, était à la tribune, où il balbutiait quelques paroles sourdes qu'il cherchait, mais en vain, à opposer à la fureur de plusieurs de ses collègues acharnés à le faire décréter d'accusation. Il était pâle, et la sueur qui tombait de son front roulait de ses vêtements jusqu'à terre, où elle imprimait de larges taches. Étienne avait souvent entendu parler des tableaux des _Horaces_ et de _Brutus_, il savait que David était le peintre le plus renommé de l'époque; aussi, malgré les charges terribles qui s'élevaient contre cet homme, ne fut-il frappé, que de l'idée de voir le plus habile artiste de France menacé d'une mort prochaine. Mais il faut tout dire: la faiblesse de la défense de l'artiste, la violence excessive de ses accusateurs et l'état de souffrance et d'angoisse dans lequel était cet homme, auraient fait naître la pitié dans tout autre coeur que celui d'un enfant sur qui les grands événements politiques n'avaient pas encore pu agir puissamment.
Telle fut la triste et mémorable occasion qui fit connaître au jeune Étienne celui qui, deux ans après, devait l'admettre au nombre de ses élèves.
On parla beaucoup dans le monde de l'accusation portée contre David et de sa condamnation à la prison. À ce sujet, les avis étaient fort partagés: les uns blâmaient hautement l'indulgence dont on avait usé envers un des membres du comité de sûreté générale, dont la culpabilité était jugée la plus flagrante; d'autres, sans nier ce que l'on reprochait à David, soutenaient que l'on avait agi généreusement, mais avec prudence, en sauvant la vie à un si grand artiste que sa niaiserie et sa bêtise (telles étaient les expressions employées alors) avaient rendu complice à son insu des plus grands criminels.
Pour Étienne, le résultat de ces discussions, ordinairement fort vives, était de lui faire sentir le cas singulier que l'on faisait du talent de David, et d'exciter en lui la curiosité plus vive que jamais de voir les ouvrages de ce peintre. Mais les _Horaces_ et le _Brutus_, les deux tableaux de cet artiste dont on parlât alors, lui appartenant encore, étaient placés dans un de ses ateliers particuliers où il n'était pas facile de pénétrer. Outre cela, on était peu disposé à faire les démarches nécessaires pour arrivera ce but, et plus d'une fois, lorsqu'Étienne ramenait la conversation sur ce sujet, lui imposait-on silence en parlant avec dégoût des portraits de Marat et de Le Pelletier de Saint-Fargeau que David avait peints pour la Convention.
Il fallut comprimer ses désirs jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable de les satisfaire. Dans cette attente, Étienne continua pendant quelque temps à copier, dans la maison paternelle, les mauvais modèles qui étaient à sa disposition, mais dont le mérite et l'autorité avaient été déjà affaiblis dans son esprit par quelques conversations qu'il avait eues avec de jeunes dessinateurs plus âgés que lui et instruits du changement de goût que David avait opéré dans les arts. Cependant le temps s'écoulait en pure perte. Étienne le sentait, le disait à ses parents en les priant avec plus d'instances que jamais de le mettre sous la direction d'un artiste de talent. Enfin un architecte, ami de la maison, proposa pour maître un élève de David dont le mérite et la probité lui étaient connus. Le professeur, qui était déjà connu de la famille, fut agréé, et comme la jeunesse d'Étienne et son caractère vif et aventureux semblaient exiger une surveillance attentive, ses parents lui firent enseigner le dessin près d'eux.
Étienne eut donc pour premier maître un élève de l'école de David, contemporain et condisciple de Fabre, de Girodet, de Gérard et de Gros. Godefroy, tel était son nom, était âgé, en 1794, de vingt-deux à vingt-quatre ans. Blond, paresseux, d'une honnêteté parfaite, ne manquant pas d'esprit, c'était d'ailleurs un peintre plus propre à faire des croquis et des compositions faciles qu'à mettre à bonne fin le plus léger ouvrage. L'une des premières questions que lui adressa Étienne fut de savoir comment il faudrait s'y prendre pour voir les _Horaces_ et le _Brutus_ de David. Mais cette requête suggéra au maître une réponse qui ruina les espérances de l'élève. Loin de partager les opinions politiques de David, Godefroy au contraire faisait partie des _jeunes gens, des muscadins à cadenettes_ qui réagissaient contre les terroristes, sous la conduite de Fréron. Il fallut donc qu'Étienne renonçât encore à voir les ouvrages de David, dont Godefroy, pour le consoler, lui faisait des croquis pendant les leçons.
Si ce jeune homme était un brave et aimable garçon, il faut dire aussi qu'il était peu propre à pratiquer et à enseigner la peinture. Avec sa tête légère et la paresse de son esprit, il avait trouvé dans les agitations politiques du moment un emploi complet de ce qu'il y avait de disponible dans ses facultés. Enrôlé dans l'escadron des _jeunes gens_, Godefroy, aux approches du 13 vendémiaire (an IV), employait les journées entières à se promener avec ses compagnons sous les galeries du Palais-Royal, traînant d'une manière bruyante un grand sabre de cavalerie attaché à un ceinturon bouclé sur sa redingote, et, ainsi affublé, passant son temps à narguer les terroristes et les partisans de la Convention.
Interrompant parfois le cours de ces expéditions guerrières, Godefroy continua bien de venir chez les parents d'Étienne; mais c'était seulement pour donner des nouvelles de ce qui se passait à Paris et des succès ou des revers alternatifs des _jeunes gens_ et des _terroristes_. Quant au dessin et à la peinture, il n'en disait plus même un mot.
Après la journée du 13 vendémiaire, et lorsque le calme fut à peu près rétabli, le pauvre Godefroy, pour qui cette campagne malheureuse fut sans doute l'occasion de sa vie où il a montré le plus d'activité et d'énergie, cessa de venir dans la famille d'Étienne. N'ayant qu'un talent médiocre, il peignit, pendant quelque temps, des lampes chez Quinquet, dont le nom consacre le souvenir de son invention. Puis enfin, ne trouvant plus à s'occuper en France, il se décida à passer aux États-Unis, où il est mort quelques années après.
Étienne a sans doute tiré bien peu de profit des leçons qu'il a reçues de Godefroy, et cependant il a toujours conservé un souvenir tendre de ce bon jeune homme, qui, outre les précieuses qualités de son coeur, avait le goût des ouvrages excellents et a appris à Étienne à connaître et à apprécier les vrais chefs-d'oeuvre des arts.
Mais le temps s'écoulait et les progrès d'Étienne étaient insensibles. Pendant les années 1794 et 1795, il alla habiter la campagne avec ses parents. Par un concours de circonstances qui ne peuvent être rapportées ici, le jeune élève en peinture reprit le goût des études classiques et revit la plupart des auteurs latins avec une ardeur et une énergie qui se réveillent rarement quand leur action a été interrompue. Cet acte de sa volonté, couronné par un succès inattendu, lui fit faire de nouveaux efforts. Entre autres, il se mit seul et sans guide, à dessiner le paysage d'après nature. Étienne commençait à se sentir plus fort; en rentrant à Paris, vers l'automne de 1796, il témoigna ouvertement à ses parents le désir d'entrer à l'école de David.
Jusqu'à cette époque, le caractère et les dispositions, de l'esprit de ce jeune homme avaient inspiré des inquiétudes à sa famille. D'une vivacité excessive de corps, et souvent agité par les fantaisies d'une imagination plus mobile que productive, on pouvait redouter chez lui le premier effet des passions. Cette crainte, qui était fondée, fit prendre aux parents d'Étienne un terme moyen pour qu'il reçût les conseils de David, sans qu'il fût exposé tout à coup au danger de se trouver au milieu de jeunes élèves dont la conduite fort peu réglée n'était soumise à aucune surveillance. On eut encore recours à l'architecte qui avait introduit Godefroy dans la maison. Plus heureux cette fois, cet ami trouva moyen de faire entrer Étienne chez un élève de David, à qui ce maître avait prêté, pour achever un tableau, l'atelier même où étaient placés ceux des _Horaces_ et de _Brutus_. De ce concours de circonstances, il résultait qu'Étienne serait pleinement satisfait, puisqu'il allait travailler sous un maître digne de sa confiance, qu'il verrait à son gré les ouvrages de David, et qu'enfin ce célèbre artiste, ayant entendu parler d'Étienne, avait promis à ses parents de surveiller ses études.
Charles Moreau, le maître nouveau à qui Étienne venait d'être confié, était alors dans sa trentième année. C'était un homme bien fait de sa personne, dont la physionomie calme n'annonçait rien moins qu'une imagination ardente. La nature l'avait doué d'une certaine aptitude aux arts, dont il était facile de voir qu'il cherchait plutôt à profiter pour s'assurer une profession, que dans l'idée de courir follement après la gloire. Pendant le cours de ses études académiques, il avait obtenu un double succès fort rare. Après avoir remporté le grand prix d'architecture, l'art qu'il avait étudié plus particulièrement, on lui décerna le second grand prix de peinture en 1792, la même année que Landon eut le premier. Cette double palme, conquise par des travaux recommandables, devait naturellement faire concevoir de hautes espérances pour l'avenir de Charles Moreau; toutefois cet artiste, dont le mérite particulier consistait en une certaine habileté à employer avec goût ce qu'il avait appris dans les écoles, ne répondit qu'imparfaitement à ce que l'on attendait de lui. Il était d'un abord froid, mais au fond plein de bonté et de politesse; aussi Étienne l'accepta-t-il avec joie comme maître, soutenu d'ailleurs par l'espérance de voir quelquefois David et d'arriver à l'honneur de recevoir ses conseils.
Mais le lieu où Étienne allait étudier sous Moreau, l'atelier des Horaces, a été trop célèbre et se trouvait trop voisin de l'école où David enseignait ses élèves, pour n'en point faire connaître la disposition en détail. Ceux qui parcourent aujourd'hui les quatre grandes galeries du vieux Louvre, si spacieuses, si magnifiquement ornées, et remplies de tant de richesses, ne se doutent guère des hideuses saletés qu'elles renfermaient encore vers 1786 et 97, lorsque le jeune Étienne pénétra dans ces lieux obscurs pour la première fois. Les deux corps de bâtiment où sont établis aujourd'hui les musées des Souverains et de la Chalcographie, du côté de la grande colonnade et en retour parallèlement à la rue de Rivoli, étaient, ainsi que les autres parties du Louvre, habités par les artistes à qui on avait laissé maçonner intérieurement, quand l'État lui-même ne les faisait pas construire, une suite de cahutes qui, tirant toutes leur jour de la grande cour, mettaient dans l'obscurité le reste de ces vastes galeries, dont les murs, ainsi que les immenses charpentes de la toiture, étaient à nu.
On pénétrait dans cette partie du Louvre par deux escaliers; l'un à gauche, sous le guichet en entrant par la rue du Coq, qui n'existe plus, et l'autre en hélice, obscur, étroit, détruit maintenant, qui répondait alors à droite en entrant, sous le guichet du côté de l'église Saint-Germain l'Auxerrois.
Quant à l'amas de ces constructions intérieures, accordées à David, pour lui personnellement et pour ses élèves, il se trouvait dans une partie du vide qui forme aujourd'hui la cage du grand escalier bâti sous le règne de Napoléon, à l'angle de la colonnade et de la face nord du Louvre, près de l'hôtel d'Angivilliers.
Ces détails suffiront pour faire connaître quel était l'état intérieur d'un des plus beaux monuments de l'Europe, quoique, pour en compléter le triste tableau, il soit indispensable d'ajouter que, près des grands murs noirs adossés à la colonnade, des espèces d'immenses éviers servaient de latrines toujours ouvertes d'où s'exhalait un air infect, qui ne se renouvelait qu'avec peine.
Rien n'est tel que de trouver les choses convenablement établies pour croire qu'elles n'ont jamais dû être autrement disposées. Ce qu'il est difficile de comprendre, c'est que la plupart des artistes à cette époque, c'est que leurs femmes, leurs filles, ainsi que les amateurs opulents qui fréquentaient les ateliers, toutes personnes bien élevées, distinguées même par leurs goûts et leurs habitudes, vivaient là sans qu'aucune d'elles témoignât hautement l'horreur que l'obscurité dégoûtante de l'intérieur du Louvre devait naturellement leur inspirer. Mais cette tolérance s'explique par un seul fait: les artistes, leur famille et leurs élèves y étaient logés gratis. Aussi ne fallut-il rien moins que la volonté de fer et le pouvoir de Napoléon pour purger ces nouvelles étables d'Augias, et rendre le monument du Louvre à une destination digne de la nation au milieu de laquelle il a été élevé.
C'est vers le mois d'octobre 1796 qu'Étienne, âgé de quinze ans et demi, fit pour la première fois son entrée dans ces lieux. Muni de son carton et de ses crayons, ce ne fut pas sans peine qu'il parvint jusqu'à l'angle ténébreux du Louvre, où, parmi tant d'autres, se trouvait la petite porte qui conduisait à l'atelier des Horaces. Il monta une espèce d'escalier roide, étroit, dont les planches craquaient sous chacun de ses pas. Parvenu à la dernière marche, en portant son regard vers la droite, il aperçut un vaste espace sombre, formé en partie par les gros murs du Louvre, et dans lequel étaient entassés, l'un près de l'autre, des châssis, des toiles à peindre et de grands mannequins drapés dont l'apparition lui inspira une terreur passagère. Mais à gauche se présentait une autre petite porte au-dessus de laquelle une ouverture vitrée laissait passer un jour douteux.
De quelque nature que soit un début, il cause toujours de la timidité. Le jeune arrivant balança quelques instants avant d'ouvrir la porte qu'il franchit enfin pour entrer dans l'atelier des Horaces.
La nouveauté du lieu et des objets au milieu desquels il se trouvait aurait sans doute exclusivement excité sa curiosité, si l'embarras de se faire reconnaître et la présence d'un personnage inconnu à Étienne n'eussent pas captivé son attention dans les premiers moments. C'était à la fin d'octobre; le froid commençait à se faire sentir, et le quidam qu'Étienne trouva à l'atelier s'occupait, devant le poêle, à fendre une grosse bûche en menus morceaux pour allumer le feu. Cet homme devait avoir de vingt-trois à vingt-cinq ans. Il ressemblait en laid à Socrate, et ses membres présentaient cette sorte d'obésité, signe plus certain de paresse que de bonne santé. Ses cheveux, d'un blond sale et douteux, recouvraient à peine son front bombé, sous lequel perçait un regard oblique exprimant bien plus la défiance que la pénétration. C'était Alexandre, le fils de Mme C., femme du peintre de batailles.
À l'arrivée d'Étienne, Alexandre se leva et vint à lui comme quelqu'un qui s'attend à recevoir un nouveau venu, et quoique ce singulier personnage ne parlât guère que par monosyllabes et en s'aidant du geste, il parvint à désigner à son jeune condisciple la place qu'il devait occuper pendant son travail, ainsi que les dessins qui lui serviraient de modèles. Quand il se fut acquitté de ce soin, il s'approcha d'Étienne en faisant un sourire câlin et lui dit: «Vous savez sans doute que le dernier entré chez les peintres fait le ménage? Tenez, ajouta-t-il en montrant le bois d'une main et en présentant la petite hache à Étienne de l'autre, allumez le feu, car c'est aujourd'hui lundi; _on pose_[1] un nouveau modèle à l'atelier des élèves de M. David, et il faut que j'aille tirer ma place au sort. Il n'eut pas plutôt achevé ces paroles, qu'il ouvrit la porte et descendit le petit escalier de bois qu'Étienne venait de monter.
Fait à la vie de collége, Étienne avait l'habitude de vivre avec des camarades; aussi, loin de se formaliser de la tâche qui venait de lui être imposée, la remplit-il le plus promptement qu'il put, afin d'avoir le temps et le loisir de reconnaître le lieu étrange où il se trouvait. Mais le feu était à peine allumé, qu'un vacarme sourd se fit entendre au-dessous de l'atelier des Horaces. Étienne prêtait une oreille attentive pour découvrir la cause de ce bruit, lorsqu'Alexandre, remontant avec précipitation, prit une toile à peindre, et, s'étant aperçu de l'étonnement d'Étienne, lui dit: «On a eu une peine de chien à s'accorder sur la _pose_ à donner au modèle; c'est ce qui les fait crier comme vous entendez; mais je redescends pour prendre ma place; je n'ai pas été heureux, j'ai le numéro 34.»
Resté seul de nouveau, cette fois Étienne profita de l'occasion pour observer dans tous ses détails le fameux atelier des Horaces. Ce vaisseau avait environ quarante-cinq pieds de long sur trente de large. Ses murs crépis en plâtre étaient recouverts d'une teinte en détrempe de couleur gris-olive, et la lumière n'était introduite en ce lieu que par une seule ouverture élevée de neuf pieds au-dessus du plancher, et donnant sur l'esplanade du Louvre, sous la grande colonnade. Le long des deux parois latérales étaient placés, à gauche en entrant, le tableau des _Horaces_, et à droite celui de _Brutus_. Outre ces deux ouvrages de David, principal ornement de cet atelier, on voyait une charmante ébauche d'un enfant nu, mourant en pressant la cocarde tricolore sur son coeur; c'était le jeune Viala.
Mais si ces tableaux attiraient vivement l'attention par leur mérite, l'ameublement de l'atelier était, en son genre, un objet de curiosité non moins piquant. Jusqu'à cette époque, les meubles des maisons même les plus opulentes de Paris étaient encore fabriqués sur le modèle de ceux du temps de Louis XV ou de Marie-Antoinette, tandis que ceux de l'atelier des Horaces portaient un tout autre caractère. Les chaises courantes en bois d'acajou sombre, et couvertes de coussins en laine rouge avec des palmettes noires près des coutures, avaient été copiées sur celles dont la représentation est si fréquente sur les vases dits étrusques. Au lieu des deux _bergères_ d'usage, on voyait d'un côté une _chaise curule_ en bronze, dont les extrémités des deux X se terminaient en haut et en bas par des têtes et des pieds d'animaux, et de l'autre un grand siége à dossier, en acajou massif, orné de bronzes dorés et garni du coussin et de draperies rouges et noires; le tout avait été fidèlement imité de l'antique et exécuté par le plus habile ébéniste de ce temps, Jacob, d'après les dessins de David et de Moreau, son élève, près duquel devait travailler le jeune Étienne.
Enfin le complément de ce meuble était un lit également à l'antique, mais qu'habituellement on reléguait, pour gagner de la place, dans ce grand espace obscur peuplé de mannequins et plein de poussière, vers le quel Étienne avait jeté les yeux en arrivant.
Au surplus, tous ces objets, exécutés d'après le goût et sur les ordres de David, étaient, à proprement parler, des _meubles d'atelier_, puisqu'en effet ce peintre les a copiés dans ses ouvrages. C'est ce dont on pourra s'assurer en confrontant la description qui précède avec les meubles qui se trouvent dans les tableaux de _Socrate_, des _Horaces_, de _Brutus_, d'_Hélène et Pâris_, et dans le portrait ébauché de Mme Récamier.
Il est à propos de ne pas oublier que tout ce meuble était exécuté déjà depuis six ou sept ans, lorsque, en 1796, Étienne le vit pour la première fois. Alors, dans le public, ce goût ne faisait que commencer à se répandre. On citait comme une nouveauté les meubles de Jacob d'après l'antique; Quinquet était peut-être moins fier de l'invention de ses lampes que des ornements étrusques que les élèves de David peignaient sur leurs montures, et l'on surprenait souvent les coiffeurs dans le fond de leur boutique, réfléchissant sérieusement devant une tête à perruque, pour imiter la coiffure des soeurs des Horaces ou de la femme et des filles de Brutus, des tableaux de David.
Mais revenons à la décoration de l'atelier. La face opposée à celle où s'ouvrait la grande et unique fenêtre était divisée en trois portions. Celle du centre, la plus large, se terminait, en haut, par une archivolte au milieu de laquelle on avait pratiqué un grand oeil-de-boeuf vitré, qui laissait distinguer un autre mauvais escalier en bois faisant suite au premier, et conduisant à un étage supérieur dont on aura plus d'une fois l'occasion de parler. Des petites portes formaient les deux divisions latérales de cette face, et elles étaient remarquables par leur décoration, qui consistait en toiles vertes retroussées par des clous d'or, absolument de la même manière que le sont celles de la grande tenture qui garnit le fond sur lequel se détachent la femme et les filles de Brutus, dans le tableau de ce nom.
Quant au reste des objets rassemblés avec ordre et une symétrie élégante dans ce lieu, il consistait en figures, en fragments de figures ou d'ornements antiques moulés en plâtre. Ces pièces étaient suspendues aux murs ou posées sur un immense appui logé dans le renfoncement cintré où se groupaient des statues entières ombragées par des branches, des couronnes de chêne, au-dessus desquelles s'élevait une grande palme très-belle encore, quoiqu'elle fût jaunie par le temps.
Le poêle, car il ne faut rien omettre, était établi isolément, mais d'équerre avec l'angle formé par le côté de la fenêtre et celui où était suspendu le tableau des _Horaces_.
On se figurera facilement la surprise que durent inspirer tant de choses qui eussent même été nouvelles pour beaucoup de gens, mais qui le parurent bien davantage au jeune Étienne, qui ne connaissait que la maison paternelle et celles de quelques particuliers, aisés il est vrai, mais dans lesquelles le goût nouvellement introduit dans les arts n'avait pas encore pénétré.