Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs
Chapter 1
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LOUIS DAVID
SON ÉCOLE & SON TEMPS
SOUVENIRS
PAR
M. E. J. DELÉCLUZE
PARIS
DIDIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR
1855
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME.
I. L'atelier des Horaces.
Enfance d'Étienne.--Fête de l'Être suprême.--Séance de la Convention.--Fréron, les muscadins.--Godefroy.--Quinquet.--Ch. Moreau.--Le Louvre en 1796.--Meubles de Jacob.--Talma.--Une dame artiste.--Rentrée des émigrés.--Souvenirs de la Terreur.
II. David à l'atelier de ses élèves.
Modèle posé par David.--Gautherot et Mulard.--Réaction contre les Jacobins.--David corrige ses élèves.--Moriès.--Les _Horaces_ et les _Sabines_.--Maurice Quay.--De Forbin, Granet.
III. Les élèves de David à leur atelier.
Le trésorier Grandin.--Les penseurs.--Ch. Nodier et Maurice Quay.--Richard Fleury, Révoil.--Le Vaudeville.--Granet, M. Ingres.
IV. Les Rapins.
Allocution de Maurice.--Agamemnon et Pâris.--Huyot l'architecte, Vermay, P. Duqueylar, Paillot de Montabert, A. Lullin, Aug. de Saint-Aignan.--Anciens et modernes.--Ossian.--L'_Oreste_ d'Hennequin.
V. David jusqu'en 1789.
Enfance de David.--Sedaine, Vien, David.--Le Doux, Mlle Guimard.--_La Peste de Saint-Roch_.--_Bélisaire_, _Andromaque_, _les Horaces_, _la Mort de Socrate_.--Conseil d'André Chénier.--_Pâris et Hélène_, _Brutus_.--Heyne, Winckelmann, Lessing, Hamilton, Gessner, Giraud.--Théorie et archaïsme.
VI. David de 1789 à 1795.
Cendres de Voltaire.--Le _Jeu de Paume_.--Les frères Franque.--David membre de la Convention.--Premier discours de David.--L'ancienne académie attaquée.--Topino Le Brun.--Basseville.--Le Pelletier de Saint-Fargeau.--Marat et David.--_Portrait de Marat_.--Statue du peuple français.--Commission du Muséum.--David préside la Convention.--Discours de David.--Le temps de la Terreur.--Viala.--Neuf thermidor.--David accusé.--Mme David.--David et Platon.--David prisonnier au Luxembourg.
VII. L'Atelier et le tableau des Sabines.--1796-1800.
David amnistié.--État des esprits en France.--Fêtes.--Les théophilanthropes.--Aristocratie intellectuelle.--Moeurs du temps.--Le chanteur Garat.--Baboeuf.--Clubs.--Le général Bonaparte.--Traité de Campo-Formio.--_Portrait de Bonaparte_.--Bonaparte en Égypte.--Les monuments d'art à Paris.--Réflexions de David sur l'art.--Le _Marcus Sextus_ de Guérin.--Le tableau des _Sabines_ exposé.--Critiques.
VIII. _Le tableau des Thermopyles_.--1800-1802.
Nouvelles études de David.--Polygnote et Pérugin.--Amour de David pour son art.--Réflexions et conseils de David.--Le 18 brumaire.--Bonaparte et David.--_Portrait équestre de Bonaparte_.--David devient monarchique.--Le chapeau de Bonaparte.--Procès de Topino Le Brun.--Charlemagne, Bonaparte.--Musée des Petits-Augustins.--Genre anecdotique.
IX. Élèves de David. Écoles rivales.--1805-1810.
David et Pie VII.--J. G. Drouais.--Fabre, la comtesse d'Albany.--Girodet de Trioson.--Lettre de Girodet.--Mlle Candeille.--_Ossian_.--David chez Girodet.--Écrits de Girodet.--Sa mort.--F. Gérard.--_La Psyché_.--Qualités de Gérard.--Mme Récamier.--_Bataille d'Austerlitz_.--Gérard pendant la Restauration.--A. Gros.--Ses premiers ouvrages.--_Les pestiférés de Jaffa_.--Réaction dans les arts.--Gros pendant la Restauration.--Le cloître des Capucines.--Atelier de Gros.--Sa mort.--Regnault; Vincent.--Prudhon; Mlle Mayer.--P. Guérin; ses élèves.
X. Les Prix décennaux.--1810.
Visite de Napoléon à David.--_Tableau du Couronnement_.--Vivant Denon.--Prix décennaux.--But incertain des artistes.--Tableaux officiels.
XI. David reprend le tableau des Thermopyles. 1810-1815.
Les deux Monrose.--Praticiens classiques.--Moriès.--Figure de _Léonidas_.--Observations sur les _Thermopyles_.--David en 1813.--David chez Curtius.--Portraits de Napoléon.--_Mort de Socrate_.--Officiers russes chez David.--Le bouquet de lis.--David au 20 mars 1815.--Napoléon à l'atelier de David.--David avec ses élèves.--Veille du départ pour l'exil.
XII. Temps d'exil. Mort de David. École nouvelle. 1816-1825.
David à Bruxelles.--David et le roi de Prusse.--David s'établit à Bruxelles.--_L'Amour et Psyché_.--_Télémaque_.--Maladie de David.--Honneurs funèbres.--École nouvelle.--Géricault.--Le _Radeau de la Méduse_.--Influence allemande.--Lord Byron, Walter Scott.--École romantique.--M. V. Schnetz.--L. Robert.--M. Ingres en 1805.--_Voeu de Louis XIII_.--_Apothéose d'Homère_.
XIII. Conclusion.
Liste des élèves de David.
APPENDICE.
Les Barbus d'à présent et les Barbus de 1800.
Les Barbus, par M. Ch. Nodier.
AVERTISSEMENT.
Il y a plusieurs années que l'ouvrage que je présente aujourd'hui au public est composé, mais différentes raisons m'en ont fait différer la publication jusqu'à ce jour; la principale a toujours été le choix du moment où je pourrais trouver le public disposé à accueillir cette histoire du peintre Louis David et de son école. L'admiration pour les ouvrages de cet illustre artiste a été si exclusive jusqu'au moment de sa mort, et ils ont été critiqués, dénigrés même avec tant de violence et d'injustice pendant les quinze ou seize années qui ont suivi son exil, qu'il m'a paru indispensable d'attendre que le temps eût calmé l'effervescence de ces passions contraires, et qu'il devînt ainsi possible de porter sur les travaux de David un jugement impartial, et de le faire accepter avec calme aux lecteurs. Si je ne me trompe, ce moment est venu, et les compositions de David, après un examen rigoureux de près de vingt années, sont sorties triomphantes de cette rude épreuve. Ses défauts, car quel est le maître qui n'en ait pas? résultent bien moins encore de la tournure de son esprit que des circonstances extraordinaires avec lesquelles il s'est trouvé aux prises pendant sa vie. En effet, L. David, déjà peintre et maître célèbre à la fin du règne de Louis XVI, devenait bientôt après l'interprète des passions qui agitaient la France en 1791. L'époque terrible de la Terreur, où le nom de l'homme politique se trouve si tristement inscrit, fut pour l'artiste une occasion de renouveler complétement son talent et sa manière, et le conduisit dans la voie qu'il a suivie en produisant ses deux plus beaux ouvrages, le tableau des _Sabines_ et _le Couronnement de Napoléon_.
Depuis près d'un demi-siècle que ces tableaux ont été examinés et critiqués par deux ou trois générations dont les idées et les goûts ont été si différents, leur mérite est aujourd'hui paisiblement reconnu. Mais un point que personne ne conteste est la supériorité de David, non-seulement sur ses contemporains, mais encore sur les maîtres anciens, comme chef d'école. Aussi, malgré le reproche qu'on lui a si fréquemment adressé d'avoir exercé un empire absolu sur ceux qui cultivaient les arts dans le même temps que lui, est-on forcé de reconnaître aujourd'hui qu'aucun maître n'a moins imposé sa manière; qu'il en a même changé quatre ou cinq fois, et qu'enfin, lui, dont l'enseignement était basé sur des principes fixes, mais si larges dans leurs applications, a formé des artistes dont les talents offrent une diversité remarquable. L'ascendant de David sur le goût de ses élèves pouvait-il être tyrannique, lorsque l'on compte parmi ceux-ci Drouais, Girodet, Gérard, Gros, M. Ingres, M. Schnetz, Léopold Robert et Granet, tous caractérisés par un génie si différent? On ne craint pas de l'affirmer, aucune des écoles des plus célèbres maîtres modernes n'offre un pareil résultat, et ce sera toujours une gloire pour David d'avoir fondé et entretenu, pendant plus d'un demi-siècle, une véritable école, peut-être la dernière qui ait pu être constituée et qui se maintienne encore.
Les productions des arts, comme celles de la littérature, se ressentent toujours des événements auxquels l'artiste ou l'écrivain s'est trouvé mêlé, des erreurs, des préjugés de l'époque qu'il a traversée. Plus qu'aucun autre, David a cédé à l'influence exercée sur les esprits par les gouvernements sous lesquels il a vécu, depuis les dernières années de la monarchie jusqu'à la rentrée des Bourbons en France, en 1815. Il est sans doute regrettable que l'homme se soit montré si faible et si versatile; mais c'est une chose, à la fois curieuse et instructive que de voir avec quelle promptitude, avec quelle fidélité les impressions diverses et souvent contraires qu'a reçues l'artiste ont été reproduites dans les ouvrages qu'il a successivement achevés sous Louis XVI, pendant la Terreur, sous le Consulat et pendant le règne de Napoléon. On peut comparer le génie et le talent de David à un miroir; c'est avec la même fidélité, c'est avec la même impassibilité qu'ils ont reproduit, sans choix et involontairement, toutes les nuances des révolutions politiques et intellectuelles à travers lesquelles l'artiste a passé sa vie.
La part accidentelle que David a prise à tous les événements de son temps, les rapports qu'il a eus avec plusieurs de ses contemporains les plus célèbres, répandent sur l'histoire de la vie et de l'école de ce maître un intérêt que, bien loin de le négliger, nous nous sommes efforcé de faire ressortir. On trouvera dans cet ouvrage des détails anecdotiques sur les liaisons ou les entrevues que David a eues avec les hommes de 1793, avec Napoléon, Pie VII, le roi de Prusse et d'autres personnages historiques; ces détails, nous l'espérons du moins, sont tout à fait propres, non-seulement à faire connaître le caractère de l'homme, mais à montrer l'importance que l'on attachait à son talent.
DAVID, SON ÉCOLE ET SON TEMPS.
I.
L'ATELIER DES HORACES.
Celui qui, maître d'une idée et soutenu par ses talents, a exercé pendant plus d'un demi-siècle en France et en Europe une influence directe, forte et constante sur les arts qui dépendent de l'imagination, du goût et même de l'industrie, cet homme appartient de droit à l'histoire. Tel fut le peintre Louis David, dont la vie, comme on sait, a été si fortement agitée par les grands événements de la révolution française.
Ces Souvenirs ont pour objet de faire ressortir le génie propre de David et les principes que ce grand artiste a transmis à son école. Ils feront connaître premièrement le caractère de la réforme tentée dans les beaux-arts quelques années avant le temps où éclata la grande révolution de 1789; secondement, quels étaient les principes de cette réforme, ainsi que la manière dont ils furent interprétés par les artistes français, et en particulier par David devenu chef d'école; puis les modifications apportées à ces principes par les nombreux élèves de ce maître jusqu'en 1816, lorsque, banni de France, il put assister, au moins par la pensée, aux attaques dirigées contre le système qu'il avait établi par son enseignement et par ses oeuvres; et enfin la restauration de la doctrine de David, remise en honneur par quelques-uns de ses dernière élèves, après la mort de leur maître.
L'ensemble des événements qui se rapportent à ces vicissitudes de l'art se trouvant compris dans l'espace de quatre-vingt-deux années (1772-1854), on ne peut s'attendre à trouver un récit tracé de suite par le même témoin. Aussi les faits variés contenus dans cet ouvrage reposent-ils sur les témoignages de trois autorités différentes: la tradition, les écrits déjà faits sur cette matière, et les souvenirs d'un homme qui a été l'élève de David, qui a connu particulièrement cet artiste pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, et que sa position et ses études ont peut-être placé plus favorablement que d'autres, pour retracer l'histoire d'une école aux travaux de laquelle il n'est pas resté complétement étranger.
Cet homme, demeuré artiste obscur, Étienne, que l'on ne verra figurer que quand son intervention sera indispensable pour donner plus de vérité aux événements dont il a été témoin, et de vie aux personnages qu'il a connus, Étienne est entré dans sa soixante-treizième année. Il a donc vu se dérouler près des trois quarts d'un siècle, et l'un de ceux des temps modernes les plus fertiles en grands événements. Enfant en 1789, son père lui fit parcourir tout Paris le lendemain de la prise de la Bastille; jeune, il traversa l'Empire; homme mûr, il a assisté aux révolutions de 1814, 1830, 1848 et 1852. Si obscure qu'ait été la vie d'un homme d'une intelligence ordinaire, mais témoin attentif de ce qui s'est passé pendant ces années, ce qu'il en raconte ne peut être dénué de tout intérêt, et lorsqu'ainsi qu'Étienne il s'est trouvé placé à un point de vue et près de personnes qui lui ont permis d'observer les événements et les hommes sous des aspects particuliers, peut-être est-ce un devoir pour lui de transmettre aux autres ce qu'il a vu, entendu et éprouvé.
Dès sa plus tendre enfance, Étienne avait montré du goût et quelque aptitude pour l'art du dessin. Son père vit avec plaisir se développer chez son fils une disposition qui semblait devoir le diriger vers l'étude de l'architecture. L'aisance dont jouissait la famille d'Étienne engagea cependant ses parents à lui faire suivre le cours des études classiques. Trop jeune encore (il avait huit ans) pour entrer au collége de Lisieux, où il devait être élève, on le confia aux soins d'un maître tenant un pensionnat relevant de ce collége. À cette époque, les idées du nivellement des classes de la société étaient déjà fortement imprimées dans les esprits, et l'instinct de la bourgeoisie la poussait à opérer graduellement ce changement par l'instruction plus complète et plus forte qu'elle s'efforçait de faire donner à ses enfants. Étranger à tout esprit de système, mais obéissant à cette impulsion qui entraînait la classe de la société à laquelle il appartenait, le père d'Étienne désirait avec ardeur que son enfant reçût une instruction supérieure à la sienne. Une anecdote concernant le père et le fils fera juger de l'importance extrême et particulière que l'on attachait alors à l'instruction des enfants.
Étienne avait été confié à M. Savouré au printemps de 1789. Le lendemain de la prise de la Bastille, au moment où Paris était encore en émoi de ce grand événement, le père d'Étienne, inquiet, courut chercher son enfant pour le garder près de lui. Il le ramena en traversant la ville depuis le quartier du Jardin-du-Roi jusqu'à celui du Palais-Royal, où il demeurait. Pendant ce long trajet, les deux voyageurs eurent plus d'une occasion de voir l'agitation qui régnait de tous côtés. Cependant, au milieu de la confusion des idées qui se succédèrent dans l'esprit du jeune écolier, deux circonstances produisirent une forte impression sur lui, et se gravèrent pour toujours dans sa mémoire: la cocarde tricolore que l'on attacha d'autorité à son chapeau sur le Pont-Neuf, en face de la statue d'Henri IV, et l'effroyable détonation d'une pièce de 48, au moyen de laquelle on entretenait l'alarme dans la ville. D'ailleurs, l'enfant, comme s'il eût pressenti que son existence devait se passer au milieu des tempêtes politiques, se sentit peu ému des cris du peuple et de l'agitation générale des citoyens. Cependant, arrivés au perron du Palais-Royal, le père et son fils trouvèrent là, placé en faction, l'un de leurs voisins, l'homme le moins belliqueux et le moins partisan de la révolution qu'il y eût sans doute dans le quartier. Armé d'un beau fusil de chasse damasquiné, pâle de fatigue et d'inanition, il était demeuré là six heures à attendre consciencieusement que celui qui l'avait posé en sentinelle, et qui ne se souvenait plus de lui, vînt substituer un factionnaire à sa place.
Le petit Étienne qui, ainsi que tous les écoliers, aurait fait bon marché de la chute d'une monarchie pour avoir un jour de congé, voulut entraîner le voisin factionnaire en l'engageant à rentrer chez lui. Mais l'honnête bourgeois, tout las et contrarié qu'il fût de sa corvée militaire, lui dit: «Mon petit ami, quand on nous a confié un poste, il faut y rester, dût-on y mourir.»
Cette parole, que les événements du jour et le trouble de la ville rendaient grave et solennelle, tomba jusqu'au fond de l'âme d'Étienne. Il devint pensif, et, lorsqu'il se fut éloigné du voisin en suivant son père, après quelques minutes de silence, il demanda à celui-ci: «Mais qu'est-ce donc que la révolution? que demande-t-on, mon père?» La question était embarrassante. Le père aimait tendrement son fils, et il craignait également de lui transmettre une idée fausse, ou de faire germer dans son esprit des pensées dangereuses. «Mon enfant, répondit-il après quelques instants d'indécision, qui redoublèrent la curiosité du petit questionneur, mon cher enfant, il est bien difficile de te répondre... Si tu étais plus grand...» Le père s'arrêta encore, puis, rassemblant ses idées et cherchant à profiter de cette occasion pour exhorter son fils au travail, il ajouta: «Tiens, je ne puis mieux faire qu'en te disant que la révolution détruit toutes les distinctions entre les hommes. Désormais il n'en existera plus qu'une, celle que la science et l'instruction mettront entre les ignorants et les savants. Ainsi travaille bien si tu veux te distinguer; il n'y a plus d'autre noblesse.»
Ces mots, qui n'étaient peut-être qu'une réponse évasive, se gravèrent d'une manière ineffaçable dans la mémoire d'Étienne, et sans doute ils ont influé sur le destin de toute sa vie. Cependant, s'ils produisirent un effet salutaire, ce ne fut que quelques années après, car Étienne ne fut jamais qu'un pauvre écolier, même à Lisieux, où il acheva sa sixième au milieu des émeutes populaires et des troubles politiques toujours croissants qui amenèrent bientôt la suppression des colléges.
Pendant l'année 1793, Étienne, rentré dans sa famille, abandonna presque entièrement les études classiques, pour se livrer au goût naturel qui le dominait. Sans conseil et sans guide, il copiait de faibles gravures d'après les peintres académiciens dont la renommée durait encore, les Boucher, les Vanloo, les Bouchardon, les Natoire, etc. À ce travail, qui passait pour des études, il faisait succéder des occupations qui, si futiles qu'elles fussent, trahissaient mieux son instinct. Toutes ses récréations étaient employées à construire des petits théâtres dont il était à la fois le machiniste, le décorateur, l'auteur et l'acteur. Bref, il perdait son temps; mais il le sentait, et ne cessait de prier son père de lui donner un maître qui lui enseignât l'art du dessin.
Dans cette circonstance, le père d'Étienne sentait toute l'importance d'un bon choix; et si jusqu'alors il avait tardé à satisfaire la juste impatience de son fils, c'est qu'il ne voulait le confier qu'à un homme, à un artiste qui pût, dès ses premiers pas, le mettre dans la bonne voie. D'ailleurs, le régime de la terreur était dans toute sa force, et les inquiétudes causées par les affaires publiques ôtaient toute importance aux intérêts privés.
Cependant, dans cette année terrible, on s'occupait parfois d'art; et malgré l'horreur qu'inspirait le comité de sûreté générale, dont David était membre, les talents de cet artiste commandaient l'admiration de tous. On s'efforçait de séparer l'homme politique du peintre, et ceux surtout qui, comme Étienne, étaient jeunes et ne voyaient en lui que l'auteur des _Horaces_ et du _Brutus_, éprouvaient une vive curiosité de rencontrer ce peintre célèbre. C'était l'une des idées fixes d'Étienne.
La première fois qu'il l'aperçut, ce fut à la fameuse fête de l'Être suprême (20 prairial an II.--8 juin 1794). Les annonces et les apprêts pompeux que l'on avait faits pour cette cérémonie ayant excité la curiosité d'Étienne, son père consentit à le conduire aux Tuileries pour voir passer le cortége. Ce fut vraiment un beau et grand spectacle. Toutefois l'éclat extérieur de cette fête le céda à la préoccupation qu'elle fît naître dans tous les esprits. Le pouvoir de Robespierre déclinait; on avait osé lui dire qu'il prétendait à la tyrannie, et l'on répétait tout bas que ceux qui voulaient sa perte avaient trouvé moyen de le mettre en évidence pendant la fête, de manière à compromettre sa popularité. En effet, lorsqu'Étienne vit s'avancer les membres de la Convention nationale, rangés sur deux lignes, et comme il considérait attentivement cette masse d'hommes graves décorés de la ceinture et du panache tricolores, et tenant à la main un gros bouquet de coquelicots, de bluets et d'épis de blé mûr, son père lui toucha l'épaule et lui dit: «Tiens, regarde, voilà Robespierre; c'est celui qui marche seul, devant la Convention.» Étienne porta alors toute son attention sur cet homme qui avait encore la destinée de tous les français entre les mains. Sa taille était médiocre, sa figure pâle, son expression sèche et grave. À cette cérémonie, pendant laquelle il marchait de quelques pas en avant du large front que présentaient les membres de la Convention, il s'avançait à pas mesurés, la tête découverte, les yeux habituellement dirigés vers la terre, et à sa démarche composée et parfois incertaine, il était facile de s'apercevoir que le rang à part qu'on lui avait assigné lui causait de l'embarras. Malgré la pompe et la nouveauté des ornements qui caractérisaient cette fête, le jeune Étienne fut frappé du contraste qu'offrait l'expression morne et inquiète de Robespierre comparée à l'agitation qui se manifestait par moments dans les rangs des représentants du peuple. Il observait cette disparate sans pouvoir s'en rendre compte, lorsque deux ou trois jeunes gens, marchant dans la contre-allée derrière lui et son père, dirent à demi-voix, et en faisant allusion à Robespierre qu'ils voyaient passer aussi «Ah! monstre que tu es, ton compte sera bientôt réglé maintenant!» Ceux qui entendirent ces paroles tremblèrent, car la discrétion et le silence, en pareille occasion, indiquaient la complicité et étaient punis de mort.
Mais presqu'au même instant l'attention fut détournée par la voix d'un homme qui criait en marchant très-vite: «Place au commissaire de la Convention!» La haie des curieux, qui bordait la grande allée des Tuileries, s'ouvrit, et l'on vit un représentant du peuple en costume, tenant ses deux fils par la main, et s'avançant avec vivacité vers le milieu du cortége pour faire presser la marche au groupe des juges du tribunal révolutionnaire, qui précédait celui des membres de la Convention. C'était David, chargé de la disposition de toute la fête, qui agitait son chapeau surmonté d'un grand panache tricolore, pour faire maintenir les distances entre les différents corps des fonctionnaires de la république formant le cortége.
Étienne ne fit qu'entrevoir David, mais l'apparition de cet artiste, dont tous les assistants rappelèrent, en cette occasion, le talent et la gloire, fit une telle impression sur le jeune enfant, que depuis ce jour il redoubla d'efforts pour perfectionner ses études dans l'art du dessin.
Cependant le 9 thermidor vint et Robespierre tomba. Il sera toujours bien difficile de faire comprendre à ceux qui n'en ont pas été témoins la terreur dont on fut frappé sous le règne de cet homme, et la joie folle que l'on éprouva immédiatement après sa mort.