Louis David, Son Ecole et Son Temps: Souvenirs

Chapter 15

Chapter 153,705 wordsPublic domain

Pendant que les chevelures blonde et brune de ces deux dames entouraient Étienne, Garat qui, outre la conscience de son mérite réel, avait encore la fatuité d'un homme de talent à la mode, se regardait au miroir pour remonter son immense cravate tout en essayant sa voix. Il chanta négligemment une ou deux romances, et la fin de chaque couplet fut accompagnée d'un concert de louanges que le chanteur recevait avec assez d'impertinence. Les études de peinture furent, comme on le pense bien, troublées cette fois. Elles reprirent et s'achevèrent les jours suivants; mais Étienne, tout jeune et tout inexpérimenté qu'il était alors, s'aperçut bien, lorsqu'il parlait de cette semaine à ses camarades, à ses parents et à leurs amis, que, depuis qu'il était _élève de David_, que Gérard l'avait bien reçu, qu'il avait été invité par Mme de Noailles, où il avait vu et entendu Garat, et parlé avec les dames de Bellegarde, on commençait à le regarder comme un garçon qui pourrait faire son chemin.

Cependant le tableau des _Sabines_ avançait. Le Romulus, l'un des écuyers et quelques femmes de ce tableau étaient peints, mais l'Hersilie restait encore inachevée. Il n'était bruit parmi les artistes et même dans le monde, qui s'intéressait alors très-vivement à ce que faisaient Isabey, Girodet, Gérard et David, que de la difficulté, que l'auteur des _Sabines_ éprouvait à trouver un modèle assez beau pour l'aider à peindre son Hersilie. Mme de Noailles et les dames de Bellegarde furent précisément admises à voir l'ouvrage du grand artiste au moment où cette difficulté l'arrêtait. La belle figure et les grands cheveux noirs de Mme de Bellegarde le frappèrent, et il exprima devant ces trois dames le regret de n'avoir pas eu à sa disposition, pour peindre la tête de la femme à genoux qui montre ses enfants, la figure de Mme de Bellegarde. Cette observation flatteuse, faite par un homme dont le talent excitait alors une admiration universelle, et adressée à une jeune femme qui ne manquait pas de vanité, fut très-bien prise par Mme de Bellegarde, qui en effet laissa retoucher d'après la sienne la tête de la femme à genoux[39].

Ce fait se répandit dans la ville, mais en passant d'abord par tous les ateliers de peinture du Louvre, ce qui lui fit prendre un coloris un peu plus cru, mais absolument faux.

Ce qu'il sera peut être difficile de faire comprendre aujourd'hui, et ce qui est cependant très-vrai, c'est que ces mauvaises plaisanteries d'atelier, loin de blesser les personnes qui en étaient l'objet, flattaient au contraire leur vanité. Mme de Bellegarde en particulier était si loin de s'en plaindre, qu'elle affectait de paraître au théâtre avec ses grands cheveux noirs disposés à peu près comme David les a peints dans son tableau des _Sabines_. On était si entêté de tout ce qui se rapportait à l'antiquité, que la complaisance des jeunes beautés grecques qui s'étaient présentées à Apelles pour l'aider à peindre sa Vénus paraissait une action louable, par cela seul qu'il s'agissait de l'_intérêt des arts_.

Cependant la réaction ultra-républicaine suscitée par Babeuf et son parti donnait de l'inquiétude. On ne voyait pas tranquillement, surtout, s'ouvrir de nouveau dans Paris ces sociétés populaires, ces clubs, à l'aide desquels, quelques années auparavant, on avait si facilement perverti les idées de la multitude. L'une de ces assemblées, la plus nombreuse et la plus violente, se tenait rue du Bac, dans l'église dévastée de Saint-Thomas d'Aquin. Un jour qu'Alexandre avait dîné avec la famille d'Étienne, il invita son jeune camarade à faire une promenade après le repas. Étienne, naturellement peu disposé à prendre cette distraction avec un homme taciturne, et dont on ne débrouillait jamais facilement la pensée, se vit cependant forcé d'accepter l'invitation d'après l'avis de ses parents, qui s'imaginaient ne pouvoir mieux faire que de mettre leur fils sous la tutelle d'un homme plus âgé et plus expérimenté que lui. Les deux promeneurs se mirent en marche. Arrivé aux Tuileries, Alexandre dit à son jeune compagnon: «Ah! j'oubliais que David m'a chargé d'une commission auprès de Topino Le Brun: allons à son atelier, il y sera sans doute encore.» Or cet atelier de Topino était l'église ruinée des Feuillants, où David avait laissé son tableau du _Jeu de Paume_ inachevé. Topino y était effectivement occupé à peindre son tableau de Gracchus, qu'il exposa au Louvre deux ans après. Alexandre s'entretint pendant quelques instants à voix basse avec le peintre, qui dit en lui donnant la main: «Je ne tarderai pas à vous rejoindre.» Les deux promeneurs se remirent en marche. Chemin faisant, Alexandre devint plus causeur que de coutume; il parlait de la république, de la constitution de 1793 avec enthousiasme, regrettant ces belles fêtes comme celle de l'Être suprême, où David, disait-il, avait su faire revivre le beau temps de la Grèce antique. Tout en parlant ainsi, l'orateur avait fait traverser les Tuileries et le pont Royal à Étienne, pour s'engager dans la rue du Bac, qu'ils remontèrent jusqu'à Saint-Thomas d'Aquin. «Voyons donc cela,» dit Alexandre à Étienne, quand ils furent devant le portail de l'église, où se tenait assemblée une foule d'hommes prêts à y entrer. Outre l'âge relativement avancé d'Alexandre, cet homme singulier exerçait par sa gravité une certaine influence sur Étienne, qui, bien qu'à regret, car il vit aussitôt que c'était une assemblée populaire, se laissa entraîner dans l'église déjà presque remplie. Alexandre pénétra jusqu'au centre vide, où se promenait en long un jeune homme faisant les fonctions d'huissier ou de maître des cérémonies. C'était Dubois, cet élève de David célèbre par son érudition dans les obscénités antiques et modernes et, de plus, révolutionnaire ardent. À peine Étienne l'eut-il reconnu, que, faisant le rapprochement de cette rencontre avec la visite et les dernières paroles de Topino, il exprima à Alexandre la ferme volonté de se retirer du lieu où ils étaient. Dubois insista pour les retenir, mais Étienne tint bon et força Alexandre de le suivre. En sortant, et après quelques minutes de silence, Alexandre n'épargna pas les paroles pour faire entendre à Étienne qu'il était bien loin de partager les folles idées des gens qu'ils quittaient; que c'était une pure curiosité qu'il avait voulu satisfaire en allant les entendre, appuyant surtout sur la recommandation qu'il fit à son jeune compagnon de ne point en parler à ses parents. Il n'en fut rien dit, en effet; mais dès ce moment Étienne se défia de la sincérité d'Alexandre, surtout lorsque quelque temps après (prairial an V), cet étrange personnage vint exprimer avec affectation, au milieu de la famille d'Étienne, la satisfaction que lui faisait éprouver la condamnation de Babeuf. Il y aurait sans doute de l'injustice à juger rigoureusement le caractère de cet homme indéfinissable, fils naturel d'un prince allemand, entraîné de bonne heure dans l'émigration, rentrant en France sous la protection du peintre David, ayant, comme on vient de le voir, des velléités de républicanisme, et plus tard, vivement attaché au système impérial de Napoléon, mais l'abandonnant vers 1813 pour se joindre aux armées alliées qui firent rentrer les Bourbons en France l'année suivante, et obtenant sous la restauration je ne sais quel emploi dans l'Inde, où il a fait une espèce de fortune dont il est venu jouir à Paris jusqu'à sa mort, vers 1842.

Mais revenons à la mémorable époque qui nous occupe. Ce tableau tant attendu, _les Sabines_, auquel les femmes les plus élégantes de Paris passaient pour avoir concouru, s'achevait; mais lentement, et l'on venait d'entrer dans l'an VI (1797-1798). Un personnage d'une haute importance allait donner une activité nouvelle à cet amour de dissipation qui s'était emparé de Paris, et modifier encore une fois les idées du peintre David.

Après une suite de victoires qu'il serait superflu d'énumérer ici, le jeune Bonaparte, le général en chef de l'armée d'Italie, signe les préliminaires de la paix avec les plénipotentiaires de l'empereur d'Autriche (floréal an V); six mois après (vendémiaire an VI), il conclut à Campo-Formio, près d'Udine, un traité de paix définitif avec les envoyés du même prince, et bientôt (frimaire an VI) il apporte lui-même à Paris et présente au Directoire la ratification de ce traité donnée par l'empereur.

Jusque-là les saturnales de ce temps avaient toujours paru extravagantes à ceux-mêmes qui y prenaient la part la plus active; mais cette joie de tous les instants, ce délire continuel, cette succession non interrompue de fêtes de jour et de nuit et cette disposition permanente à l'engouement, prirent tout à coup un caractère d'opportunité et de grandeur, lorsque le général Bonaparte vint à Paris déposer entre les mains des membres du Directoire les drapeaux des armées qu'il avait vaincues et le traité de paix qui semblait devoir assurer le repos de l'Europe. L'enthousiasme et la confiance qu'inspiraient sa fortune et ses talents étaient tels à ce moment, que tous les partis rattachèrent leurs espérances diverses à lui seul. Chacun d'eux se flatta d'attirer à sa cause le jeune général, et ce concours d'espérances contraires donna naissance à un concert unanime de louanges et d'admiration pour celui que chacun regardait d'avance comme son héros.

Le Corps législatif lui donna dans les galeries du Muséum une fête et un immense banquet, auxquels assistèrent les membres du Directoire, les ministres, le corps diplomatique et les chefs des grandes administrations. Quelques jours après, le général Bonaparte fut nommé membre de l'Institut, et dès que ces honneurs publics lui eurent été rendus, tous ceux qui avaient ou qui crurent avoir assez d'importance à Paris pour recevoir le héros du jour chez eux sollicitèrent la faveur de le voir paraître au moins quelques minutes au milieu de leurs fêtes. Ce qu'il y eut de bals où l'on attendit vainement l'arrivée de Bonaparte jusqu'à deux et trois heures du matin est incalculable. On ne peut se figurer l'espèce d'enivrement qu'éprouvaient ceux qui avaient pu le voir, et les étranges questions que leur adressaient ceux qui n'avaient pas joui de la même faveur. Quelques jours après le banquet du Muséum, Étienne a entendu dire à la belle Mme Méchin, qui y avait assisté: _Enfin j'ai vu le général Bonaparte; je lui ai touché le coude!_

De toute cette foule de gens qui s'enivraient du plaisir de voir cet homme, le parti auquel il plut davantage, à quelques exceptions près, fut celui des républicains dits _jacobins_. Par ses victoires, Bonaparte était arrivé à arracher ce que l'on n'avait pu obtenir jusque-là, la reconnaissance de la république par l'Autriche; et cet acte important semblait avec raison devoir garantir les hommes de Robespierre de toutes les récriminations trop violentes que l'on aurait tenté de faire contre eux. Bonaparte, d'ailleurs, avait donné quelques gages à ce parti, et l'on savait que lorsqu'il rédigea les préliminaires de paix signés à Tolentino, on avait eu assez de peine à lui faire effacer certaines lignes où la république française était louée outre mesure[40].

David fut un des premiers que Bonaparte fascina et l'un des hommes de la révolution qui lui furent le plus dévoués par la suite. Comme tout Paris, David avait cherché à voir le général Bonaparte, et, en sa qualité de peintre, la pureté des traits et la profondeur de physionomie du visage de cet homme l'avaient vivement frappé. On ne s'occupait plus de la vie révolutionnaire de David; l'artiste faisait le tableau des _Sabines_, il avait rendu service à beaucoup de monde; ses nombreux élèves le vantaient partout, il était de l'Institut, confrère du héros par conséquent, et en position d'aller lui rendre visite. Mais ce n'était pas seulement un motif de curiosité ou même d'admiration qui le portait à désirer de voir Bonaparte; la reconnaissance, à ce que l'on assure, y entrait pour beaucoup. Quelques mois avant la signature du traité de Campo-Formio, lorsque l'inquiétude régnait à Paris, aux approches du 18 fructidor an V, et que le parti royaliste menaçait les républicains ardents, Bonaparte, qui, alors général en chef de l'armée d'Italie, protégeait la cause de ces derniers, eut l'idée d'arracher David aux persécutions auxquelles il pouvait être en butte s'il restait dans la capitale. On assura que Julien, un de ses aides de camp, fut chargé de faire au peintre la proposition de venir au camp du général, pour peindre les batailles, et se soustraire par ce moyen au danger des agitations politiques. On ignore les raisons qu'a eues David de ne pas profiter de cette offre, mais il n'oublia pas la franchise et la générosité avec lesquelles elle lui avait été faite.

Comme, malgré les efforts des artistes italiens et français, il n'y avait encore ni une médaille ni une gravure qui rappelassent fidèlement les traits du héros pacificateur, David lui proposa de venir poser dans son atelier, s'offrant à reproduire cette image que tout le monde désirait connaître et posséder. À peine cette affaire parut-elle arrangée, que David s'empressa de faire les préparatifs, nécessaires pour recevoir son modèle et commencer son ouvrage. L'atelier des Horaces fut choisi pour les séances, et Étienne et Alexandre furent chargés par leur maître de disposer convenablement l'estrade sur laquelle Bonaparte devait se placer. Tous ces arrangements étaient terminés depuis deux jours et le héros de la fête n'avait encore rien fait dire. David avait l'imagination montée au sujet de ce portrait, et, après avoir envoyé plusieurs lettres au petit hôtel de la rue Chantereine, que l'on avait surnommée _rue de la Victoire_, il prit le parti d'aller lui-même s'entendre avec Bonaparte. Celui-ci avait complétement oublié une promesse faite sans doute plutôt par politesse qu'avec l'intention de la tenir; cependant il dit à l'artiste qu'il pouvait compter sur lui pour le lendemain, et en effet il se rendit à l'atelier des Horaces vers midi. Le bruit de sa venue au Louvre s'était répandu dans tous les ateliers, en sorte que maîtres et élèves formèrent une haie dans les corridors que Bonaparte parcourut avec les deux officiers qui l'accompagnaient. Ducis se précipita tout essoufflé dans l'atelier des Horaces où se tenait David avec Alexandre et Étienne, et dit: _Voilà le général Bonaparte!_ L'artiste alla au-devant du héros, qui, après avoir monté rapidement le petit escalier de bois, entra en ôtant son chapeau. Il était vêtu d'une simple redingote bleue à collet, laquelle, se confondant avec le noir de sa cravate, faisait ressortir sa figure jaunâtre et maigre, mais qui paraissait alors d'autant plus belle que la disposition artificielle de la lumière en faisait ressortir les formes grandes et bien prononcées. Étienne voyait Bonaparte pour la première fois; il fut frappé d'abord de sa jeunesse en pensant à ce qu'il avait déjà fait, mais un examen plus attentif lui fit observer dans la physionomie de cet homme une réserve singulière. Après les premières civilités entre lui et l'artiste, celui-ci s'entendit avec les deux officiers sur le costume militaire que l'on avait apporté et qu'il s'agissait de faire revêtir au modèle, dont ses aides de camp eurent soin de ne pas dissimuler l'impatience. Pendant cette conversation qui, bien que tenue à voix basse, pouvait être parfaitement comprise, Bonaparte regarda successivement avec attention, mais sans laisser paraître sur son visage la moindre de ses impressions, les deux tableaux des _Horaces_ et du _Brutus_. Le seul sentiment qui perçât sur sa physionomie était une certaine impatience, comme celle que l'on éprouve quand on sent que l'on dépense son temps inutilement.

Étienne se retira au moment où la séance commençait, lorsque Bonaparte monta sur l'estrade avec son costume de général, et il alla rejoindre ses camarades dans l'atelier des élèves. David eut sans doute un pressentiment de ce qui devait lui arriver, car il mit en oeuvre tout ce qu'il avait d'habileté pratique, et acheva, dans cette séance de trois heures environ, l'ébauche de la tête[41].

Le lendemain de ce jour, bien que l'on connût les résultats de la séance donnée par Bonaparte, les élèves attendaient avec impatience leur maître pour apprendre de lui-même des détails qui excitaient chez eux la plus vive curiosité. Vers deux heures, David vint au milieu d'eux, et s'avançant près de la table du modèle, au centre vide de l'atelier: «Vous êtes curieux, dit-il en souriant plus que de coutume et de manière à laisser voir la tumeur de sa mâchoire supérieure, vous êtes curieux de savoir ce qui s'est passé hier là-haut? Ah! je crois, (j'espère au moins!) que ce que j'ai fait hier sur ma toile n'est pas inférieur à mes productions précédentes... Vous verrez cela, vous verrez cela; mais quand j'aurai fini... Oh! mes amis quelle belle tête _il_ a! C'est pur, c'est grand, c'est beau comme l'antique! Le connaissez-vous? L'avez-vous vu?--Non, non, monsieur, s'écrièrent quelques-uns des élèves.--Eh bien, continua le maître en prenant le porte-crayon des mains d'un jeune homme, attendez, attendez, je vais faire en sorte de vous en donner une idée... Taille-moi donc ce crayon-là un peu plus fin,» dit-il brusquement à un petit rapin qui l'écoutait bouche béante; et il ajouta pendant qu'on s'empressait de lui obéir: «Ces maladroits de graveurs italiens et français n'ont pas seulement eu l'esprit de faire une tête passable avec un profil qui donne une médaille ou un camée tout faits... Attendez, attendez, vous allez voir ce que c'est que ce profil-là!» Et en disant ces mots, il monta sur la table du modèle et dessina au crayon blanc, sur la muraille, le profil de Bonaparte, de la hauteur de quatre à cinq pouces.

Pendant que chacun allait voir de près le dessin qui excitait si vivement l'admiration et la curiosité des élèves, David s'étendit en éloges sur Bonaparte, sur ses prodigieux succès, et sur les espérances de bonheur qu'il réalisait déjà pour son pays. «Enfin, dit-il, mes amis, c'est un homme auquel on aurait élevé des autels dans l'antiquité; oui, mes amis; oui, mes chers amis! _Bonaparte est mon héros!_»

Ce qui doit faire croire que ce sentiment chez David était vrai, c'est qu'il a été durable. Cependant, ceux de ses élèves les plus avancés en âge, et qui n'avaient pas perdu le souvenir du passé, ne purent s'empêcher de sourire intérieurement, et même de pardonner bien des écarts d'imagination à un homme qui se passionnait ainsi pour un général républicain dont l'influence politique et les manières avaient, déjà à cette époque, quelque chose de si puissant et de si absolu.

Ce portrait resta inachevé; et comme le temps et surtout la tête de Bonaparte étaient gros d'un avenir immense, ce petit événement n'eut de retentissement que dans l'école du peintre David, qui se remit bientôt à travailler à son tableau des _Sabines_.

Durant les fêtes qui furent données à Bonaparte pendant son séjour à Paris, il n'y eut personne qui ne fît, en le voyant, l'observation qu'Étienne avait faite en se trouvant avec lui dans l'atelier des Horaces; on fut généralement frappé de la réserve extraordinaire d'un homme de cet âge et parvenu sitôt à un tel degré de gloire. En effet, tandis que la foule le regardait comme arrivé, lui se sentait seulement au point de départ. Il est vrai qu'il ignorait absolument le but extrême qu'il désirait atteindre; mais, peu curieux des honneurs qu'on lui prodiguait pour ce qu'il avait déjà accompli, son imagination active, son ambition immense, roulaient les projets les plus gigantesques. Dans le cours des cinq mois qui s'écoulèrent entre le jour où il apporta la paix signée à Paris, jusqu'à celui (1er floréal an VI) où il partit de Toulon pour aller en Égypte, mille entreprises audacieuses et folles avaient occupé cette tête, que le peintre David trouvait, non sans raison, si profondément expressive et si belle. Avant que le gouvernement se décidât à entreprendre l'expédition d'Égypte, il avait été souvent question d'une descente en Angleterre, dont le héros d'Arcole devait diriger les opérations. Mais s'il fut réellement tenté de conquérir l'Égypte, ou si, comme on l'assure, le Directoire, fatigué de sa gloire et jaloux de sa popularité, le nomma général en chef de l'expédition d'Orient pour lui tendre un piége, ses envieux le servirent aussi bien que la fortune; car on avait à peine appris le débarquement des troupes françaises commandées par le général Bonaparte à Alexandrie (13 messidor an VI), qu'un mois après, le 9 thermidor, et pour célébrer l'anniversaire de la chute de Robespierre, on fut obligé de faire faire une entrée triomphale dans Paris à tous les objets d'art recueillis et conquis en Italie à la suite des victoires de Bonaparte, dont le nom se mêlait désormais à tout.

Cette fête à laquelle, selon le goût du temps, on donna toutes les apparences d'une cérémonie antique, flatta singulièrement l'amour-propre de la nation, et fit retentir avec plus d'enthousiasme et de reconnaissance encore le nom du jeune Bonaparte, qui était sur le point de faire son entrée dans la ville du Caire. Les objets d'art et de sciences, livres, manuscrits, statues antiques et tableaux conquis par l'armée d'Italie, avaient été débarqués à Charenton; et pendant les dix jours qui précédèrent leur entrée à Paris, une foule de curieux remontaient la Seine jusqu'à ce village, pour considérer, sous toutes leurs faces, les caisses renfermant les trésors dus à l'épée de Bonaparte. Obéissant à une inspiration généreuse et pacifique, le gouvernement du Directoire avait saisi cette occasion d'ôter à la fête du 9 thermidor le caractère politique et haineux qu'elle avait conservé jusque-là, afin de ramener, autant qu'il était possible, les coeurs français à la concorde par un sentiment commun, l'orgueil national. On résolut donc de faire entrer triomphalement à Paris, ce jour-là même, toutes les caisses renfermant les manuscrits, les livres, les statues et les tableaux provenant de la bibliothèque et des musées du Vatican. Ces caisses, tirées des bateaux sur lesquels elles avaient traversé une partie de la France depuis Marseille, furent placées sur d'énormes chariots attelés de chevaux richement harnachés. À ces richesses, on en avait ajouté d'autres pour coordonner ce précieux convoi et lui imprimer un caractère encyclopédique, idée qui dominait alors toutes les intelligences spéculatives. L'ensemble de ce long cortége était divisé en quatre sections. En tête s'avançaient les caisses remplies de manuscrits et de livres; puis celles où l'on avait rassemblé les produits minéraux les plus curieux de l'Italie, et entre autres les fossiles de Vérone. Pour compléter cette espèce de musée d'histoire naturelle ambulant, venaient, portées sur des chars, des cages de fer renfermant des lions, des tigres et des panthères, au-dessus desquelles se balançaient d'énormes branches de palmier, de caroubier et d'autres végétaux exotiques rapportés en France par les officiers de notre marine. Cette partie du cortége, symbolique ainsi que les autres, semblait indiquer que non-seulement aucune connaissance ne resterait désormais étrangère à la France, mais qu'elle devait s'approprier et acclimater chez elle les diverses productions du globe.

Venait ensuite une longue file de chariots portant les tableaux encaissés, sur lesquels on avait pris le soin d'indiquer les productions les plus célèbres, telles que la _Transfiguration_ de Raphaël, le _Christ_ de Titien, etc., etc., et, outre ces désignations, on avait ajouté encore des vers en l'honneur des grands artistes et de l'armée française.