Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 8
«En quoy (à bien employer les richesses de l’État) le pape Gregoire treizieme laissa sa memoire recommandable _à long temps_; et en quoy nostre royne Catherine tesmoigneroit _à longues années_ sa liberalité naturelle et munificence, si les moyens suffisoient à son affection.»
(MONT. _Ibid._)
Bossuet dit toujours _à cette fois_:
«Mais, _à cette dernière fois_, la valeur et le grand nom de Cyrus fit que..... etc.»
(_Hist. Un._ IIIe p. § 4.)
ACHEMINER QUELQU’UN A UNE JOIE:
Ah! Frosine, la joie _où vous m’acheminez_.....
(_Dép. am._ V. 5.)
ACOQUINER QUELQU’UN A QUELQUE CHOSE:
Et je crois, tout de bon, que nous les verrions (les femmes) nous courir, sans tous ces respects et ces soumissions _où les hommes les acoquinent_.
(_Pr. d’Él._ III. 3.)
Mon Dieu, qu’_à tes appas je suis acoquiné_!
(_Dép. am._ IV. 4.)
«.... tant les hommes sont _accoquinez à leur estre miserable_!»
(MONTAIGNE. II. 37.)
COQUIN, au moyen âge, signifiait un mendiant paresseux; d’où l’on est passé à l’idée de malfaiteur ou de voleur dissimulé.
«Lesquels jeunes hommes, venant de la ville de Roches en la ville de Rueil, ou chemin trouvèrent un homme en habit de _quoquin_.....»
(_Lettres de rémission_ de 1375.)
«Un homme querant et demandant l’aumosne, qui estoit vestu d’un manteau tout plain de paletaux, comme un _coquin_ ou caimant[38].»
(_Lettres_ de 1392.)
«Pierre Perreau, homme plain d’oisiveté... alant _mendiant et coquinant_ par le pays.»
(_Lettres_ de 1460.)
[38] De _caimant_ il nous reste _quémander_.
Dans les Actes de la vie de saint Jean, il est question d’un jeune homme qui insultait le saint:
«Vocando ipsum _coquinum_ et truantem.»
(DUCANGE, _in Coquinus_.)
_S’acoquiner_ est donc s’attacher comme fait un mendiant importun à celui qu’il sollicite.
L’étymologie la plus probable dérive _coquin_ de _coquina_, cuisine, lieu que les coquins hantent volontiers. On voit déjà dans Plaute que _cuisinier_ était synonyme de voleur:
Mihi omnis angulos Furum implevisti in ædibus misero mihi, Qui intromisisti in ædes quingentos _coquos_.
(_Aulul._)
Forum coquinum qui vocant stulte vocant; Nam non _coquinum_, verum _furinum_ est forum.
(_Pseudol._)
Voyez Du Cange, aux mots _coquinus_ et _cociones_.
Nicot, au mot _accoquiner_, dit sans autorité que _coquin_ signifiait _privé_, _familier_.
A CRÉDIT, gratuitement: MISÉRABLE A CRÉDIT:
C’est jouer en amour un mauvais personnage, Et se rendre, après tout, _misérable à crédit_.
(_Dép. am._ I. 2.)
ADIEU VOUS DIS, sorte d’adverbe composé:
Adieu vous dis mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
(_L’Ét._ II. 1.)
Il faut considérer _adieu vous dis_, ancienne formule, comme _adieu_ tout simplement, sans tenir compte du _vous_ ni du verbe _dire_: _Adieu mes soins_ pour l’espoir qui vous flatte.
L’édition de P. Didot ponctue, d’après celle de 1770:
Adieu, vous dis, mes soins pour l’espoir qui vous flatte.
Où l’on voit que l’éditeur prend _vous dis_ pour _vous dis-je_:--Adieu mes soins, _vous dis-je_... Ce n’est pas le sens. _Vous dis_ ne s’adresse point à l’interlocuteur de Mascarille, pas plus que ce n’est une apostrophe: _adieu vous dis_, ô mes soins! C’est tout simplement: _Adieu mes soins_.
A DIRE VÉRITÉ, _pour dire la vérité_:
Mais il vaut beaucoup mieux, _à dire vérité_, Que la femme qu’on a pèche de ce côté.
(_Éc. des fem._ III. 3.)
ADMETTRE CHEZ QUELQU’UN, introduire:
En vous le produisant, je ne crains point le blâme D’avoir _admis chez vous_ un profane, madame.
(_Fem. sav._ III. 5.)
ADMIRER DE (un infinitif):
_J’admire de le voir_ au point où le voilà.
(_Éc. des fem._ I. 6.)
Et _j’admire de voir_ cette lettre ajustée Avec le sens des mots et la pierre jetée.
(_Ibid._ III. 4.)
--ADMIRER COMME....:
J’_admire comme_ le ciel a pu former deux âmes aussi semblables en tout que les nôtres.....
(_Pr. d’Él._ IV. 1.)
Pascal a dit _j’admire que_:
«Car qui n’_admirera que_ notre corps.... soit à présent un colosse, un monde, etc.»
(_Pensées_, p. 282.)
«Vous _admirerez que_ la dévotion qui étonnoit tout le monde ait pu être traitée par nos pères avec une telle prudence, que....., etc.»
(9e. _Prov._)
«Il faudroit _admirer qu’elle_ (cette doctrine) ne produisît pas cette licence.»
(14e _Prov._)
ADRESSES, au pluriel:
Enfin, j’ai vu le monde et j’en sais les finesses: Il faudra que mon homme ait de _grandes adresses_, Si message ou poulet de sa part peut entrer.
(_Éc. des fem._ IV. 5.)
ADRESSER, diriger, faire arriver:
Mon esprit, il est vrai, trouve une étrange voie Pour _adresser mes vœux_ au comble de leur joie.
(_L’Ét._ IV. 2.)
AFFECTER, affectionner; rechercher avec affection.
--MONTRER D’AFFECTER, étaler de l’affection ou la laisser paraître:
Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_ Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.
(_L’Ét._ IV. 5.)
--AFFECTER L’EXEMPLE DE QUELQU’UN:
Diane même, _dont vous affectez tant l’exemple_, n’a pas rougi de pousser des soupirs d’amour.
(_Pr. d’Él._ II. 1.)
AFFOLER, v. a. ÊTRE AFFOLÉ DE QUELQU’UN, figurément en être épris:
Vous ne sauriez croire comme elle est _affolée de ce Léandre_.
(_Méd. malgré lui._ III. 7.)
_Affoler_ ne signifie pas rendre fou, comme l’explique le Suppl. au. Dict. de l’Acad., mais _blesser_, au propre et au figuré. C’est le verbe _fouler_ composé avec a, marquant le progrès d’une action, comme dans _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, _amaladir_. _Elle en est affolée_, elle en est férue.
«Ha! le brigand! il m’a tout _affolée_.»
(LA FONT. _Le diable de Pap._)
Rendre fou se disait _affolir_ (racines, _fol_, _folle_, et _a_). Montaigne a bien gardé la différence de ces deux mots:
«Et leur sembloit que c’estoit affoler les mystères de Venus, que de les oster du retiré sacraire de son temple.» (II, 12.) _Lædere mysteria Veneris._
«Il y a non-seulement du plaisir, mais de la gloire encores, d’affolir ceste molle doulceur et ceste pudeur enfantine.»
(MONT. II. 15.)
On avait composé aussi de _foler_ (_fouler_) _gourfoler_ ou _gourfouler_. (Voyez DU CANGE, au mot _affolare_.)
Ce qui aura conduit à confondre les deux formes de l’infinitif, c’est qu’en effet le présent de l’indicatif est le même: le berger Aignelet, à qui son avocat recommande de ne répondre à toutes les questions autre chose sinon _bée_, s’y engage:
«Dites hardiment que j’_affole_, «Si je dis huy autre parole.»
(_Pathelin._)
On remarque de plus, dans cet exemple, _affolir_ employé au sens neutre, pour _devenir fou_.
De même, un peu plus loin, quand le drapier brouille son drap et ses moutons, Pathelin s’écrie vers le juge:
«Je regny sainct Pierre de Rome, «S’il n’est fin fol, ou il _affole_.»
Il est fou, ou il le devient.
AFFRONTER QUELQU’UN, le tromper effrontément, jusqu’à l’outrager et s’exposer à sa vengeance:
Ah! vous me faites tort! S’il faut qu’on vous _affronte_, Croyez qu’il m’a trompé le premier à ce conte.
(_L’Ét._ IV. 7.)
Courons-le donc chercher, ce pendant qui m’_affronte_.
(_Sgan._ 17.)
Si j’y retombe plus, je veux bien qu’on m’_affronte_.
(_Éc. des fem._ II. 6.)
«A votre avis, le Mogol est-il homme Que l’on osât de la sorte _affronter_?»
(LA FONT., _la Mandr._)
--AFFRONTER UN CŒUR:
_Un cœur_ ne pèse rien, alors que l’on l’_affronte_.
(_Dép. am._ II. 4.)
AGRÉER QUE...:
_Agréez_, monsieur, _que je vous félicite_ de votre mariage.
(_Mar. for. 12._)
AGROUPÉ:
Les contrastes savants des membres _agroupés_, Grands, nobles, étendus, et bien développés.
(_La Gloire du Val de Grâce._)
Trévoux le donne comme un terme technique en peinture, et cite cette phrase de Félibien: «Il faut que les membres soient _agroupés_ aussi bien que les corps.»
Sur l’_a_ initial des verbes composés, voyez ASSAVOIR.
AHEURTÉ A QUELQUE CHOSE:
De tout temps elle a été _aheurtée à cela_.
(_Mal. im._ I. 5.)
Nicot donne pour exemple:
«Un aheurté plaideur, un homme confit en procès, un plaidereau.»
Selon Trévoux, il se dit aussi absolument: c’est un homme qui s’_aheurte_, un homme _aheurté_.
AIENT en deux syllabes:
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte.
(_Psyché._ II. 1.)
AIGREUR, ressentiment:
El l’_aigreur_ de la dame, à ces sortes d’outrages Dont la plaint doucement le complaisant témoin, Est un champ à pousser les choses assez loin.
(_Éc. des m._ I. 6.)
On a peine à concevoir une _aigreur_ qui est un _champ_.
AIMER (S’) QUELQUE PART, s’y plaire:
Pourquoi me chasses-tu?--Pourquoi fuis-tu mes pas? --Tu me plais loin de moi.--_Je m’aime où tu n’es pas._
(_Mélicerte._ I. 1.)
AIR, façon, manière, AGIR D’UN AIR..... TRAITER D’UN AIR....:
Au contraire, j’_agis d’un air tout différent_.
(_L’Ét._ V. 13.)
Et _traitent du même air_ l’honnête homme et le fat.
(_Mis._ I. 1.)
Et je me vis contrainte à demeurer d’accord Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort.
(_Ibid._ III. 5.)
Parlez, don Juan, et voyons _de quel air_ vous saurez vous justifier.
(_D. Juan._ I. 3.)
--AVOIR DE L’AIR DE.... ressembler à....:
Et ses effets soudains[39] _ont de l’air des miracles_.
(_Éc. des fem._ III. 4.)
[39] Les effets de l’amour.
AJUSTER (S’) A:
Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour _nous ajuster aux visions_ de votre mari......?
(_B. gent._ V. 7.)
--AU TEMPS:
Suivons, suivons l’exemple, _ajustons-nous au temps_.
(_Psyché._ I. 1.)
On remarquera dans ce verbe, _s’ajuster à_..., le pléonasme du datif qui s’y montre à l’état libre et dans la composition, preuve que le datif redoublé n’est pas plus contraire au génie de la langue française que ne l’est en latin, le redoublement analogue de la préposition _adspirar ad_, _addere ad_.
On trouve dans la version des _Rois_, _se juster à_ et _s’ajuster à_.
La même observation s’applique à l’expression _s’amuser à_, qui renferme deux fois le même datif. Le verbe simple est _muser_; _muser à quelque chose_, _s’amuser_.
AJUSTER L’ÉCHINE; voyez ÉCHINE.
A LA CONSIDÉRATION DE... voyez CONSIDÉRATION.
ALAMBIQUER (S’), être ingénieux à se tourmenter:
Pour moi, j’ai déjà vu cent contes de la sorte. Sans _nous alambiquer_, servons-nous-en: qu’importe?
(_L’Ét._ IV. 1.)
ALENTIR, ralentir:
Et notre passion, _alentissant_ son cours, Après ces bonnes nuits donne de mauvais jours.
(_L’Ét._ IV. 4.)
Je veux de son rival _alentir_ les transports.
(_Ibid._ III. 4.)
(Voyez ASSAVOIR.)
A L’ENTOUR DE:
MORON.
Les voilà tous _à l’entour de lui_; courage! ferme!
(_La Pr. d’Él. Intermède 1er_; sc. 4.)
On ne voit pas pourquoi cette locution a été proscrite, ni sur quelle autorité suffisante. _Entour_ est un substantif, puisqu’il a un pluriel: les _entours_ de quelqu’un. _A l’entour_, soit qu’on l’écrive en deux mots ou en un, n’est pas plus un adverbe que _à la hauteur_, _à la veille_, etc.
«Le malheureux lion se déchire lui-même, «Fait résonner sa queue _à l’entour de ses flancs_.»
(LA FONTAINE.)
Mais M. Boniface interdit ce complément. (_Gramm. fr._, n° 674.)
A L’HEURE, pour _tout à l’heure_:
_A l’heure_ même encor, nous avons eu querelle Sur l’hymen d’Hippolyte, où je le vois rebelle.
(_L’Ét._ I. 9.)
--A L’HEURE QUE:
_A l’heure que je parle_, un jeune Égyptien....
(_L’Ét._ IV. 9.)
--A L’HEURE, sur l’heure, à l’instant même:
Et je souhaite fort, pour ne rien reculer, Qu’_à l’heure_, de ma part, tu l’ailles appeler.
(_Fâcheux._ I. 10.)
ALLÉGEANCE:
Et quand ses déplaisirs auront quelque _allégeance_, J’aurai soin de tirer de lui votre assurance.
(_L’Ét._ II. 4.)
ALLER, construit avec un participe:
Il _va vêtu_ d’une façon extravagante.
(_Méd. malgré lui._ I. 5.)
Ici _il va_ signifie _il sort_, _il se montre_. _Aller_, construit avec le participe présent, marque d’ordinaire une action en progrès, comme dans cette phrase de Pascal: «Les opinions probables _vont toujours en mûrissant_.» (_12e Prov._)
--ALLER, lié à un autre verbe à l’infinitif:
Molière en fait toujours un verbe réfléchi construit avec _en_:
Je m’_en vais la traiter_ du mieux qu’il me sera possible.
(_Sicilien._ 19.)
La voici qui _s’en va venir_.
(_Ibid._ 18.)
Le jour s’_en va paraître_.
(_Éc. des fem._ V. 1.)
--ALLER A, au sens moral, aspirer à, tendre vers...:
Il ne faut mettre ici nulle force en usage, Messieurs; et si vos vœux _ne vont qu’au mariage_, Vos transports en ce lieu se peuvent apaiser.
(_Éc. des mar._ III. 6.)
Tous mes vœux les plus doux _Vont à m’en rendre maître_ en dépit du jaloux.
(_Éc. des fem._ I. 6.)
Et, comme je vous dis, toute l’habileté Ne _va qu’à_ le savoir tourner du bon côté[40].
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
[40] Le cocuage.
Je gagerois presque que l’affaire _va là_.
(_D. Juan._ I. 1.)
Notre honneur _ne va point à_ vouloir cacher notre honte.
(_Ibid._ III. 4.)
Il _ne va pas à moins_ qu’à vous déshonorer.
(_Tart._ III. 5.)
Et toute mon inquiétude Ne doit _aller qu’à_ me venger.
(_Amph._ III. 3.)
Argatiphontidas _ne va point_ aux accords.
(_Ibid._ III. 8.)
Ce n’est qu’_à l’esprit_ seul que _vont_ tous les transports.
(_Fem. sav._ IV. 2.)
«De quelque manière qu’il pallie ses maximes, celles que j’ai à vous dire _ne vont_ en effet _qu’à_ favoriser les juges corrompus, les usuriers, les banqueroutiers, les larrons, les femmes perdues, etc.»
(PASCAL. _8e Prov._)
--ALLER DANS LA DOUCEUR, voy. DANS LA DOUCEUR.
ALTÉRÉ, troublé, ému:
Un tel discours n’a rien dont je sois _altéré_.
(_Fem. sav._ V. 1.)
AMBIGU, substantif, UN AMBIGU:
C’est _un ambigu_ de précieuse et de coquette que leur personne.
(_Préc. rid._ I.)
AME QUI FLOTTE SUR DES SOUPÇONS:
Et je veux qu’un amant, pour me prouver sa flamme, _Sur d’éternels soupçons laisse flotter son âme_.
(_Fâcheux_, II. 4.)
AMI, ÊTRE AMI A QUELQU’UN:
Mais, quelque _ami que vous lui soyez_.
(_Don Juan._ III. 4)
--AMIS D’ÉPÉE:
Vous êtes de l’humeur de ces _amis d’épée_, Que l’on trouve toujours plus prompts à dégaîner Qu’à tirer un teston s’il le falloit donner.
(_L’Ét._ III. 5.)
AMITIÉ TUANTE:
Leur _tuante amitié_ de tous côtés m’arrête.
(_Amph._ III. 1.)
A MOINS QUE, suivi d’un infinitif, sans _de_:
Le moyen d’en rien croire, _à moins qu’être insensé_?
(_Amph._ II. 1.)
A MOINS QUE DE:
_A moins que de cela_, l’eussé-je soupçonné?
(_L’Ét._ I. 10.)
AMOUR, féminin:
Il disait qu’il m’aimoit d’une amour sans _seconde_.
(_Éc. des fem._ II. 6.)
Vous ne pouvez aimer que _d’une amour grossière_.
(_Fem. sav._ IV. 2.)
Pourquoi _amour_ est-il aujourd’hui du masculin au singulier, et du féminin au pluriel? Cette inconséquence est toute moderne, et l’on n’en voit pas le prétexte. _Un amour_ est un petit Cupidon; _une amour_ est une affection de l’âme; on aurait dû y maintenir la même différence qu’entre _un satyre_ et _une satire_. _Amour_ est demeuré féminin depuis l’origine de la langue jusqu’à la fin du XVIIe siècle.
«Qu’une _première amour est belle_! «Qu’on a peine à s’en dégager! «Et qu’on doit plaindre un cœur fidèle «Quand il est réduit à changer!»
(QUINAULT. _Atys._)
C’est comme le mot _orgue_, qui est aussi masculin au singulier et féminin au pluriel. Qu’y a-t-on gagné? d’être obligé de dire: C’est _un_ des plus _belles_ orgues du monde.
AMOUREUSEMENT, en parlant de la tendresse filiale:
Elle faisoit fondre chacun en larmes, en se jetant _amoureusement_ sur le corps de cette mourante, qu’elle appeloit sa chère mère.
(_Scapin._ I. 2.)
Pascal, parlant d’un enfant que veulent ravir des voleurs, et que sa mère s’efforce de retenir:
«Il ne doit pas accuser de la violence qu’il souffre la mère qui le retient _amoureusement_, mais ses injustes ravisseurs.»
(8e _Prov._)
_AMPHIBOLOGIE:_
Et de même qu’à vous je ne lui suis pas chère.
(_Mélicerte._ II. 3.)
Il semble que Mélicerte veuille dire: Je ne suis chère ni à lui, ni à vous; et sa pensée est au contraire: Je ne suis pas chère à votre père comme _je le suis_ à vous. L’ellipse combinée avec l’inversion produit cette équivoque, car sans l’inversion la phrase serait encore assez claire: Je ne lui suis pas chère comme à vous, ou de même qu’à vous.
AMPLEMENT AJUSTÉ, paré fastueusement:
Quand un carrosse fait de superbe manière, Et comblé de laquais et devant et derrière, S’est avec grand fracas devant nous arrêté, D’où sortant un jeune homme _amplement ajusté_......
(_Les Fâcheux_, I. 1.)
AMUSEMENT, dans le sens où l’on dit _amuser quelqu’un_, _s’amuser à_:
Tu prends d’un feint courroux le vain _amusement_.
(_Sgan._ 6.)
--Perte de temps, retard:
Moi, je l’attends ici, pour moins d’_amusement_.
(_Tart._ I. 3.)
Pour m’arrêter moins longtemps.
Le moindre _amusement_ vous peut être fatal.
(_Ibid._ V. 6.)
N’est-il point là quelqu’un?--Ah que d’_amusement_! Veux-tu parler?
(_Mis._ IV. 4.)
Mais plus d’_amusement_ et plus d’incertitude.
(_Ibid._ V. 2.)
Amphitryon, c’est trop pousser l’_amusement_! Finissons cette raillerie.
(_Amph._ II. 2.)
Henriette, entre, nous est un _amusement_, Un voilé ingénieux, un prétexte, mon frère, A couvrir d’autres feux dont je sais le mystère.
(_Fem. sav._ II. 3.)
La Fontaine a dit _amusette_ dans le sens de _joujou_:
«Le fermier vient, le prend, l’encage bien et beau, «Le donne à ses enfants pour servir d’_amusette_.»
(_Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._)
ANCRER (S’) CHEZ QUELQU’UN, se mettre avant dans sa faveur:
A ma suppression _il s’est ancré chez elle_.
(_Éc. des fem._ III. 5.)
ANES BIEN FAITS, bien véritables, ânes de tout point:
Ma foi, de tels savants sont _des ânes bien faits_!
(_Fâcheux._ III. 2.)
ANGER, verbe actif:
Votre père se moque-t-il de vouloir vous _anger_ de son avocat de Limoges?
(_M. de Pourc._ I. 1.)
Ce mot vient du latin _augere_, par la confusion, autrefois très-fréquente de l’_n_ et de l’_u_. De l’italien _montone_ est venu _mouton_; de _monasterium_, par syncope _monstier_ et _moustier_, de _conventus_, _convent_ et _couvent_, etc.
«Il les _angea_ de petits Mazillons, «Desquels on fit de petits moinillons.»
(LA FONTAINE, _Mazet_.)
_Auxit eas._ De l’idée d’augmentation à l’idée d’embarras il n’y a presque pas de distance. Mais M. Auger se trompe trois fois quand il dit que _anger_ n’est pas dans Nicot, qu’il vient du latin _angere_, et qu’il signifie _incommoder_.
_Anger_ est dans Nicot, mais écrit par un _e_: _enger_. Cette orthographe vicieuse a prévalu, et persiste encore dans _engeance_, dont le sens prouve bien l’étymologie _augere_. C’est _angoisse_ qui vient d’_angere_.
Trévoux se trompe encore plus gravement quand il fait venir _enger_ du latin _ingignere_.
_Anger_ était à la fois verbe actif et verbe neutre, absolument comme _augere_ en latin. Voici les exemples cités par Nicot:
«L’ambassadeur Nicot _a engé la France_ de l’herbe nicotiane,»
où l’on voit que _enger_ n’implique pas une idée de blâme.
«La peste _enge_ fort;...... ceste dartre _enge_ grandement, c’est-à-dire, croist, se dilate, se multiplie.» _Auget._
ANGUILLE SOUS ROCHE:
NICOLE. Je crois qu’il y a quelque _anguille sous roche_.
(_B. gent._ III. 7.)
Quelque mystère caché.
ANIMALES, au féminin:
Quelques provinciales, Aux personnes de cour fâcheuses _animales_.
(_Fâcheux._ II. 3.)
A PLEIN, VOIR A PLEIN, pleinement:
Au travers de son masque on _voit à plein_ le traître.
(_Mis._ I. 1.)
«Qui voudra connoître _à plein_ la vanité de l’homme.»
(PASCAL. _Pensées_, p. 195.)
--A PLEINS TRANSPORTS:
Goûter _à pleins transports_ ce bonheur éclatant.
(_D. Garc._ III. 4.)
APPAS, D’INDIGNES APPAS, au figuré:
Mais l’argent, dont on voit tant de gens faire cas, Pour un vrai philosophe a _d’indignes appas_.
(_Fem. sav._ V. 1.)
--APPAS, au singulier, appât:
Qui dort en sûreté sur un _pareil appas_, Et le plaint, ce galant, des soins qu’il ne perd pas.
(_Éc. des fem._ I. 1.)
Bossuet écrit de même:
«Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l’_appas_ de sa liberté...»
(_Or. fun. de la R. d’Angl._)
APPAT, SOUS L’APPAT DE...:
Ce marchand déguisé, Introduit _sous l’appât d’un conte supposé_.
(_L’Ét._ IV. 7.)
APPLICATION, FAIRE UNE APPLICATION, appliquer un soufflet ou un coup de poing:
Chien d’homme! oh! que je suis tenté d’étrange sorte De _faire_ sur ce mufle _une application_!
(_Dép. am._ II. 7.)
APPRÊTER A RIRE:
_N’apprêtons point à rire_ aux hommes, En nous disant nos vérités.
(_Amph._ prol.)
APPROCHE, proximité, rapprochement:
Et quelle force il faut aux objets mis en place, Que l’_approche_ distingue, et le lointain efface.
(_La Gloire du Val de Grâce._)
--APPROCHE D’UN AIR:
L’_approche de l’air de la cour_ a donné à son ridicule de nouveaux agréments.
(_Comtesse d’Esc._)
APRÈS, préposition, recevant un complément direct:
Attaché dessus vous comme un joueur de boule _Après le mouvement_ de la sienne qui roule.
(_L’Ét._ IV. 5.)
Si bien donc que done Elvire..... s’est mise en campagne _après nous_?
(_D. Juan._ I. 1.)
Plusieurs médecins ont déjà épuisé leur science _après elle_.
(_Méd. m. lui._ I. 5.)
La pendarde s’est retirée, voyant qu’elle ne gagnoit rien _après moi_, ni par prières, ni par menaces.
(_G. D._ III. 10.)
Ils _étoient_ une douzaine de possédés _après mes chausses_.
(_Pourc._ II. 4.)
J’ai mis vingt garçons _après votre habit_.
(_B. g._ II. 8.)
Il veut envoyer la justice en mer _après la galère du Turc_.
(_Scapin._ III. 3.)
APRÈS-DINÉE, féminin:
_L’après-dînée_ m’a semblé fort _longue_.--Et moi je l’ai trouvée fort _courte_.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ I.)
La Fontaine emploie _la dînée_ sans _après_: «Mais dès la _dînée_ le panier fut entamé.» (_Vie d’Ésope._)
Ce mot, _la dînée_, se rapporte au lieu et à l’heure où l’on mange _le dîner_, plutôt qu’au dîner lui-même.
--APRÈS-SOUPÉE, par deux _e_, comme _après-dînée_:
Si je ne vous croyois l’âme trop occupée, J’irois parfois chez vous passer l’_après-soupée_.
(_Éc. des mar._ I. 5.)
Et ce sera tantôt, n’étant plus occupée, Le divertissement de notre _après-soupée_.
(_Ibid._ II. 9.)
ARDEURS, vif désir:
J’avois _toutes les ardeurs du monde_ d’entrer dans votre alliance.
(_Pourc._ III. 9.)
ARDEZ, par apocope, regardez:
MARINETTE.
_Ardez_ le beau museau, Pour nous donner envie encore de sa peau!
(_Dép. am._ IV. 4.)
ARRÊTER, neutre, pour _s’arrêter_:
Mais, moi, mon jugement, sans qu’aux marques j’_arrête_, Fut qu’il n’étoit que cerf à sa seconde tête.
(_Fâcheux._ II. 7.)
Autant qu’il vous plaira vous pouvez _arrêter_, Madame, et là-dessus rien ne doit vous hâter.
(_Mis._ III. 5.)
Nos aïeux paraissent avoir exprimé ou supprimé arbitrairement le pronom des verbes réfléchis. Dans la version des _Rois_, on lit presque toujours _en aller_ pour s’en aller:
«Goliath ki _en vint_ de l’ost as Philistiens.» (P. 64.) --«Samuel od Saul _en alad_.» (P. 57.)
_Plaindre_ pour _se plaindre_:
«Cume deus dameiseles vinrent _plaindre_ ad rei Salomum.»
(P. 235.)
«Pur ço _en va_ e destruis Amalech.»
(P. 53.)
_Arrêter_ était dans les mêmes conditions; et même aujourd’hui l’on ne dit pas _arrête-toi_, _arrêtez-vous_, mais _arrête! arrêtez!_
Cette faculté de prendre ou de laisser le pronom a été cause que beaucoup de verbes sont devenus exclusivement neutres ou actifs, qui dans l’origine étaient réfléchis. Car cette forme réfléchie plaisait à nos pères, pour les verbes exprimant une action dont l’auteur pouvait être aussi l’objet. Ainsi ils disaient _se dormir_, _se disner_, _se combattre à quelqu’un_, _se fuir_ (d’où reste _s’enfuir_), _se mourir_, _se jouer_, etc.; quelques verbes sont restés dans l’indécision, comme _arrêter_ ou _s’arrêter_.