Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 7

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S’arrêter une seule minute à combattre les assertions de M. Rœderer, ce serait insulter à la fois la mémoire de Molière et le bon sens du lecteur. Il a suffi d’exposer ces rêveries; encore ne l’eût-on pas fait si longuement, si le livre qui les contient eût été publié comme les autres livres; mais l’auteur a pris la précaution de ne le pas laisser vendre: il s’est contenté d’en prodiguer de tous côtés les exemplaires en pur don. Par cet ingénieux moyen, il a échappé à l’examen de la critique, ou bien, si quelqu’un en a parlé quelque part, ç’a été pour acquitter en éloges la dette de la reconnaissance ou de l’amitié; en sorte que, depuis tantôt dix ans, les accusations les plus graves, et, disons le mot, les plus calomnieuses, circulent en France, au sein de la _société polie_, sur le compte des plus nobles caractères et du plus beau génie dont notre nation s’honore. Celui qui a répandu la gloire de notre littérature dans tous les coins du monde civilisé, et l’y maintiendra encore après que la langue française aura cessé d’être une langue vivante, c’est celui-là que M. Rœderer a choisi pour en faire le chef de je ne sais quelle officine ténébreuse, où, sous l’espoir d’un salaire, les quatre premiers poëtes du dix-septième siècle deviendraient les courtisans des courtisanes, les adversaires de l’honnêteté, et les destructeurs de la morale! Tant de frais pour réhabiliter les précieuses ridicules et l’abbé Cotin[36]!

[36] M. Rœderer met toujours _Cottin_ par deux _t_. Il défigure le nom de son héros, comme ceux de _la Fare_ et de _Roberval_, qu’il écrit _Lafarre_, et _Robervalle_. Ce sont de petits détails, mais non pas sans importance dans un livre qui prétend surtout tirer sa valeur de l’exactitude parfaite des petits détails.

En voici de plus essentiels:

M. Rœderer (p. 195) fait la Fontaine plus jeune que Molière, dont il place la naissance en 1620. L’acte de naissance authentique de Molière, publié en 1821, prouve que Molière est né en 1622, et donne raison à Bret, qui avait indiqué cette date. Ainsi Molière était d’un an plus jeune que la Fontaine.

(P. 28.) Il ne devrait plus être permis de répéter le conte du génie de la Fontaine, éveillé en sursaut à vingt-six ans par la lecture d’une ode de Malherbe. L’ouvrage de M. Walckenaer, fort antérieur à celui de M. Rœderer, a démontré la fausseté de cette historiette.

M. Rœderer donne comme un fait notoire et au-dessus de tout examen la représentation des _Précieuses ridicules_ en province en 1654, c’est-à-dire, cinq ans avant la représentation à Paris. Il affirme, sans aucune preuve, que cette comédie fut jouée à Béziers, durant les états de Provence. C’est là, dit-il, un fait _indubitable_ que personne n’a jamais contredit. Il a été contredit par Somaise, par de Visé, par les frères Parfaict, et après eux par Bret et par M. Taschereau. Il est surtout démenti de la manière la plus formelle par le registre de la Comédie, écrit de la main de la Grange, où il est dit, page 3, que _l’Étourdi_ et _le Dépit_ avaient été joués en province, et, page 12, que _les Précieuses_ étaient _une pièce nouvelle_; et la Grange, qui y créa le rôle de Jodelet, a répété ce témoignage dans son édition des œuvres de Molière: «En 1659, M. de Molière FIT _les Précieuses ridicules_.»

Ces preuves avaient été rassemblées dans l’estimable travail de M. Taschereau, que M. Rœderer qualifie d’_absurde_ et d’_odieux_, parce qu’il contrarie son système sur _les Précieuses_. Il eût mieux fait de le lire que de l’injurier.

Enfin, M. Rœderer (p. 10) combat l’opinion de ceux qui attribuent à Molière, à Racine, à Boileau, et aux écrivains de leur temps, le perfectionnement de la langue française; et, parmi les auteurs à qui il attribue réellement ce mérite, et qui écrivaient, dit-il, longtemps avant le siècle de Louis XIV, il cite madame de Sévigné entre Regnier, Corneille et Malherbe.

D’abord, ni la langue de Malherbe et de Regnier, ni même la langue de Corneille, n’est celle de Racine et de Boileau.

Ensuite le recueil des lettres de madame de Sévigné ne commence qu’en 1671. Il est vrai que nous n’avons pas toute sa correspondance; mais il faut être aussi prévenu et aussi intrépide que M. Rœderer pour se faire un argument de ces lettres perdues, dont on ignore et le nombre et la date: «_Une multitude d’autres_ sont perdues. On pourrait assurer, _sans les connaître_, que ce sont les plus curieuses, les plus variées, les plus charmantes.» Tout est possible à M. Rœderer, hormis de dissimuler sa passion. A chaque page de son livre on reconnaît l’homme qui discute avec un parti pris, et ne se fait aucun scrupule d’altérer, de mutiler l’histoire, pour la plier à ses idées.

Quant à dire que Cathos et Madelon sont «des bourgeoises _presque canailles_;» que Tallemant parle de madame de Sablé «comme d’une intrigante fieffée et d’une _insigne catin_ (p. 240); ces expressions et beaucoup d’autres pareilles, semblent indiquer que l’auteur n’était pas né pour être l’historien de la société polie.

Au reste, cette prétendue histoire de la société polie se résume en trois points: éloge de l’hôtel de Rambouillet; invectives contre Molière; amours de Louis XIV avec Mlle de la Vallière, Mme de Montespan, Mme de Maintenon, Mme de Ludre, Mme de Gramont et Mlle de Fontanges. Sur trente-sept chapitres, les intrigues galantes de Louis XIV en remplissent treize, qui font plus de la moitié du volume. L’auteur prétend que «le triomphe de Mme de Maintenon est celui de la société polie.»--«On sait, dit-il, que le mariage de Mme de Maintenon fut une longue partie d’échecs, où la veuve Scarron fit son adversaire mat en avançant opiniâtrement la religion.» M. Rœderer disserte là-dessus en docteur qui aurait pris ses degrés dans les cours d’amour, et son style cette fois est tout à fait digne de l’hôtel de Rambouillet: «La main du roi fut sollicitée par la religion en faveur de l’amour; l’amour l’aurait peut-être donnée sans elle, et elle ne l’aurait pas donnée sans lui.» (P. 464.) L’abbé Cotin ou l’abbé de Pure n’eût pas rencontré mieux.

Aujourd’hui ces orages sont passés, ces flots de haine, ces torrents d’injures sont écoulés, et Molière est debout. Vivant, il fut vilipendé par les fanatiques et les hypocrites; on se fût scandalisé de l’idée seule de l’admettre à l’Académie française: un comédien! A sa mort le peuple fut ameuté devant sa maison, et sa veuve se vit obligée de jeter de l’argent par les fenêtres, pour qu’on le laissât prendre possession de ce petit coin de terre _obtenu par prière_. Cent ans après, l’Académie française mettait l’éloge de Molière au concours; il fallut cent autres années pour qu’on osât saisir l’occasion d’élever la première statue de Molière, sur une fontaine, contre un pignon, à l’angle de deux rues fangeuses. Encore un siècle de patience, et Molière obtiendra peut-être sur une place publique de Paris un monument sans partage, digne de lui et de nous. La justice de la postérité est lente, mais elle est sûre, et d’autant plus complète qu’elle s’est fait davantage attendre. Sachons gré à Louis XIV de l’avoir devancée. Elle a commencé enfin pour Molière, celui de tous les génies français qui représente le mieux la France. Ce que Cicéron promettait à Auguste, on peut le promettre bien plus sûrement à Molière: _Nulla unquam ætas de laudibus suis conticescet_, Aucune époque ne tarira jamais sur tes louanges[37].

[37] La vie de Molière a été souvent écrite. Parmi ses historiens, les plus célèbres sont Grimarest et Voltaire; c’est la source où sont allés puiser tous les autres. Le livre de Grimarest a l’avantage d’être le plus rapproché des faits qu’il expose; mais il manque de critique et de style. L’écrit de Voltaire fourmille d’inexactitudes et de négligences; il n’est digne ni de Voltaire ni de Molière. L’auteur, travaillant pour obliger un libraire, attachait à son œuvre une importance fort médiocre: il comptait en rejeter la responsabilité, et s’évader par l’anonyme. Mais Voltaire aurait dû se rendre plus de justice, et sentir que tout lui serait possible en littérature, hormis de se cacher. Dans ces derniers temps, des découvertes importantes, dues en partie à M. de Beffara, ont révélé des faits jusqu’ici inconnus, et mis à même de rectifier des erreurs graves. En sorte que, pour l’abondance des renseignements comme pour la sûreté de la critique, rien n’approche du travail de M. Jules Taschereau, _Histoire de la vie et des ouvrages de Molière_, souvent cité dans cette notice. C’est un monument durable, élevé par une main habile et pieuse à la gloire du père de la comédie française.

TABLE.

Pages.

Préface. III

CHAPITRE Ier. Naissance de Molière.--Ses études.--Il se fait comédien ambulant.--Il débute à Paris par _les Précieuses ridicules_. XI

---- II. Mariage de Molière.--Molière se brouille avec Racine.--Il est accusé d’inceste.--Louis XIV le protége. XVII

---- III. Le _Don Juan_ de Tirso de Molina et celui de Molière.--Fureur des hypocrites en voyant _les Provinciales_ sur le théâtre. XXI

---- IV. _Le Misanthrope_;--critiqué par J. J. Rousseau. Le _Timon_ de Shakspeare. XXVI

---- V. _Tartufe_;--attaqué par Bourdaloue, défendu par Fénelon. XXXI

---- VI. _Amphitryon_, _George Dandin_, _l’Avare._--Les farces de Molière.--Ses derniers ouvrages. XXXVIII

---- VII. Caractère privé de Molière.--Sa mort.--Son talent comme auteur. XLIII

---- VIII. Du génie dramatique de Molière.--Du style de Molière. LII

---- IX. De la moralité des comédies de Molière. Attaques de Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens. LXVII

---- X. D’une opinion très-particulière de l’historien de la société polie. LXXIV

Errata. LXXXIX

Lexique de la langue de Molière. 1

Lettre à M. A. F. Didot, sur quelques points de philologie française. 425

ERRATA.

Page 51, lig. 14: on se contente du simple _c_ devant _o_ et _n_; lisez: devant _o_ et _a_.

Page 134, lig. 21:

Nel puet nommer et _ne porquant_ Balbié l’a en souglotant.

lisez en seul mot _neporquant_, ou en trois mots _ne por quant_ (neque per quantum, non pas même pour autant, nonobstant cela). Il n’y a point de motif de séparer une des trois racines.

Pag. 166, lig. 9: le sepulchre u li _bom_ huem fud enseveliz; lisez: u li _bons_ huem.

LEXIQUE

DE LA

LANGUE DE MOLIÈRE.

A, devant un infinitif, propre à, capable de, de force ou de nature à....

Cherchons une maison _à vous mettre_ en repos.

(_L’Ét._ V. 3.)

Je me sens un cœur _à aimer_ toute la terre.

(_D. Juan._ I. 2.)

Je n’ai point un courroux _à s’exhaler_ en paroles vaines.

(_Ibid._ I. 3.)

Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût _A juger_ sans étude et raisonner de tout, _A faire_ aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre.

(_Mis._ III. 1.)

Et la cour et la ville Ne m’offrent rien qu’objets _à m’échauffer_ la bile.

(_Ibid._ I. 1.)

Monsieur n’est point une personne _à faire rire_.

(_Pourc._ I. 5.)

Des ennuis _à ne finir_ que par la mort.

(_Am. Magn._ I. 1.)

--A, devant un infinitif, pour _en_ suivi d’un participe présent:

On ne devient guère si riche _à être_ honnêtes gens.

(_B. Gent._ III. 12.)

En étant honnêtes gens.

L’allégresse du cœur s’augmente _à la répandre_.

(_Éc. des fem._ IV. 6.)

En la répandant, lorsqu’on la répand.

Cette tournure correspond au gérondif en _do_, ou au supin en _u_ des Latins, qui n’est lui-même qu’un datif ou un ablatif, l’un et l’autre marqués en français par _à_: _vires acquirit eundo_; _diffunditur auditu_.

Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et nous faisons contre eux _à leur être indulgents_.

(_Éc. des f._ V. 7.)

En leur étant indulgents.

Votre choix est tel, Qu’_à_ vous rien _reprocher_ je serois criminel.

(_Sgan._ 20.)

En vous reprochant rien, si je vous reprochais rien.

--A, devant un infinitif, marque le but:

... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose _A mériter_ l’affront où ton mépris l’expose.

(_Sgan._ 16.)

Pour mériter, tendant à mériter.

Si c’étoit une paysanne, vous auriez maintenant toutes vos coudées franches _à vous en faire la justice_ à bons coups de bâton.

(_G. D. I._ 3.)

Lorsque si généreusement on vous vit prêter votre témoignage _à faire pendre_ ces deux personnes qui ne l’avoient pas mérité.

(_Pourc._ I. 3.)

Ah! c’est ici le coup le plus cruel de tous, Et dont _à s’assurer_ trembloit mon feu jaloux.

(_Amph._ II. 2.)

La chose quelquefois est fâcheuse à connoître, Et _je tremble à la demander_.

(_Ibid._ II. 2.)

--A, devant un infinitif, au point de, jusqu’à:

La curiosité qui vous presse est bien forte, M’amie, _à nous venir écouter_ de la sorte!

(_Tart._ II. 2.)

--A, devant un infinitif, par le moyen de:

Et que deviendra lors cette publique estime Qui te vante partout pour un fourbe sublime, Et que tu t’es acquise en tant d’occasions, _A ne t’être_ jamais vu court d’inventions!

(_L’Ét._ III. 1.)

--A _supprimé_.

Voyez PRÉPOSITION supprimée.

--A datif, redoublé surabondamment:

Et je le donnerois _à_ bien d’autres qu’_à_ moi, De se voir sans chagrin au point où je me voi.

(_Sgan._ 16.)

Que de son cuisinier il s’est fait un mérite, Et que c’est _à_ sa table _à qui_ l’on rend visite.

(_Mis._ II. 5.)

L’on prescrit aujourd’hui de dire _à bien d’autres que moi.... C’est à sa table que l’on rend visite_, sous prétexte que les deux datifs font double emploi; mais cette façon de parler est originelle dans notre langue, et nous vient du latin, où cette symétrie des cas est rigoureusement observée entre le substantif et son pronom relatif.

Boileau a dit de même:

«C’est _à vous_, mon esprit, _à qui_ je veux parler.»

(_Sat._ IX.)

Vers qu’il lui eût été facile de changer, et qu’il voulut maintenir, avec raison; car ce pléonasme est dans le génie et la tradition de la langue:

LE DRAPIER.

«Par la croix où Dieu s’estendy, «C’est _à vous à qui_ je vendy «Six aulnes de drap, maistre Pierre.»

(_Pathelin._)

Voyez DE redoublé surabondamment.

--A VOUS, où nous ne mettons plus que _vous_.

Voilà un homme qui veut _parler à vous_.

(_Mal. im._ II. 2.)

--A datif, marquant la perte ou le profit.

ÊTRE AMI A QUELQU’UN:

Mais, quelque ami que vous _lui_ soyez...

(_D. Juan._ III. 4.)

Cette tournure vient des Latins, qui l’avaient empruntée aux Grecs.

--A (un substantif) devant, en présence de...

_A l’orgueil_ de ce traître, De mes ressentiments je n’ai pas été maître.

(_Tart._ V. 3.)

_A cette audace_ étrange, J’ai peine à me tenir, et la main me démange.

(_Ibid._ V. 4.)

--A pour _de_; _essayer à_, _manquer à_, _tâcher à_...

_Essayez_, un peu, par plaisir, _à_ m’envoyer des ambassades, _à_ m’écrire secrètement de petits billets doux, _à_ épier les moments que mon mari n’y sera pas....

(_G. D._ I. 6.)

Manquez un peu, _manquez à_ le bien recevoir.

(_Sgan._ 1.)

Depuis assez longtemps _je tâche à_ le comprendre.

(_Ibid._ III. 5.)

--A pour _en_, _dans_: SE METTRE QUELQUE CHOSE A LA TÊTE:

Pensez-vous..... Et, quand _nous nous mettons quelque chose à la tête_, Que l’homme le plus fin ne soit pas une bête?

(_Éc. des Mar._ I, 2.)

--A pour _contre_; CHANGER UNE CHOSE A UNE AUTRE:

Et, des rois les plus grands m’offrît-on le pouvoir, Je n’y _changerois pas_ le bonheur de vous voir.

(_Mélicerte._ II. 2.)

«Ce jour même, ce jour, l’heureuse Bérénice «_Change le nom de reine au nom_ d’impératrice.»

(RACINE, _Bérén._)

--A pour _sur_, _d’après_; A MON SERMENT:

Je n’en serai point cru _à mon serment_, et l’on dira que je rêve.

(_G. D._ II. 8.)

_A mon serment_ l’on peut m’en croire.

(_Amph._ II. 1.)

--A dans le sens de _par_, SE LAISSER SÉDUIRE A....:

Et ne vous laissez point _séduire à vos bontés_.

(_Fem. sav._ V. 2.)

.... Et que j’aurois cette faiblesse d’âme De me laisser mener par le nez _à_ ma femme?

(_Ibid._ V. 2.)

Il est clair que Molière a voulu éviter la répétition de _par_. _A_ se construit avec _laisser_; _par_ se construirait avec _mener_.

Voyez A CAUSE QUE,--A CE COUP,--A CETTE FOIS,--A CRÉDIT,--A LA CONSIDÉRATION,--A L’ENTOUR DE,--A L’HEURE,--A MA SUPPRESSION,--A PLEIN,--A SAVOIR,--AU ET AUX.

ABANDONNER. ABANDONNER SON CŒUR A..., suivi d’un infinitif:

Aussi n’aurois-je pas _Abandonné mon cœur à suivre_ ses appas....

(_Éc. des Mar._ II. 9.)

ABOYER, métaphoriquement; ABOYER APRÈS QUELQU’UN, en parlant des créanciers:

Nous avons de tous côtés des gens qui _aboient après nous_.

(_Scap._ I. 7.)

ABSENT. ABSENT DE QUELQU’UN:

Et qu’un rival, _absent de vos divins appas_.....

(_D. Garcie._ I. 3.)

«Nul heur, nul bien ne me contente, «Absent de ma divinité.»

(FRANÇOIS Ier.)

C’est un latinisme: _abesse ab_.

A CAUSE QUE.

Vous ne lui voulez mal, et ne le rebutez Qu’_à cause qu_’il vous dit à tous vos vérités.

(_Tart._ I. 1.)

Et voilà qu’on la chasse avec un grand fracas, _A cause qu_’elle manque à parler Vaugelas.

(_Fem. sav._ II. 7.)

«Ceux qu’on nomme chercheurs, _à cause que_, dix-sept cents ans après J. C., ils cherchent encore la religion.»

(BOSSUET. _Or. fun. de la R. d’A._)

ACCESSOIRE. EN UN TEL ACCESSOIRE, en pareille circonstance:

Et tout ce qu’elle a pu, _dans un tel accessoire_, C’est de me renfermer dans une grande armoire.

(_Éc. des f._ IV. 6.)

_Accessoire_ paraît un mot impropre, suggéré par le besoin de rimer. On voit, à la plénitude du sens et à la fermeté habituelle de l’expression, que Molière avait, comme Boileau, l’usage de s’assurer d’abord de son second vers. De là vient que souvent le second hémistiche du premier tient de la cheville, comme en cette occasion. (Voyez CHEVILLES.)

ACCOISER, calmer:

Ier MÉDECIN. Adoucissons, lénifions et _accoisons_ l’aigreur de ses esprits.

(_Pourc._ I. 2.)

L’orthographe primitive est _quoi_, _quoie_, de _quietus_: on devrait donc écrire aussi _aquoiser_; mais l’écriture s’applique à saisir les sons plutôt qu’à garder les étymologies. C’est une des causes qui transforment les mots.

_Accoiser_ était du langage usuel; Bossuet s’en est servi dans sa _Connaissance de Dieu_; les éditeurs modernes ont changé mal à propos cette expression. Voici le passage tel qu’on le lit dans l’édition originale donnée par l’auteur:

«Si les couleurs semblent vaguer au milieu de l’air, si elles s’affoiblissent peu à peu, si enfin elles se dissipent, c’est que le coup que donnoit l’objet présent ayant cessé, le mouvement qui reste dans le nerf est moins fixe, qu’il se ralentit, et enfin s’_accoise_ tout à fait.»

On a substitué _qu’il cesse tout à fait_. (P. 93, éd. de 1846.)

ACCOMMODÉ pour _à l’aise_, _opulent_:

J’ai découvert sous main qu’elles ne sont pas fort _accommodées_.

(_L’Av._ I. 2.)

Le seigneur Anselme est....... un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage, et _fort accommodé_.

(_Ibid._ I. 7.)

«Mon pere estoit des premiers et des plus _accommodez_ de son village.»

(SCARRON, _Rom. com._, 1e p., ch. XIII.)

Trévoux dit:

«Un homme riche et _accommodé_, _dives_.» «Un homme assez _accommodé des biens de la fortune_.»

(MASCARON.)

Cette locution _accommodé des biens de la fortune_ paraissant trop longue, on a fini par dire simplement _accommodé_. Mais ce qui est plus singulier, c’est de trouver _incommodé_ aussi absolument et sans régime, pour signifier _pauvre, dans la gêne ou la misère_.

«Revenons donc aux personnes _incommodées_, pour le soulagement desquelles nos pères... assurent qu’il est permis de dérober, non-seulement dans une extrême nécessité....»

(PASCAL, 8e _Prov._)

(Voyez INCOMMODÉ.)

--ACCOMMODÉ DE TOUTES PIÈCES:

Est-ce qu’on n’en voit pas de toutes les espèces, Qui sont _accommodés_ chez eux _de toutes pièces_? (_Éc. des fem._ I. 1.)

On ne sauroit aller nulle part, où l’on ne vous entende _accommoder de toutes pièces_.

(_L’Av._ III. 5.)

L’on vous _accommode de toutes pièces_, sans que vous puissiez vous venger.

(_G. D._ I. 3.)

Cette métaphore, _de toutes pièces_, nous reporte au temps de la chevalerie. Un chevalier, accommodé de toutes les pièces de son armure, était accommodé aussi complétement que possible; il n’y manquait rien.

J’ai en main de quoi vous faire voir comme elle _m’accommode_.

(_G. D._ II. 9.)

--ACCOMMODER A LA COMPOTE:

Il me prend des tentations d’_accommoder tout son visage à la compote_...

(_G. D._ II. 4.)

ACCORD. ÊTRE D’ACCORD DE, convenir, reconnaître:

Autant qu’_il est d’accord de vous avoir aimé_.

(_Amph._ II. 6.)

Qu’aux pressantes clartés de ce que je puis être, Lui-même _soit d’accord du sang_ qui m’a fait naître.

(_Ib._ III. 5.)

--ALLER AUX ACCORDS, être conciliant; accommoder les choses:

Argatiphontidas _ne va point aux accords_.

(_Amph._ III. 8.)

ACCOUTUMÉ; AVOIR ACCOUTUMÉ, avoir coutume:

Allez, monsieur, on voit bien que _vous n’avez pas accoutumé_ de parler à des visages.

(_Mal. im._ III. 6.)

ACCROCHÉ, ACCROCHÉ A QUELQU’UN:

Mais aux hommes par trop _vous êtes accrochées_.

(_Amph._ II. 5.)

Sur cette locution _par trop_, je ferai observer que c’est un des plus anciens débris de la langue française primitive. _Par_ s’y construit, non avec _trop_, mais avec l’adjectif ou le participe qui le suit, et qui se trouve ainsi élevé à la puissance du superlatif. C’est une imitation de l’emploi de _per_ chez les Latins: _pergrandis_, _pergratus_. Cette formule se pratiquait en français avec la tmèse de _par_; c’était comme si l’on eût dit sans tmèse: Vous êtes _trop paraccrochées_ aux hommes.

_Par_ se construisait de même avec les verbes: _parfaire_, _parachever_, _parcourir_, _parbouillir_, _pargagner_:

Pourtant, et s’il eust barguigné Plus fort, il eust _par_ bien _gaigné_ Un escu d’or.

(_Le nouveau Pathelin._)

S’il eût marchandé, il eût bien pargagné un écu d’or.

(Voyez _Des Variations du langage français_, p. 236.)

A CE COUP:

Voyons si votre diable aura bien le pouvoir De détruire, _à ce coup_, un si solide espoir.

(_L’Ét._ V. 16.)

(Voyez A CETTE FOIS.)

A CETTE FOIS:

Mais _à cette fois_, Dieu merci! les choses vont être éclaircies.

(_G. D._ III. 8.)

Racine a dit pareillement:

«La frayeur les emporte, et, sourds _à cette fois_, «Ils ne connaissent plus ni le frein ni la voix.»

(_Phèdre._ V. 6.)

_A cette fois_ était la seule façon de parler admise originairement:

«Je ne say plus que vous mander «_A cette fois_, ne mes que tant «Que je di: a Dieu vous commant.»

(_Rom. de Coucy._ v. 3184.)

A se mettait pour marquer le temps, où nous mettons aujourd’hui sans prépositions un véritable ablatif absolu; cependant nous disons encore _à toujours_, _à jamais_, comme dans le Roman du _Châtelain de Coucy_:

«Vostre serois _à tousjours mais_...»

(_Coucy._ v. 5357.)

«_A une aultre fois_, ils (les Espagnols) meirent brusler pour un coup, en mesme feu, quatre cents soixante hommes touts vifs.»

(MONT. III. 6.)

Nous dirions: _une autre fois_.