Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 5
Saint-Évremond, cet esprit si fin, si juste, et en même temps si sobre dans l’expression, me paraît avoir, en deux lignes, jugé Molière mieux et plus complétement que personne: «Molière a pris les anciens pour modèles, inimitable à ceux qu’il a imités, s’ils vivaient encore.»
Le style de Molière a été déprécié par deux juges d’une autorité imposante: la Bruyère et Fénelon. Voici d’abord l’opinion de l’auteur du _Télémaque_, qui, fidèle à son caractère de mansuétude, s’exprime avec moins de dureté que l’auteur des _Caractères_.
«En pensant bien, il parle souvent mal. Il se sert des phrases les plus forcées et les moins naturelles. Térence dit en quatre mots, avec la plus grande simplicité, ce que celui-ci ne dit qu’avec une multitude de métaphores qui approchent du galimatias. J’aime bien mieux sa prose que ses vers. _L’Avare_, par exemple, est moins mal écrit que les pièces qui sont en vers. Il est vrai que la versification française l’a gêné... Mais, en général, il me paraît jusque dans sa prose ne point parler assez simplement pour exprimer toutes les passions.»
(_Lettre sur l’Éloquence._)
La Bruyère ne fait que résumer ce jugement, en exagérant les termes presque jusqu’à l’injure:
«Il n’a manqué à Molière que d’éviter _le jargon et le barbarisme_, et d’écrire purement.»
(_Des ouvrages de l’esprit._)
Incorrection, jargon, et barbarisme, voilà, suivant la Bruyère, les caractères du style de notre grand comique. Il ne laisse, lui, aucun refuge à Molière; il ne distingue pas entre la prose et les vers, et ne s’avise pas de demander aux difficultés de la versification une circonstance atténuante; il est impitoyable et brutal: _La mort, sans phrases_!
Sur cette distinction entre la prose et les vers de Molière, laissons parler d’abord un troisième juge, dont la compétence en matière de goût et de style est irrécusable:
«On s’est piqué à l’envi, dans quelques dictionnaires nouveaux, de décrier les vers de Molière en faveur de sa prose, sur la parole de l’archevêque de Cambrai, Fénelon, qui semble en effet donner la préférence à la prose de ce grand comique, et qui avait ses raisons pour n’aimer que la prose poétique: mais Boileau ne pensait pas ainsi. Il faut convenir que, à quelques négligences près, négligences que la comédie tolère, Molière est plein de vers admirables, qui s’impriment facilement dans la mémoire. _Le Misanthrope_, _les Femmes savantes_, _le Tartufe_, sont écrits comme les satires de Boileau; _l’Amphitryon_ est un recueil d’épigrammes et de madrigaux faits avec un art qu’on n’a point imité depuis. La poésie est à la bonne prose ce que la danse est à une simple démarche noble, ce que la musique est au récit ordinaire, ce que les couleurs sont à des dessins au crayon.»
(VOLTAIRE, _Siècle de Louis XIV_.)
A cette réponse sans réplique, on pourrait ajouter une autre observation, à quoi Fénelon ni Voltaire n’ont pris garde: c’est que _l’Avare_, comme plusieurs autres comédies en prose de Molière, est presque tout entier en vers blancs[26]. Le rhythme et la mesure y sont déjà; il n’y manque plus que la rime. Une telle prose assurément ne peut se dire affranchie des contraintes de la versification, auxquelles Fénelon attribue le méchant style des vers de Molière. Ainsi l’exemple de _l’Avare_ est très-malheureusement choisi; ce qu’il aurait fallu citer comme modèle de belle et franche prose, c’était le _Don Juan_, _la Critique de l’École des femmes_, ou _le Malade imaginaire_.
[26] Voyez l’article _VERS BLANCS_, du Lexique.
J’espère montrer, contre l’opinion de Fénelon et même de Voltaire, que beaucoup d’expressions des vers de Molière, qu’on regarde comme suggérées par le besoin de la rime ou de la mesure, parce qu’elles sont aujourd’hui hors d’usage, étaient alors du langage commun; et l’on n’en doutera point, lorsqu’on les retrouvera dans la prose de Pascal et dans celle de Bossuet.
Il ne s’agit point de comparer Molière à Térence, et de décider si le français de l’un est moins élégant et moins pur que le latin de l’autre. Térence, quand Fénelon lui donnait le prix, avait l’avantage d’être mort depuis longtemps, et aussi sa langue. Il est à craindre que l’heureux imitateur d’Homère n’ait trop cédé à ses préoccupations en faveur des anciens. Nous devons croire à l’élégance et à la pureté de Térence, dont il y a tant de bons témoins; mais y croire d’une manière absolue, et sans nous mêler de faire concourir le poëte latin avec les écrivains d’un autre idiome. Nous avons un mémorable exemple du danger où nous nous exposerions, puisque le sentiment excessif des mérites de Térence a pu faire paraître _le Misanthrope_, _Tartufe_, et _les Femmes savantes_, des pièces _mal écrites_: «_L’Avare est moins mal écrit_ que les pièces qui sont en vers.» Il faut ranger cette proposition de l’archevêque de Cambrai parmi les _Maximes des saints_, qui ne sont point orthodoxes.
Je ne sais si la simplicité des termes, et l’absence ou l’humilité des figures, est le caractère essentiel du langage des passions. J’en doute fort quand je lis Eschyle, Sophocle, et Homère lui-même. Je demanderai quelles passions Molière a mal exprimées, pour leur avoir prêté un langage trop chargé de figures: est-ce l’avarice, l’amour, la jalousie?
Sortons un peu des accusations vagues et des termes généraux. Molière, dit Fénelon, pense bien, mais il parle mal. C’est quelque chose déjà que de bien penser; et j’ajoute qu’il est rare, quand la pensée est juste, que l’expression soit fausse. Mais enfin, depuis Fénelon et la Bruyère, on a souvent fait à Molière ce reproche de ne pas écrire purement. Il ne faut qu’une délicatesse de goût médiocre et une attention superficielle pour sentir, dans le style de Molière, une différence avec les autres grands écrivains du XVIIe siècle, Racine, Boileau, Fénelon, la Bruyère, etc. Mais cette différence est-elle de l’incorrection?
Nous sommes accoutumés, nous qui regardons déjà de loin cette époque, à confondre un peu les plans du tableau, et à mêler les personnages: sous prétexte qu’ils ont vécu ensemble, nous faisons Molière absolument contemporain de Boileau, de Racine, de Bossuet et de Fénelon; et ce que nous donnent les uns, nous pensons avoir le droit de l’exiger aussi de l’autre. C’est mal à propos. Molière enseigna tout ce monde, et les seuls vraiment grands écrivains dont l’exemple put lui servir furent Corneille et Pascal. Songez que Molière écrivit de 1653 à 1672, de l’âge de vingt et un ans à celui de cinquante. Durant cette période de vingt-neuf années, que se produisit-il? Corneille était fini: _l’Étourdi_ naquit la même année que _Pertharite_; _Œdipe_ en tombant vit le succès des _Précieuses_. Molière s’avança dans la carrière tout seul, ou à peu près, jusqu’en 1667, que Racine fit son véritable début dans _Andromaque_. La Fontaine venait de publier le premier recueil de ses contes; on avait de Boileau son _Discours au roi_, plusieurs satires, et de la Rochefoucauld, le livre des _Maximes_. Voilà tout. Et Molière, où en était-il, lui? Il avait déjà donné à la littérature française _Don Juan_, _le Misanthrope_, et _Tartufe_! De ce point jusqu’au moment où la tombe l’engloutit dans toute la force de son génie, Racine donna _les Plaideurs_, _Britannicus_, _Bérénice_, et _Bajazet_; la Fontaine, un second volume de contes et les premiers livres de ses fables; Boileau, trois épîtres; Bossuet, deux oraisons funèbres: celle de la reine d’Angleterre, et celle de la duchesse d’Orléans.
La Bruyère, Fénelon, madame de Sévigné, Fontenelle, n’avaient point encore paru.
C’est seulement après la mort de Molière que nous voyons éclore tous ces illustres chefs-d’œuvre du XVIIe siècle: _Mithridate_, _Iphigénie_, _Phèdre_, _Esther_, et _Athalie_; les six derniers livres des fables de la Fontaine; les épîtres de Boileau, ses deux meilleures satires (X et XI), _l’Art poétique_, et _le Lutrin_; dans un autre genre, l’oraison funèbre du prince de Condé, l’_Histoire des Variations_, et le _Discours sur l’histoire universelle_. Entre la mort de Molière et _Télémaque_, il y a neuf ans; et, pour aller jusqu’aux _Caractères_ de la Bruyère, il y en a quatorze. Durant cet intervalle, la langue française changea beaucoup.
Je ne vois, dans le XVIIe siècle, que quatre hommes qui aient parlé la même langue: Pascal, la Fontaine, Molière, et Bossuet.
Le caractère essentiel de cette langue, c’est une indépendance complète, un esprit d’initiative très-hardi, sous la surveillance d’une logique rigoureuse. Le premier devoir de cette langue, c’est de traduire la pensée; le second, de satisfaire la grammaire: aujourd’hui la grammaire passe devant, et souvent contraint la pensée à plier. Du temps de Molière, l’esprit géométrique ne s’était pas encore rendu maître de la langue: elle ne souffrait d’être gouvernée que par son génie natif, reconnaissant les engagements pris à l’origine, mais aussi leur laissant leur plein effet. On écrivait le français alors avec la liberté de Rabelais et de Montaigne. Mais bientôt cette liberté reçut des entraves, qui chaque jour allèrent se resserrant; on accepta des lois tyranniques et des distinctions arbitraires: l’emploi de telle construction fut admis avec tel mot et proscrit avec tel autre, sans qu’on sût pourquoi: la langue tendait à se mettre en formules. On n’examina point si une locution était juste et utile; on dit: Elle est vieille, nous la rejetons! Quantité de détails, dont on ne comprenait plus l’usage, eurent le même sort. Il fallut aux femmes et aux beaux esprits des modes nouvelles, où le caprice remplaçait la raison. Je ne dis pas qu’à ces épurations le style n’ait absolument rien gagné, mais je suis persuadé qu’en somme la langue y a perdu. Eh! que peut-on gagner qui vaille l’indépendance? quels galons, fussent-ils d’or, compensent la perte de la liberté?
Cependant la Bruyère félicite la langue de ses progrès. Le passage vaut d’être cité: «On écrit régulièrement _depuis vingt années_; on est esclave de la construction; on a enrichi la langue de nouveaux mots, secoué le joug du latinisme, et réduit le style à la phrase purement française. On a _presque_ retrouvé le nombre que Malherbe et Balzac avaient les premiers rencontré, et que tant d’auteurs depuis eux ont laissé perdre; on a mis enfin dans le discours tout l’ordre et toute la netteté dont il est capable: cela conduit insensiblement à y mettre de l’esprit.»
On sent au fond de cette apologie la satisfaction d’une bonne conscience; mais la sincérité n’exclut pas l’erreur. Il paraît un peu dur de prétendre qu’on n’écrivait pas régulièrement avant 1667, et de reléguer ainsi, parmi les ouvrages d’un style irrégulier, les _Lettres provinciales_, _l’École des maris_, _l’École des femmes_, _Don Juan_, et même _Tartufe_, dont les trois premiers actes furent joués en 1664. La langue française étant une transformation de la latine, ne peut abjurer le génie de sa mère sans anéantir le sien. Ces mots, _réduire le style à la phrase purement française_[27], n’offrent donc point de sens; et cela est si vrai, que Bossuet, Fénelon et Racine sont remplis de latinismes. _On est esclave de la construction_, cela signifie qu’on emploie des constructions beaucoup moins variées; que l’inversion, par exemple, a été supprimée, dont nos vieux écrivains savaient tirer de si grands avantages. C’est ce que la Bruyère appelle l’ordre et la netteté du discours, qui conduisent insensiblement à y mettre _de l’esprit_. Ce dernier trait est vraiment admirable! Avant 1667, il n’y avait dans le discours ni ordre, ni netteté, ni par conséquent d’esprit; les écrivains n’ont commencé d’avoir de l’esprit que depuis 1667.
[27] Cette expression semble bizarre, surtout au moment où la Bruyère se glorifie de la _netteté_ de son discours. Comment peut-on réduire le _style_, qui est un terme général, à _la phrase_, qui est un terme particulier? Le contraire se comprendrait mieux: on ramena la phrase au style français. C’est ce qu’a voulu dire la Bruyère.
Relisez maintenant cet éloge, et vous verrez qu’il ne s’applique exactement qu’au style d’un seul écrivain: c’est la Bruyère. Il n’en est pas un trait qui convienne aux quatre grands modèles, Pascal, Molière, la Fontaine et Bossuet. Il semble plutôt que ce soit une attaque voilée contre leur manière. Tout en paraissant louer son époque, la Bruyère ne loue en effet que les allures sèches et uniformes du style de la Bruyère. On donne trop d’autorité aux décisions de cet écrivain. Si le livre était lu davantage, l’auteur n’eût pas joui sans trouble, jusqu’à présent, d’une réputation consacrée par l’habitude, et protégée par l’indifférence. Pourquoi a-t-on crié tant et si fort contre Boileau? C’est que Boileau est dans toutes les mémoires. Je suis contraint de reconnaître avec ses ennemis, qu’il n’a point mis de sensibilité dans ses satires; et c’est une grande lacune sans doute. Mais je ne pense pas que le cœur se montre davantage dans la Bruyère, que personne pourtant n’a jamais inquiété pour ce fait.
Fénelon reproche à Molière des métaphores voisines du galimatias; la Bruyère, enchérissant sur Fénelon, l’accuse de jargon et de barbarisme. Il serait bien étrange que celui qui a passé sa vie à poursuivre le galimatias des pédants et le jargon des précieuses, eût été, à l’insu de tout le monde, atteint de la même maladie! Comment tant d’ennemis de Molière n’ont-ils pas su relever, dans ses œuvres, un ridicule qu’il relevait si bien dans les leurs? C’est que rien n’est plus opposé que le jargon et le galimatias au génie franc et naïf de Molière. Je ne prétends pas nier qu’on ne rencontre çà et là chez lui de mauvaises métaphores, quelque expression obscure ou peu naturelle. Moi-même j’ai pris soin de les signaler[28], car, malgré son divin génie, Molière après tout n’était qu’un homme: il a pu quelquefois se tromper au choix de ses sujets; et quand, par exemple, il se mit à _Don Garcie_, il n’eut pas le don d’habiller d’expressions vraies des sentiments faux et des aventures romanesques[29]. Quand un ordre du roi l’attachait à des arguments tels que _Psyché_ ou _Mélicerte_, ou bien lui faisait brusquer les deux derniers actes du _Bourgeois gentilhomme_, le désir de plaire à Louis XIV ne parvint pas toujours à suppléer au manque de temps, ni à l’ingratitude de la donnée. Mais il est souverainement injuste d’aller rechercher quelques détails perdus, pour en faire un caractère général de l’ensemble. La Bruyère n’a pas été plus heureux à juger le style de Molière qu’à refaire _Tartufe_ sous le nom d’_Onuphre_. Un peintre de mœurs qui estime Tartufe un caractère manqué, où Molière a pris justement le contre-pied de la vérité, et qui entreprend de le rétablir au naturel, je ne veux pas affirmer que ce peintre-là soit aveuglé par la jalousie; mais que ce soit par la jalousie ou autrement, il m’est désormais impossible de croire à la justesse de sa vue, ni à l’infaillibilité de ses oracles.
[28] Voyez les articles MÉTAPHORES VICIEUSES; IL; ON.
[29] Mais aussi voyez, au milieu de ses erreurs, quand il rencontre un filon de vérité, comment il en tire parti! La scène de jalousie de _Don Garcie_ a passé dans _le Misanthrope_, où elle brille.
Qu’entend-il, lorsqu’il regrette que Molière n’ait pas évité le barbarisme? Est-ce à dire qu’il y a des barbarismes dans Molière, ou que Molière écrit d’un style barbare? Ni l’un ni l’autre n’est soutenable. La Bruyère se sauve ici par le laconisme. Quand le chartreux dom Bonaventure d’Argonne l’accusa lui-même de néologisme et de solécismes, à l’appui de ses assertions il cita des exemples qui permirent de vérifier sa critique, et d’en reconnaître, sinon la justesse constante, au moins la bonne foi. C’est tout ce qu’on peut exiger.
J’espère que je sens comme un autre le mérite des _Caractères_, et que l’injustice de la Bruyère envers Molière ne me rend point à mon tour injuste envers la Bruyère. Je rends pleine justice à la finesse des vues, et à la parfaite convenance du style avec les pensées. Tout cela ne m’empêchera point de dire que ce style est plus remarquable par l’absence des défauts que par la présence de grandes qualités; tandis que c’est précisément l’inverse dans Molière. En pareil cas, le choix n’est pas douteux: le style de la Bruyère est le beau idéal de la réforme accomplie par les précieuses de l’hôtel de Rambouillet[30]; réforme étroite et mesquine, ayant pour point de départ le mépris, c’est-à-dire, l’ignorance de la vieille langue, et qui résume et absorbe toutes les qualités en une misérable et vétilleuse correction. C’est dans cette école qu’on supprime une bonne pensée, quand on ne lui trouve pas une brillante vêture; mais, au contraire, on n’hésite pas à lancer une pensée fausse, quand elle s’enveloppe d’une phrase coquette et bien tirée; en sorte que ce qu’on peut souhaiter de mieux, c’est que la phrase soit vide. De l’abondance autre que celle des mots, de l’élévation, du mouvement, de l’originalité, n’en demandez pas à cette école: ce sont choses qui troublent et risqueraient de déranger l’équilibre et la symétrie; voyez plutôt Bossuet! quel écrivain incorrect! Molière n’est pas pire, ni Pascal, ni Montaigne, ni Rabelais. Or, figurez-vous par plaisir ces esprits vifs, soudains, énergiques, obligés de se révéler dans cette belle langue perfectionnée, qui est esclave de la correction, qui a secoué le joug du latinisme, et qui réduit le style à la phrase purement française; figurez-vous Rabelais, Montaigne, Pascal et Molière, n’ayant à leur service d’autre instrument que cette langue effacée, délavée, cette langue de bégueule et de pédante: croyez-vous, avec la Bruyère, qu’elle les eût conduits _insensiblement_ à mettre plus d’esprit dans leurs ouvrages?
[30] Aussi l’historien de la société, c’est-à-dire, le panégyriste des _Précieuses_, met-il sans hésiter la Bruyère fort au-dessus de Molière: «Supérieur à Molière par l’étendue, la profondeur, la diversité, la sagacité, la moralité de ses observations, il est son émule dans l’art d’écrire et de décrire; et son talent de peindre est si parfait, qu’il n’a pas besoin de comédien pour vous imprimer dans l’esprit la figure et le mouvement de ses personnages.» (_Hist. de la soc. pol._ p. 414, 415.)
On ne discute pas de tels jugements, encore moins les combat-on; il suffit de les exposer. Pour avoir osé écrire celui-là, il faut que M. R. ait trouvé de grands rapports entre son propre talent et celui de la Bruyère.
Nous avions autrefois une langue riche et souple, diverse et ondoyante, docile à recevoir l’empreinte de chaque génie, et fidèle à la conserver. Mais depuis que les grammairiens, progéniture de l’hôtel de Rambouillet, nous ont mis cette langue en équations, tous les styles se ressemblent. On croit assister à cet ancien bal de l’Opéra, célèbre pour sa monotonie, où tous les masques étaient affublés du même domino noir; moyennant quoi Thersite ne se distinguait pas de l’Apollon du Belvédère.
La langue des précieuses est meilleure pour l’étiquette; celle de Molière est meilleure pour les passions. La première a été une réaction contre la seconde: n’est-il pas temps que la seconde rentre dans ses droits, pour n’en plus être dépossédée? n’est-il pas temps que ce qu’on appelle _la langue française_, ce soit la langue des grands écrivains de la France?
Je demande pardon de la témérité de cette idée.
CHAPITRE IX.
De la moralité des comédies de Molière.--Attaques de Bossuet.--Sentiment de Fléchier sur la comédie et les comédiens.
La portée morale des comédies de Molière a été diversement estimée. J. J. Rousseau écrit en termes formels: «Les comédies de Molière sont l’école des «mauvaises mœurs;» mais comme, un peu avant ou un peu après, il affirme qu’on ne peut les lire sans se sentir «pénétré de respect pour l’auteur,» ces deux propositions se neutralisent réciproquement, et ce n’est pas la peine de s’y arrêter.
Mais il est une opinion trop importante pour qu’il soit permis de la passer sous silence: c’est celle de Bossuet.
En 1686, treize ans après la mort de Molière, le père Caffaro, théatin, publia une dissertation en faveur de la comédie. Il déclarait ce plaisir innocent, d’autant que jamais, par la confession, il n’y avait reconnu aucun danger. Le scandale fut grand parmi les théologiens. On retira les pouvoirs au père Caffaro; Bossuet saisit sa redoutable plume, et s’en servit contre le théatin avec plus d’éloquence que de charité. Le pauvre père Caffaro se hâta de donner une rétractation empreinte de terreur. «J’assure Votre Grandeur, devant Dieu, dit-il à Bossuet, que je n’ai jamais lu aucune comédie ni de Racine, ni de Molière, ni de Corneille; _ou au moins je n’en ai jamais lu une tout entière_. J’en ai lu quelques-unes de Boursault, de celles qui sont plaisantes, etc.» Peut-être le bon théatin croyait-il ingénument la lecture de Boursault une expiation suffisante de la lecture de Molière.
L’évêque de Meaux étendit la substance de sa lettre, et en fit ses _Maximes et réflexions sur la comédie_. Rarement Bossuet a porté plus loin l’éloquence et la vigueur; mais être fort ne dispense pas d’être juste, et souvent rien n’est plus éloquent que la passion aveuglée par son propre excès. Ce traité, qu’on lira toujours pour admirer la puissance et l’énergie de l’auteur, offre partout une virulence de langage, une intolérance extraordinaire chez un homme de soixante et un ans, chez un prélat. S’il parle de la profession de comédien, il dit _leur infâme métier_; il déclare Corneille et Racine _dangereux à la pudeur_; leurs ouvrages sont «_des infamies_, qui, selon saint Paul, ne doivent pas même être nommées parmi les chrétiens.» Si saint Paul avait pu lire _Athalie_, _Esther_, _Polyeucte_, et même _Iphigénie_, il est permis de douter qu’il leur eût appliqué de telles expressions. Bossuet se révolte et s’indigne contre l’emploi de l’amour dans les ouvrages dramatiques. Dites-moi, s’écrie le fougueux prélat, que veut UN _Corneille_ dans son _Cid_? etc.; il ne tolère pas même «l’inclination pour la beauté, qui se termine au nœud conjugal;» et voici son motif, sur lequel il insiste, et qu’il reproduit sous vingt formes: «La passion ne saisit que son objet, et la sensualité est seule excitée.» Le mariage final n’atténue pas le danger, parce que «le mariage présuppose la concupiscence, etc., etc.»