Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 43
La lecture de cette immense diatribe m’a pourtant appris quelque chose dont, je l’avoue, je ne me doutais pas: c’est que je n’ai pas fait mon livre; je l’ai pillé de tous côtés. Si j’en crois la formidable mémoire de mon critique, il n’est personne parmi les vivants ou les morts qui n’ait à revendiquer son bien dans ce que je croyais mon ouvrage. M. Raynouard, M. Ampère, M. Paulin Paris, M. Francis Wey, M. Francisque Michel, M. Guessard lui-même (_proh pudor!_), Robert Estienne, Fabry, Roquefort, Du Cange, l’_inappréciable Du Cange_ (Du Cange n’attendait plus que cette épithète de M. Guessard), tous ces noms ne forment pas la moitié de la litanie des savants dépouillés par mes larcins: larcin est le mot, car M. Guessard ne suppose jamais qu’on ne sache point par cœur ses écrits et ceux de ses amis; il n’admet pas de rencontre fortuite, ce sont toujours des vols prémédités: or, il ne reçoit dans un livre de philologie que des idées toutes neuves, absolument inédites; ou bien, chaque fois qu’on passe devant une idée précédemment effleurée ou entrevue par un autre, il faut tirer son chapeau et rendre hommage. C’est ainsi qu’on en use dans les coteries du jour:--Je suis redevable de ce mot au savant M. un tel, dont l’inépuisable érudition égale l’obligeance infatigable. Je le prie de recevoir ici mes remercîments.--Le lendemain, M. un tel fait imprimer à son tour, et n’oublie pas de mettre en note dans le bel endroit:--Je saisis cette occasion d’offrir le tribut de ma reconnaissance publique à mon savant ami M. tel autre, dont les vastes lumières sont d’un si grand secours à tous ceux qui s’occupent de ces questions.--La France s’honore de ses travaux!--l’étranger nous l’envie! etc., etc. C’est ainsi qu’à propos de tout et de rien, d’un manuscrit indiqué, d’une syllabe restituée, d’une virgule rectifiée, on sonne des fanfares mutuelles, on se fait connaître réciproquement, on se tient, on se pousse, on arrive à quelque chose, ne fût-ce qu’à la croix d’honneur; on obtient le grand résultat, le résultat unique qui se poursuive aujourd’hui, et n’importe par quel chemin: paraître, faire du bruit, être quelqu’un, _esse aliquis!_
Nous avons continuellement sous les yeux la scène de Trissotin et Vadius: ils n’en ont retranché que la fin; ils ne déposent plus l’encensoir pour se gourmer et se prendre aux cheveux; l’art de donner le coup de poing et le croc-en-jambe ne s’exerce plus qu’envers les membres d’une coterie adverse; et, naturellement, qui n’appartient à aucune les a toutes contre soi.
De même que dans les salles d’escrime chaque maître bretteur a sa botte secrète et favorite, de même ici j’observe que cette accusation de plagiat paraît être la botte secrète, le moyen victorieux de M. Guessard. Voici la formule fondamentale mise à nu: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous. Lorsque M. Ampère publia son _Histoire de la formation de la langue française_, le même M. Guessard précipita sur ce livre son avalanche de petites critiques pointues, nébuleuses, douteuses, entortillées, auxquelles le lecteur a plus tôt fait de se rendre sans conviction que de les examiner à la loupe, avec la certitude de plusieurs migraines. Ce n’est point faire un grand compliment à M. Ampère que de répéter ici que sa science est hors de doute. Écoutez cependant M. Guessard:
«L’ouvrage de M. Ampère _n’est pas original, il s’en faut!_ Il ne l’est ni dans la théorie générale, ni dans les détails. M. Ampère _a emprunté son système sur la formation des langues néo-latines à Scipion Maffei_, l’a habillé d’un surtout indo-européen, et l’a présenté au lecteur ainsi déguisé. A côté de ce système s’élevait celui de _M. Raynouard_; M. Ampère l’a attaqué et renversé _avec les armes de M. Fauriel_...»
Le reste de ce long passage constitue M. Ampère débiteur de M. Dietz, de M. Schlegel, de M. Orell, de M. Lewis; et quand il est à bout de noms propres, M. Guessard fait arriver les complaisants _et cætera_ de M. Gail, qui du moins ne les employait, lui, qu’à se louer, et non pas à diffamer les autres.
Un petit détail entre mille, pour faire apprécier la méthode et la sincérité de M. Guessard. M. Ampère n’a pas cru devoir reconnaître aux dialectes l’importance que leur attribuait le livre de Fallot, en quoi je suis parfaitement de son avis; de sorte que M. Ampère, ni moi, ne nous en sommes point occupés. M. Guessard trouva que c’était une impardonnable lacune dans M. Ampère.--«Une grande question et neuve, celle des dialectes, offrait à l’historien de la langue française l’occasion de déployer toute sa sagacité philologique; mais il n’existait sur ce sujet qu’un livre, un seul, imparfait, inexact même. L’analyser était imprudent; (pourquoi?) pour le refaire il fallait du temps, _et le reste_. M. Ampère a nié l’importance du problème, et par là il s’est évité de le résoudre.» (_Bibliot. de l’Éc. des chartes_, octobre 1831, p. 100.)
Maintenant il s’agit de blâmer le même tort chez moi, et surtout de l’aggraver le plus possible:
«Tout autre que M. Génin, qui aurait pris pour sujet l’histoire de la formation de la langue française, _aurait pu, sans trop d’inconvénient, négliger les dialectes_; cette négligence n’était pas permise dans un livre sur la prononciation.» (_Biblioth. de l’Éc. des chartes_, janvier 1846, p. 198.)
Ainsi, en 1841, M. Guessard déclare le péché de M. Ampère irrémissible: Négliger les dialectes dans une _histoire de la formation de la langue_! ô ciel!.....
En 1846, je comparais à mon tour au tribunal de la pénitence. Aussitôt M. Ampère se trouve innocent, et l’anathème passe de sa tête sur la mienne: On pourrait sans inconvénient négliger les dialectes dans une _histoire de la formation de la langue_; mais dans les _Variations du langage français_, c’est impardonnable.
Cela ressemble un peu à la casuistique des révérends pères Jésuites, qui prisent si haut dans leur journal l’esprit charmant et la vaste érudition de M. Guessard. Comme eux, M. Guessard a ses principes de rechange, selon les temps et les gens; ce système n’est pas moins commode en critique qu’en morale, et je ne suis pas surpris que cette théologie prête la main à cette philologie: ce sont des sœurs qui s’embrassent: _geminata consonans_.
On vient de voir comment M. Guessard juge une moitié du livre de M. Ampère, la moitié d’emprunt; quant à l’autre partie, celle qui appartient en propre à l’auteur, écoutez le ton dogmatique de M. Guessard, présidant du haut de son tribunal infaillible:
--«Je vois un mauvais système mal appliqué, au fond; dans la forme, nul enchaînement, nulle suite, nul ordre rigoureux. Beaucoup de lecture et d’acquit, mais peu ou point d’intelligence directe du sujet. Du métier, de la science, _si l’on veut_, mais point d’études mûres et profondes sur les faits (_des études mûres et profondes!_); _des généralisations indiscrètes_[103]; trop de détails puérils ou faux.» (_Bibl. de l’Éc. des ch., octobre_ 1841, p. 101.)
[103] C’est aussi le principal grief de M. Guessard contre mon ouvrage. M. Guessard paraît nourrir des prétentions extrêmes au titre de personnage discret; c’est pour y arriver qu’il écrit des articles de 137 pages, ayant soin d’avertir, il est vrai, que ce n’est là qu’une faible partie de ce qu’il a sur le cœur.
En d’autres termes: Ce qui est de vous est détestable; ce qui est bon n’est pas de vous.
M. Guessard a-t-il, comme il y visait, détruit le livre de M. Ampère? Pas le moins du monde.
Dans les citations précédentes, substituez mon nom à celui de M. Ampère, vous aurez la critique que M. Guessard a faite de mon livre, la seule apparemment qu’il sache faire. Quand M. Guessard publiera des travaux philologiques, ces travaux seront tous _di prima intenzione_; il ne s’appuiera sur rien ni sur personne; il tirera tout de son imagination et de son génie. Mais quand en publiera-t-il? quand luira ce grand jour? Gare qu’on ne puisse appliquer trop justement à M. Guessard l’épigramme de J. B. Rousseau:
Petits auteurs d’un fort mauvais journal, Pour Dieu, tâchez d’écrire un peu moins mal, Ou taisez-vous sur les écrits des autres. Vous vous tuez à chercher dans les nôtres De quoi blâmer, et l’y trouvez très-bien; Nous, au rebours, nous cherchons dans les vôtres De quoi louer, et nous n’y trouvons rien.
J’avais déclaré ne travailler que pour la recherche de la vérité; M. Guessard m’exhorte à ne travailler désormais que pour l’argent, parce que la vérité, dit-il, me fuira toujours. Je ne crois pas plus à cet oracle qu’aux autres sortis de la même bouche, et je renvoie le conseil à son auteur, qui seul de nous deux est digne de le suivre, ayant été capable de le donner.
Veuillez recevoir, Monsieur et cher Éditeur, l’assurance de mes sentiments les plus distingués et affectueux.
Paris, le 30 octobre 1846.
F. GÉNIN, Professeur à la Faculté des lettres de Strasbourg.
_P. S._ On vient de me montrer, dans un journal _religieux_[104], deux articles où je suis diffamé, travesti, calomnié, insulté, _etc._, pour la plus grande gloire de M. Guessard et de saint Ignace de Loyola. Depuis la publication de mes _Jésuites_, l’_Univers_ s’efforce charitablement d’appeler sur moi les rigueurs du pouvoir; depuis notre concours sur la langue de Molière, M. Guessard sollicitait _discrètement_ contre mes travaux le ressentiment de l’Académie; tous deux travaillent à me perdre dans l’opinion publique. Aimable concert! pieuse collaboration! association honnête et morale! M. Guessard connaît sans doute l’écrivain anonyme qui le porte aux nues, et reproduit si affectueusement ses doctrines et ses objections contre mon livre (sans dire un mot de mes réponses). Pour moi, je ne le connais ni ne veux le connaître. Je vois seulement que M. Guessard a pour soi l’_Univers_; mais comme c’est l’_Univers_ qui loge rue du Vieux-Colombier, n° 29, je ne m’en inquiète guère: j’ai depuis longtemps renoncé à l’espoir d’être canonisé par les jésuites; au contraire, je suis ravi de voir les opinions de M. Guessard soutenues par la Société de Jésus: d’une et d’autre part l’orthodoxie me semble égale, et j’espère que les deux causes, unies dans la défense, ne seront point séparées dans le succès définitif.
[104] L’_Univers_ du 24 et du 25 octobre 1846.
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Corrections.
Page XL: «dix-hutième» remplacé par «dix-huitième» (comédies du dix-huitième siècle). Page 10: «apetiser» remplacé par «apetisser» (comme dans _alentir_, _apetisser_, _agrandir_). Page 29: «courrons» remplacé par «courons» (Allons, courons _avant que_ d’avec eux). Page 35: «_bragain_» remplacé par _bargain_» (racine _bargain_). Page 51: «_n_» remplacé par «_a_» (du simple _c_ devant _o_ et _a_). Page 55: «chapitre» remplacé par «chapitres» (j’ai maints chapitres _vus_). Page 61: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe» (_Préf. de Tartufe._). Page 83: «constrastar» remplacé par «contrastar» (Les Italiens disent _contrastar_). Page 106: «duisez» remplacé par «disez» (_vous disez_ et _vous contredisez_). Page 114: «Georges» remplacé par «George» (George Dandin finit par _avoir le dessous_). Page 137: «Tartuffe» remplacé par «Tartufe»: des traits effrontés ( Préf. de Tartufe. ). Page 150: «boétiques» remplacé par «béotiques» (Et tandis qu’au milieu des béotiques plaines). Page 196: «_gautl_» remplacé par «_gault_» (e cil _gault_ sont foilli). Page 220: «suprimant» remplacé par «supprimant» (après un subjonctif, en supprimant _que_). Page 259: «COUP» remplacé par «COUPS» (NUAGE DE COUPS DE BATONS). Page 286: «d’adjectif» remplacé par «l’adjectif» (ce que c’était que l’adjectif verbal). Page 310: «cette cette» remplacé par «cette» (dans cette locution). Page 332: «adverve» remplacé par «adverbe» (3º L’adverbe _quàm_). Page 431: «auto-torité» remplacé par «autorité» (une autorité illusoire). Page 449: «seu-ment» remplacé par «seulement» (et seulement dans les mots nouveaux).