Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 42
Au surplus, il y a dans cette dernière phrase de M. Guessard une finesse que je ne veux pas laisser aller inaperçue. «Vous soutenez que, _en 1530_, on n’articulait _jamais_ deux consonnes de suite.» Un moment, s’il vous plaît! Je n’ai dit cela nulle part. Vous falsifiez ma proposition en y glissant la date de 1530. J’ai posé le principe pour le moyen âge, pour le XIIe siècle, si vous voulez une date. J’ai eu bien soin au contraire de mettre à part le XVIe siècle, comme époque d’altération, d’ignorance même des lois primitives. Si j’ai cité les paroles de Bèze, c’est comme vestige de l’ancienne tradition. Je vous ai toujours reproché de vouloir attirer le débat sur le XVIe siècle, et l’y fixer. Je vous ai dit qu’il n’y avait aucune bonne foi à me représenter comme empruntant ma règle à Th. de Bèze (p. 11 de ma réponse). J’ai signalé la perfidie de votre manœuvre, lorsqu’il s’agit du moyen âge, de faire tout dépendre du témoignage d’un écrivain qui touche au XVIIe siècle. Vous n’avez pas laissé de continuer:--«M. Génin, _à l’entendre_, a voulu prouver ce principe pour le XIIe siècle, et non pour le XVIe.» A m’entendre ou à ne m’entendre pas, c’est ainsi; et pour peu que j’eusse du style matamore, je pourrais à mon tour vous _défier résolûment_ d’élever là-dessus l’ombre d’un doute.--«Ce qui ne l’empêche pas d’invoquer encore un grammairien qui écrivait en 1530[95].»--Et s’il n’y en a pas de plus ancien, qui voulez-vous donc que j’invoque en fait d’autorité dogmatique, puisque vous en demandez? Je vous cite le XVIe siècle, par surabondance de droit; et il se trouve à présent que, battu par la logique, vous l’êtes encore par toutes les autorités, même du XVIe siècle. Vous le sentez, et vous vous préparez un petit faux-fuyant par cette phrase: «Vous soutenez _qu’en 1530_ on ne prononçait _jamais_ deux consonnes de suite.» Vraiment, vous auriez trop beau jeu à me prouver qu’on les prononçait quelquefois _en 1530_. Mais ce n’est point là la question, et je ne vous laisserai pas nous donner le change en feignant de le prendre. A d’autres, Monsieur, à d’autres! J’ai fait la guerre contre les Jésuites.
[95] P. 259.
Ce que vous avez à établir par preuves bonnes et loyales, ce n’est pas qu’au XVIe siècle il y avait diversité, c’est que ma règle «_n’a jamais existé_,» et qu’elle est «_d’une absurdité manifeste_.» C’est là votre thèse: ne reculez pas.
Réflexion faite, l’autorité de Palsgrave a paru inquiétante à M. Guessard; et, ne comptant pas trop sur ces passages contradictoires dont il se vante par anticipation, il a jugé plus prudent de l’atténuer pour le moyen âge, tout en l’admettant pour le XVIe siècle: «L’observation de Palsgrave, _généralement vraie pour le temps où elle a été écrite_, le devient beaucoup moins si on la reporte à trois ou quatre siècles en arrière.»--C’est bientôt dit; mais où est la preuve? Le critique espère se sauver ici à la faveur du vague de l’expression. Ce qu’il veut dire, le voici nettement: Eh bien! soit: il se peut, après tout, qu’au seizième siècle on ne prononçât pas deux consonnes consécutives; mais plus on s’enfoncera dans le passé, moins cette règle sera juste. En d’autres termes, M. Guessard affirme que plus notre langue vieillit, plus elle tend à s’amollir, et à se dépouiller de consonnes. Cela ne mérite pas qu’on y réponde.
Dire, au contraire, que par les influences extérieures notre langage va chaque jour se durcissant et se chargeant de consonnes, c’est émettre une vérité si vulgaire qu’elle en est triviale. On ne manque jamais aujourd’hui à prononcer les consonnes consécutives[96]. En sorte que, pour appliquer le raisonnement par induction, on dira: La règle actuelle est d’articuler les consonnes consécutives; au seizième siècle, on ne les articulait que la moitié ou le quart du temps, et seulement dans les mots nouveaux; donc, _plus on recule_ vers l’origine de la langue, _moins_ ces consonnes devaient être prononcées. Mais M. Guessard, qui a une logique à lui tout seul, conclut au contraire: _plus_ elles étaient prononcées.
[96] La preuve en est qu’on a pris le parti de les chasser de l’écriture dans tous les mots où la tradition trop continue ne permettait pas au langage de les recevoir.
Prenez le chemin que vous voudrez, le raisonnement, les faits, l’autorité des grammairiens, vous arrivez toujours au même résultat, savoir: que ma règle est juste, et que j’ai donné le vrai sens de Théodore de Bèze. Et quand je dis que M. Guessard a fait un contre-sens, il a beau me crier sa démonstration favorite: CE N’EST PAS VRAI! (p. 358); s’il ne veut pas avouer son erreur, parce qu’il est désagréable de s’être trompé si arrogamment, cela ne l’empêchera pas d’en être convaincu aux yeux de tout lecteur impartial.
Ce second article de M. Guessard se compose surtout d’observations détachées en forme de glossaire. Il est beaucoup plus long que le premier; et pour peu qu’il fallût établir sur chaque article une controverse pareille à celle qu’a soulevée le mot _geminata_, vous sentez où cela nous mènerait! Deux ou trois échantillons suffisent à faire voir avec quelle légèreté (non pas de style!), avec quelle témérité passionnée M. Guessard se lance dans la contradiction[97]. A tout prendre, j’en suis humilié; car enfin, je croyais valoir la peine qu’on y fît un peu plus de façon.
[97] On ne doit rien avancer que sur de bonnes raisons, mais il en faut deux fois plus pour contredire. Celui qui affirme n’est tenu que d’avoir de quoi fonder sa conviction; celui qui contredit doit avoir en outre de quoi renverser celle de l’autre. Un pareil nombre de raisons opposées ne produirait que l’équilibre.
Il y a souvent des raisons philosophiques de contredire; mais il ne paraît pas y en avoir jamais de contredire de parti pris.
J’ai fait venir _âge_ de la forme ancienne _aé_, qui touche à _ætas_. Il faut voir là-dessus l’érudition et les dédains de mon critique! Je passe sa dissertation, d’après Robert Estienne, pour venir au vrai point:--«Quant à la forme _eage_ qu’on écrivait aussi _aage_, elle suppose un mot de basse latinité, comme _aagium_. Je ne trouve ni l’un ni l’autre dans Du Cange, mais j’y rencontre _aagiatus_, qui implique _aagium_.» (P. 291.)
Voilà donc sur quoi l’on me condamne en termes si durs: _âge_ ne vient pas d’_aé_, mais d’_aagium_, qu’à la vérité l’on ne rencontre nulle part, mais _qui a dû exister_, puisqu’on trouve _aagiatus_. La raison est admirable!
_Aagiatus_, que Du Cange cite dans un acte du temps de Charles V, c’est-à-dire de la fin du quatorzième siècle, est la traduction du français _aagié_, et Du Cange lui-même en avertit. Comme les actes publics, jusqu’à l’ordonnance de Villers-Cotterets (1539), se faisaient en latin, on y rencontre à chaque instant des mots de la langue vulgaire, qui n’ont que la terminaison latine. On trouve aussi dans le Glossaire de Du Cange, _grossus_, _blancus_, _blancheria_, _borgnus_, _avantagium_, et une infinité d’autres semblables. Prétendre en conclure que ces mots ont existé les premiers, et ont donné naissance aux mots français correspondants, serait se moquer du monde, et c’est ce que fait M. Guessard: c’est avec un aplomb imperturbable qu’il donne la copie pour le modèle, le mot calqué pour le prototype. Pour croire à son _aagium_, j’attendrai qu’il nous donne de meilleures preuves qu’_aagiatus_, et, en attendant, je garderai mon étymologie du mot _âgé_ par _aé_.
«_Port_ signifie _défilé_, et non _porte d’un défilé_, comme l’a traduit M. Génin.... _Port_ a ici le même sens que _puerto_ en espagnol, et l’un et l’autre ont pour racine commune, non pas _porta_, mais _portus_, _un port_, qui est en effet une sorte de défilé.» (P. 342.)
Si M. Guessard eût pris la peine d’ouvrir Du Cange, il se fût convaincu à peu de frais de la fausseté de sa critique. Il y eût vu _pors_ traduit en latin par _portæ_; _portæ_, _angustiæ itinerum_; et en grec par _pylaï_; il se fût assuré que Jornandès et Othon de Frisingue emploient constamment ces expressions, _portas caspias_, _armenicas_, _cilicas_; _porta mœsia_; que les _pors d’Espagne_ sont, dans Roger de Hoveden, _portæ hispaniæ_; qu’ainsi l’expression se tire de l’analogie d’un défilé avec une _porte_, et non avec un _port_. Le dictionnaire espagnol-italien de Franciosini explique nettement que _puerto_ est un passage étroit entre deux montagnes, _una strettezza o passo chiuso tra un monte e l’altro_.
Au reste, que _port_ vienne de _porta_ ou de _portus_, cela n’importait guère; mais M. Guessard ne voulait rien perdre de ce qui pouvait ressembler à une critique. Il ramasse jusqu’aux miettes, et puis à la fin il se donne des airs de me faire grâce: «Voilà _une faible partie des observations_ auxquelles ce livre a paru donner lieu.»--Cela me rappelle ce bon M. Gail, qui, au frontispice de ses livres, imprimait avec une exactitude rigoureuse la liste de ses titres et dignités: cela ne faisait guère moins de vingt lignes; et puis quand il avait tout passé en revue, quand il avait épuisé la nomenclature des académies françaises et étrangères, des sociétés savantes, des cordons, croix et distinctions de toute espèce, il mettait, _etc., etc., etc..._ J’avais trouvé le premier article de M. Guessard un peu long, et je l’avais dit ingénument. Le second dépasse le premier, et on lit à l’avant-dernière page: «M. Génin me reproche d’être trop long; M. Génin est un _ingrat_: il me devrait _des remercîments_ pour n’avoir fait que la moitié de la besogne qu’il a taillée à la critique.» Comment trouvez-vous ce trait final d’une diatribe de cent trente-sept pages? C’est la meilleure plaisanterie du recueil.
J’avais demandé d’où vient que l’Académie, contrairement à l’usage primitif et à la logique, a consacré le mot _fort_ invariable dans cette locution: _se faire fort_ (_des Var. du lang. fr._, p. 369).
«Cet article a tout lieu de surprendre dans la bouche de M. Génin. Il raisonne là comme un de ces grammairiens de profession qu’il aime tant à railler, et l’occasion était belle de donner à l’Académie une leçon d’ancien français. M. Génin aurait pu dire: L’Académie veut que _fort_ soit invariable, mais elle ne sait pas pourquoi. Moi, je vais vous l’expliquer. C’est encore un archaïsme: jadis tous les adjectifs, comme _grand_, _fort_, _vert_, n’avaient qu’une seule et même forme pour le masculin et le féminin, comme en latin _grandis_, _fortis_, _viridis_.»
Il est vrai que je n’ai point pris le ton de cette prosopopée avantageuse ordonnée par l’impérieux M. Guessard: MOI, _je vais vous expliquer_...! J’ai des habitudes moins altières. Mais, sans ouvrir une si grande bouche, j’ai dans mon ouvrage exposé cette théorie des adjectifs sur les mots _grand_, _fort_, _vert_, et plus complétement que ne fait ici M. Guessard[98]. J’y montre comment l’adjectif, invariable en genre, ne l’était qu’à la condition de précéder immédiatement son substantif. Qu’ainsi l’on disait: «Moult y ot _grant noise_ et _grant presse_;» et: «Or fut au lit _grande_ la _noise_,» à cause de l’article interposé; qu’on disait une _grant cave_, et: «Saül trouva une cave _grande_.»
[98] Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 226 et suiv.
Or, quand on dit _cette femme se fait fort pour son mari_, l’adjectif _fort_ suit son substantif _femme_; donc il doit varier. Guillemette, après avoir récité à son mari, _l’Avocat Patelin_, la fable du renard happant le fromage du corbeau, ajoute:
Ainsi est-il, _je m’en fais forte_, De ce drap vous l’avez happé Par blasonner, et attrapé.
(_Pathelin_.)
«Nous nous faisons _fortes_ pour luy.»
(_Petit Jehan de Saintré._)
Les exemples cités par M. Guessard lui-même confirment la règle que j’ai posée, et qui reste debout, quoique M. Guessard ait affirmé, au début de sa diatribe, que _pas une_ de ces règles ne pourrait lui résister.--«D’une _fort fievre_ dont il avoit esté menacé.» (_Recueil des histor. de France_, III, 284.)--«Deux _citez_ des plus _forz_ de soz le ciel.» (VILLEHARDOUIN)[99].
[99] On se tromperait de croire que, dans ce second exemple, l’adjectif suit son substantif; il faut tenir compte de l’ellipse: deux citez des plus _forz citez_ de France.
M. Guessard propose donc ici une fausse application du principe, et réclame comme à faire ce que j’ai fait et au delà. Je ne puis supposer qu’il n’ait pas lu mon livre; par conséquent il n’ignorait pas la distinction que j’ai établie; puisqu’il ne la combat pas, il l’admet: alors que signifient et l’étonnement qu’il affecte, et sa manière de résoudre la difficulté par une erreur?
Ce passage n’est pas le seul qui réduisît M. Guessard à l’alternative fâcheuse de s’avouer étourdi ou de mauvaise foi. Si j’avais seulement la moitié de sa témérité, je n’hésiterais pas à lui soutenir qu’il n’a pas lu ce qu’il critique; et les preuves à l’appui de cette assertion ne me manqueraient pas, car il me pose souvent comme invincibles des objections que j’avais prévues et résolues d’avance.
Par exemple, sur le mot _rien_. J’ai mis en principe que cet adverbe, affirmatif en soi, n’avait de valeur négative qu’en vertu d’une négation adjointe. Que fait M. Guessard? Il m’allègue des exemples où _rien_ nie évidemment, sans être accompagné d’aucune négation exprimée; cela semble péremptoire:
Et sa morale, faite à mépriser le bien, Sur l’aigreur de sa bile opère comme _rien_.
(MOLIÈRE.)
Mais ici, et dans une foule de cas semblables, la négation est enfermée dans l’ellipse, sans laquelle il est impossible d’analyser la phrase, ni même d’entendre la pensée: Sa morale opère comme _rien n’opère_.
Est-il venu quelqu’un?--_Personne_. Voyez-vous beaucoup de monde?--_Ame qui vive_. Il serait trop plaisant qu’on vînt soutenir que _personne_, _âme_, sont des mots négatifs par eux-mêmes, sous prétexte qu’ils servent à nier sans l’addition de _ne_. _Ne_ est dans l’ellipse: il _n_’est venu _personne_; je _ne_ vois _âme_ qui vive. La vivacité du dialogue fait que l’on court aux derniers mots; mais grammaticalement les premiers sont toujours supposés.
Autre exemple:--Ce critique a-t-il de la bonne foi?--_Guère_. Tout le monde comprend cela: il _n_’en a _guère_; c’est évident! Bien que la négation soit encore dans l’ellipse, personne ne s’y trompera, et n’ira comprendre que le critique a beaucoup de bonne foi.
Tout cela est bien expliqué aux pages 504 à 505 de mon livre; mais M. Guessard, cette fois encore, n’a point voulu voir. Seulement il montre un moment cette explication comme de lui, et comme une conjecture possible de son antagoniste; et il se hâte de déclarer «qu’il serait _prodigieux_ de sous-entendre dans une phrase négative ce qui lui donne précisément sa force négative, à savoir la négation.» (Page 345.) Dans une phrase complète, soit; dans une elliptique, non; et voilà toute la finesse: elle n’est pas grande! Si cela est _prodigieux_, il faut que M. Guessard se résigne à ce prodige, ou à soutenir que _personne_ et _âme_ sont des négations.
Par une autre malice aussi ingénieuse, il affecte de confondre dans ses exemples _rien_, adverbe, avec _un rien_, substantif, afin de les soumettre à une loi commune. Sa discussion est un mélange d’éléments hétérogènes, qui déroutent le lecteur peu habitué, et l’entraînent d’un principe faux à une conséquence fausse. Une autre encore de ses adresses, est de réfuter en termes généraux ce qu’il ne pourrait attaquer d’une manière directe et de front, en citant le texte. Quoi de plus simple que ce que je viens de dire sur la négation tantôt exprimée, tantôt elliptique? Un enfant le saisirait. Aussi M. Guessard s’est-il bien gardé de le reproduire! il n’aurait pas ensuite pu brouiller quatre pages sur _rien_. Voici donc comment il s’exprime:
«C’est une chose curieuse que de considérer _les artifices d’analyse_ auxquels M. Génin se livre, _les subterfuges_, _les faux-fuyants_ où il s’engage pour échapper à l’évidence qui le poursuit, et surtout pour se donner le plaisir de fustiger l’Académie.» (Page 344.)
Me voilà réfuté sans avoir été cité. Tous ces artifices d’analyse, ces subterfuges, ces faux-fuyants, vous avez vu à quoi cela se réduit. Et comme M. Guessard ne peut supposer dans autrui moins que le mensonge, et le mensonge dans des vues odieuses, il prend sur lui d’affirmer que je m’efforce d’_échapper à l’évidence qui me poursuit_; et pourquoi? Pour _me donner le plaisir de fustiger l’Académie_! M. Guessard estime bien haut le plaisir de fustiger!
C’est qu’il faut savoir que M. Guessard a résolu de se faire accepter pour le vengeur de l’Académie, et de réduire en poudre les censures que j’ai osé porter contre la dernière édition du célèbre Dictionnaire[100]. A voir le zèle singulier qu’il apporte dans cette tâche, on croirait volontiers que toute sa polémique n’a été entreprise que pour en venir là. Si ce zèle est sincère, s’il est pur de toute vue intéressée, je n’ai, sauf les conclusions grammaticales, rien à y reprendre. Mais jusqu’ici, je l’avoue, je n’ai pas cru que l’excès de générosité fût le défaut de M. Guessard. Comment donc M. Guessard, habituellement si farouche, si ardent à mordre, devient-il tout à coup si doux, si indulgent, si tendre, quand il s’agit de l’Académie? Comment tout son fiel s’est-il changé en miel? Quelle ardeur à défendre les choses les moins défendables, par exemple: _rien_, donné pour adverbe de négation! S’il eût trouvé cette erreur dans mon livre, eût-il amoncelé cinq pages d’arguments pour la défendre? J’en doute fort. «M. Génin rit de l’Académie! L’académie aurait beau jeu pour _renvoyer la balle_ à son aristarque!..... L’Académie pourrait rendre à M. Génin _la monnaie de sa pièce_!» (P. 332 et 335.) Comme on reconnaît dans ces nobles métaphores le langage exalté de la passion! C’est que M. Guessard peut bien plaisanter quand il ne s’agit que de la science; mais blesser l’Académie, c’est le blesser lui-même à l’endroit le plus sensible; alors il s’irrite, il s’indigne, il s’échauffe jusqu’à la prosopopée, sa figure favorite. Voici comme il fait parler l’Académie, se justifiant d’avoir reçu _mie_ substantif tronqué, pour _amie_[101]:
--«Jugez un peu de son embarras! L’infortuné jeune homme eût été capable de le confondre avec _mie de pain_; et si par ma faute il était tombé dans une telle erreur, il n’aurait pas eu assez de tout son esprit pour me railler; dans son dépit, Monsieur, il eût encore emprunté le vôtre; et alors c’eût été fait de moi! on eût bientôt lu, sur le monument élevé à ma mémoire: Ci-gît l’Académie française, morte des traits d’esprit que lui décochèrent un jour M. Génin et un jeune Prussien. Priez pour elle!» (P. 333.)
[100] Un des moyens de M. Guessard pour innocenter l’Académie consiste à dire que son dictionnaire _est un almanach_. «Il fallait négliger les vieilles expressions (celles de Molière) dans un almanach de la langue. Le Dictionnaire de l’Académie, tel qu’il a été conçu et exécuté, est cet almanach.» (P. 314.) C’est le cas de lui citer deux vers des _Ménechmes_:
Monsieur, une autre fois, ou bien ne parlez pas, Ou prenez, s’il vous plaît, de meilleurs almanachs.
[101] Je ne lui reprochais pas l’admission de ce mot, mais de n’y avoir pas joint un avertissement. J’avais supposé un jeune étranger cherchant inutilement dans le Dictionnaire de l’Académie certains mots de Molière.
Je ne pense pas que l’Académie se reconnaisse à ce langage. Elle sera touchée, comme elle doit l’être, de la protection que lui accorde M. Guessard; mais je suis bien trompé, si jamais elle lui donne chez elle la charge d’orateur. Si elle couronne quelque chose de M. Guessard, ce ne sera pas ce discours-là[102].
[102] M. Guessard et moi concourions alors pour le prix sur la langue de Molière. L’Académie l’a partagé entre nous deux; mais les amis et admirateurs de M. Guessard écrivent, dans l’_Univers_, qu’une fausse couleur de voltairianisme répandue dans mes écrits «a trompé le goût émoussé de quelques vieillards, et qu’ainsi s’expliquent les récents succès de M. Génin à l’Académie française.» (L’_Univers_ du 24 octobre 1846.)
C’est de la part des amis de M. Guessard un vote de confiance contre moi, car je ne suppose pas que l’Académie ait communiqué mon manuscrit aux abbés de l’_Univers_. Mais je le publie, et ils pourront désormais me déchirer sans trahir l’excès de leur passion par l’excès de leur maladresse. Si mon travail resserré en un volume est incomplet, il sera complété par la publication de celui de M. Guessard, bien autrement important, puisque, au su de tout le monde, le manuscrit ne formait pas moins de _dix volumes in-folio_. (Note écrite au mois d’octobre.)
Mon adversaire a manqué d’art, sinon d’artifice, dans son procédé. Sa manœuvre est trop à découvert; les tons de son tableau sont trop crus et trop heurtés; il a trop négligé les ombres et les voiles, _partes velare tegendas_. Le contraste perpétuel qu’il a soin d’établir sous les yeux de l’Académie entre sa conduite et la mienne, entre mes censures et ses apologies, pourra choquer la délicatesse de ceux-là même qui se sont montrés offensés de mes critiques. M. Guessard s’alarme avec trop de faste d’un danger qui n’a point d’apparence; il s’empresse trop de jeter des cris de détresse et de voler au secours. Il voudrait faire croire que l’Académie a peur de moi, et _par conséquent_ besoin de lui. C’est se faire de fête où l’on n’est point nécessaire, et l’Académie est assez forte toute seule. Apparemment M. Guessard trouve dans son rôle de grands sujets d’espérance: je ne vois dans le mien aucun sujet d’inquiétude. Ainsi nous avons tous deux bonne confiance en l’Académie, mais par des motifs diamétralement opposés. En cet endroit, si l’on me trouve obscur, c’est que j’aime mieux manquer de clarté que de pudeur. Avant peu, l’on connaîtra le secret de cette polémique, et l’on pourra dignement apprécier le bon goût, l’élévation d’âme qui a combiné cette défense de l’Académie auprès de ces attaques contre mon ouvrage. Je ne sais quel en sera le dernier succès; je sais seulement qu’en certaines circonstances données, les flatteries me sembleraient plus injurieuses que les censures. Les raisons de M. Guessard en faveur de l’Académie se présentent avec une négligence qui provoque l’attaque par l’appât d’une victoire aisée. Le piége est bien grossier! Je l’ai vu, je le méprise, et je passe.