Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 41

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C’est à la page 9 que Th. de Bèze explique l’euphonie du parler français, par l’attention de ne prononcer _nullam geminatam consonantem_.

A la page 10, il revient sur ce caractère général de notre langue[90].

[90] Francorum enim ut ingenia valde mobilia sunt, ita quoque pronuntiatio celerrima est, _nullo consonantium concursu confragosa_, paucissimis longis syllabis retardata.... consonantibus (si dictionem aliquam terminarint) sic cohærentibus cum proximis vocibus a vocali incipientibus, _ut integra interdum sententia haud secus quant si unicum esset vocabulum efferatur_. (_De recta Linguæ francicæ pronunt._)

«La prononciation des Français, mobile et rapide comme leur génie, ne se heurte jamais au concours des consonnes, ni ne s’attarde guère sur des voyelles longues. Une consonne finit-elle un mot? elle se lie à la voyelle initiale du mot suivant, si bien qu’une phrase entière glisse comme un mot unique.»

Ces deux passages évidemment se rapportent à la même idée, et renferment le vrai sens de _geminata consonans_. Il s’agit de les expliquer en les conciliant.

J’ai fait observer que les consonnes jumelles sont très-coulantes, et sont toujours placées au cœur des mots. J’ai demandé comment l’extinction de ces jumelles pouvait favoriser la liaison d’un mot à un autre.

Au contraire, que les consonnes consécutives, autres que jumelles, sont très-dures, munissent ordinairement les extrémités des mots, et, si on les veut articuler toutes, hérissent la phrase d’aspérités, et font un obstacle considérable à la liaison de ses éléments.

M. Guessard veut qu’il ne soit question que des consonnes jumelles. Je l’ai prié d’accorder son interprétation avec le texte _complet_, de m’aplanir ces difficultés. Il garde le silence.

Examinons, ai-je dit ensuite, la logique des idées de Bèze, et leur enchaînement, en prenant le sens de mon adversaire: le français est si antipathique à toute rudesse de prononciation, qu’il n’articule jamais les consonnes jumelles (_qui sont très-douces_); mais il a grand soin d’articuler les autres consécutives, comme _st_, _sp_ (_qui sont très-rudes_); d’où il résulte que la prononciation des Français est pleine de mollesse, et que dans leur bouche une phrase entière glisse comme un seul mot.

Profond silence de M. Guessard.

Il se contente de dire, en termes vagues: «M. Génin sue sang et eau à défendre un contre-sens.» (Page 357.) Non, je ne sue ni sang ni eau; je cite en entier un texte que vous aviez tronqué. Je vous dis d’un grand sang-froid que votre sens mène à l’absurde. Que me répondez-vous?

Au lieu de me répondre, il cherche à opérer une diversion, et à me faire paraître dans la position fâcheuse où lui-même se sent arrêté. Voici comme il s’y prend: il va chercher un passage où Bèze avertit que _ct_, à l’intérieur des mots, se prononce entièrement. Ce sont là, dit M. Guessard, des consonnes consécutives, ou jamais; donc elles n’étaient pas muettes.--«Voilà cet illustre savant, qui pose une règle, qui en excepte quatre cas, ni plus ni moins, et qui, vingt pages plus loin, dans un petit livre de quarante-deux feuillets seulement, oublie sa règle et ses quatre exceptions, pour se contredire lui-même, en m’apprenant que _ct_ se prononce entièrement!.... Mais alors votre illustre savant n’est plus qu’un illustre radoteur, ou bien c’est vous qui ne l’avez pas compris, et qui me le rendez tel. Il n’y a pas de milieu entre ces deux propositions, et le choix n’est pas douteux. Sortez de là: JE VOUS EN DÉFIE RÉSOLUMENT!....»(Page 358.)

M. Guessard prend toujours des tons incroyables pour les choses les plus simples du monde: _Je vous en défie résolûment!_ On dirait un paladin de Charlemagne! _Résolûment_ est superbe! Comment n’être pas convaincu par _résolûment_?

Oui, Bèze remarque que b se prononce dans _absent_, _obsèques_, _objet_; que _ct_ sonne pleinement dans _acte_, _actif_, _affection_, _détracteur_; que _st_, _sp_ se prononcent quelquefois en double, et plus souvent en simple. Et puis, vous prétendez que c’est là un argument en votre faveur? Vous n’y songez pas. Quelle est la règle générale, selon vous? Que les consécutives ne s’éteignaient jamais. Alors pourquoi Bèze relève-t-il des mots où elles ne s’éteignent pas? Qu’y a-t-il là d’extraordinaire? Nous sommes dans la règle. Ah! si la règle était ce que j’ai dit, de ne prononcer pas les consonnes consécutives, la remarque de Bèze serait toute naturelle; mais ici, ce qu’il aurait fallu signaler, au contraire, ce seraient des mots où ces consécutives non jumelles se seraient éteintes, car c’est seulement alors que votre règle eût été violée.

Voilà votre thèse, et voici la mienne, dans laquelle je résume et concilie tout ce qu’a dit Th. de Bèze.

Il est de règle, pour obtenir une prononciation molle et coulante, de ne point faire sentir deux consonnes consécutives.

Nous en exceptons quatre cas de consonnes jumelles; _ct_, _à l’intérieur des mots_, et quelques autres, comme le _b_ dans _absent_, _objet_, _obsèques_.

Toute l’argumentation diffuse de M. Guessard repose sur ce que Bèze n’a point réuni sous sa règle tous les cas d’exception, et n’a mentionné d’abord que les jumelles. Bèze ne peut avoir signalé plus loin d’autres exceptions, ou bien il se serait rendu coupable d’oubli de ses propres paroles, de contradiction, de radotage. Mais les gros mots ne prouvent rien, et nous avons déjà vu que le fort de M. Guessard est de poser des alternatives qui n’en sont pas, des dilemmes ouverts de toutes parts. C’est alors que, dans la joie de son cœur, il s’écrie: _Sortez de là, je vous en défie résolûment!_...

Je l’ai dit et redit à satiété: au XVIe siècle, la tradition du langage primitif est considérablement altérée: on n’y peut plus recueillir que des vestiges et des débris. On avait oublié les anciennes règles du XIIe siècle. Les vieux mots restaient sous l’empire du vieil usage; mais les mots nouveaux, qui s’introduisaient en foule, entraient avec la marque de l’usage nouveau. Les grammairiens se transmettaient encore l’ancienne règle; mais ils étaient obligés d’y signaler des exceptions à chaque pas. Leur procédé, à cet égard, est empirique. Tel mot se dit ainsi.--Pourquoi?--Il se dit ainsi; n’en demandez pas davantage.--Mais cela semble contredire une règle que vous venez de poser.--Que voulez-vous que je vous dise? Je suis le greffier de l’usage.

En voici un pourtant qui a mis un pied hors de ce cercle étroit; c’est Jacques Dubois (d’Amiens), qui, sous le nom de Sylvius, imprimait sa Grammaire chez Robert Estienne en 1531. Il avertit que «_s_ devant _t_ et quelques autres consonnes se prononce rarement en plein dans le corps des mots; on l’obscurcit ou la supprime, pour la rapidité du langage.» Et, tout de suite, il cite des mots exceptionnels où _st_ sonne en plein: _domestique_, _fantastique_, _organiste_, _évangéliste_, etc...; «probablement, ajoute-t-il, parce que ces mots ont été depuis peu puisés par les doctes aux sources grecques et latines[91].»

[91] «_S_ ante _t_ et alias quasdam consonantes in media dictione raro ad plenum sed tantum tenuiter sonamus, et pronuntiando vel elidimus vel obscuramus, ad sermonis brevitatem.... Quem (sibilum) in quibusdam perfecte cum Græcis et Latinis servamus, ut _domestique_, _phantastique_, _scholastique_.... etc., forte quod hæc haud ita pridem a doctis in usum Gallorum ex fonte vel græco vel latino invecta sunt.» (Sylvius, p. 7.)

Pendant que je tiens Sylvius, je ne le laisserai point aller sans en tirer un autre témoignage. J’ai mis en principe que la consonne finale d’un mot était muette, et se réservait à sonner sur la voyelle initiale du mot suivant. (Des Var., p. 41.) C’était la conséquence rigoureuse de la règle des consonnes consécutives. M. Guessard, qui a nié la première règle, nie également la seconde. Je lui ai montré la première écrite dans Palsgrave; voici la seconde dans Sylvius:

«In fine quoque dictionis nec illam (_s_) nec cæteras consonantes eadem de causa (ad sermonis brevitatem) ad plenum sonamus; _scribimus tantum_, nisi aut vocalis sequetur, aut finis clausulæ sit, etc.» (P. 7.)

Voilà la raison bien simple de ces exceptions. Si Th. de Bèze ne la donne pas, Sylvius supplée à Th. de Bèze. On prononçait avec les deux consonnes _objet_, _absent_, _obsèques_, _détracteur_, _action_, parce que c’étaient des mots nouveaux.

Observez un point essentiel dans le passage de Bèze invoqué par M. Guessard: _ct_, y est-il dit, sonne pleinement _dans le corps des mots_; c’est assez dire qu’aux extrémités il ne sonnait pas. Ainsi le _c_ s’entendait dans _affection_, _détracteur_, mais non à la fin de _subject_, _object_. Cette _geminata consonans_ eût empêché la liaison des mots. On ne disait pas _un objecte divin_, mais on disait, comme aujourd’hui, _objet divin_, sans faire soupçonner ni le _c_ ni le _t_. Sur trois consonnes consécutives, on effaçait les deux premières. Leur rôle se bornait à ouvrir le son de l’_e_ précédent, comme s’il y eût eu _objait_.

On voit combien il importe, dans les exemples que l’on crée pour rendre une théorie sensible par l’application, de n’admettre que des mots contemporains de la règle. C’est un soin que M. Guessard, soit hasard ou calcul, néglige toujours: il puise sans scrupule dans la langue du XIXe siècle des exemples qu’il soumet aux lois du XIIe, et ne manque pas de trouver l’effet ridicule. Il ne peut se persuader qu’on ait jamais prononcé, sous Henri III, _teme_ et _pete_ pour _terme_ et _perte_; _tenir_ pour _ternir_, _la chateté_ pour _la chasteté_, un _âtrologue_, etc. Mais ces mots _terme_, _perte_, _ternir_, _chasteté_, _astrologue_, les avez-vous jamais rencontrés dans un texte du XIIIe siècle? S’ils sont entrés dans la langue après la désuétude de l’ancienne règle et sous l’empire de la règle nouvelle, qui était l’opposé de l’autre, quel argument pouvez-vous en tirer par rapport à un principe qui concerne le moyen âge exclusivement? C’est là pourtant l’artifice le plus habituel de M. Guessard.

Qu’on y regarde, et l’on verra que les trois quarts de ses objections seraient réduites à néant par cette distinction bien simple de l’âge des mots. Si cette tactique fait briller l’esprit de M. Guessard, c’est aux dépens de sa loyauté.

Au XVe siècle, deux systèmes étaient en présence, l’ancien et le moderne. C’est ce que les grammairiens constatent par leurs règles et leurs exceptions. J’ai invoqué subsidiairement les règles pour constater le règne de l’ancien système avant le XVIe siècle; M. Guessard s’appuie des exceptions du XVIe siècle pour soutenir que le système moderne a toujours régné seul.

Dans l’intervalle écoulé depuis mon ouvrage et la critique de M. Guessard, j’ai découvert, chez un grammairien du commencement du XVIe siècle, ma règle des consonnes consécutives, mais formelle, précise, ne laissant pas la moindre prise aux distinctions, aux mille arguties de mon adversaire. J’ai cité Palsgrave: à Palsgrave M. Guessard oppose Fabri. Qu’est-ce que c’est que Fabri? C’est l’auteur d’un _grant et vray art de plaine rhetorique_, «qu’il écrivait» (notez ces mots) «à la fin du XVe ou au commencement du XVIe siècle.» C’est le même Fabri qui avait fourni à M. Guessard ce triste argument du _Cacephaton_, dont il est (je l’en loue) si confus qu’il n’ose pas y revenir. Eh bien! voyons votre Fabri; que dit-il?

--«Le lecteur a pu le voir dans mon précédent article: _st_ se profère après _a_, comme _astuce_, _astrologue_, _astrolabe_; après _i_, comme _histoire_, etc.... On ne disait donc pas _âtrologue_, _châteté_, etc.; par conséquent Palsgrave et Fabri se contredisent, juste à la même époque, sur la même question!» (P. 260.)

M. Guessard ajoute que, dans le doute, il aime mieux s’en rapporter au témoin français qu’à l’anglais.

L’autorité comparative de ces deux écrivains diffère autant que leurs matières. L’un écrivait _ex professo_ sur la grammaire; l’autre ne traite que la rhétorique. C’est seulement à propos de la rime que Fabri écrit, sur la prononciation de l’_s_ devant le _t_, quatre lignes sans profondeur comme sans portée. Il remarque que tantôt l’_s_ est articulée et tantôt ne l’est pas. Il cite une vingtaine d’exemples pour et contre, et recommande, pour bien rimer, de consulter l’usage. Voilà ce que M. Guessard présente comme un témoignage grave sur la question des consonnes consécutives. Je récuse Fabri, non pas comme curé, ni même comme Normand, mais comme faux témoin[92].

[92] Il était natif de Rouen, et curé de Meray. M. Guessard tire même de cette circonstance une allusion bien fine et bien malicieuse: «Mais, va dire M. Génin, que m’importe Fabri, un homme inconnu, un clerc, _un curé_? (car Fabri fut curé!)» (P. 203.) Cette épigramme dénonciatrice sent furieusement les bureaux de l’_Univers_, où M. Guessard compte des partisans et des admirateurs si chauds. Il est zélé pour eux, ils sont zélés pour lui; rien de plus juste.

(Voyez le _post-scriptum_ de cette lettre).

Après avoir nié la justesse de ce rapprochement, je dirai à M. Guessard qu’il n’y a entre Fabri, Palsgrave et Sylvius, aucune contradiction. Palsgrave a posé la règle générale; Sylvius en a donné le motif; Fabri n’a rien donné, que quelques faits bruts, avec cette note, que, «dans les mots orthographiés par art, les doubles consonnans tantost se proferent, tantost s’escripvent et ne se proferent point.» Palsgrave a-t-il méconnu les exceptions à sa règle générale? Il les a si peu méconnues qu’il a pris la peine d’en dresser un catalogue complet, spécialement pour le groupe _st_[93]. Cette prétendue contradiction n’est donc aussi qu’un fantôme évoqué par M. Guessard, qui abuse un peu de son talent de magicien.

[93] Voici ce catalogue de Palsgrave: c’est un document inestimable dans la question qui nous occupe.

CHAPITRE XIV du 1er livre.

«Mots qui articulent distinctement leur _s_ dans les syllabes médiantes, contrairement aux règles générales ci-dessus énoncées[A]:

[A] Cap. XIII. The wordes whiche sounde their _s_ distinctely, comyng in the meane syllables, contrarie to the generall rules above rehersed. (The fyrst Boke, Fol. XIV.)

apostat | constellation | disposer | astrologie | consterner | disputer | aspirer | constituer | distincter (_sic_) | agreste | construire | distance | assister | circumspection | distinguer | aspic | custode | distraire | administrer | -- | distribuer | asteure | désister | domestique | astruser | désespérer | -- | astuce | destinée | escabeau | -- | destruction | esclave | bastille | (mais non pas | escorpion | bastillon | _destruire_) | espécial | bastiller | détestable | espèce | bestialité | digestion | espagne | bistocquer | digeste | espérer | -- | discorder | espirit | cabestan | discret | estimer | chaste | discuter | estomaquer | consistoire | dispenser | estradiot | constant | disparser } (_sic_) | existence | conspirer | disparer } | -- |

fastidieux | majesté | postérieur | (festival) | miste | prosterner | festivité | mistère | postille | (mais non _feste_) | mission | prédestiner | frisque | molester | prospérer | frustrer | monastère | pronostiquer | -- | -- | -- | histoire | «Je n’en trouve | questionner | -- | point dans les mots | questueux | illustrer | qui commencent | question | indistret (_sic_) | par _n_» | -- | industrie | -- | recrastiner | instruire | obstant | resister | instance | obstination | restituer | instant | obscurcir | robuste | instituer | offusquer | rustre | instrument | ostenter | -- | investiguer | ostruce | sinistre | investiture | obstacle | substance | (mais ni le verbe | -- | substencacle (_sic_)| _vestir_ ni | peste | -- | _vestement_) | pestilence | testament | -- | perspicacité | triste. |

Voilà donc une liste de cent neuf mots qui étaient de formation récente en 1530, ou qui en très-petit nombre, comme _festival_, _espirit_, venus du fond de la langue, subissaient la loi de la mode et des lettres modernes. On en remarquera dans le nombre qui n’ont pas vécu, par exemple, _astruser_, _estradiot_, _frisque_, _miste_, _ostenter_, _questueux_, _recrastiner_;--d’autres qui se sont modifiés, comme _especial_, _escorpion_, à qui l’on a ôté l’_e_ initial, cachet de leur antique origine;--d’autres, enfin, qui suivent une loi différente de celle qui régit leur racine, par exemple, _destruction_ avec l’_s_, quoiqu’on prononçât _détruire_ sans _s_; _fête_ et _festivité_; _vêtir_, _vêtement_ et _investiture_. Les uns étaient les types anciens, résistant à la mode; les autres, les dérivés frappés au coin de l’époque. C’est pourquoi j’ai tant insisté dans mon livre sur la nécessité d’avoir l’acte de naissance de chaque mot.

Palsgrave a fait le même travail sur chaque consonne de l’alphabet, mais aucune n’approche de l’_s_ pour le nombre des exceptions. Les autres en présentent environ trois ou quatre exemples chacune.

Après cela on ne peut accuser Palsgrave d’ignorance ni de contradiction. S’il a posé et maintenu sa règle générale, _On ne prononce jamais deux consonnes consécutives_,» c’est qu’il avait pour le faire de bonnes raisons; c’est qu’en présence de deux usages contraires, il savait bien, lui, versé dans le commerce des savants de son âge, Alain Chartier, Jean Lemaire, l’évêque d’Angoulême, distinguer la tradition ancienne de l’innovation, le principe originel du principe de la renaissance.

Venons à la dernière fin de non-recevoir de M. Guessard contre Palsgrave. C’est que Palsgrave était Anglais.--Fort bien! Vous le récusez.--«J’aurais moi-même produit le passage de Palsgrave.....»--Vous l’admettez donc?..... Vous comprenez, lecteur: il l’admettra s’il trouve jour à le tourner contre moi. Alors Palsgrave sera un savant nourri en France, gradué en l’université de Paris, le plus habile maître de français que le roi Henri VIII ait pu rencontrer pour sa sœur enfin, une autorité irrécusable. Autrement, ce ne sera qu’un Anglais, et on l’immolera au bonhomme Fabri sur l’autel du _Cacephaton_. M. Guessard tient d’une main le couteau, et de l’autre l’encensoir: _in utrumque paratus_. Mais laissons-le poursuivre son propos:--«J’aurais moi-même produit ce passage de Palsgrave, et _d’autres qui en donnent le vrai sens et la portée_, si j’avais eu l’exemplaire.»--Cela sent un peu son Gascon: vous ne savez pas ce qu’il y a dans Palsgrave, et vous vous vantez de le mettre en contradiction avec lui-même!--«J’opposerai Palsgrave à Palsgrave. Dès aujourd’hui cela me serait possible, rien qu’à l’aide des textes cités par M. Génin.»--Voyons donc! Faites.--«Mais je ne veux pas être incomplet.»--Cela vaudrait toujours mieux que de rester muet.--«Il suffit d’ailleurs, pour ma thèse, de lui avoir opposé Fabri et le bon sens.»--Vous ne m’avez pas opposé Fabri, car cette opposition n’est qu’illusoire; vous ne m’avez pas opposé le bon sens, car lorsque je vous montre que votre manière d’interpréter le passage mène droit à l’absurde, vous ne répondez rien.

Une preuve réellement curieuse de l’aveuglement obstiné de mon adversaire, c’est qu’il m’apporte, comme argument décisif en sa faveur, un texte que j’ignorais, et que je ne dois pas négliger de recueillir. Le lecteur jugera de quel côté ce texte fait pencher la balance.

«Si un mot finit par une consonne, et que le mot suivant commence aussi par une consonne (sans aucun intermédiaire, s’entend), la consonne finale du premier mot _est toujours effacée dans le langage_, ce qui donne beaucoup de grâce et de légèreté. Mais on est tenu d’écrire ces consonnes..... Devant _t_, _l_, _m_[94], l’_s_, encore qu’elle soit écrite, _ne sonne presque jamais_. Par exemple: _mon host_, prononcez _mon ôte_.--Ung enfant _masle_, prononcez _enfant malle_; dans ce dernier cas, on double l’_l_ pour remplacer l’_s_, qui se mange. On écrit _abysme_ avec une _s_, et l’on prononce sans _s_, _abîme_. Toutes ces règles sont sujettes à beaucoup d’exceptions et de commentaires; il y faut beaucoup d’étude.» (_Docum. inéd. sur l’hist. de France. Relations des ambassadeurs vénitiens_, t. II, p. 586.)

[94] L’imprimé porte «devant _li_, _lo_, _o_, _m_,» ce qui n’offre point de sens. J’ai rétabli le texte à l’aide des exemples.

Cette pièce est de 1577. Rapprochez ce que dit ici Jérôme Lippomano, ou son secrétaire, de la règle donnée en 1530 par Jean Palsgrave; joignez-y le témoignage de Sylvius, et dites si le sens de Th. de Bèze peut être un moment douteux.

Mais M. Guessard est inébranlable:--«Vous soutenez avec Palsgrave qu’en 1530 on n’articulait jamais qu’une consonne sur deux; moi je soutiens le contraire contre vous, et au besoin contre Palsgrave (il n’est plus aussi sûr que tout à l’heure de mettre Palsgrave de son côté). Je le soutiens avec Fabri.» (P. 359).

Dites donc que vous le soutenez tout seul et contre tout le monde, et contre l’évidence.