Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 40

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Voilà le passage fondamental, unique, dont on argumente pour prouver l’emploi des dialectes dans la littérature.

[84] M. Guessard écrit toujours _Quènes de Béthune_, avec un accent grave sur l’_e_, ce qui force à prononcer _caine_ de Béthune. La vraie prononciation est _cane_ de Béthune (comme _femme_, _fame_); et lorsqu’on rencontre ce mot écrit en une syllabe _quens_, _cuens_, il faut prononcer _can_. Les Italiens disent de même: _can-grande_, _can-francesco_; _facino-cane_; _can della scala_. C’est un titre de dignité répondant à celui de bailli. Ce radical _can_ appartient à la langue tartare, où il signifie _roi_, _prince_, _chef_: le grand _khan_ de Tartarie commandait aux _khans_ inférieurs; _Gengis-khan_. Les Huns et les Avares ont laissé chez nous ce curieux vestige de leur passage en Europe, au Ve siècle: les chroniqueurs latins du moyen âge ont traduit _khan_ par _canis_, _caganus_, _canesius_: «Rex Tartarorum, qui et _magnus canis_ dicitur.» (Chron. Nangii, ann. 1299.)--«Rex Avarorum, quem sua lingua _cacanum_ appellant.» (PAUL WARNEFRIED, _de Gest. Langob._ IV, 39); «constituerunt _canesios_, id est baillivos, qui justitiam facerent.» (Magister ROGERIUS, ap. CANG. in _Caganus_.) De là est venu le français _quens_, l’italien _king_.

On voit, par cet exemple, de quelle importance est la recherche et le maintien de la prononciation véritable. Ce travail offre déjà bien assez de difficultés, sans y en ajouter encore comme à plaisir. Je me suis élevé souvent contre cette barbare manie d’introduire des accents dans les vieux textes: l’unique résultat possible est d’égarer le lecteur philologue, et d’effacer les dernières traces d’étymologie. Il serait si simple et raisonnable d’imprimer les manuscrits comme ils sont! Mais précisément par ce motif il est à craindre qu’on ne l’obtienne jamais des savants éditeurs. On vient encore de publier _la Mort de Garin_, où les mots _que_, _ce_, _ne_, sont figurés _qué_, _cé_, _né_, même lorsque l’e s’élide. Il faut bien être possédé de la fureur des accents!

[85]: _Bibliot. de l’Éc. des chartes_, t. II (1846), p. 192.

Il est facile de répondre à M. Guessard.

Observez d’abord qu’il s’agit ici d’une pièce _récitée_, et non de vers _écrits_. La distinction est essentielle.

Que le premier venu, en lisant ce couplet, comprenne qu’il est question des _mots_, c’est une erreur excusable: il est étranger à ces études, et habitué à la précision de notre langue moderne. Mais que M. Guessard s’y trompe, c’est ce que je ne saurais expliquer, s’il n’était bien connu que la passion fait arme et ressource de tout. Lorsque Quenes de Béthune dit qu’on a raillé _sa parole, son langage_, il entend sa prononciation, son accent picard. Au douzième siècle, ces mots _accent_, _prononciation_, n’étaient point encore dans la langue; il fallait, pour en rendre la pensée, se servir d’équivalents approximatifs. _J’ai dit mot d’Artois_ signifie: j’ai parlé à la mode du pays d’Artois; cette dernière expression représente exactement l’équivoque de l’autre: _j’ai parlé_, s’agit-il des mots que vous avez employés, ou de votre manière de les prononcer?

Ces deux vers, où les mots soulignés par M. Guessard semblent renfermer ma condamnation,

Encor ne soit ma parole _françoise_, Si la puet on bien entendre en _françois_,

signifient, selon M. Guessard: Encore que je parle picard, les Français peuvent bien me comprendre.

Et, selon moi: Encore que je récite avec un accent de province, on peut me comprendre parfaitement dans l’Ile de France; ou, en d’autres termes: Comme je parle d’ailleurs bon français, mon mauvais accent n’empêche pas qu’on ne me comprenne très-bien à Paris.

Ainsi ce passage établit précisément la pureté du style de Quenes de Béthune. M. Guessard, croyant me perdre sans retour, a fait comparaître un témoin dont la déposition m’absout et le condamne.

M. Guessard peut m’en croire: je sais assez le picard pour lui attester 1° que ni les poésies de Quenes de Béthune, ni celles d’Eustache d’Amiens, ni celles de tous les trouvères de la Picardie et de l’Artois, ne sont écrites dans ce dialecte, puisque dialecte il y a; 2° que des poésies picardes, surtout récitées, défieraient l’intelligence de tous les Français, sans en excepter M. Guessard lui-même. La Picardie a fourni, au moyen âge, un nombre de trouvères très-considérable: tous ont écrit en _français_, Quenes de Béthune comme les autres. Au surplus, ses poésies sont là: que M. Guessard ait la bonté de m’y montrer du picard, ou de m’expliquer en quoi consiste le _cachet picard_ des vers de Quenes de Béthune, si ce n’est pas dans l’_accent parlé_.

La Picardie n’est pas si loin de l’Ile de France, pour qu’un grand seigneur, qui faisait des lettres sa principale occupation, ne parvînt pas, malgré ses efforts, à posséder à fond le français littéraire. Aujourd’hui même que notre langue est bien autrement fixée et vétilleuse qu’au moyen âge, la critique pourrait signaler des provincialismes dans des vers composés à Bordeaux ou à Strasbourg; mais on n’en rirait pas. Ce qui ferait rire inévitablement, ce serait l’accent gascon ou alsacien du déclamateur; et si les vers étaient d’ailleurs purement écrits, le poëte aurait le droit de s’écrier, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni justes ni polis: ce n’est pas ma faute si je n’ai pas été nourri près de Pontoise. On peut exiger d’un écrivain qu’il sache le français, mais non qu’il soit exempt de l’accent de sa province. Ce qui est indélébile, ce n’est pas l’ignorance, c’est l’accent natal.

Je maintiens que voilà le sens du passage de Quenes de Béthune; pour l’entendre différemment, il faut y apporter toute la bonne volonté de M. Guessard.

Une dernière observation: M. Guessard place l’anecdote de Quenes de Béthune vers 1180. C’est le plus tard possible, puisque Philippe-Auguste parvint à la couronne en 1180, et qu’à l’époque de la visite du trouvère il était encore sous la tutelle de la régente. Il n’avait donc pas quinze ans. Je crois qu’à cet âge les petits princes du douzième siècle n’étaient pas si grands puristes, et n’auraient pas remarqué, dans une pièce de vers français, un ou deux termes sentant la province. Mais un accent provincial frappe d’abord les enfants comme les grandes personnes; et le petit Philippe dut s’en amuser aussi bien que sa mère Alix, peu renommée, du reste, entre les savantes et les beaux esprits de son temps.

Je crois, sauf erreur, que M. Guessard aurait bien fait d’y regarder à deux fois avant de me crier, de sa grosse voix, CE N’EST PAS VRAI! car je lui répondrai, comme Quenes de Béthune: Vous n’êtes ni juste ni poli.

La question des _dialectes_ demeure donc, jusqu’à nouvel ordre, un système, sans autre appui que des théories arbitraires. L’étai emprunté à Quenes de Béthune ne vaut rien; on fera bien d’en chercher un plus solide.

Passons à un autre point, dont M. Guessard fait le point capital.

J’avais posé ce principe pour la prononciation du moyen âge: «Dans aucun cas l’on ne faisait sentir deux consonnes consécutives, soit au commencement, soit au milieu d’un mot, soit l’une à la fin d’un mot, et l’autre au commencement du mot suivant.»

J’avais été conduit à cette règle par la comparaison des vieux textes. Il me sembla rencontrer un dernier vestige de cette loi primitive dans un écrit de Théodore de Bèze sur la prononciation du français, traité en latin publié en 1584, c’est-à-dire fort avant dans la renaissance, et par conséquent fort loin de l’époque où ma règle aurait été en vigueur. Voici ce passage: _Curandum etiam ne qua (littera) putide et duriter sonet, imo ut omnes molliter et quasi negligenter efferantur, omnem pronuntiationis asperitatem usque adeo refugiente francica lingua, ut, exceptis_ cc, _ut_ accès (_accessus_), mm _ut_ somme, nn _ut annus_, rr _ut_ terre, _NULLAM GEMINATAM CONSONANTEM PRONUNTIET.

On prétendit que j’avais fait sur le texte de Th. de Bèze _un incroyable contre-sens_; que _geminatam consonantem_ signifiait, non pas deux consonnes consécutives quelconques, comme je l’avais entendu, mais seulement deux consonnes consécutives jumelles, la même consonne redoublée.

On en concluait que la règle de M. Génin était fausse, imaginaire; qu’elle n’avait jamais existé. On alla même plus loin: on soutint que le principe était _d’une absurdité manifeste_:--«Le contre-sens de M. Génin, disait-on, est vraiment incroyable! Plein de confiance dans une traduction signée par un professeur de faculté, je me suis mis l’esprit à la torture pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, etc., etc.» Je répondis sommairement, par une lettre insérée dans la _Revue indépendante_, du 10 avril 1846. Un second article de la _Bibliothèque de l’École des chartes_ rend nécessaire une seconde réponse. Je la ferai plus explicite; et, pour mettre le lecteur mieux à même d’en suivre l’argumentation, je reproduis ici les principaux passages de ma première lettre:

«Je consens, disais-je, à examiner un des points attaqués par la _Bibliothèque de l’École des Chartes_. Je choisis le plus important, de l’aveu du critique lui-même. C’est la règle de ne prononcer jamais deux consonnes consécutives (sauf les liquides), que j’ai donnée comme la clef de voûte de tout le système d’orthographe et de prononciation de nos ancêtres.--«Elle est, dit mon adversaire, elle est en réalité la clef de voûte, non de la prononciation de nos ancêtres, mais du système de M. Génin; et, par conséquent, si je la fais fléchir, tout le système tombera, sans que j’aie besoin de le prendre pièce à pièce.»

«J’accepte de bon cœur le défi, à condition, bien entendu, que, réciproquement, si l’on ne fait pas fléchir la clef de voûte, mon système entier subsistera, sans que j’aie besoin non plus de le défendre pièce à pièce.

«Ainsi la discussion de ce point capital me dispensera de toute autre, et je veux bien qu’on juge par cet échantillon de la valeur de tout le reste, tant pour l’attaque que pour la défense.

«S’il était vrai que j’eusse commis sur le texte de Th. de Bèze _un incroyable contre-sens_, il ne s’ensuivrait pas encore que j’eusse posé une règle fausse et imaginaire; car cette règle, je ne l’ai point empruntée à Théod. de Bèze. Tout au plus aurais-je invoqué à l’appui de mon principe une autorité illusoire; mais il resterait toujours à établir que ce principe, étranger à Th. de Bèze, est lui-même une illusion. Mon critique l’affirme de sa propre autorité. Il croit, en m’ôtant Th. de Bèze, m’avoir enlevé toute ressource, m’avoir ruiné, mis à sec. Erreur!

«Depuis la publication de mon livre, il m’est venu entre les mains plusieurs ouvrages rares, que je n’avais pu consulter plus tôt. De ce nombre est la grammaire de Jean Palsgrave, l’aînée de toutes les grammaires françaises. Ce Jean Palsgrave était Anglais de naissance, mais il avait longtemps vécu à Paris, où il avait même pris ses degrés. Chargé, comme le plus habile de son temps, d’enseigner le français à la sœur de Henri VIII, veuve de Louis XII, remariée au duc de Norfolck, il composa sa grammaire sur le plan de la grammaire du célèbre Théodore de Gaza. Ce livre, qui n’a pas moins de 900 pages in-folio, est rédigé en anglais, avec un titre en français et une dédicace à Henri VIII (Londres, 1530); il est doublement précieux par le savoir exact et minutieux de l’auteur, et par l’abondance des exemples, toujours puisés dans les meilleurs écrivains, Jean Lemaire, Alain Chartier, l’évêque d’Angoulême, etc., etc. Palsgrave débute par un Traité fort détaillé de la prononciation: or voici ce que j’y ai lu, je le confesse, avec la vive satisfaction d’un homme qui, ayant deviné une énigme difficile, s’assure, par le numéro suivant de son journal, qu’il avait rencontré juste.

«Les Français, dans leur prononciation, s’appliquent à trois choses qu’ils recherchent principalement: 1° l’harmonie du langage; 2° la brièveté et la rapidité en articulant leurs mots; 3° enfin, de donner à chaque mot sur lequel ils appuient son articulation la plus distincte.

(_Ici un long développement du premier point._)

«Maintenant, sur le second point, qui est la brièveté et la rapidité du discours, quel que soit le nombre des consonnes écrites pour garder la véritable orthographe, ils tiennent tant à faire ouïr toutes leurs voyelles et leurs diphthongues, que, _entre deux voyelles_ (soit réunies dans un même mot, soit partagées entre deux mots qui se suivent), _ils n’articulent jamais qu’une consonne à la fois; en sorte que si deux consonnes différentes, c’est-à-dire_, N’ÉTANT PAS TOUTES DEUX DE MÊME NATURE, _se rencontrent entre deux voyelles, ils laissent toujours la première inarticulée_[86].»

[86] The Frenche men in theyr pronunciation do chefly regard and cover thre thynges: to be armonious in theyr spekyng; to be brefe and sodayne in sounding of theyr wordes, avoyding all maner of harshnesse in theyr pronunciation; and thirdly, to gyve every worde that they abyde and reste upon theyr most audible sounde....

And now touching the second point whiche is to be brefe, _etc._... what consonantes soever they write in any worde for the kepyng of trewe orthographie, yet so moche covyt they in reding or spekyng to have all theyr vowelles and diphthongues clerly herde, that betweene two vowelles (whether they chaunce in one worde alone, or as one worde fortuneth to folowe after an other), they never sounde but one consonant at ones, in so moche that if two different consonantes, that is to say, _nat beyng both of one sorte_ come together betweene two vowelles, _they leve first of them unsounded_.

PALSGRAVE. _Introd._ (non paginée).

«Y a-t-il rien de plus positif? Comprenez-vous bien qu’il est question là des consonnes consécutives en général, et non des jumelles en particulier? _Nat beyng both of one sorte?_ Comprenez-vous enfin ce que c’est que la _geminata consonans_ de Th. de Bèze[87]? Comprenez-vous que cette règle a existé, que je ne l’ai pas tirée de mon imagination? Cette règle impossible, monstrueuse, absurde, sur laquelle vous demandez qu’on juge tout mon livre; cette règle que j’avais posée pour le douzième siècle, la voilà encore dans un grammairien du commencement du seizième, antérieur de soixante-quatre ans à Th. de Bèze! En vérité, quand j’aurais chargé ce bonhomme Jean Palsgrave de plaider ma cause, il n’eût pu s’en acquitter mieux. Il a deviné, trois siècles d’avance, la chicane que me fait aujourd’hui l’École des chartes, et s’est donné la peine d’y répondre de manière à ne laisser aucune ressource à la mauvaise foi la plus subtile. Je mets son vénérable texte au bas de la page, afin que monsieur le chartrier, grand éplucheur de textes, puisse s’assurer si je n’y ai pas fait quelque incroyable contre-sens, et si je n’ai pas, encore cette fois, pris le contre-pied de la pensée, comme il déclare que c’est ma coutume habituelle.

[87] Pour peu que mon critique eût été de bonne foi, aurait-il pu s’y tromper en lisant ce que Bèze écrit dix lignes plus loin de la prononciation des Français, qu’elle est NULLO CONSONANTIUM CONCURSU CONFRAGOSA? D’où vient que ce texte que j’avais traduit, il a pris soin dans sa citation de l’écarter?

«Qu’il vienne à présent m’alléguer qu’à la fin du seizième siècle on articulait, dans certains mots, les consonnes consécutives: que me fait cela? ce n’est point mon affaire; ou plutôt, si vraiment ce l’est, puisque j’ai dit que le seizième siècle avait perdu la tradition de l’ancien langage. Il va chercher dans Pierre Fabri ou Lefebvre une phrase dont il prétend m’accabler, en prouvant que, dès 1534, on prononçait des consonnes consécutives.--«Il est, dit Fabri, un barbare de rude langage à ouïr, qui s’appelle _Cacephaton_ ou _Clipsis_[88], comme _gros_, _gris_, _gras_, _grant_ et _croc_, _cric_, _crac_; et _évangélistes_, _stalle_, _stille_...» Premièrement, il s’agit là d’un assemblage cherché de consonnances étranges; et ensuite Fabri lui-même déclare ce langage _barbare_; donc ce n’est pas le langage ordinaire. Les vieux grammairiens rangent ce _Cacephaton_ parmi les figures de mots: quel rapport d’un trope ridicule avec la prononciation? C’est bien de l’érudition perdue.

[88] Apparemment il faut lire _Eclipsis_. Je cite d’après mon adversaire.

--«Après avoir cité une règle qui n’a jamais existé, l’auteur en cite une autre qui n’a aucun rapport à la question. En effet, il s’agit de prouver qu’on n’a jamais prononcé deux consonnes de suite; et M. Génin s’évertue à établir qu’au seizième siècle on n’en prononçait pas trois, ce qui serait encore contestable.»

«Il s’agit de prouver qu’on ne prononçait pas les _consonnes consécutives_; et après avoir montré qu’on n’en prononçait pas deux, je montre qu’on n’en prononçait pas trois. Si nous avions des groupes de quatre et de cinq consonnes, j’aurais eu à les examiner à leur tour. C’est être, assurément, dans la question; et il faut tout le parti pris de mon critique pour déclarer que cela n’y a nul rapport.

«Çà, maître Jehan Palsgrave, avancez de nouveau; car c’est vous, aussi bien que moi, qui êtes en cause, vous qui, après avoir parlé des doubles consonnes consécutives, avez aussi battu la campagne en parlant tout de suite des triples consonnes. Cette coïncidence est vraiment merveilleuse! mais la découverte si à propos de ce volume ne l’est pas moins. O bon Palsgrave, sans vous j’étais perdu! l’École des chartes me foudroyait!... Je reprends la citation au dernier mot où je l’ai laissée:--«Et si trois consonnes sont rassemblées, ils (les Français) en laissent toujours les deux premières inarticulées, ne faisant, je le répète, aucune différence si ces consonnes sont ainsi groupées toutes dans un seul mot, ou réparties entre des mots qui se suivent; car souvent leurs mots se terminent par deux consonnes, à cause du retranchement de la dernière voyelle du mot latin: par exemple, _corps_, _temps_, etc.[89]»

[89] And if the thre consonantes come together, they ever leve two of the first unsounded, putting here, as I have said, no difference whether the consonantes thus come together in one worde alone, or the wordes do folowe one another; for many tymes theyr wordes ende in two consonantes, bycause they take awaye the last vowell of the latine tong, as _corps_, _temps_.

Id., _ibid._

«Palsgrave ajoute que cette distinction entre les consonnes purement étymologiques qu’on éteint et celles qu’on doit faire sonner, est la grande difficulté pour les Anglais: _hath semed unto us of our nation a thyng of so great difficulty_.

«Monsieur mon contradicteur trouve-t-il encore contestable cette proposition, qu’on ne prononçait pas trois consonnes consécutives?

«Quant à n’en prononcer qu’une sur deux, admettra-t-il enfin cette monstruosité, qui lui a mis l’esprit à la torture? «Je me suis mis l’esprit _à la torture_ pour m’expliquer comment Th. de Bèze avait pu écrire une pareille règle, et en quel sens il fallait l’entendre; car, de la prendre à la lettre, _je n’en voyais pas le moyen!_» J’espère qu’il en voit le moyen à cette heure? En général, il répète souvent: _Je ne puis m’imaginer, je ne puis comprendre_; il prend cela pour un argument irrésistible!

«Voilà comment ce fort Samson fait fléchir les clefs de voûte. Je le prie de recevoir mes remercîments: un principe fondamental, qui pour moi n’était pas douteux, mais qui peut-être pouvait le sembler à d’autres, croyant le renverser, il m’a fourni l’occasion d’y revenir, et de le mettre, j’espère, au-dessus de toute contestation.

«De toutes les prétentions, la plus folle serait celle de plaire à tout le monde. Je ne vise pas si haut: je me contente de l’assentiment des meilleurs juges, _principibus placuisse viris_. S’agit-il de l’érudition? Quels noms plus imposants que ceux de MM. Victor le Clerc, Naudet, Littré, Augustin Thierry? Parlez-vous de cet heureux instinct, de ce génie de la langue qui éclate si vivement dans la Fontaine et dans Molière? Où le trouver plus complet et plus profond que dans notre Béranger? Quels plus illustres suffrages serait-il possible d’ambitionner? Et quand on les a réunis, est-on bien à plaindre d’avoir manqué celui de M. Guessard?

Et qu’importe à mes vers que Perrault les admire?»

Telle fut en abrégé ma réponse au premier article de M. Guessard; voici maintenant ma réponse au second:

Le procès continue sur la _geminata consonans_ de Th. de Bèze. Je suis obligé de défendre jusqu’au bout ma traduction, puisque M. Guessard fait dépendre de ce mot l’estime de tout mon ouvrage, et que j’ai accepté son défi. Au surplus, je vous dirai, en passant, que M. Guessard n’a pas son pareil pour trouver de ces alternatives. Son esprit net et concis aime à réduire toutes les questions à deux termes. Vous en verrez plus d’un exemple dans cette réponse. J’avais, dans la première, cru tirer autorité de quelques suffrages imposants, tels que ceux de MM. Augustin Thierry, Victor le Clerc, Naudet, Littré, Béranger; mais me voilà bien loin de compte! M. Guessard exige, pour se rendre, «un arrêt en bonne forme,» signé de ces messieurs; il dresse, le plus sérieusement du monde, un formulaire en trois articles, dont le dernier doit attester «qu’_une seule_ des assertions de mon livre _est restée debout_, après l’examen que M. Guessard en a fait.» J’irai présenter ce formulaire à la signature des illustres juges par moi invoqués; et si je ne le rapporte à M. Guessard, revêtu de toutes les formalités authentiques, je suis déclaré vaincu aux yeux du monde savant (page 362).

M. Guessard a bonne opinion des effets de sa dialectique; mais on ne voit pas où il prend le droit d’exiger des certificats de ses erreurs. S’il n’y veut pas croire à moins, d’autres ne seront pas si difficiles. Ne nous dérangeons pas, et ne dérangeons personne, pour si peu.

_Geminata consonans_, voilà donc la grande énigme. Est-ce, au sens le plus large, deux consonnes consécutives? ou bien, dans un sens beaucoup plus restreint, la même consonne redoublée? Je défends la première interprétation, qui contient la seconde, puisque les consonnes redoublées sont consécutives; M. Guessard soutient la seconde, qui exclut la première. L’un de nous fait un contre-sens, mais lequel des deux?

Avant tout, je dois reconnaître à M. Guessard un merveilleux talent pour embrouiller les questions les plus nettes, dissimuler les parties d’un texte qui lui nuisent, et mettre en relief, au contraire, celles qui paraissent le servir. Au nom de la logique, il assemble d’épais nuages; et puis, quand tout est noir partout, quand on n’y voit plus goutte, il s’écrie, du ton le plus naturel et le plus persuadé: _Est-ce clair?_... _Est-ce encore clair?_... Le pauvre lecteur serait bien tenté de lui répondre: Ma foi, non! Mais tant d’assurance intimide; on se dit: Apparemment que c’est bien clair pour les gens au fait de la matière. Allons, accordons-lui ce point, et suivons. On avance, et il vous conduit de l’analogie dans l’amphibologie, de l’amphibologie dans la battologie, de la battologie dans la tautologie et la macrologie: de la macrologie à la périssologie il n’y a qu’un pas; la périssologie mène infailliblement à l’acyrologie, qui produit la cacologie, d’où vous tombez dans la céphalalgie, et de la céphalalgie dans un profond sommeil, pendant lequel M. Guessard chante victoire tout à son aise!

Voyons toutefois qui sera le plus habile, lui à condenser le brouillard, ou moi à le dissiper.

J’ai aussi la prétention de m’appuyer sur la logique pour déterminer le sens de l’expression _geminata consonans_. Le passage où elle se trouve est complété, éclairci jusqu’à l’évidence par un autre passage voisin du premier. Il paraît que M. Guessard n’avait pas aperçu ce second passage. Je le lui ai mis sous les yeux dans ma réponse, et pour cette fois j’ose affirmer qu’il l’a très-bien vu et en a compris la portée; car sa réplique n’en souffle mot. Il bat la campagne à côté. Puisque cette partie de mon argumentation l’embarrasse, je vais la reprendre.