Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 39
Nous avons entendu votre galant entretien, et _les beaux vers à ma louange_ que vous avez dits l’un et l’autre!
(_G. D._ III. 8.)
_VERS BLANCS:_
Tous les commentateurs ont remarqué, l’un après l’autre, que le début du _Sicilien_ est en vers blancs d’inégale mesure:
Il fait noir comme dans un four; Le ciel s’est habillé ce soir en Scaramouche, Et je ne vois pas une étoile Qui montre le bout de son nez. Triste condition que celle d’un esclave... _etc._
Ils auraient pu ajouter que la remarque s’applique à toute la pièce, et à beaucoup d’autres de Molière. En effet, la prose de Molière est souvent remplie de vers non rimés, au point qu’il est difficile de ne pas reconnaître là un parti pris, ou une nature pourvue d’un instinct du rhythme vraiment extraordinaire.
Et ce qui semble confirmer le premier soupçon, c’est la différence qui se montre d’une pièce à une autre. Par exemple, le _Festin de Pierre_, qui est de la plus belle prose de Molière, et qui par l’élévation des pensées, en plusieurs parties, semblait appeler la versification, le _Festin de Pierre_ n’en présente que des traces fort rares, qui ne valent pas qu’on en tienne compte.
Il en est de même de la _Critique de l’École des femmes_: on sent que Molière s’y est surveillé. Au contraire, L’_Avare_ est presque tout en vers libres, comme _Amphitryon_. L’auteur n’a pas eu le temps d’y attacher les rimes, mais la mesure y est déjà[80].
[80] «Si Molière ne versifia pas L’_Avare_, c’est qu’il n’en eut pas le temps.» (LA HARPE).
La Harpe ici, comme souvent ailleurs, n’est que l’écho de l’opinion de Voltaire, exprimée dans les _Questions encyclopédiques_ à l’article _Art dramatique; comédie_.
Il n’y a qu’à ouvrir au hasard:
VALÈRE.
Vous voyez comme je m’y prends, Et les adroites complaisances Qu’il m’a fallu mettre en usage Pour m’introduire à son service; Sous quel masque de sympathie Et de rapports de sentiments Je me déguise pour lui plaire, Et quel personnage je joue Tous les jours avec lui, Afin d’acquérir sa tendresse. J’y fais des progrès admirables! etc.
(I. 1.)
Transportons-nous ailleurs:
CLÉANTE.
Il est vrai que mon père, madame, Ne peut pas faire un plus beau choix, Et que ce m’est une sensible joie Que l’honneur de vous voir; Mais, avec tout cela, Je ne vous assurerai point Que je me réjouis Du dessein où vous pourriez être De devenir ma belle-mère; Le compliment, je vous l’avoue, Est trop difficile pour moi; Et c’est un titre, s’il vous plaît, Que je ne vous souhaite point. Ce discours paroîtra brutal Aux yeux de quelques-uns; Mais je suis assuré Que vous serez personne A le prendre comme il faudra; Que c’est un mariage, (Madame), Où vous vous imaginez bien Que je dois avoir De la répugnance; Que vous n’ignorez pas, sachant ce que je suis, Comme il choque mes intérêts, Et que vous voulez bien enfin que je vous dise.... etc.
(III. 11.)
C’est à peine si, de loin en loin, un mot vient déranger le rhythme.
MARIANNE.
Mais que voulez-vous que je fasse? Quand je pourrois passer sur quantité d’égards Où notre sexe est obligé, J’ai de la considération Pour ma mère. Elle m’a toujours élevée Avec une tendresse extrême, Et je ne saurois me résoudre A lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d’elle; Employez tous vos soins à gagner son esprit; Vous pouvez faire et dire Tout ce que vous voudrez. Faites, agissez auprès d’elle; Je veux bien consentir A lui faire un aveu moi-même De tout ce que je sens pour vous.
(IV. 1.)
Est-il possible, est-il vraisemblable que le hasard produise de pareils résultats? Qui pourra le croire, s’il manque de goût, ne manquera pas de foi.
Je me borne à ces trois échantillons. La lecture de la pièce entière, à ce point de vue, convaincra, je pense, les plus incrédules.
Les farces de Molière, comme _Pourceaugnac_, les _Fourberies de Scapin_, la _Comtesse d’Escarbagnas_, même le _Bourgeois gentilhomme_, semblent écrites dans un autre système, et, comme destinées à rester en prose, ne renferment presque point de vers. Mais il s’en rencontre beaucoup dans _George Dandin_; ce qui porterait à croire que, dans la pensée de Molière, la forme sous laquelle cette pièce est parvenue n’était point sa forme définitive.
GEORGE DANDIN.
Ah! qu’une femme demoiselle Est une étrange affaire! Et que mon mariage Est une leçon bien parlante A tous les paysans qui veulent s’élever Au-dessus de leur condition, Et s’allier, comme j’ai fait, A la maison d’un gentilhomme! . . . . . . . . . . . . . . . Et j’aurois bien mieux fait, Tout riche que je suis, De m’allier en bonne et franche paysannerie[81], Que de prendre une femme Qui se tient au-dessus de moi, S’offense de porter mon nom, Et pense qu’avec tout mon bien Je n’ai pas assez acheté La qualité de son mari. George Dandin, George Dandin, Vous avez fait une sottise..., etc.
(I. 1.)
[81] _Paysannerie_ de quatre syllabes, comme _paysan_, de deux. C’est encore ainsi que l’on prononce partout en Bretagne.
La leçon donnée dans George Dandin valait la peine d’être présentée en vers, autant que celle qui résulte de l’_École des femmes_ et de l’_École des maris_. Celle-ci eût été l’_École des bourgeois_.
Si c’étoit une paysanne, Vous auriez maintenant toutes vos coudées franches A vous en faire la justice A bons coups de bâton. Mais vous avez voulu tâter de la noblesse, Et il vous ennuyoit d’être maître chez vous. Ah! j’enrage de tout mon cœur! Et je me donnerois volontiers des soufflets!
(_G. D._ I. 3.)
Dirigé dans ce sens, un examen attentif et délicat du style de Molière conduirait peut-être à des inductions intéressantes sur la manière de travailler de ce grand génie, et sur les intentions que la mort ne lui a point permis de réaliser.
Vaugelas le premier s’est avisé de signaler, comme un grand défaut, les vers que le hasard seul, et non l’intention de l’écrivain, a répandus dans la prose. La pratique de presque tous nos grands auteurs condamne l’opinion de Vaugelas. Les orateurs grecs et les Latins rencontraient souvent des ïambes tout faits sans les chercher. Il y a des alexandrins dans la prose de Cicéron, dans Tacite et dans Tite-Live. Il s’est glissé des vers dans la traduction des Psaumes de David et jusque dans les formules du droit romain[82]. Et Ménage remarque assez plaisamment que Vaugelas s’est pris lui-même dans sa propre sentence, en écrivant, du mot _sériosité_:
Ne nous hâtons pas de le dire, Et moins encore de l’écrire: Laissons faire les plus hardis, Qui nous frayeront le chemin.
[82] Les _Annales_ de Tacite débutent par un hexamètre: «Urbem Romam a principio reges habuere.» Le _Miserere_ finit par un pentamètre:
Imponent super altare tuum vitulos.
Semper in obscuris quod minimum est sequimur.
(_De regulis juris._)
Il est certain que l’affectation d’écrire en vers blancs, telle qu’on la voit dans les _Incas_, par exemple, serait une chose insupportable. En cela, comme en tout, c’est le goût qui décide et marque la limite.
VERSER LA RÉCOMPENSE D’UNE ACTION:
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, _D’une bonne action verser la récompense_.
(_Tart._ V. 7.)
Un cœur qui verse la récompense d’une bonne action ne paraît pas d’un style digne de Molière.
(Voyez l’examen de tout ce passage à l’article IL, p. 210.)
--VERSER L’HONNEUR D’UN EMPLOI:
Madame, vous avez cent personnes dans votre cour sur qui vous pourriez mieux _verser l’honneur d’un tel emploi_.
(_Am. magn._ I. 2.)
L’usage qui permet de _déverser l’outrage_, _l’ignominie_ sur quelqu’un; de _verser_ sur lui _des faveurs_, ne permet pas de _verser un honneur_ ni _des honneurs_.
VERTU, efficacité:
Le théâtre a une grande _vertu_ pour la correction.
(_Préf. de Tartufe._)
--VERTU, dans le sens plus large du _virtù_ italien: le mérite, la bravoure:
Plus l’obstacle est puissant, plus on reçoit de gloire; Et les difficultés dont on est combattu Sont les dames d’atour qui parent _la vertu_.
(_L’Ét._ V. 11.)
VÊTIR UNE FIGURE:
Adieu; je vais là-bas dans ma commission Dépouiller promptement la forme de Mercure, Pour y _vêtir la figure_ Du valet d’Amphitryon.
(_Amph._ prol.)
VIDER, verbe neutre, dans le sens de _sortir_; VIDER D’UN LIEU:
M. LOYAL.
Monsieur, sans passion, Ce n’est rien seulement qu’une sommation, Un ordre de _vider d’ici_ vous et les vôtres.
(_Tart._ V. 4.)
«_Vuyde dehors_, fol insensé; Car il est temps que tu t’en partes.»
(_Le Nouveau Pathelin._)
Montaigne l’emploie activement, dans la réponse des sauvages américains aux Espagnols:
«Ainsi, qu’ils se despeschassent promptement de _vuider leur terre_.»
(_Essais._ III. 6.)
--VIDER, v. actif, figurément, au sens de _purgare_:
Adieu; _videz_ sans moi tout ce que vous aurez.
(_Fâcheux._ III. 4.)
Videz tous vos différends.
On disait _vider un procès_, _vider une cause_, _vider toutes les difficultés_, _vider ses intérêts_.
Laissez-moi, madame, je vous prie, _Vider mes intérêts_ moi-même là-dessus.
(_Mis._ V. 6.)
VIN A FAIRE FÊTE, digne d’être bu dans une fête:
Était-ce _un vin à faire fête_?
(_Amph._ III. 2.)
VISAGE, au figuré, en parlant des actions:
Cet amas d’actions indignes, dont on a peine, devant le monde, d’adoucir le mauvais _visage_.
(_D. Juan._ IV. 6.)
Le visage d’une action est une métaphore qui ne saurait être admise aujourd’hui, mais qui paraît l’avoir été autrefois; car Montaigne a dit _le visage d’une entreprise_. C’est en parlant du dessein qu’il a formé d’écrire ses Essais:
«Si l’estrangeté ne me saulve et la nouvelleté, qui ont accoustumé de donner prix aux choses, je ne sors jamais à mon honneur de cette sotte entreprinse; mais elle est si fantastique, et a _un visage_ si esloingné de l’usage commun, que cela luy pourra donner passage.»
(_Essais._ II. 8.)
Cela montre qu’il faut être très-circonspect à condamner Molière, lors même qu’il paraît le plus clairement avoir tort. Ce tort, tout réel, peut n’être pas le sien, mais celui de ses contemporains, ou de ses prédécesseurs les plus dignes de servir de modèles.
VISÉE; METTRE SA VISÉE A...:
Votre _visée_ au moins n’est pas _mise à Clitandre_?
(_Fem. sav._ I. 1.)
J’ai grand regret, monsieur, de voir qu’à vos _visées_ Les choses ne soient pas tout à fait disposées.
(_Ibid._ IV. 6.)
(Voyez PRENDRE VISÉE.)
VISIÈRE; ROMPRE EN VISIÈRE:
Je n’y puis plus tenir, j’enrage; et mon dessein Est de _rompre en visière_ à tout le genre humain.
(_Mis._ I. 1.)
Qu’un cœur de son penchant donne assez de lumière, Sans qu’on nous fasse aller jusqu’à _rompre en visière_.
(_Ibid._ V. 2.)
VISIONS, idées folles, rêves:
Et dans vos _visions_ savez-vous, s’il vous plaît, Que j’ai pour Henriette un autre époux tout prêt?
(_Fem. sav._ IV. 2.)
--VISIONS CORNUES:
Peut-être sans raison Me suis-je en tête mis ces _visions cornues_.
(_Sgan._ 13.)
«Égaré dans les nues, «Me lasser à chercher des _visions cornues_.»
(BOILEAU.)
Des visions effrayantes ou simplement chimériques; mais, dans la bouche du pauvre Sganarelle, l’expression de _visions cornues_ a une double portée.
--VISIONS DE NOBLESSE:
Ce nous est une douce rente que ce monsieur Jourdain, avec les _visions de noblesse et de galanterie_ qu’il est allé se mette en tête.
(_B. gent._ I. 1.)
VOICI VENIR:
Mais _les voici venir_.
(_L’Ét._ V. 14.)
_Voici venir_ Ascagne.
(_Dép. am._ V. 8.)
_Voici_ est pour _vois ici_: vois ici venir Ascagne. On disait au pluriel _veez-ci_, voyez ici. L’union intime des deux racines a depuis fait perdre de vue le sens de la première; _voici_ n’est plus qu’un adverbe invariable. Messieurs, _voici_ le roi, si l’on se reporte au sens exact de ces mots, est absurde: il faudrait dire, Messieurs, _vez-ci_ le roi: (voyez-le ici.)
_Vécy_ est resté, chez les paysans et dans quelques provinces, comme une forme corrompue de _voici_, et aussi invariable.
VOILA QUE C’EST, pour _ce que c’est_:
Voilà, _voilà que c’est_ de ne pas voir Jeannette.
(_L’Ét._ IV. 8.)
--VOILA, NE VOILA PAS, pour _ne voilà-t-il pas_:
Eh bien! _ne voilà pas_ de vos emportements!
(_Tart._ V. 1.)
_Voilà pas_ le coup de langue!
(_B. gent._ III. 12.)
(Voyez IL supprimé après VOILA.)
VOIR A (un infinitif):
Parlons à votre femme, et _voyons à la rendre_ Favorable....
(_Fem. sav._ II. 4.)
--VOIR DE (un infinitif), elliptiquement, voir, chercher le moyen de...:
Parlons à cœur ouvert, et _voyons d’arrêter_...
(_Mis._ II. 1.)
--VOIR PARLER:
Vous à qui j’ai tant _vu parler_ de son mérite.
(_Ibid._ V. 2.)
VOUDRIEZ, _dissyllabe_:
Monsieur votre père Est un autre vilain qui ne vous laisse pas, Comme vous _voudriez_ bien, manier ses ducats.
(_L’Ét._ I. 2.)
Vous me _voudriez_ encor payer pour précepteur.
(_Ibid._ I. 9.)
Vous êtes généreux, vous ne le _voudriez_ pas.
(_Ibid._ V. 9.)
(Voyez SANGLIER.)
--VOUDRIEZ, en trois syllabes:
Hé quoi! vous _voudriez_, Valère, injustement....
(_Dép. am._ II. 2.)
VOULOIR (SE) MAL, ou MAL DE MORT DE QUELQUE CHOSE:
Laissez, _je me veux mal de mon trop de foiblesse_.
(_Amph._ II. 6.)
_Je me veux mal de mort d’être_ de votre race.
(_Fem. sav._ II. 7.)
VOUS, indéfini et général comme _soi_, en relation avec ON:
Ah! que pour ses enfants un père a de foiblesse! Peut-on rien refuser à leurs mots de tendresse? Et ne se sent-on pas certains mouvements doux, Quand _on_ vient à songer que cela sort de _vous_?
(_Mélicerte._ II. 5.)
(Voyez NOUS.)
VOYENT, dissyllabe:
Et _voyent_ mettre à fin la contrainte où vous êtes.
(_Dép. am._ III. 7.)
(Voyez PAYENT, PAYSAN, SANGLIER, VOUDRIEZ, etc.)
VRAI; DE VRAI, _véritablement_, comme _de léger_, _légèrement_:
Le ciel défend, _de vrai_, certains contentements.
(_Tart._ IV. 5.)
VUE DE PAYS (A):
Non pas; mais, _à vue de pays_, je connois à peu près le train des choses.
(_D. Juan._ I. 1.)
Au premier coup d’œil jeté sur l’ensemble des choses.
--VUES DE LA LUMIÈRE, l’aspect, le jour, en parlant d’une peinture:
Voici le lieu le plus avantageux, et qui reçoit le mieux _les vues favorables de la lumière_ que nous cherchons.
(_Sicilien._ 12.)
Y.
L’emploi de _y_, dans Molière, est fort étendu. C’est le terme corrélatif de _à_, _lui_, _leur_, qu’il s’agisse de choses ou de personnes.
Y représente également _dans_ et _avec_.
Y se construit encore avec un verbe, et souvent représente elliptiquement l’idée exprimée par une phrase.
(Voyez OÙ.)
Y en relation avec un nom de personne ou de chose, pour _à_, _lui_, _leur_:
Quoi! Lucile n’est pas sous des liens secrets A mon maître?--Non, traître, et n’_y_ sera jamais.
(_Dép. am._ III. 8.)
A Lucile.
Ils comptent les défauts pour des perfections, Et savent _y_ donner de favorables noms.
(_Mis._ II. 5.)
Aux défauts.
Ils ne manquent jamais de saisir promptement L’apparente lueur du moindre attachement, D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, Et d’_y_ donner le tour qu’ils veulent qu’on _y_ croie.
(_Tart._ I. 1.)
Aux lueurs d’attachement.
Je ne distingue rien en celui qui m’offense; Tout _y_ devient l’objet de mon courroux.
(_Amph._ II. 6.)
Tout en lui devient, etc:
Quoi! écouter impudemment l’amour d’un damoiseau, et _y_ promettre de la correspondance!
(_G. D._ I. 3.)
A l’amour du damoiseau. Nous dirions aujourd’hui: et lui promettre.
C’est la belle Julie, la véritable cause de mon retardement; et si je voulois _y_ donner une excuse galante.....
(_Comtesse d’Esc._ 1.)
Oui, oui, je te renvoie à l’auteur des Satires. --Je t’_y_ renvoie aussi.
(_Fem. sav._ III. 5.)
--Y représentant _avec_:
Je romps avecque vous, et j’_y_ romps pour jamais.
(_Dép. am._ IV. 3.)
Vivez, vivez contente, et bravez ma mémoire Avec le digne époux qui vous comble de gloire. --Oui, traître, j’_y_ veux vivre.
(_Sgan._ 20.)
--Y répondant à _en_, _dans_, _à_:
Et, pour se bien conduire en ces difficultés, Il _y_ faut, comme en tout, fuir les extrémités.
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
Je veux vous _y_ servir, et vous épargner des soins inutiles.
(_D. Juan._ III. 4.)
Il faut toujours garder de grandes formalités, quoi qu’il puisse arriver.--Pour moi, j’_y_ suis sévère en diable.
(_Am. méd._ II. 3.)
A garder de grandes formalités.
Comment, mon gendre, vous en êtes encore là-dessus?--Oui, j’_y_ suis, et jamais je n’eus tant sujet d’_y_ être.
(_G. D._ II. 9.)
--Y corrélatif d’un verbe:
Je me vois, ma cousine, ici persécutée Par des gens dont l’humeur _y_ paroît concertée.
(_Mis._ V. 3.)
Concertée à me persécuter.
--Y, à cela, sur ce point:
CLITANDRE. Promettez-moi donc que je pourrai vous parler cette nuit.
ANGÉLIQUE. J’_y_ ferai mes efforts.
(_G. D._ II. 10.)
Je ferai mes efforts à ce que vous puissiez me parler cette nuit.
Vous me haïssez donc?--J’_y_ fais tout mon effort.
(_Amph._ II. 6.)
A vous haïr.
Vous devez éclaircir toute cette aventure. --Allons, vous _y_ pourrez seconder mon effort.
(_Ibid._ III. 4.)
A éclaircir cette aventure.
--Y rapporté au sens de toute une phrase:
HENRIETTE.
Je me trouve fort bien, ma mère, d’être bête; Et j’aime mieux n’avoir que de communs propos, Que de me tourmenter à dire de beaux mots.
PHILAMINTE.
Oui; mais j’_y_ suis blessée, et ce n’est pas mon compte.
(_Fem. sav._ III. 6.)
Je suis blessée à ce que vous soyez dans cette opinion.
--Y redondant avec _où_:
C’est une chose _où_ il _y_ va de l’intérêt du prochain.
(_Pourc._ II. 4.)
Molière n’a pas cru qu’on pût altérer cette forme, _il y va_, et mettre _il va_.
--Avec _en_:
Nous vous _y_ surprenons, _en_ faute contre nous!
(_Sgan._ 6.)
--Y avec _contredire_:
Accablez-moi de noms encor plus détestés, _Je n’y contredis point_; je les ai mérités.
(_Tart._ III. 6.)
--Avec _marchander_:
Si j’étois en sa place, je n’_y_ marchanderois point.
(_G. D._ I. 7.)
--Avec _s’en aller_:
Laissez-moi faire, je m’_y_ en vais moi-même.
(_D. Juan._ IV. 11.)
(Voyez où, dont toutes les constructions correspondent dans Molière à celle de Y.)
--Y A, pour _il y a_:
Et quels avantages, madame, puisque madame _y a_?
(_G. D._ I. 4.)
--QU’IL Y A, surabondant:
Et pensez-vous qu’on soit capable d’aimer de certains maris _qu’il y a_?
(_G. D._ III. 5.)
De certains maris comme il en existe au monde.
Cette locution était jadis du commun usage:
«Ainsy beaucoup de femmes _qu’il y a_ se desbattent avec leurs maris quand ils leur veulent oster l’affeterie, la braveté, et la despense.»
(LA BOÉTIE, _Trad. de Plutarque_, p. 281.)
YEUX; METTRE AUX YEUX, mettre devant les yeux, représenter, remontrer:
Mais votre conscience et le soin de votre âme Vous devroient _mettre aux yeux_ que ma femme est ma femme.
(_Sgan._ 21.)
(Voyez METTRE AUX YEUX, p. 246.)
--DE NOUVEAUX YEUX, de nouveaux regards:
Et mon esprit, jetant _de nouveaux yeux_ sur elle....
(_Pr. d’Él._ I. 1.)
--YEUX DE L’AME, figurément:
Il m’est venu des scrupules, madame; et j’ai ouvert _les yeux de l’âme_ sur ce que je faisois.
(_D. Juan._ I. 3.)
LETTRE A MONSIEUR A. FIRMIN DIDOT, SUR QUELQUES POINTS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE.
MONSIEUR ET CHER ÉDITEUR,
Le livre _Des variations du langage français_, que j’ai publié chez vous il y a quelques mois, a été vivement attaqué dans la _Bibliothèque de l’École des chartes_, également sortie de vos presses.
Si ces attaques n’atteignaient que mon amour-propre, je ne répondrais pas une syllabe; mais l’intérêt de la science s’y trouve et mêlé et compromis; il s’agit surtout d’un point de grammaire curieux et fondamental: dès lors je suis tenu de défendre ce que je crois la vérité. Cette considération vous fera, j’espère, excuser l’étendue de cette lettre, qui eût pris bien d’autres développements encore, si j’eusse voulu suivre la critique pas à pas, et la combattre à toute occasion. Il suffira de toucher quelques détails saillants; on jugera du reste par analogie.
J’ai refusé de reconnaître, par rapport à l’étude de la vieille langue dans ses monuments, l’importance exagérée qu’on a faite aux patois sous le nom pompeux de _dialectes_. J’ai dit: Il y avait un centre du royaume, une langue française constituée; les écrivains de la province visaient tous à écrire la langue du centre. S’il en est autrement, qu’on me montre dans ces écrivains les expressions en dehors de la langue commune, caractéristiques de tel ou tel dialecte. Bien entendu, je n’accepte pas comme autant de mots à part les différences d’orthographe qui se rencontrent souvent dans la même page d’un manuscrit.
Mais comme un élève de l’École des chartes, feu M. Fallot, d’estimable et regrettable mémoire, a laissé un gros volume sur ces dialectes, dont il a plus que personne préconisé l’importance, il fallait bien _a priori_ que mon opinion fût erronée, absurde, monstrueuse et révoltante. Après toutes les vaines déclamations possibles, M. Guessard en vient enfin à m’opposer le témoignage d’un texte.
Je laisse parler mon adversaire:
«Que le trouvère fît _parfois_ effort pour écrire en français de France, et qu’il y réussît tant bien que mal, c’est possible; mais qu’il le voulût toujours, ou que toujours il y parvînt, _ce n’est pas vrai_[83].
[83] _Parfois_ est bon, comme _c’est possible_. Lisez, au lieu de _parfois_, _toujours_, et au lieu de _c’est possible_, _c’est certain_, en attendant que M. Guessard fournisse _une_ preuve du contraire. Un démenti n’en est pas une, si grossier qu’il soit.
«Voyez plutôt ce qui arriva au trouvère Quenes de Béthune[84], ce grand seigneur poëte et guerrier, qui mieux que tout autre pouvait s’instruire du beau langage. Il était Artésien, comme l’indique son nom, et il composait en artésien ou en picard; ce qui était tout un. Vers l’an 1180, il vint à la cour de France, où la régente Alix de Champagne, et le jeune prince son fils, qui depuis régna sous le nom de Philippe-Auguste, lui exprimèrent le désir d’entendre quelqu’une de ses chansons. Quenes de Béthune récita donc des vers très-intelligibles pour ses auditeurs, _mais fortement empreints d’un cachet picard_; aussi fut-il raillé par les seigneurs de France, repris par la reine et par son fils:
Mon _langage_ ont blasmé li François Et mes chançons, oyant les Champenois, Et la comtesse encoir (dont plus me poise). La roïne ne fit pas que cortoise Qui me reprist, elle et ses fiex li rois: Encor ne soit ma _parole_ françoise, Si la puet on bien entendre en françois; Ne cil ne sont bien appris ne cortois Qui m’ont repris se j’ai dit _mot d’Artois_, Car je ne fus pas norriz a Pontoise[85].»