Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 38

Chapter 383,276 wordsPublic domain

On remarquera que, dans tous ces exemples, l’adjectif uni à _tout_ commence par une voyelle, en sorte que si l’on écrivait _toute_, il y aurait élision. Il a dépendu de l’imprimeur de supprimer l’_e_ de _toute_, et ces textes ne sont pas des preuves irrécusables pour l’invariabilité; au lieu que pour le cas contraire ils ne peuvent avoir été falsifiés.

(Voyez TOUT, variable.)

--TOUT, _variable_ devant un adjectif:

La fourbe a de l’esprit, la sotte est _toute bonne_.

(_Mis._ III. 5.)

Oui, _toute_ mon amie, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.

(_Ibid._ III. 7.)

«Ils y en ont trouvé de _toutes contraires_.»

(PASCAL. 1re _Prov._)

Des propositions tout à fait contraires aux cinq attribuées à Jansénius.

«La Grèce, _toute polie_ et _toute sage_ qu’elle étoit...»

(BOSSUET. _Hist. univ._)

Il est manifeste que dans ces exemples _tout_ représente _tout à fait_; il devrait donc être invariable comme l’adverbe dont il tient la place. Cependant il ne l’est pas, soit à cause de l’euphonie à qui tout cède, soit par un autre motif, ou peut-être par une pure inconséquence. Quoi qu’il en soit, les grammairiens, bien empêchés par l’usage, ont posé à cet égard une plaisante règle: _Tout_, disent-ils, mis pour _tout à fait_, est adverbe devant les adjectifs féminins _commençant par une voyelle_, et, au contraire, il devient adjectif devant les adjectifs _commençant par une consonne_.

C’est-à-dire, pour parler vrai, que dans le premier cas on profite de l’élision pour escamoter sur le papier l’_e_ final de _toute_, par exemple, _tout aimable_, _tout entière_, _tout opposée_. Cela passe, parce que l’oreille n’a rien à y réclamer; mais réellement il y a toujours accord.

--TOUT, invariable devant un nom de ville:

C’est moi qui suit Sosie, et _tout Thèbes_ l’avoue.

(_Amph._ I. 2.)

Vous parlez devant un homme à qui _tout Naples_ est connu.

(_L’Av._ V. 5.)

«_Tout Smyrne_ ne parloit que d’elle.»

(LA BRUYÈRE.)

Les Italiens observent la même règle: _tutto Napoli_, _tutto Siviglia_:

«_Tutto Siviglia_ «Conosce Bartolo.»

(_Le Nozze di Figaro._)

--TOUT, TOUTE, adjectif, avec le sens de l’adverbe latin _totidem_:

Ce sont _toutes_ façons dont je n’ai pas besoin.

(_Tart._ I. 1.)

Ces visites, ces bals, ces conversations, Sont du malin esprit _toutes inventions_.

(_Ibid._)

--TOUTE-BONTÉ, comme _toute-puissance_:

Que le ciel à jamais, par sa _toute-bonté_, Et de l’âme et du corps vous donne la santé!

(_Tart._ III. 3.)

--TOUT CE QUE... SONT:

On m’a montré la pièce; et comme _tout ce qu’il y a d’agréable sont_ effectivement des idées qui ont été prises de Molière.....

(_Impromptu._ 3.)

(Voyez CE QUE... SONT.)

--TOUT DE BON, pour tout de bon, sérieusement:

Mais j’aime _tout de bon_ l’adorable Henriette.

(_Fem. sav._ V. 1.)

«Je ne le disois pas _tout de bon_, repartit le père; mais parlons plus sérieusement.»

(PASCAL. 8e _Prov._)

«_Tout de bon_, mes pères, il seroit aisé de vous tourner là-dessus en ridicule.»

(Id. 12e _Prov._)

--TOUT DOUX, adverbe, comme _tout doucement_:

Je crains fort pour mon fait quelque chose approchant, Et je m’en veux _tout doux_ éclaircir avec elle.

(_Amph._ II. 3.)

--TOUT D’UN TEMPS, en même temps:

Bonsoir; car _tout d’un temps_ je vais me renfermer.

(_Éc. des mar._ III. 2.)

--TOUT MAINTENANT, subitement, à l’instant même:

Il m’est dans la pensée Venu _tout maintenant_ une affaire pressée.

(_Éc. des fem._ III. 4.)

--TOUT VIEUX, sans ajouter _qu’il est_:

Le bonhomme, _tout vieux_, chérit fort la lumière.

(_L’Ét._ III. 5.)

De même, dans le _Misanthrope_:

Oui, _toute mon amie_, elle est, et je la nomme, Indigne d’asservir le cœur d’un galant homme.

(_Mis._ III. 7.)

Sur ce passage, voici la remarque de Voltaire:

«Il faut dire _toute mon amie qu’elle est_, et non pas _toute mon amie elle est_.»

«_Et je la nomme_; cet _et_ est de trop. _Je la nomme_ est vicieux; le terme propre est _je la déclare_; on ne peut nommer qu’un nom: je _le nomme_ grand, vertueux, barbare; je _le déclare_ indigne de mon amitié.» (_Mélanges._ T. III. p. 228.)

Il est manifeste que Voltaire n’a pas saisi le sens de ce passage. Il a supposé une inversion très-dure, et compris: Elle est toute, c’est-à-dire, tout à fait, mon amie, et je la nomme indigne d’asservir, etc.; tandis que le sens véritable est celui-ci: Toute mon amie qu’elle est, elle est (et je ne crains pas de la nommer, et je le dis tout haut), elle est indigne, etc.

Il est probable que Voltaire avait sous les yeux un texte mal ponctué:

Oui, toute mon amie elle est; et je la nomme Indigne d’asservir, etc....[78].

[78] C’est effectivement ainsi que le vers est ponctué dans la citation.

C’est ce qui a causé son erreur, qu’un peu de réflexion eût promptement dissipée. Il est bien fâcheux que Voltaire eût si peu de patience, et qu’il ait mis tant de précipitation à condamner des hommes comme Corneille et Molière. On l’accuse de perfidie calculée envers le premier; je suis persuadé qu’il n’est coupable que de légèreté et d’impétuosité dans sa critique: mais c’est déjà beaucoup trop quand on est Voltaire, et qu’on juge Corneille devant l’Europe attentive.

TRACER L’IMAGE DES CHANSONS, danser aux chansons:

Et _tracez_ sur les herbettes _L’image de vos chansons_.

(_Am. magn._ 3e _intermède_.)

Métaphore outrée. On sait comment la parodie de Benserade en faisait ressortir le ridicule:

«Et tracez sur les herbettes L’image de vos _chaussons_.»

(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)

TRADUIRE EN RIDICULE (SE):

J’enrage de voir de ces gens qui _se traduisent en ridicule_ malgré leur qualité.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

TRAHIR SON AME:

Non pas dans le sens où l’on dit _trahir sa pensée_, c’est-à-dire la révéler involontairement; mais, au contraire, dans le sens de la contraindre, la contenir, lorsqu’elle voudrait s’échapper; véritable trahison contre la nature et la vérité:

Morbleu! c’est une chose indigne, lâche, infâme, De s’abaisser ainsi jusqu’à _trahir son âme_! Et si, par un malheur, j’en avais fait autant, Je m’irois de regret pendre tout à l’instant.

(_Mis._ I. 1.)

TRAINER, entraîner:

Don Juan, l’endurcissement au péché _traîne_ une mort funeste!

(_D. Juan._ V. 6.)

TRAIT, atteinte; DONNER LE PREMIER TRAIT, figurément:

Je m’en vais là-dedans _donner le premier trait_.

(_L’Ét._ IV. 1.)

C’est-à-dire, entamer l’affaire.

--TRAIT, épigramme, parole mordante. Orgon dit à Dorine:

Te tairas-tu, serpent, dont les _traits effrontés_...

(_Tart._ II. 2.)

Premièrement, un serpent ne lance point de traits; ensuite des traits n’ont point de front, par conséquent ne peuvent être effrontés. C’est Dorine qui est un serpent et une effrontée, et dont les mots sont autant de traits. Ces trois expressions, qui sont justes prises séparément, fondues en une seule métaphore sont fausses, à cause de l’incohérence des images, qui devraient former un ensemble.

--JOUER UN TRAIT:

Et sans doute il faut bien qu’à ce becque cornu _Du trait qu’elle a joué_ quelque jour soit venu.

(_Éc. des fem._ IV. 6.)

Et vous avez eu peur de le désavouer Du _trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu _jouer_.

(_Tart._ IV. 3.)

--TRAIT D’AVENTURE:

Ah! fortune, ce _trait d’aventure_ propice Répare tous les maux que m’a faits ton caprice.

(_Éc. des fem._ V. 2.)

«Molière dit souvent _jouer un trait_ et _faire un tour_. L’usage actuel est inverse; on dit communément _faire un trait_ et _jouer un tour_.» (M. AUGER.)

--TRAITS, traits de plume, l’écriture:

Jetez ici les yeux et connoissez vos _traits_: Ce billet découvert suffit pour vous confondre.

(_Mis._ IV. 3.)

Et reconnaissez votre écriture.

TRAITER, mis absolument comme _agir_, _se conduire_:

On détruiroit par là, _traitant de bonne foi_, Ce grand aveuglement où chacun est de soi.

(_Mis._ III. 5.)

Bossuet dit fréquemment _traiter avec quelqu’un_, pour avoir des relations avec quelqu’un:

«Sous un visage riant........... elle cachoit un sérieux dont ceux qui _traitoient avec elle_ étoient surpris.»

(_Or. f. de la duch. d’Orl._)

«Quand quelqu’un _traitoit avec elle_, il sembloit qu’elle eût oublié son rang.....»

(_Ibid._)

--TRAITER DE MÉPRIS, D’ÉGALITÉ, avec mépris, avec égalité:

Et, _traitant de mépris_ les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous tout entière.

(_Fem. sav._ I. 1.)

Ils sont insupportables avec _les impertinentes égalités dont ils traitent_ les gens.

(_Comtesse d’Esc._ 11.)

Cette façon de parler me paraît de celles qu’il n’est pas bon de prendre à Molière.

(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)

--TRAITER DU HAUT EN BAS:

Ces honnêtes diablesses, Se retranchant toujours sur leurs sages prouesses, Qui, pour un petit tort qu’elles ne nous font pas, Prennent droit de _traiter les gens du haut en bas_.

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)

--TRAITER LES CHOSES DANS LA DOUCEUR:

Mais nous sommes personnes à _traiter les choses dans la douceur_.

(_Mar. forc._ 16.)

TRANCHER AVEC QUELQU’UN, en finir tout net avec lui:

Car, _tranchant avec moi_ par ces termes exprès.....

(_Éc. des fem._ III. 4.)

--TRANCHER SON DISCOURS D’UN APOPHTHEGME:

PANCRACE. _Tranchez-moi votre discours d’un apophthegme_ à la laconienne.

(_Mar. for._ 6.)

Soyez bref, supprimez les longs discours au moyen d’un apophthegme laconique.

TRAVAILLÉ DE:

_De quel démon_ est donc leur âme _travaillée_?

(_Dép. am._ I. 6.)

«Êtes-vous _travaillé de la lycanthropie_?»

(REGNIER.)

TRAVAUX D’UN VOYAGE, pour _les fatigues_:

Ce sensible outrage, Se mêlant aux _travaux d’un assez long voyage_...

(_Sgan._ 10.)

TREDAME! par apocope, Notre-Dame!

_Tredame_, monsieur, est-ce que madame Jourdain est décrépite?...

(_B. gent._ III. 5.)

TREUVE, archaïsme, pour _trouve_:

Mais, encore une fois, la joie où je vous _treuve_ M’expose à la rigueur d’une trop rude épreuve.

(_D. Garcie._ V. 6.)

Non, l’ardeur que je sens pour cette jeune veuve Ne ferme point mon âme aux défauts qu’on lui _treuve_.

(_Mis._ I. 1.)

Il était de règle, dans l’origine de la langue, que tout verbe ayant à l’infinitif la diphthongue _ou_, la changeait en _eu_ à l’indicatif.--_Mouvoir_, _mourir_, _pouvoir_, _couvrir_, _secourir_, _se douloir_, etc., faisaient à l’indicatif _je meus_, _je meurs_, _je peux_, _je cueuvre_, _je sequeurs_, _je me deuls_, etc.

Je n’ai jamais vu, dans les monuments primitifs de notre langue, d’exemple de l’infinitif _treuver_; c’est toujours _trover_, _trouver_. (Voy. _des Var. du lang. fr._, p. 179.)

Au XVIe siècle, que déjà les traditions originelles commençaient à se perdre, on rencontre quelquefois _treuver_. Olivier de Serres, par exemple, n’emploie pas d’autre forme; mais elle est évidemment déduite, par erreur, de celle du présent. C’est ainsi que, de la forme contractée _ci-gît_, certains lexicographes modernes ont conclu l’infinitif GIR, au lieu de GÉSIR.

(Voyez le Dict. de M. N. Landais.)

TRIBOUILLER, patois, agiter, secouer violemment:

LUBIN.--Je me sens tout _tribouiller_ le cœur quand je te regarde.

(_G. D._ II. 1.)

Racines, _brouiller_ et _tri_, pour _tres_, communiquant la force du superlatif au verbe ou au nom avec lequel il se compose.

_Tribouiller_, _tribouilleur_, ont été jadis des mots d’un français très-correct:

«Tapez, trompez, tourmentez, trondelez, «Brisez, riflez, tempestez, _triboulez_.»

(Cités dans BOREL.)

TRIBUTS, tribut d’hommages:

Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas _mes tributs_, n’en étant point aimé.

(_Dép. am._ I. 3.)

TRIOMPHER DE QUELQUE CHOSE, à l’occasion de quelque chose:

Jamais on ne m’a vu _triompher de ces bruits_.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

«Et, d’autre part aussi, sa charmante moitié «_Triomphoit d’être inconsolable_.»

(LA FONTAINE. _Joconde._)

(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)

Vous _ne triompherez pas_, comme vous le pensez, _de_ votre infidélité.

(_B. gent._ III. 10.)

C’est-à-dire, votre indifférence ne vous procurera pas le triomphe que vous espérez. Mais cette phrase, dans les usages de la langue moderne, signifierait: vous ne surmonterez pas votre infidélité, vous ne pourrez la vaincre, en triompher.

Probablement l’équivoque de cette locution est ce qui a déterminé à l’abandonner.

On disait aussi _triompher sur_, c’est-à-dire _au sujet de_:

«Ils _triomphoient_ encor _sur cette maladie_.»

(LA FONT. _Les Médecins._)

«Mais, poursuivit-il, notre père Antoine Sirmond, qui _triomphe sur cette matière_...»

(PASCAL. 10e _Prov._)

TRIQUETRAC, onomatopée; UN TRIQUETRAC DE PIEDS:

Puis, outre tout cela, vous faisiez sous la table Un bruit, un _triquetrac de pieds_ insupportable.

(_L’Ét._ IV. 5.)

Le nom du jeu de _trictrac_ n’a pas d’autre origine.

TROP DE (LE), substantivement:

Il s’en est peu fallu que durant mon absence On ne m’ait attrapé par _son trop d’innocence_.

(_Éc. des fem._ III. 3.)

«Dorante, arrêtons-nous; _le trop de promenade_ «Me mettroit hors d’haleine et me feroit malade.»

(CORN. _Le Menteur._ II. 5.)

Ce n’est que restituer à _trop_ sa qualité originelle: _turba_, _truba_, ou _trupa_; _troupe_ ou _trop_; puis on l’a employé adverbialement comme _mie_, _pas_, _point_, _goutte_, etc.

TROUBLÉ D’ESPRIT, expression moins forte que _aliéné_:

C’est moi, monsieur, qui vous ai envoyé parler les jours passés pour un parent un peu _troublé d’esprit_...

(_Pourc._ I. 9.)

TROUSSER BAGAGE:

Prenez visée ailleurs, et _troussez-moi bagage_.

(_Éc. des mar._ II. 9.)

_Trousser_, dans sa primitive acception, signifie _charger_.

«D’or e d’argent quatre cens muls _trussez_.»

(_Roland._ st. 9.)

Quatre cents mulets _troussés_ d’or et d’argent.

«De sul le fer fust un mulet _trusset_.»

(_Ibid._ st. 227.)

Du seul fer de cette lance on eût _troussé_ un mulet.

_Trousser en malle_, c’est charger à la façon d’une malle, en guise de malle.

_Trousser bagage_, c’est charger son bagage pour déménager, décamper.

_Bagage_ est la réunion, l’ensemble des _bagues_. _Bagues_ sont les meubles, vêtements, ustensiles, etc.

BAGA, dans le latin du moyen âge, un coffre, un sac. Les Anglais appellent encore _bag-pipe_ (tuyau à sac), une musette, à cause de son sac plein de vent. On disait _baguer_ et _débaguer_, pour _garnir_ et _dévaliser_. (Voyez DU CANGE, au mot _Baga_.)

TROUVER QUELQU’UN A DIRE. (Voyez DIRE.)

TURQUERIE:

Il est turc là-dessus, mais d’une _turquerie_ à désespérer tout le monde.

(_L’Av._ II. 5.)

UN CHACUN, archaïsme, chacun:

_Un chacun_ est chaussé de son opinion.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

D. LOUIS. Leur gloire est un flambeau qui éclaire, aux yeux d’_un chacun_, la honte de vos actions.

(_D. Juan._ IV. 6.)

Voilà par sa mort _un chacun_ satisfait.

(_Ibid._ V. 7.)

Hautement d’_un chacun_ elles blâment la vie.

(_Tart._ I. 1.)

UN PETIT, pour _un peu_, archaïsme:

Qu’avez-vous? Vous grondez, ce me semble, _un petit_?

(_Éc. des fem._ II. 6.)

J’ai, devant notre porte, En moi-même voulu répéter _un petit_, Sur quel ton et de quelle sorte Je ferois du combat un glorieux récit.

(_Amph._ II. 1.)

_Peu_, qu’on dérive habituellement de _parum_, me semble n’être que la première syllabe de _petit_, comme _mi_ de _milieu_, _prou_ de _profit_, etc., etc. _Un petit_ ne serait alors que l’expression complète, au lieu de l’expression abrégée.

UN PEU construit avec BEAUCOUP, BIEN, DOUCEMENT:

Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez _un peu beaucoup_ de mon père?

(_Mal. im._ III. 22.)

Je trouve _un peu bien prompt_ le dessein où vous êtes.

(_Mis._ V. 1.)

La déclaration est tout à fait galante; Mais elle est, à vrai dire, _un peu bien surprenante_.

(_Tart._ III. 3.)

Voilà une petite menotte qui est _un peu bien rude_.

(_G. D._ III. 3.)

Cela m’est sorti _un peu bien vite_ de la bouche.

(_D. Juan._ I. 1.)

Hé! là, là, madame la Nuit, _Un peu doucement_, je vous prie.

(_Amph._ prol.)

«Depuis qu’elles (les femmes) sont du tout rendues à la mercy de nostre foy et constance, elles sont _un peu bien hazardées_.»

(MONTAIGNE. III. 5.)

--UN PEU PLUS FORT QUE JEU:

Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires, _Un peu plus fort que jeu_ n’ait poussé les affaires.

(_Éc. des fem._ II. 6.)

Un peu plus fort que les règles du jeu ne le permettaient.

UN TEMPS. (Voyez TEMPS.)

UN, UNE, _supprimé_:

O ciel! _c’est miniature_; Et voilà d’un bel homme une vive peinture!

(_Sgan._ 6.)

Tu vois si _c’est mensonge_, et j’en suis fort ravie.

(_Ibid._ 22.)

--UN, répété surabondamment:

_Une_ action d’_un_ homme à fort petit cerveau.

(_Dép. am._ V. 1.)

Et l’on sait ce que c’est qu’_un_ courroux d’_un_ amant.

(_Mis._ IV. 2.)

Ceux qui me connoîtront n’auront pas la pensée Que ce soit _un_ effet d’_une_ âme intéressée.

(_Tart._ IV. 1.)

Plus, _une_ peau d’_un_ lézard de trois pieds et demi, remplie de foin.

(_L’Av._ II. 1.)

On dirait aujourd’hui une action d’homme;--un courroux d’amant;--l’effet d’une âme:--une peau de lézard.

--UN, surabondant devant _le plus_:

Que deux nymphes, d’_un_ rang _le plus haut_ du pays, Disputent à se faire un époux de mon fils.

(_Mélicerte._ I. 4.)

Voilà une belle merveille que de faire bonne chère avec de l’argent! C’est _une_ chose _la_ plus aisée du monde!

(_L’Av._ III. 5.)

Je suis dans _une confusion la plus grande_ du monde, de voir une personne de votre qualité..., etc.

(_B. gent._ III. 6.)

«Une si illustre princesse ne paroîtra dans ce discours que comme _un exemple le plus grand_ qu’on se puisse proposer.»

(BOSSUET. _Or. fun. de la duch. d’Or._)

VACHE; LA VACHE EST A NOUS, sorte d’adage:

S’il ne tient qu’à battre, _la vache est à nous_.

(_Méd. m. lui._ I. 5.)

--VACHE A LAIT, figurément:

Cet homme-là fait de vous une _vache à lait_.

(_B. gent._ III. 4.)

VAILLANTISES:

Que je vais m’en donner, et me mettre en bon train De raconter nos _vaillantises_!

(_Amph._ III. 6.)

VALOIR QUE, suivi d’un verbe au subjonctif:

Et vous _ne valez pas que l’on vous considère_.

(_Mis._ IV. 3.)

Le choix est glorieux, et _vaut bien qu’on l’écoute_.

(_Tart._ II. 4.)

_Je veux bien que_ de moi _l’on fasse_ plus de cas.

(_Fem. sav._ V. 4.)

VASTE DISGRACE:

Par où pourrois-je, hélas! dans ma _vaste disgrâce_, Vers vous de quelque plainte autoriser l’audace?

(_D. Garcie._ V. 3.)

VENEZ-Y-VOIR, substantivement; UN VENEZ-Y-VOIR:

D’un panache de cerf sur le front me pourvoir, Hélas, voilà vraiment _un beau venez-y-voir_!

(_Sgan._ 6.)

VENIR, impersonnel; IL VIENT FAUTE DE:

_S’il vient faute de vous_, mon fils, je ne veux plus rester au monde.

(_Mal. im._ I. 9.)

VENTRE; AVOIR DANS LE VENTRE..., en parlant du temps qui reste à vivre:

C’est un homme qui mourra avant qu’il soit peu, et qui _n’a tout au plus que six mois dans le ventre_.

(_Mar. for._ 12.)

VENUE, substantif; UNE VENUE DE COUPS DE BATON:

Tu vas courir risque de t’attirer _une venue de coups de bâton_.

(_Scapin._ III. 1.)

«On dit proverbialement qu’un homme _en a eu d’une venue_, pour dire qu’il a fait quelque perte, qu’il a été obligé de faire quelque dépense.» (TRÉVOUX.)

_Venue_, dans la phrase de Molière, est au sens de _récolte_, _bonne récolte_, parce que le grain de l’année est bien venu. Nicot, au mot _venir_, donne pour exemples: «Grande _venue_ de brebis et abondante, _bonus proventus_.»

_Venue_ pour _bonne venue_, _ample venue_, comme _heur_, _succès_, _fortune_, pour _bon heur_, _bon succès_, _bonne fortune_.

Une _volée_ de coups de bâton; métaphore prise des oiseaux qui voyagent par troupe: une _volée_ de perdreaux, une _volée_ de pigeons, etc. Trévoux cite cet exemple: «Il vint une _volée_ de cailles dans le désert, qui réjouit fort les Israélites, dégoûtés de la manne.»

VÊPRE; LE BON VÊPRE, archaïsme, le bon soir:

M. BOBINET.--Je donne _le bon vêpre_ à toute l’honorable compagnie.

(_Comtesse d’Esc._ 17.)

_Vespre_, contracté de _vesp(e)ra_, le soir. On disait aussi _la vesprée_.

«Venir _sur le vespre_;--préparez pour _le vespre_.»

(NICOT.)

_VERBE RÉFLÉCHI_ perd son pronom étant précédé d’un autre verbe:

Faites-la _ressouvenir_ qu’il faut se rendre de bonne heure dans le bois de Diane.

(_Am. magn._ I. 2.)

Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule.

(_Ibid._ I. 6.)

(Voyez ARRÊTER, et PRONOM RÉFLÉCHI.)

VÉRITABLE; véridique, sincère:

Nous en tenons tous deux, si l’autre est _véritable_.

(_Dépit. am._ I. 5.)

J’ai monté pour vous dire, et d’_un cœur véritable_, Que j’ai conçu pour vous une estime incroyable.

(_Mis._ I. 2.)

C’est l’ancienne valeur du mot.

«Longarine n’a point accoutumé de celer la vérité, soit contre homme ou contre femme.--Puisque vous m’estimez si _véritable_, dit Longarine.....»

(La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.)

«Mais, mon père, si le diable ne répond pas la vérité, car il n’est guère plus _véritable_ que l’astrologie, il faudra donc que le devin restitue, par la même raison?»

(PASCAL. 8e _Prov._)

«Si elles (les précieuses) sont coquettes, je n’en dirai rien; car je fais profession d’être un auteur _fort véritable_, et point médisant.»

(Mlle DE MONTPENSIER, _Portrait des Précieuses_.)

VÉRITÉ; DIRE VÉRITÉ:

Si je vous faisois voir qu’on vous _dit vérité_?

(_Tart._ IV. 3.)

VERS, pour _envers_:

J’ai tardé trop longtemps A m’acquitter _vers toi_ d’une telle promesse.

(_Dép. am._ I. 2.)

Ah! madame, excusez un amant misérable, Qu’un sort prodigieux a fait _vers vous_ coupable.

(_D. Garcie._ II. 6.)

Par où pourrois-je, hélas! dans ma vaste disgrâce, _Vers vous_ de quelque plainte autoriser l’audace?

(_Ibid._ V. 3.)

. . . . . Ah! gardez de me faire un outrage, Et de vous hasarder à dire que _vers moi_ Un cœur dont j’ai fait cas ait pu manquer de foi.

(_Ibid._ V. 5.)

Votre flamme _vers moi_ ne vous rend pas coupable.

(_Ibid._)

Si ce parfait amour que vous prouvez si bien Se fait _vers_ votre objet un grand crime de rien.

(_Fâcheux._ I. 1.)

Et pouvez-vous le voir sans demeurer confuse Du crime dont _vers_ moi son style vous accuse?

(_Mis._ IV. 3.)

Ce monarque, en un mot, a _vers_ vous détesté Sa lâche ingratitude et sa déloyauté.

(_Tart._ V. 7.)

Oui, c’est lui qui sans doute est criminel _vers vous_.

(_Amph._ II. 6.)

Je trouve une espèce d’injustice bien grande à me montrer ingrate _vers_ l’un ou _vers_ l’autre.

(_Am. magn._ III. 1.)

On pourrait supposer, à ne considérer que quelques exemples, que Molière a fait céder l’exactitude de l’expression à la mesure. Il n’en est rien, puisqu’il emploie _vers_ dans la prose, où rien ne le contraignait, et dans des vers, où l’élision lui permettait l’une ou l’autre forme à son choix.

_Vers_ est la plus ancienne. _Envers_ et _devers_ sont venus ensuite. Le livre des _Rois_ emploie constamment _vers_:

«Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder, e s’il peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?»

(_Rois._ p. 8.)

«Pur co que la guerre _vers_ les enemis Deu maintenist[79].»

(_Ibid._ p. 71.)

[79] _Envers_ et _devers_ se rencontrent déjà dans le livre des Rois:

«Ore l’aparceif ke felenie n’ad en mei, ne crime _envers_ tei.»

(_Rois._ p. 95.)

(Jéroboam) «pis que nuls ki devant lui out ested _devers_ N. S. uverad.»

(_Ibid._ p. 309.)

Beaumanoir ne connaît que la forme _vers_:

«Li baillis qui est deboneres _vers_ les malfesans.»

(_Cout. de Beauv._ I. p. 18.)

«Li baillis qui _vers_ tos est fel et cruels.»

(_Ibid._ I. 19.)

Racine a dit encore:

«Et m’acquitter _vers_ vous de mes respects profonds.»

(_Bajazet._ III. 2.)

«La libéralité _vers_ le pays natal.»

(CORNEILLE. _Cinna._ II. 1.)

VERS A LA LOUANGE DE QUELQU’UN, ironiquement, et par antiphrase: