Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 37
_Il suffit que nous savons_ ce que nous savons, et que tu fus bien heureuse de me trouver.
(_Méd. m. lui._ I. 1.)
Nous savons ce que nous savons, cela suffit, c’est en dire assez. _Il suffit que nous sachions_ présenterait un sens tout autre.
SUITE; EN SUITE DE. (Voyez ENSUITE DE.)
--SUITE, développement:
Don Alphonse dit à dona Elvire, qui vient de réciter trente-cinq vers sans interruption:
J’ai de votre discours assez souffert _la suite_.
(_D. Garcie._ V. 5.)
--D’UNE LONGUE SUITE, très-suivi:
Et tâcher, par des soins _d’une très-longue suite_, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.
(_Mis._ III. 1.)
--SUITE, conséquence:
Un avis _dont la suite_ Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
(_Tart._ V. 6.)
Les _suites_ de ce mot, quand je les envisage, Me font voir un mari, des enfants, un ménage.
(_Fem. sav._ I. 1.)
SUIVRE LE COURROUX DE QUELQU’UN, s’y associer:
Assembler des amis qui _suivent mon courroux_.
(_Amph._ III. 5.)
--SUIVRE QUELQU’UN AU DESSEIN DE (un infinitif):
Bon.--Et moi, pour _vous suivre au dessein de tout rendre_....
(_Dép. am._ IV. 3.)
Pour vous imiter dans ce dessein.
--SUIVRE SA POINTE:
Quel diable d’étourdi, qui _suit toujours sa pointe_!
(_Scapin._ III. 11.)
_SUJET_ à la première personne, et le verbe à la troisième. (Voyez PRONOM.)
_SUJET SOUS-ENTENDU_ autre que le sujet exprimé:
Elle vous diroit bien qu’elle vous trouve bon, Et qu’_elle_ n’est point d’âge à _lui donner_ ce nom.
(_Tart._ I. 2.)
_Elle_ n’est point d’âge à ce qu’_on_ puisse lui donner.
Le besoin de brièveté, joint à la clarté de l’expression, paraît plus que suffisant à excuser cette légère inexactitude.
SUPERFLU DE LA BOISSON (LE), périphrase qui s’entend de reste:
Je m’étois amusé dans votre cour à expulser _le superflu de la boisson_.
(_Méd. m. lui._ III. 5.)
SUPPORT, dans le sens moral; appui:
Elle n’a ni parent, ni _support_, ni richesse.
(_Éc. des fem._ III. 5.)
L’éclat d’une fortune en mille biens féconde Fera connoître à tous que je suis ton _support_.
(_Amph._ III. 11.)
SUPPORTER QUELQU’UN DANS, comme nous disons _soutenir dans_:
Nous ne sommes point gens à _la supporter dans_ de mauvaises actions.
(_G. D._ I. 4.)
SUPPRESSION; A MA SUPPRESSION, en me supprimant, m’excluant:
_A ma suppression_ il s’est ancré chez elle.
(_Éc. des fem._ III. 5.)
Comme on dit _à mon profit_, _à mon dam_.
Bossuet a dit: «_Au grand malheur_ des hommes ingrats.» (_Or. fun. de la R. d’A._)
SUR LE FIER; SE TENIR SUR LE FIER:
Mais puisque _sur le fier vous vous tenez_ si bien.....
(_Mélicerte._ I. 3.)
SUR PEINE DE, sous peine de:
On ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’on n’y soit condamné _sur peine_ de la vie.
(_Mis._ IV. 1.)
Mais à condition......... que vous n’en ouvrirez la bouche à personne du monde, _sur peine de la vie_.
(_Am. magn._ II. 3.)
«Madame, qui de tous poins veoit le seigneur de Saintré à combattre meu et desliberé, feloneusement luy dist: Sire de Saintré, nous voulons et vous commandons, _sur peine_ d’encourir nostre indignacion, que incontinent tous deux vous desarmez.»
(_Le Petit Jehan de Saintré._)
«Les seigneurs du Carthage, voyants que leur pays se despeuploit peu à peu, feirent desfense expresse, _sur peine de mort_, que nul n’eust plus à aller par là.»
(MONTAIGNE. I. 30.)
«Si mon fils a jamais des enfants, je veux qu’ils étudient au collége de Clermont, _sur peine_ d’être déshérités.»
(ST.-ÉVREMOND. _Convers. du P. Canaye._)
«Est-ce un article de foi qu’il faille croire, _sur peine_ de damnation?»
(PASCAL. 18e _Prov._)
On écrivait originairement _sor_ et _soz_; quand la consonne finale était muette, comme l’_o_ sonnait le plus souvent _ou_, la prononciation confondait pour l’oreille _sour_ et _souz_; de là l’emploi indifférent de l’un ou de l’autre dans certaines locutions consacrées, comme _sur peine_ et _sous peine_.
(Voyez _des Var. du lang. fr._, p. 430.)
--SUR LE PIED DE (un infinitif):
Et veulent, _sur le pied de nous être fidèles_, Que nous soyons tenus à tout endurer d’elles.
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
Sous prétexte qu’elles nous sont fidèles; s’appuyant sur ce qu’elles nous sont fidèles.
--SUR UN SEMBLANT:
Quoi! _sur un beau semblant_ de ferveur si touchante...
(_Tart._ V. 1.)
Mauvaise leçon. L’édition originale de 1669 porte: sous _un beau semblant_. (voy. la Préface.)
SURPRENDRE AU DÉPOURVU:
Mais je vous avouerai que cette gayeté _Surprend au dépourvu_ toute ma fermeté.
(_D. Garcie._ V. 6.)
SURSÉANCE; FAIRE SURSÉANCE A... surseoir:
Et jusques à demain _je ferai surséance A l’exécution_, monsieur, de l’ordonnance.
(_Tart._ V. 4.)
SUS; SUS DONC:
Oui? _Sus donc_, préparez vos jambes à bien faire.
(_L’Ét._ II. 14.)
_Sus_ n’est autre chose que _sur_. La consonne finale étant inarticulée dans l’origine, il arrivait souvent que l’écriture notât une consonne pour une autre. _Courir sus à quelqu’un_, c’est courir sur quelqu’un; mais _sur_, dans la première de ces locutions, est aujourd’hui employé comme adverbe; il est préposition dans la seconde. _Sus, sus_, c’est-à-dire, Allons, debout!
Mais pourquoi n’a-t-on pas dit _courir sus à quelqu’un_? l’euphonie y trouvait aussi bien son compte. Voyez, à l’article CHAISE, ce qui est dit du zézayement parisien.
NICOT: «SUS ou SUR, _super_.»
Le langage de la jurisprudence a conservé _susanner_, qui est une autre prononciation de _suranner_, réduit lui-même aujourd’hui à son participe passé.
«Une prise de corps ne se _susanne_ jamais.»
(DE LAURIÈRE.)
C’est-à-dire, ne perd pas sa vertu, faute d’avoir été exécutée dans l’année; ne se _suranne_ pas, _non antiquatur_.
Vous observerez que les Latins employaient déjà _sus_ pour _super_ en composition. _Suspendere_ est pour _superpendere_.
SUSPENS SI (ÊTRE EN)...: (Voyez SI répondant au latin _an_, _utrùm_.)
_SYLLEPSE_ qui suppose un nominatif non exprimé:
Cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit m’être assez touchant _pour ne pas s’offenser_ Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(_Éc. des mar._ II. 14.)
_Pour ne pas s’offenser_, c’est-à-dire _pour qu’_ON _ne s’offense pas_. Le sujet de la phrase est _l’arrêt_; ce n’est point l’arrêt qui s’offensera, c’est Sganarelle.
Il semble que, quand le sens est aussi évident, on peut dans un dialogue familier, et pour l’amour de la concision, tolérer ces inexactitudes, et laisser dormir la rigueur de certaines lois grammaticales.
D. PÈDRE. Et, cette nuit encore, on est venu chanter sous nos fenêtres.
ISIDORE. Il est vrai. La musique _en_ étoit admirable!
(_Sicilien._ 7.)
_En_ se rapporte à l’idée de _concert_, _sérénade_, éveillée par la phrase précédente, où pourtant ce mot ne se trouve pas, ni aucun semblable.
Ah! _les menuets_ sont ma danse, et je veux que vous me _le_ voyiez danser.
(_B. gent._ II. 1.)
Que vous me voyiez danser _le menuet_.
Racine a dit, par un tour semblable:
«Entre _le pauvre_ et vous vous prendrez Dieu pour juge; «Vous souvenant, mon fils, que, caché sons ce lin, «Comme _eux_ vous fûtes pauvre, et comme _eux_ orphelin.»
(_Athalie._ IV. 4.)
(Voyez, p. 147, EN par syllepse.)
_SYMÉTRIE DES TEMPS._ (Voyez aux mots CONDITIONNELS, SUBJONCTIF, et FUTURS.)
_T_ EUPHONIQUE:
Voilà-_t_-il pas monsieur qui ricane déjà?
(_Tart._ I. 1.)
Nos anciens eussent écrit _voilat il pas_, ou bien _voila il pas_, laissant à l’usage le soin d’indiquer la consonne euphonique.
La seconde manière était celle du XVIe siècle; mais Théodore de Bèze nous avertit de prononcer un _t_ intercalaire:--«Cette lettre offre une particularité curieuse, c’est qu’on la prononce là où elle n’est pas écrite. Vous voyez écrit _parle il_, et vous prononcez, en intercalant le _t_, _parle til_. On écrira _va il_, _ira il_, _parlera il_, et l’on prononcera _va til_, _ira til_, _parlera til_.» (_De fr. ling. rect. pron._ p. 36.)
Ainsi, n’ayant au cœur nul dessein pour Clitandre, Que vous importe-_t_-il qu’on y puisse prétendre?
(_Fem. sav._ I. 1.)
Va, va-_t’_en faire amende honorable au Parnasse.
(_Ibid._ III. 5.)
TABLER, tenir table:
Et, pleins de joie, allez _tabler_ jusqu’à demain.
(_Amph._ III. 6.)
TACHER A (un infinitif), tâcher de:
La mémoire du père, à bon droit respectée, Joint au grand intérêt que je prends à la sœur, Veut que du moins l’on _tâche à lui rendre_ l’honneur.
(_Éc. des mar._ III. 4.)
_Tâchons à modérer_ notre ressentiment.
(_Éc. des fem._ II. 2.)
Que votre esprit un peu _tâche à se rappeler_.
(_Mis._ IV. 2.)
Il suffit qu’il se rende plus sage, Et _tâche à mériter_ la grâce où je m’engage.
(_Tart._ III. 4.)
Je vois qu’envers mon frère on _tâche à me noircir_.
(_Ibid._ III. 7.)
TAIRE (SE) DE QUELQUE CHOSE:
C’est bien la moindre chose que je vous doive..., que de _me taire_ devant vous _d’une personne_ que vous connoissez.
(_D. Juan._ III. 4.)
C’est avoir bien de la langue, que de ne pouvoir _se taire de ses propres affaires_.
(_Scapin._ III. 4.)
«Je _m’en tais_, et ne veux leur causer nul ennui.»
(LA FONT. _Le Geai paré des plumes du Paon._)
«Dame, si vous faictes nulle mention de celle avenue, vous serez deshonorée. _Taisez-vous-en_, et je _m’en tairai_ aussi pour vostre honneur.»
(FROISSART. _Chron._ III. ch. 49.)
(Voyez DE répondant au latin _de_, touchant; et MENTIR.)
TANT devant un adjectif, pour _si_, _tellement_:
Voilà une malade qui n’est pas _tant dégoûtante_.
(_Méd. m. lui._ II. 6.)
Elle n’est point _tant sotte_, ma foi, et je la trouve assez passable.
(_Scapin._ I. 3.)
--TANT DE (un substantif), QUE DE (un infinitif):
Qui donc est le coquin qui prend _tant de licence Que de chanter_ et m’étourdir ainsi?
(_Amph._ I. 2.)
TARARE!
GEORGE DANDIN. Je te donnerai....
LUBIN. _Tarare!..._
(_G. D._ II. 7.)
L’emploi de ce mot paraît remonter très-haut dans les origines de notre langue. _Tarare_ serait une tradition de _taratara_, parole dépourvue de sens, espèce d’onomatopée pour exprimer le son émis d’une bouche qui ne peut articuler. «La peste lui avait ôté la parole; au lieu de parler il sifflait, et, voulant crier, ne faisait entendre que _taratara_» (ou _tarare_). (_Vie de St. Augustin._ DU CANGE, in _Taratara_.)
TARTUFIER:
Non, vous serez, ma foi, _tartufiée_.
(_Tart._ II. 3.)
Ce verbe, de la création de Molière, n’a point passé dans la langue commune, comme _tartufe_ et _tartuferie_.
Molière a composé de même _désosier_ et _désamphitryonner_.
TATÉ, tâtonné, cherché; DES TRAITS NON TATÉS:
Une main prompte à suivre un beau feu qui la guide, Et dont, comme un éclair, la justesse rapide Répande dans ses fonds, à grands _traits non tâtés_, De ses expressions les touchantes beautés.
(_La Gloire du Val-de-Grâce._)
--EN TATER, mis absolument, avec un sens elliptique, mais sans relation grammaticale:
Voilà ce que c’est d’avoir causé. _Vous n’en tâterez plus_, et je vous laisse sur la bonne bouche.
(_G. D._ II. 7.)
TAXER DE (un infinitif), comme _accuser de_:
Je m’offre à vous y servir, puisqu’_il m’en a déjà taxée_.
(_G. D._ I. 7.)
TEMPÉRAMENT, dans le sens du latin _temperare_, modérer, ménager, régler:
Vous ne gardez en rien les doux _tempéraments_.
(_Tart._ V. 1.)
Dans la vieille langue, on disait _tremper une harpe_; c’était, avec l’_r_ transposée, _temprer_, _tempérer_ cette harpe, l’accorder, _temperare_. Dans Ovide: «_Temperare citharam nervis.» On accorde les pianos par _tempérament_, c’est-à-dire, en tempérant les quintes, qui, dans les instruments à clavier, ne peuvent s’accorder avec une rigueur mathématique, puisque le bémol s’y confond avec le dièze.
_Tempérament_, dans le vers de Molière, exprime la même idée.
TEMPLE.
On n’osait pas, au XVIIe siècle, faire prononcer sur le théâtre le mot _église_: c’eût été regardé comme une profanation. On se servait du mot païen:
Et vous promets ma foi ...--Quoi?--Que vous n’êtes pas Au _temple_, au cours, chez vous, ni dans la grande place.
(_Dép. am._ I. 2.)
«Soit; mais il est saison que nous allions _au temple_.»
(CORNEILLE. _Le Menteur._)
TEMPS; LE BON TEMPS; ironiquement, l’âge d’or:
Pour une jeune déesse, Vous êtes bien _du bon temps_!
(_Amph._ prol.)
Dit Mercure à la Nuit.
--UN TEMPS, adverbe; quelque temps:
Je souffrirai _un temps_, mais j’en viendrai à bout.
(_B. gent._ III. 10.)
TENDRE, verbe neutre; TENDRE A, _tendere ad_, se diriger vers...:
_Où tend_ Mascarille à cette heure?
(_Dép. am._ I. 4.)
Molière emploie ici au sens propre une expression qui se dit tous les jours au sens figuré: Où tend cette conduite? où tend ce discours? Si on le dit bien au figuré, à plus forte raison est-il permis de le dire au propre, puisque l’image suppose toujours la réalité, et le sens étendu le sens restreint.
--TENDRE, adjectif; substantivement, LE TENDRE DE L’AME:
C’est me faire une plaie _au plus tendre de l’âme_.
(_L’Ét._ III. 4.)
--TENDRE A (un substantif):
Vous pensiez bien trouver quelque jeune coquette Friande de l’intrigue, et _tendre à la fleurette_.
(_Éc. des mar._ II. 9.)
Vous êtes donc bien _tendre à la tentation_?
(_Tart._ III. 2.)
TENIR; EN TENIR, être pris, être attrapé:
Quoi, peste? le baiser! Ah! _j’en tiens_!
(_Sgan._ 6.)
Il _en tient_, le bonhomme, avec tout son phébus, Et je n’en voudrois pas _tenir_ cent bons écus.
(_Éc. des mar._ III. 2.)
_Il en tient_ signifie _il est attrapé_. Je ne voudrais pas _en tenir_ cent écus, c’est-à-dire, je ne voudrais pas, au lieu de cette aventure, tenir cent écus; je ne la donnerais pas pour cent écus. _En_ joue ici le même rôle que dans cette locution: Combien _en_ voulez-vous?--Je n’_en_ voudrais pas tenir ou recevoir cent écus. Dans l’une et l’autre formule, _en_ marque l’échange.
Sganarelle, plus loin, exprime la même idée en d’autres termes:
Allez, mon frère aîné, cela vous sied fort bien! Et je ne voudrois pas, pour vingt bonnes pistoles, Que vous n’eussiez ce fruit de vos maximes folles.
(_Éc. des mar._ III. 6.)
SGANARELLE. Je ne voudrois pas _en tenir dix pistoles_! Hé bien, monsieur?
(_D. Juan._ III. 6.)
Hé bien, monsieur, votre incrédulité est-elle assez confondue? Je ne voudrais pas, pour dix pistoles, que la statue n’eût baissé la tête.
--TENIR, retenir:
Je ne sais qui me _tient_, infâme, Que je ne t’arrache les yeux!
(_Amph._ II. 3.)
--TENIR, verbe actif, estimer, juger:
On _la tenoit morte_ il y avoit déjà six heures.
(_Méd. m. lui._ I. 5.)
On la tenait pour morte.
Fort bien.--Et _je vous tiens mon véritable père_.
(_Éc. des fem._ V. 6.)
Je _le tiendrois_ fort misérable, S’il ne quittoit jamais sa mine redoutable.
(_Amph._ prol.)
Je n’ignore pas qu’à cause de votre noblesse _vous me tenez_ fort au-dessous de vous.
(_G. D._ II. 3.)
«Je _tiens_ impossible de connoître les parties sans connoître le tout.»
(PASCAL. _Pensées._ p. 300.)
«On a véritablement recueilli les vies de ces deux grands hommes (Homère et Ésope), mais la plupart des savants _les tiennent toutes deux fabuleuses_.»
(LA FONT. _Vie d’Ésope._)
--TENIR A (un substantif), même sens:
Il n’y a personne sans doute qui ne _tint à beaucoup de gloire_ de toucher à un tel ouvrage.
(_Sicilien._ 12.)
«Le magistrat, _tenant à mépris et irrévérence_ cette réponse, le fit mener en prison.»
(LA FONT. _Vie d’Ésope._)
Molière a dit, par la même tournure, _être à mépris_:
Et toi, pour te montrer que _tu m’es à mépris_, Voilà ton demi-cent d’épingles de Paris.
(_Dép. am._ IV. 4.)
--TENIR (SE) A QUELQUE CHOSE, pour _s’en tenir_:
Je puis fermer les yeux sur vos flammes secrètes, Tant que _vous vous tiendrez aux muets interprètes_.
(_Fem. sav._ I. 4.)
--TENIR AU CUL ET AUX CHAUSSES, c’est empoigner solidement; métaphore triviale que Molière met dans la bouche de maître Jacques:
On n’est pas plus ravi que de _vous tenir au cul et aux chausses_, et de faire sans cesse des contes de votre lésine.
(_L’Av._ III. 5.)
--TENIR DES CHARGES, les occuper:
Je suis né de parents sans doute qui _ont tenu des charges_ honorables.
(_B. gent._ III. 12.)
--TENIR DES PAROLES, comme _tenir un discours_, _un propos_:
Je vous trouve fort bon de _tenir ces paroles_!
(_Fâcheux._ I. 8.)
Qui ose _tenir ces paroles_? Je crois connoître cette voix.
(_D. Juan._ V. 5.)
--TENIR LA CAMPAGNE:
Nous nous voyons obligés, mon frère et moi, à _tenir la campagne_ pour une de ces fâcheuses affaires qui..., etc.
(_D. Juan._ III. 4.)
«Lui (Napoléon), bravant tous les dangers, «Semblait _tenir seul la campagne_.»
(BÉRANGER.)
--TENIR SA FOI, comme on dit _tenir sa parole_:
Valère a votre foi: _la tiendrez-vous_, ou non?
(_Tart._ I. 6.)
--TENIR SON QUANT-A-MOI:
Elle m’a répondu, _tenant son quant-à-moi_: Va, va, je fais état de lui comme de toi.
(_Dép. am._ IV. 2.)
«Quand nous avons quelque différend, ma sœur et moi, si je fais la froide et l’indifférente, elle me recherche; si elle _se tient sur son quant-à-moi_, je vas au-devant.»
(LA FONTAINE. _Psyché._ II.)
«Dans les phrases à la troisième personne, comme celle-ci, on dit aussi, et avec plus de raison peut-être, _quant-à-soi_: il a tenu son _quant-à-soi_.» M. AUGER.
Du moment que ce groupe de mots ne forme plus qu’un substantif composé, les éléments doivent en être fixes et invariables. Il semble qu’on doit adopter _quant-à-moi_, comme ont fait Molière et la Fontaine; car on ne pourrait pas dire: _je garde mon quant-à-soi_, tandis qu’on dira bien: _il garde son quant-à-moi_.
A propos de cette locution _quant à moi_, signifiant quant à ce qui me regarde, Ménage déclare qu’elle n’est plus _du bel usage_. «M. de Vaugelas, dit-il, permet _quant à nous_, _quant à vous_, et condamne seulement _quant à moi_. Je suis plus sévère: toutes ces façons de parler ont vieilli, et ne sont plus du bel usage.»
Rien n’est plus propre que cette observation de Ménage à faire voir combien, dans les études grammaticales de ce temps-là, le caprice tenait lieu de raison. En effet, quelle raison pouvait avoir Vaugelas de permettre _quant à nous_ et d’interdire _quant à moi_? Où prenait-il le prétexte de cette distinction? Il fallait qu’il fût bien sûr de l’autorité de son nom pour oser rendre de semblables arrêts! Au reste, la docilité du public se chargeait de justifier la tyrannie de Vaugelas. Ménage du moins était plus conséquent, qui supprimait tout.
--TENIR UN EMPIRE, le posséder, en être investi:
_Cet empire_ que _tient_ la raison sur nos sens Ne ferme point notre âme aux douceurs des encens.
(_Fem. sav._ III. 5.)
TERMES; EN ÊTRE AUX TERMES DE:
La chose _en est aux termes de_ n’en plus faire de secret.
(_D. Juan._ III. 4.)
TIRÉ, forcé:
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop _tirées_.
(_Tart._ IV. 1.)
Par abréviation, pour _tiré par les cheveux_.
«Il y a (dans l’Ancien Testament) des figures qui ont pu tromper les Juifs, et qui semblent un peu _tirées par les cheveux_.»
(PASCAL. _Pensées._ p. 177.)
Port-Royal, par révérence du beau langage, a substitué: _peu naturelles_.
TIRER, attirer:
Sa grâce et sa vertu sont de douces amorces Qui pour _tirer_ les cœurs ont d’incroyables forces.
(_L’Ét._ III. 2.)
--TIRER, prendre son chemin; métaphore prise du cheval, qui tire à droite ou à gauche:
_Tirez_ de cette part; et vous, _tirez_ de l’autre.
(_Tart._ II. 4.)
--TIRER SA POUDRE AUX MOINEAUX, perdre sa peine:
Croyez-moi, c’est _tirer votre poudre aux moineaux_.
(_Éc. des mar._ II. 9.)
--TIRER SES CHAUSSES, s’enfuir:
Donnez-moi vitement quelques coups de bâton, Et me laissez _tirer mes chausses_ sans murmure.
(_Dép. am._ I. 4.)
MORON.
Il m’a fallu _tirer mes chausses_ au plus vite.
(_Pr. d’Él._ V. 1.)
La Fontaine dit, d’une manière moins triviale, _tirer ses grègues_:
«Le galant aussitôt «_Tire ses grègues_, gagne au haut, «Mal content de son stratagème.»
(_Le Coq et le Renard._)
Les _grègues_ étaient une espèce particulière de chausses à la mode grecque. Le moyen âge écrivait et prononçait _segretaire_; nous prononçons _segond_ tout en écrivant _second_, par égard pour l’étymologie _secundus_; nous écrivons et prononçons _cigogne_, qui vient de _ciconia_; et nous articulons aussi durement que possible le féminin de _grec_, _grecque_. Ce sont les effets du temps et du progrès.
--TIRER UNE AFFAIRE DE LA BOUCHE DE QUELQU’UN:
Je pense qu’il vaut mieux que _de sa propre bouche Je tire_ avec douceur _l’affaire_ qui me touche.
(_Éc. des fem._ II. 2.)
Je tire le détail de l’affaire. La pensée va toujours à l’économie des paroles, surtout la pensée d’un homme agité par la passion, comme est Arnolphe.
TOMBER DANS L’EXEMPLE, en venir aux exemples:
Et, pour _tomber dans l’exemple_, il y avoit l’autre jour des femmes....
(_Critique de l’Éc. des fem._ 3.)
--TOMBER DANS UNE MALADIE:
Monsieur, j’ai une fille qui est _tombée dans une étrange maladie_.
(_Méd. m. lui._ II. 3.)
TON, métaphoriquement, joint à _frapper_, pris au propre:
_Il frappe un ton plus fort!_
(_Amph._ I. 2.)
Comme on dirait: il chante un ton plus haut.
TORRENT EFFRÉNÉ:
C’est battre l’eau, de prétendre arrêter Ce _torrent effréné_, qui de tes artifices Renverse en un moment les plus beaux édifices.
(_L’Ét._ III. 1.)
Peut-on dire un _torrent effréné_? Le frein se met à la bouche; un torrent peut-il recevoir un frein? Racine a bien dit:
«Celui qui met un _frein_ à la fureur des flots...;»
mais il y a le mot _fureur_ qui sauve l’excès de la métaphore en la préparant, puisque la fureur est le propre des êtres animés.
TOUCHANT A..., important pour...:
Et cet arrêt suprême, Qui décide du sort de mon amour extrême, Doit _m’être assez touchant_ pour ne pas s’offenser Que mon cœur par deux fois le fasse répéter.
(_Éc. des mar._ II. 14.)
TOUCHER, métaphoriquement, parlant des ouvrages d’esprit:
La tragédie sans doute est quelque chose de beau quand elle est bien _touchée_.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)
--TOUCHER DE RIEN (NE):
Se dépouiller..... entre les mains d’un homme qui ne nous _touche de rien_.
(_Am. méd._ I. 5.)
TOUR DE BABYLONE. (Voyez BABYLONE.)
TOURNER, pour _se tourner_:
Aussi mon cœur d’ores en avant _tournera-t-il_ toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.
(_Mal. im._ II. 6.)
--TOURNER LA JUSTICE:
Le poids de sa grimace, où brille l’artifice, Renverse le bon droit et _tourne la justice_.
(_Mis._ V. 1.)
«L’expression _tourne la justice_ n’est pas juste. On tourne la roue de fortune, on tourne une chose, un esprit même, à un sens; mais _tourner la justice_ ne peut signifier _séduire_, _corrompre la justice_.» (VOLTAIRE.)
Cette remarque paraît sévère. Pourquoi ne dirait-on pas _tourner_ pour _retourner_, _détourner_? _Tourner le visage_, _tourner la tête_, _tourner le dos_, c’est _retourner_ ou _détourner_ le dos, la tête, le visage. De même _tourner la justice_, c’est la détourner de son cours naturel.
--TOURNER UNE AME:
Ainsi que je voudrai, _je tournerai cette âme_.
(_Éc. des fem._ III. 3.)
TOUT, invariable devant un adjectif:
Mais enfin je connus, ô beauté _tout aimable_, Que cette passion peut n’être point coupable.
(_Tart._ III. 3.)
Et, traitant de mépris les sens et la matière, A l’esprit, comme nous, donnez-vous _tout_ entière.
(_Fem. sav._ I. 1.)
«Je crains que cette censure... ne donne, à ceux qui en sauront l’histoire, une impression _tout opposée_ à la conclusion.»
(PASCAL. 1re _Prov._)
_Tout_ signifie ici _tout à fait_. Il est donc adverbe. Molière cependant l’a fait quelquefois adjectif, s’ajustant en cela aux inconséquences de l’usage.