Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 32

Chapter 323,321 wordsPublic domain

_A essuyer_ la cervelle de nos marquis.

Vous apprendrez, maroufle, à rire à nos dépens, Et sans aucun respect _faire_ cocus les gens!

(_Sgan._ 8.)

_A faire_ cocus les gens.

Comme si j’étois femme _à violer_ la foi que j’ai donnée à un mari, _et m’éloigner_ jamais de la vertu que mes parents m’ont enseignée!

(_G. D._ II. 10.)

Le remède plus prompt où j’ai su recourir, C’est _de_ pousser ma pointe _et dire_ en diligence A notre vieux patron toute la manigance.

(_Dép. am._ III. 1.)

Trouves-tu beau, dis-moi, _de_ diffamer ma fille, _Et faire_ un tel scandale à toute une famille?

(_Ibid._ III. 8.)

Loin _d’_assurer une âme, _et lui fournir_ des armes....

(_Ibid._ IV. 2.)

Peux-tu me conseiller un semblable forfait, _D’_abandonner Lélie _et prendre_ ce malfait?

(_Sgan._ 2.)

Et les plus prompts moyens de gagner leur faveur, C’est _de_ flatter toujours le foible de leur cœur, _D’_applaudir en aveugle à ce qu’ils veulent faire, _Et n’appuyer_ jamais ce qui peut leur déplaire.

(_D. Garcie._ II. 1.)

Et voulez-vous, charmé de ses rares mérites, M’obliger _à_ l’aimer, _et souffrir_ ses visites?

(_Éc. des mar._ II. 14.)

En quelle impatience Suis-je _de_ voir mon frère _et lui conter_ sa chance!

(_Ibid._ III. 2.)

Mais je ne suis pas homme _à_ gober le morceau, _Et laisser_ le champ libre aux yeux d’un damoiseau.

(_Éc. des fem._ II. 1.)

Il ne veut obtenir Que le bien _de_ vous voir _et vous entretenir_.

(_Ibid._ II. 6.)

Employons ce temps _à répéter_ notre affaire, _et voir_ la manière dont il faut jouer les choses.

(_Impromptu._ 1.)

C’est _de_ ne plus souffrir qu’Alceste vous prétende; _De_ le sacrifier, madame, à mon amour; Et de chez vous enfin _le bannir_ sans retour.

(_Mis._ V. 2.)

Je vous promets ici d’éviter sa présence, _De_ faire place au choix où vous vous résoudrez, _Et ne souffrir_ ses vœux que quand vous le voudrez.

(_Mélicerte._ II. 4.)

Mais mon secours pourra lui donner les moyens _De_ sortir d’embarras _et rentrer_ dans ses biens.

(_Tart._ II. 2.)

Pour m’ouvrir une voie _à_ prendre la vengeance De son hypocrisie et de son insolence, _A_ détromper un père, _et lui mettre_ en plein jour L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.

(_Ibid._ III. 4.)

Ce seroit mériter qu’il me la vînt ravir (l’occasion), Que _de_ l’avoir en main, _et ne m’en pas servir_.

(_Ibid._)

Un ordre _de_ vider d’ici, vous et les vôtres, _Mettre_ vos meubles hors, _et faire_ place à d’autres.

(_Ibid._ V. 4.)

On sait qu’une épître dédicatoire dit tout ce qu’il lui plaît, et qu’un auteur est en pouvoir d’aller saisir les personnes les plus augustes, et de parer de leurs grands noms les premiers feuillets de son livre; qu’il a la liberté _de_ s’y donner autant qu’il veut l’honneur de leur estime, _et se faire_ des protecteurs qui n’ont jamais songé à l’être.

(_Ép. déd. d’Amphitryon._)

Cette tournure est ici d’autant plus remarquable, que l’épître est écrite avec un soin particulier, comme adressée au prince de Condé, aussi fin connaisseur dans les choses d’esprit que grand capitaine.

Qui donc est ce coquin qui prend tant de licence Que _de_ chanter _et m’étourdir_ ainsi?

(_Amph._ I. 2.)

Il me prend des tentations _d’_accommoder son visage à la compote, _et le_ mettre en état de ne plaire de sa vie aux diseurs de fleurettes.

(_G. D._ II. 4.)

J’aime bien mieux, pour moi, qu’en épluchant ses herbes Elle accommode mal les noms avec les verbes, Et redise cent fois un bas ou méchant mot, Que _de_ brûler ma viande, _ou saler_ trop mon pot.

(_Fem. sav._ II. 7.)

Et je veux nous venger, toutes tant que nous sommes, De cette indigne classe où nous rangent les hommes, _De_ borner nos talents à des futilités, _Et nous fermer la porte_ aux sublimes clartés.

(_Ibid._ III. 2.)

Appelez-vous, monsieur, être à vos vœux contraire, Que _de_ leur arracher ce qu’ils ont de vulgaire, _Et vouloir_ les réduire à cette pureté.....

(_Ibid._ IV. 2.)

La multiplicité de ces exemples, tant en vers qu’en prose, fait assez voir que Molière, en supprimant en poésie la préposition une fois exprimée, ne cédait pas à la contrainte de la mesure; il suit la coutume de tous les écrivains du XVIIe siècle. Je n’en apporterai qu’un exemple; il est de la Fontaine, et curieux à cause de la longueur de la période, et du nombre de verbes devant lesquels il faut suppléer le _de_ mis au commencement.

«Ésope, pour toute punition, lui recommanda _d’_honorer les dieux et son prince; _se rendre_ terrible à ses ennemis, facile et commode aux autres; _bien traiter_ sa femme, sans pourtant lui confier son secret; _parler peu, et chasser_ de chez soi les babillards; _ne se point laisser abattre_ au malheur; _avoir soin_ du lendemain....... surtout _n’être point envieux_ du bonheur ni de la vertu d’autrui.......»

(LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)

PRESCRIT, fixé, déterminé d’avance, et non pas _ordonné_:

Pensez-vous qu’à choisir de deux choses _prescrites_, Je n’aimasse pas mieux être ce que vous dites.....

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

C’est le sens du latin _præscriptus_, écrit d’avance.

_PRÉSENT DU SUBJONCTIF_, en relation avec l’imparfait:

_Seroit-ce_ quelque chose où je vous _puisse_ aider?

(_Méd. m. l._ I. 5.)

Ici l’imparfait _serait-ce_ est une forme convenue pour représenter le présent _est-ce_: _Est-ce_ quelque chose où je vous puisse aider? Ainsi, la correspondance des temps n’est réellement pas troublée.

PRESSER QUELQU’UN D’UNE COURTOISIE:

Toute _la courtoisie_ enfin _dont je vous presse_.

(_Éc. des fem._ IV. 4.)

PRÊT A, près de, sur le point de:

Je vous vois _prêt_, monsieur, _à_ tomber en foiblesse.

(_Sgan._ 11.)

Si c’est vous offenser, Mon offense envers vous n’est pas _prête à_ cesser.

(_Fem. sav._ V. 1.)

--PRÊT DE, disposé à, sur le point de:

Ajoute que ma mort Est _prête d’expier_ l’erreur de ce transport.

(_Dép. am._ I. 2.)

Molière, en ce sens, a dit deux fois _prêt à_:

Le voilà _prêt à faire_ en tout vos volontés.

(_Ibid._ III. 8.)

Et que me sert d’aimer comme je fais, hélas! Si vous êtes si _prête à ne le croire pas_?

(_Mélicerte._ II. 3.)

Mais son habitude est _prêt de_:

Que si cette feinte, madame, a quelque chose qui vous offense, je suis _tout prêt de mourir_ pour vous en venger.

(_Pr. d’Él._ V. 2.)

Vous n’avez qu’à parler, je suis _prêt d’obéir_.

(_Mélicerte._ II. 5.)

Et il n’y a pas quatre mois encore, qu’étant _toute prête d’être mariée_, elle rompit tout net le mariage....

(_L’Av._ II. 7.)

Je suis _prêt de_ soutenir cette vérité contre qui que ce soit.

(_Ibid._ V. 5.)

Est-il l’heure de revenir chez soi quand le jour est _prêt de_ paroître?

(_G. D._ III. 11.)

Quelques éditions modernes ont imprimé ici _près de_; cette correction, ou plutôt cette infidélité, est impossible dans les exemples qui précèdent.

Tous les grands écrivains du XVIIe siècle ont employé _prêt de_ pour _disposé à_:

«Qu’on rappelle mon fils, qu’il vienne se défendre; «Qu’il vienne me parler, je suis _prêt de l’entendre_.»

(RACINE. _Phèdre._ V. 5.)

Le bon usage donnait même la préférence à _prêt de_: «Lorsque _prêt_ signifie _sur le point_, _prêt de_ est beaucoup meilleur.» (BOUHOURS, _Rem. nouv._)

«Elle estoit _preste d’accoucher_.»

(SCARRON. _Rom. com._ I. 13.)

«Je le vis tout _prest d’abandonner_ son bucéphale, pour marcher à pied à la teste des fantassins.»

(ST.-ÉVREMOND. _Conv. du P. Canaye._ éd. de Barbin, 1697.)

LA SERRE.

«Es-tu si _prêt d’écrire_?

CASSAIGNE.

Es-tu las d’imprimer?»

(BOILEAU.)

«Dites un mot, seigneur, soldats et matelots «Seront _prêts_ avec vous _de traverser_ les flots.»

(CRÉBILLON. _Electre._)

«Ce peuple, qui tant de fois a répandu son sang pour la patrie, est encore _prêt de suivre_ les consuls.»

(VERTOY.)

«Ils coururent chez un de ses oncles où il s’étoit retiré, et d’où il étoit _prêt de sortir_ pour aller se battre.»

(FLÉCHIER. _Les Grands Jours_, p. 194.)

«Elle (Psyché) étoit honteuse de son peu d’amour, toute _prête de réparer_ cette faute si son mari le souhaitoit, et quand même il ne le souhaiteroit pas.»

(LA FONT. _Psyché._ l. 1.)

C’est _paratus de_ au lieu de _paratus ad_. La première forme était celle qu’avait choisie le moyen âge:

«S’il y est, il sera tout _prest «De vous payer_ à la raison.»

(_Le Nouv. Pathelin._)

«Ouy, mon amy, je suis _prest_ «_De vous despescher_ vistement.»

(_Ibid._)

«Je suis _tout prest de recevoir_.»

(_Ibid._)

Les grammairiens modernes reconnaissent l’emploi de _prêt de_ dans tous les écrivains du XVIIe siècle, et, en le tolérant comme un archaïsme, ils s’avisent d’une distinction subtile autant qu’elle est chimérique: _Prêt de_, disent-ils, s’employait pour _disposé à_, mais non jamais pour signifier _sur le point de_, car il fallait toujours alors mettre l’adverbe _près de_.

On voit par les exemples de Molière la vanité de cette règle. _Ma mort est prête d’expier ce transport_;--_étant toute prête d’être mariée...._;--_le jour est prêt de paroître_; ne sont pas des phrases où l’on puisse substituer _disposé à_.

La distinction rigoureuse et constante entre l’adverbe _près_ (_presso_) et l’adjectif prêt (_paratus_) paraît être venue tard: c’est un des résultats heureux, je crois, de l’analyse moderne. Auparavant on ne distinguait pas entre deux mots que l’oreille identifie; et quant aux compléments _à_ ou _de_, comme ils s’employaient sans cesse et correctement l’un pour l’autre, ils ne pouvaient qu’entretenir la confusion, loin de l’empêcher.

PRÊTE-JEAN:

C’est ainsi que Molière écrit, et non _prêtre Jean_, personnage qui est appelé, dans les chroniques latines, _presbyter Joannes_, et _pretiosus Joannes_. J. Scaliger était pour le dernier.

Ce qui s’agite dans les conseils du _prête-Jean_ ou du Grand Mogol.

(_Comtesse d’Escarb._ 1.)

«On appela d’abord _prêtre Jean_ un prince tartare qui combattit Gengis. Des religieux envoyés auprès de lui prétendirent qu’ils l’avaient converti, l’avaient nommé _Jean_ au baptême, et même lui avaient conféré le sacerdoce: de là cette qualification de _prêtre Jean_, qui est devenue depuis, _on ne sait pourquoi_, celle d’un prince nègre, moitié chrétien schismatique et moitié juif. C’est de ce dernier qu’il est question ici.» (M. AUGER.)

Voici à présent l’explication de Trévoux:

«_Prestre Jean._ On appelle ainsi l’empereur des Abyssins, parce que autrefois les princes de ce pays étoient réellement prestres, et que le mot _Jean_, en leur langue, veut dire _Roi_.

«..... Le nom de _prestre Jean_ est tout à fait inconnu en Éthiopie; et cette erreur vient de ce que ceux d’une province où ce prince réside souvent, quand ils lui veulent demander quelque chose, crient _Jean coi_, c’est-à-dire, _mon roi_.»

C’est le cas de s’écrier aussi, avec le bonhomme Trufaldin:

Oh! oh! qui des deux croire? Ce discours au premier est fort contradictoire.

Ceux qui voudront en lire davantage sur le _prêtre_ ou _prête Jean_, peuvent consulter Du Cange au mot _Presbyter Joannes_.

PRÉTENDRE QUELQU’UN, QUELQUE CHOSE:

C’est inutilement qu’_il prétend done Elvire_.

(_D. Garcie._ I. 1.)

Donnez-en à mon cœur _les preuves qu’il prétend_.

(_Ibid._ I. 5.)

Quoi! si vous l’épousez, elle pourra _prétendre Les mêmes libertés_ que fille on lui voit prendre?

(_Éc. des mar._ I. 2.)

Et par de prompts transports donne un signe éclatant De l’estime qu’il fait de _celle qu’il prétend_.

(_Fâcheux._ II. 4.)

Et la preuve après tout que je vous en demande, C’est de ne plus souffrir qu’Alceste _vous prétende_.

(_Mis._ V. 2.)

Ces deux nymphes, Myrtil, à la fois _te prétendent_.

(_Mélicerte._ I. 5.)

Toutes vos poursuites auprès d’une personne _que je prétends_ pour moi.

(_L’Av._ IV. 3.)

Molière a dit aussi PRÉTENDRE A QUELQU’UN:

Il ne _prétend à vous_ qu’en tout bien et en tout honneur.

(_Scapin._ III. 1.)

Et PRÉTENDRE SUR QUELQUE CHOSE:

Moi, madame? Et _sur quoi_ pourrois-je en rien _prétendre_?

(_Mis._ III. 7.)

--A CE QUE JE PRÉTENDS, j’espère:

Et vous n’y montez pas[72], _à ce que je prétends_, Pour être libertine et prendre du bon temps.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

[72] Au rang de femme.

PRÊTER LA MAIN A...:

Cela est fort vilain à vous, pour un grand seigneur, de _prêter la main_, comme vous faites, aux sottises de mon mari.

(_B. gent._ IV. 2.)

(Voyez au mot DONNER, DONNER LA MAIN ou LES MAINS.)

--PRÊTER LE COLLET, soutenir une lutte:

_Je vous prêterai le collet_ en tout genre d’érudition.

(_Am. méd._ II. 4.)

PRÉTEXTE A (un infinitif):

Henriette, entre nous, est un amusement, Un voile ingénieux, _un prétexte_, mon frère, _A couvrir_ d’autres feux dont je sais le mystère.

(_Fem. sav._ II. 3.)

PRIER D’UNE FÊTE, y inviter:

Pressez vite le jour de la cérémonie; J’y prends part, et déjà moi-même _je m’en prie_.

(_Éc. des f._ V. 8.)

PRINCIPAUTÉ; SA PRINCIPAUTÉ, comme _sa majesté_, _son altesse_, ou bien sa qualité de prince:

MORON. Je l’ai trouvé un peu impertinent, n’en déplaise à _sa principauté_.

(_Princ. d’Él._ III. 3.)

PRISES; EN ÊTRE AUX PRISES, être près d’en venir aux prises:

Souvent _nous en étions aux prises_; Et vous ne croiriez point de combien de sottises....

(_Fem. sav._ IV. 2.)

PRODUIRE A QUELQU’UN, lui montrer, lui présenter:

Quoi! deux Amphitryons ici _nous sont produits_!

(_Amph._ III. 5.)

Voici l’homme qui meurt du désir de vous voir. En _vous le produisant_, je ne crains point le blâme D’avoir admis chez vous un profane, madame.

(_Fem. sav._ III. 5.)

--SE PRODUIRE, se montrer:

Ah, ah! cette impudente ose encor _se produire_?

(_Ibid._ V. 3.)

PROMENER, verbe neutre, sans le pronom réfléchi:

Qu’on me laisse ici _promener_ toute seule.

(_Am. magn._ I. 6.)

Sur la suppression du pronom, voyez ARRÊTER.

--PROMENER QUELQU’UN SUR.... au figuré:

Ma jalousie à tout propos _Me promène sur ma disgrâce_.

(_Amph._ III. 1.)

Ramène ma pensée sur ma disgrâce.

PROMETTRE, assurer:

Je vous _promets_ que je ne saurois les donner à moins.

(_Méd. m. l._ I. 6.)

_PRONOM DE LA PREMIÈRE PERSONNE_, construit avec un verbe à la troisième:

Et que me diriez-vous, monsieur, si c’étoit _moi_ Qui vous _eût_ procuré cette bonne fortune?

(_Dép. am._ III. 7.)

Cette tournure ne choque pas, parce que _eût_ figure avec _c’était_, et non pas avec _moi_. Au reste, Molière a donné cela au besoin de la mesure, car, deux vers plus loin, il rentre dans la forme ordinaire:

C’est _moi_, vous dis-je, _moi_, dont le patron le sait, Et qui vous _ai_ produit ce favorable effet.

(_Ibid._ III. 7.)

Molière a employé encore ailleurs cette discordance de personnes:

Ce ne seroit pas _moi_ qui _se feroit_ prier.

(_Sgan._ 2.)

En ce cas, c’est _moi_ qui _se nomme_ Sganarelle.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

_Nous_ chercherons partout à trouver à redire, Et _ne verrons_ que nous qui _sachent_ bien écrire.

(_Fem. sav._ III. 2.)

Molière mettait ici le verbe en accord avec le pronom relatif, qui désigne en effet la 3e personne. L’usage prescrit absolument aujourd’hui le verbe à la 1re personne, _qui sachions_. Au surplus, comme la mesure eût été la même, on est induit à penser que du temps de Molière la règle n’était pas encore fixée sur ce point.

_PRONOM RÉFLÉCHI_, supprimé:

Les mauvais traitements qu’il me faut endurer Pour jamais de la cour me feroient _retirer_.

(_Fâcheux._ III. 2.)

Je ne feindrai point de vous dire que le hasard _nous a fait connoître_ il y a six jours.

(_Mal. im._ I. 5.)

Molière a voulu fuir le mauvais effet de la répétition _nous a fait nous connoître; me feroient me retirer_. Il pouvait dire, _nous a fait connoître l’un à l’autre_; mais il a pensé que la rapidité de l’expression ne faisait ici rien perdre à la clarté, et pour un dialogue était assez correcte.

J’observe que les bons écrivains du XVIIe siècle n’expriment jamais qu’une fois le pronom personnel, quand la tournure de la phrase et l’emploi d’un verbe réfléchi sembleraient, comme ici, exiger qu’il fût exprimé deux fois.

_PRONOM RELATIF_, séparé de son substantif:

Et j’ai des _gens_ en main _que_ j’emploierai pour vous.

(_Mis._ III. 5.)

Tandis que _Célimène_ en ses liens s’amuse, _De qui_ l’humeur coquette et l’esprit médisant Semblent donner si fort dans les mœurs d’à présent.

(_Ibid._ I. 1.)

Ce tour est si fréquent dans Molière et dans tous les écrivains du XVIIe siècle, qu’il a paru superflu d’en rassembler ici d’autres exemples.

PROPOS; METTRE DANS LE PROPOS:

Et, pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_...

(_Fem. sav._ IV. 3.)

PROPRE, au sens d’_élégant_, _paré_:

DORANTE. Comment, monsieur Jourdain, vous voilà le plus _propre_ du monde!

(_B. gent._ III. 4.)

PROU, adverbe, beaucoup; archaïsme:

J’ai _prou_ de ma frayeur en cette conjecture.

(_L’Ét._ II. 5.)

_Prou_, par apocope de _proufit_ (_profit_). En italien, _pro_ n’est que substantif: _Buon pro vi faccia._--Bon prou vous fasse.

La _Civilité puérile et honnête_ apprenait aux enfants à dire à leurs père et mère, après les grâces, _prouface_, c’est-à-dire, _bon prou vous fasse_; que ce repas vous profite.

En français, _prou_ fait aussi l’office d’adverbe, comme ces autres substantifs monosyllabes, _pas_, _point_, _mie_, _trop_, _rien_.

(Voyez PAS; RIEN.)

«L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou, «Qu’ils ne se goberoient leurs petits _peu ni prou_.»

(LA FONT. _L’Aigle et le Hibou._)

PRUNES; POUR DES PRUNES, pour rien:

CLIMÈNE. Ce _le_, où elle s’arrête, n’est pas mis _pour des prunes_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)

Molière prête à Climène cette trivialité, pour faire un contraste plaisant avec le superbe néologisme de cette précieuse, et l’importance qu’elle attache à ce _le_.

La même intention paraît dans Sganarelle, qui, interrogé au plus fort de son chagrin, répond:

Si je suis affligé, ce n’est pas _pour des prunes_.

(_Sgan._ 16.)

ARNOLPHE.

Diantre, _ce ne sont pas des prunes_ que cela!

(_Éc. des fem._ III. 4.)

PUBLIER POUR (un adjectif), faire passer publiquement pour...:

Et que direz-vous de la marquise Araminte, qui _la publie partout pour épouvantable_? (la comédie de _l’École des femmes_).

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

PUER SON ANCIENNETÉ:

... Ah! _sollicitude_ à mon oreille est rude; Il _put_ étrangement son ancienneté.

(_Fem. sav._ II. 7.)

Ce présent se dérive de la forme _puir_, qui est la primitive; _puer_ est moderne. «C’est _puir_ que sentir bon.» (MONTAIGNE.)

«PUER ou PUÏR, verbe neutre. L’Académie ne parle que de _puer_, et point du tout de _puir_. Danet en parle comme l’Académie; mais Richelet, aussi bien que Furetière, les admet tous deux, en disant que ce sont deux verbes défectueux; que _puïr_ ne se dit point à l’infinitif, mais seulement _puer_, et qu’ils empruntent l’un de l’autre quelques temps. Quoi qu’il en soit, on ne conjugue point _je pue_, ni _je puïs_, comme il semble qu’on devroit conjuguer; mais _je pus_, _tu pus_, _il put_.» (TRÉVOUX.)

L’exemple tiré de Montaigne, auquel on en pourrait ajouter mille autres, prouve l’erreur de Richelet et de Furetière quant à l’infinitif _puïr_: ils ont pris pour défectueux deux verbes très-complets chacun de sa part, mais différents d’âge. Les dernières lignes de Trévoux prouvent qu’en 1740 la forme moderne n’avait pas encore supplanté l’ancienne complétement, et que _puïr_ subsistait toujours dans le présent de l’indicatif. A plus forte raison, en 1672 Molière ne pouvait-il écrire, comme le mettent certaines éditions: «Il _pue_ étrangement.....» (Voyez SENTIR.)

PUNISSEUR; FOUDRE PUNISSEUR:

Il ne veut le montrer qu’en tête d’une armée, Et tout prêt à lancer _le foudre punisseur_.

(_D. Garcie._ I. 2.)

PUNITION; FAIRE LA PUNITION DE... SUR...:

Ils _en feront sur votre personne toute la punition_ que leur pourront offrir et les poursuites de la justice, et la chaleur de leur ressentiment.

(_G. D._ III. 8.)

Molière dit de même, _faire la justice_ d’un crime.

PURGER (SE) DE SA MAGNIFICENCE, l’expliquer, la justifier:

L’autre, _pour se purger de sa magnificence_, Dit qu’elle gagne au jeu l’argent qu’elle dépense.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

--SE PURGER D’UNE IMPOSTURE, en démontrer la fausseté:

Votre Majesté juge bien elle-même...... quel intérêt j’ai enfin à _me purger de leur imposture_.

(1er _Placet au roi_.)

QUAND... ET QUE...:

Enfin, _quand_ il (le ciel) exposeroit à mes yeux un miracle d’esprit, d’adresse et de beauté, _et que_ cette personne m’aimeroit avec toutes les tendresses imaginables; je vous l’avoue franchement, je ne l’aimerois pas.

(_Pr. d’Él._ III. 4.)

Oui, _quand_ Alexandre seroit ici, _et que_ ce seroit votre amant......

(_Sicilien._ 12.)

«_Quand_ un homme nous auroit ruinés, estropiés, brûlé nos maisons, tué notre père, _et qu’_il se disposeroit encore à nous assassiner...»

(PASCAL. 14e _Prov._)

Cette tournure paraît lâche et incorrecte. On observera dans la phrase de Pascal une autre négligence, c’est le même _nous_ servant à la fois comme accusatif et comme datif: _nous_ aurait ruinés, _nous_ aurait tué notre père.

QUANT-A-MOI, substantif. (Voyez TENIR SON QUANT-A-MOI).

QUASI, presque:

Figurez-vous donc que Télèbe, Madame, est de ce côté. C’est une ville, en vérité, Aussi grande _quasi_ que Thèbe.

(_Amph._ I. 1.)

Ce mot a joui d’une grande faveur jusqu’à la fin du XVIIe siècle:

«Nous sommes _quasi_ en tout iniques juges de leurs actions (des femmes).»

(MONTAIGNE. III. 5.)

«....... Notre grande méthode (de diriger l’intention), dont l’importance est telle, que j’oserois _quasi_ la comparer à la doctrine de la probabilité.»

(PASCAL, 7e _Prov._)

«Je ne me laisse pas emporter aux haines publiques, que je sais estre _quasi_ toujours injustes.»

(VOITURE.)

«L’amour n’a _quasi_ jamais bien establi son pouvoir qu’après avoir ruiné celui de nostre raison.»

(ST.-ÉVREMOND.)

«Le mot _quasi_ n’est pas mauvais, et il ne faut faire nul scrupule de s’en servir, surtout dans les discours de longue haleine.»

(PATRU.)

Là commencent les retours: Vaugelas, Ménage, Bouhours, Thomas Corneille, ont condamné _quasi_, les uns plus sévèrement, les autres moins; les plus indulgents ne l’ont toléré que par pitié.

Le temps a donné gain de cause à Vaugelas, qui le proscrivait net, et le chassait du _beau langage_.

QUE.

Ce mot est entré dans la langue française pour y représenter 1° l’adverbe latin _quòd_;

2° Les accusatifs du pronom relatif _qui_, _quæ_, _quod_, et le neutre _quid_;

3° L’adverbe _quàm_ dans les formules de comparaison: plus pieux que vous, magis pius _quàm_ tu.

Enfin, il figure dans quelques autres locutions qui ne sont point prises du latin, et sont des idiotismes de notre langue.

Molière nous fournit des exemples de ces divers emplois de QUE; nous allons les rapporter dans l’ordre où ils viennent d’être mentionnés.

--QUE (_quòd_), entre deux verbes, tous deux à l’indicatif:

Ah! madame, _il suffit_, pour me rendre croyable, _Que_ ce qu’on vous promet _doit_ être inviolable.

(_D. Garcie._ I. 3.)

_Est-il_ possible _que_ toujours _j’aurai_ du dessous avec elle?

(_G. D._ II. 13.)

_Est-il_ possible _que vous serez_ toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins?

(_Mal. im._ III. 3.)

L’idée du second verbe énonce un fait certain, c’est pourquoi on met l’indicatif. Le doute, ou plutôt l’exclamation, s’exprime dans l’autre partie de la phrase. Vous serez toujours embéguiné des médecins;--j’aurai toujours du dessous avec elle;--cela est-il possible?

«_Croyez-vous qu’_il _suffit_ d’être sorti de moi?»

(CORN. _Le Menteur._)