Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 31

Chapter 313,296 wordsPublic domain

Son heure doit venir, et c’est à vous, _possible_, Qu’est réservé l’honneur de la rendre sensible.

(_Pr. d’Él._ I. 4.)

Primitivement tous les adjectifs s’employaient aussi comme adverbes; notre langue en a conservé de nombreux exemples: _voir clair_; _frapper fort_; _tenir ferme_; _partir soudain_, etc. Il n’y a aucune raison pour que _possible_ soit exclu de ce privilége. La Fontaine l’y maintenait:

«Ils ne cédoient à pas une nonnain «Dans le désir de faire que madame «Ne fût honteuse, ou bien n’eût dans son âme «Tel récipé, _possible_, à contre-cœur.»

(_L’Abbesse malade._)

«Deux ou trois de ses officiers et autant de femmes se promenoient à cinq cents pas d’elle, et s’entretenoient _possible_ de leur amour.»

(LA FONT. _Amours de Psyché._ liv. II.)

«_Possible_ personne qu’elle n’étoit descendue sous cette voûte depuis qu’on l’avoit bâtie.»

(Id. _Ibid._)

--POSSIBLE QUE, peut-être que...:

_Possible que_, malgré la cure qu’elle essaie, Mon âme saignera longtemps de cette plaie.

(_Dép. am._ IV. 3.)

POSTE:

«Poste aussi, avec une diction possessive (un pronom possessif), signifie _façon_, _manière_, _volonté_, _guise_, comme: Il est fait _à ma poste_; il luy a aposté ou baillé des tesmoins faits _à sa poste_.

«Et quand il n’est joinct à telles particules possessives, il signifie _pourpensé_, _attiltré_, comme: cela est faict _à poste_.»

(NICOT.)

TOINETTE. J’avois songé en moi-même que ç’auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin _à notre poste_, pour le dégoûter de son monsieur Purgon.

(_Mal. im._ III. 2.)

«Que Martial retrousse Venus _à sa poste_, il n’arrive pas à la faire paroistre si entiere.»

(MONTAIGNE. III. 5.)

«Un valet qui les escrivit soubs moy pensa faire un grand butin de m’en desrober plusieurs pieces choisies _à sa poste_.»

(Id. II. 37.)

«Dieu fasse paix au gentil Arioste, «Et daigne aussi mettre en lieu de repos «Jean la Fontaine, auteur fait _à la poste_ «Du Ferrarois, adoptant ses bons mots.»

(SENECÉ. _Camille._)

A la guise, sur le modèle, dans le goût de l’Arioste.

Les Italiens disent aussi _a mia posta_, et, sans pronom possessif, _alla posta_, _apposta_:

«Ha la bocca fatta _apposta_ «Pel servizio della posta.»

(_Duo de Guglielmi._)

Il a la bouche faite _à poste_ pour le service de la poste.

On pourrait croire que nous leur avons emprunté cette expression; mais elle existait dans notre langue depuis un temps bien reculé, avec des acceptions diverses. _Posta_, dans les actes du moyen âge, signifie une station, un lieu désigné, _un poste_, et _volonté_, _gré_, _convenance_.

Dans les ordonnances du roi Jean (1355), on trouve _faire fausse poste_, pour _aposter_, qui alors n’était pas encore créé. Il s’agit des revues de troupes, où l’on faisait figurer de faux soldats, des hommes _apostés_, des soldats _postiches_:

«Nous avons ordené et ordenons que nul _ne face fausse poste_, sur peine de perdre chevaux et hernois..... avons ordené et ordenons, pour eschiver les _fausses postes_.....»

(_Ap._ CANG. in _Posta_.)

_Postiquer_, _postiqueur_, c’était, au sens propre, courir la poste, postillon; au figuré, fourber, intriguer; un intrigant.

_Le poste_ d’un couvent, d’un collége, était le coureur, le messager de la maison.

De cette famille il nous reste _la poste_; _poster_, _aposter_; et _postiche_.

POSTURE (position), soit en bonne, soit en mauvaise part:

C’est un placet, monsieur, que je voudrois vous lire, Et que, dans la _posture_ où vous met votre emploi, J’ose vous conjurer de présenter au roi.

(_Fâcheux._ II. 2.)

Un duel met les gens en mauvaise _posture_.

(_Ibid._ II. 10.)

Mes affaires y sont en fort bonne _posture_.

(_Éc. des fem._ I. 6.)

POT; TOURNER AUTOUR DU POT:

A quoi bon tant barguigner, et tant _tourner autour du pot_?

(_Pourc._ I. 7.)

Cette métaphore est du style de Pourceaugnac et de Petit-Jean:

«... Eh! faut-il tant _tourner autour du pot_?»

(_Les Plaideurs._ III. 3.)

--POTS CASSÉS; PAYER LES POTS CASSÉS DE QUELQUE CHOSE:

Un cordonnier, en faisant les souliers, ne sauroit gâter un morceau de cuir qu’il n’en _paye les pots cassés_.

(_Méd. m. lui._ II. 1.)

Cette expression proverbiale fait allusion à un jeu usité au moyen âge parmi les enfants. Ce jeu consistait à faire circuler rapidement, de proche en proche, un pot qu’il fallait élever en l’air avant de le transmettre à son voisin. Il se trouvait quelque maladroit qui le laissait tomber, et celui-là payait les pots cassés.

Menot parle de ce jeu:

«Le diable et le monde font comme les enfants qui jouent à la balle ou au _pot cassé_: ils se le passent de main en main; un des joueurs le lève bien haut et le laisse tomber, et le pot vole en éclats[69].»

[69] «Diabolus et mundus faciunt sicut faciunt pueri ludentes ad pilam vel ad potum fractum: dant illum de manu in manum; elevabit quis potum alte, et cadere dimittet, et sic frangetur.»

(_Sermones_, fol. 15.)

POTAGE; POUR TOUT POTAGE, au sens figuré, uniquement:

Vous n’êtes, _pour tout potage_, qu’un faquin de cuisinier.

(_L’Av._ III. 6.)

La Fontaine s’est servi, dans cette locution, du mot _besogne_ au lieu de _potage_. Le renard invite à dîner _madame la cigogne_:

«Le galant, _pour toute besogne_, Avoit un brouet clair; il vivoit chichement.»

(_Le Renard et la Cigogne._)

Ailleurs il dit, _pour tout mets_:

«Le renard dit au loup: Notre cher, _pour tout mets_ J’ai souvent un vieux coq ou de maigres poulets.»

(_Le Loup et le Renard._)

POULE LAITÉE:

Avec leur ton de _poule laitée_, et leurs trois petits brins de barbe relevés en barbe de chat!

(_L’Av._ II. 7.)

«On dit, pour se moquer d’un lâche, d’un sot qui se mêle du ménage des femmes; que c’est une _poule mouillée_, une _poule laitée_, un _tâte-poules_.» (TRÉVOUX.)

POUR, faisant l’office de _seulement_:

On nous fait voir que Jupiter n’a pas aimé _pour_ une fois.

(_Pr. d’Él._ II. 1.)

On est faite d’un air, je pense, à pouvoir dire Qu’on n’a pas _pour_ un cœur soumis à son empire.

(_Fem. sav._ II. 3.)

Pourquoi ces façons de parler sont-elles tout à fait hors d’usage, et cependant maintient-on encore _pour_ dans cette locution: Cela peut passer _pour une fois_, c’est-à-dire, une fois seulement? Ce sont là des inconséquences que les écrivains devraient tâcher d’empêcher, ou de corriger.

--POUR, au point de, jusqu’à:

Ma foi, me trouvant las _pour_ ne pouvoir fournir Aux différents emplois où Jupiter m’engage....

(_Amph._ prol.)

--POUR, en qualité de:

Je suis auprès de lui gagé _pour serviteur_; Me voudriez-vous encor gager _pour précepteur_?

(_L’Ét._ I. 9.)

Et vous l’avez connu _pour gentilhomme_.

(_B. gent._ IV. 5.)

Cet emploi de _pour_ est encore usuel dans cette phrase, par exemple: Prendre _pour_ domestique. Connaître _pour_ gentilhomme, gager _pour_ précepteur, ne sont guère que des applications du même principe. Ce qui appauvrit les langues, c’est justement de restreindre la valeur générale d’un mot à quelques formules particulières. Molière, non plus que Bossuet, ne se laisse jamais garrotter dans ces entraves, et c’est là peut-être le caractère essentiel de leur langue, et ce qui lui donne tant d’ampleur.

Les Espagnols emploient de même _por_ devant un adjectif. Tirso de Molina intitule une de ses pièces: «El condemnado _por desconfiado_.» _Le damné pour déconfès_, pour être mort sans confession, en qualité de déconfès.

--POUR (un infinitif) marquant, non le but, mais la cause, comme _parce que_:

Moi... Trahir mes sentiments, et, _pour être en vos mains_, D’un masque de faveur vous couvrir mes dédains!

(_D. Garcie._ II. 6.)

_Parce que je suis en vos mains_, et non _afin d’être en vos mains_.

Je hais ces cœurs pusillanimes, qui, _pour trop prévoir_ les suites des choses, n’osent rien entreprendre.

(_Scapin._ III. 1.)

Parce qu’ils prévoient trop.

Tous les désordres, toutes les guerres n’arrivent que _pour n’apprendre pas_ la musique.

(_B. gent._)

_Parce qu’on_ n’apprend pas, et non, _afin de ne_ pas apprendre.

C’est _pour nous attacher_ à trop de bienséance Qu’aucun amant, ma sœur, à nous ne veut venir.

(_Psyché._ I. 1.)

_Parce que nous nous attachons_, et non, _afin de nous attacher_.

Et je ne fuis sa main que _pour le trop chérir_.

(_Fem. sav._ V. 5.)

On ne s’avise point de défendre la médecine _pour avoir été bannie de Rome_, ni la philosophie _pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes_.

(_Préf. de Tartufe._)

_Parce qu’elle_ a été bannie, _parce qu’elle_ a été condamnée.

Pascal dit de même:

«La durée de notre vie n’est-elle pas également et infiniment éloignée de l’éternité _pour_ durer dix ans davantage?»

(_Pensées._ p. 298.)

C’est-à-dire: Notre vie, parce qu’elle aura duré dix ans de plus ou de moins, ne sera-t-elle pas toujours aussi éloignée de l’éternité? Ce tour, dans Pascal, me paraît un peu obscur, peut-être à cause de la désuétude.

«Et comment est-il possible, reprit Ésope, que vos juments entendent de si loin nos chevaux hennir, et conçoivent _pour les entendre_?»

(LA FONT. _Vie d’Ésope._)

--POUR, uni à l’auxiliaire _être_. (Voyez ÊTRE POUR.)

--POUR L’AMOUR DE, en mauvaise part:

Que tous ces jeunes fous me paroissent fâcheux! Je me suis dérobée au bal _pour l’amour d’eux_.

(_Éc. des mar._ III. 9.)

--POUR CERTAIN:

Tous les bruits de Léon annoncent _pour certain_ Qu’à la comtesse Ignès il va donner la main.

(_D. Garcie._ I. 2.)

--POUR CE QUI EST DE CELA, sans relation à rien, et en forme d’exclamation, comme _en vérité_:

_Pour ce qui est de cela_, la jalousie est une étrange chose!

(_G. D._ I. 6.)

POURQUOI..., ET QUE...:

GEORGETTE.

Oui; mais _pourquoi_ chacun n’en fait-il pas de même, _Et que_ nous en voyons qui paroissent joyeux Lorsque leurs femmes sont avec les beaux monsieux?

(_Éc. des fem._ II. 3.)

Le second vers répond à cette tournure: _et comment se fait-il que..._ Rien n’est plus naturel que ce changement subit de construction au milieu d’une phrase, comme rien n’est plus fréquent dans le discours familier.

Néanmoins, ce qui peut passer dans la bouche de Georgette n’est-il pas trop abandonné sous la plume de Voltaire commentant Corneille?

--«Pourquoi dit-on _prêter l’oreille_, ET QUE _prêter les yeux_ n’est pas français?»

(Sur le vers 27, sc. V, act. 3, de _Rodogune_.)

POURSUIVRE A, continuer à:

Il ne faut que _poursuivre à garder le silence_.

(_Mis._ V. 3.)

POUR UN PEU, pour un moment:

Souffrez que j’interrompe _pour un peu_ la répétition.

(_Impromptu._ 3.)

POUR VOIR, adverbialement:

Ayez recours, _pour voir_, à tous les détours des amants.

(_G. D._ I. 6.)

POUSSER, absolument, insister:

_Pousse_, mon cher marquis, _pousse_.

(_Critique de l’École des fem._ 7.)

_Poussez_, c’est moi qui vous le dis.

(_G. D._ I. 7.)

--POUSSER LES CHOSES:

N’allez point _pousser les choses_ dans les dernières violences du pouvoir paternel.

(_L’Av._ V. 4.)

Voilà, mon gendre, comme il faut _pousser les choses_.

(_G. D._ I. 8.)

«Mais, mon père, qui voudroit _pousser cela_ vous embarrasseroit.»

(PASCAL. 9e _Prov._)

--POUSSER QUELQU’UN, au sens moral; le pousser à bout:

Vraiment _vous me poussez_; et, contre mon envie, Votre présomption veut que je l’humilie.

(_Dép. am._ I. 3.)

«_Vous me poussez!_--Bonhomme, allez garder vos foins.»

(_Les Plaideurs._ I. 7.)

--POUSSER DES CONCERTS:

_Poussons_ à sa mémoire _Des concerts_ si touchants, Que du haut de sa gloire Il[70] écoute nos chants.

(_Am. magn._ 6e _intermède_.)

[70] Le soleil, c’est-à-dire Louis XIV.

Corneille a dit _pousser des harmonies_:

«Des flûtes au troisième[71], au dernier des hautbois, «Qui tour à tour en l’air _poussoient des harmonies_ «Dont on pouvoit nommer les douceurs infinies.»

(_Le Ment._ I. 5.)

[71] Bateau.

Et Pascal, _pousser des imprécations_:

«D’où vient, disent-ils, qu’on _pousse tant d’imprécations_...»

(3e _Prov._)

--POUSSER LA SATIRE:

Les rieurs sont pour vous, madame, c’est tout dire; Et vous pouvez _pousser contre moi la satire_.

(_Mis._ II. 5.)

--POUSSER les tendres sentiments,--l’amusement:

Il nous feroit beau voir, attachés face à face, _Pousser les tendres sentiments_!

(_Amph._ I. 4.)

Amphitryon, c’est trop _pousser l’amusement_.

(_Ibid._ II. 2.)

--POUSSER SA CHANCE, SA FORTUNE, SON BIDET:

J’avois beau m’en défendre, il a _poussé sa chance_.

(_Fâcheux._ I. 1.)

Elle se rend à sa poursuite: il _pousse sa fortune_; le voilà surpris avec elle par ses parents.

(_Scapin._ I. 6.)

Moquez-vous des sermons d’un vieux barbon de père; _Poussez votre bidet_, vous dis-je, et laissez faire.

(_L’Ét._ I. 2.)

--POUSSER UNE MATIÈRE, creuser un sujet:

Nous sommes ici _sur une matière_ que je serai bien aise que nous _poussions_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)

POUSSEUSES DE TENDRESSE:

Héroïnes du temps, mesdames les savantes, _Pousseuses de tendresse_ et de beaux sentiments...

(_Éc. des fem._ I. 5.)

(Voyez POUSSER.)

POUVOIR, verbe; IL NE SE PEUT QUE NE...:

_Il ne se peut donc pas que tu ne sois_ bien à ton aise?

(_D. Juan._ III. 2.)

Pacuvius et Lucrèce ont dit _potestur_, au passif. _Non potestur quin_ traduirait exactement _il ne se peut que ne_.

(Voyez QUE dans cette formule IL N’EST PAS QUE, p. 333.)

--POUVOIR MAIS, sans exprimer _en_:

Sur la tentation ai-je quelque crédit, Et _puis-je mais_, chétif, si le cœur leur en dit?

(_Dép. am._ V. 3.)

_Mais_ conserve dans cette locution le sens du latin _magis_. _Je n’en puis mais_, je ne puis davantage de cela, c’est-à-dire, touchant cela, _de hoc_.

--POUVOIR; substantif. (Voyez FAIRE SON POUVOIR.)

PRATIQUE, manière de se conduire, intrigue, sourdes menées:

O la fine _pratique_! Un mari confident!--Taisez-vous, as de pique.

(_Dép. am._ V. 9.)

Rentrez, pour n’ouïr point cette _pratique_ infâme.

(_Éc. des mar._ I. 2.)

Dans un petit couvent, loin de toute _pratique_, Je la fis élever selon ma politique.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

Ses _pratiques_, je crois, ne vous sont pas nouvelles.

(_Amph._ prol.)

PRATIQUER DES AMES, les travailler par des intrigues:

Il a tenté Léon, et ses fidèles trames Des grands comme du peuple ont _pratiqué les âmes_.

(_Don Garcie._ I. 2.)

PRÉALABLE; AU PRÉALABLE:

Je ne prétends point qu’il se marie, qu’_au préalable_ il n’ait satisfait à la médecine.

(_Pourc._ II. 2.)

PRÉCIEUSE, substantif. Molière prend toujours ce mot en mauvaise part:

Voyez comme raisonne et répond la vilaine! Peste! _une précieuse_ en diroit-elle plus?

(_Éc. des fem._ V. 4.)

On voit que Molière avait déterminé de ruiner ce titre; mais il n’y va point brusquement; il garde quelque ménagement pour l’opinion publique, au moyen d’une distinction que tantôt il rappelle, tantôt il a soin d’oublier:

Est-ce qu’il y a une personne qui soit plus véritablement ce qu’on appelle _précieuse, à prendre le mot dans sa plus mauvaise signification_?

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 2.)

Le bel assemblage que ce seroit d’une _précieuse_ et d’un turlupin!

(_Ibid._)

Et cette dernière précieuse se trouve être «la plus grande façonnière du monde,» une femme d’un ridicule accompli dans ses manières comme dans son langage.

Molière avait porté le premier coup aux précieuses en 1659; il revient à la charge quatre ans après: la _Critique de l’École des femmes_ est de 1663.

PRÉCIPITÉ D’UN ESPOIR:

Ah! madame, faut-il me voir _précipité De l’espoir glorieux_ dont je m’étois flatté?

(_D. Garcie._ III. 2.)

PREMIER; QUI PREMIER, qui le premier:

Maudit soit _qui premier_ trouva l’invention De s’affliger l’esprit de cette vision!

(_Sgan._ 17.)

Latinisme: qui primus.

«Nous verrons, volage bergere, «_Qui premier_ s’en repentira!»

(DESPORTES.)

_Premier_ s’employait aussi adverbialement:

«Tout ce en Bretagne apparut Quand _premier_ la guerre y esmeut, L’an 300 quarante et un mil, Le derrain jour du mois d’apvril.»

(_Chron. de Guill. de Saint-André._ v. 104.)

Quand premièrement, pour la première fois.

«Dieu _tout premier_, puis père et mère, honore.»

(PYBRAC.)

(Voyez plus bas PREMIER QUE.)

--LE PREMIER, le premier venu:

Ma bague est la marque choisie Sur laquelle _au premier_ il doit livrer Célie.

(_L’Ét._ II. 9.)

Il semblerait qu’il s’agit de deux personnages, le premier et le second. La gêne de l’expression est trop visible.

--PREMIER QUE, avant, ou avant que:

Et là, _premier que lui_ si nous faisons la prise, Il aura fait pour nous les frais de l’entreprise.

(_L’Ét._ III. 7.)

«_Premier que_ d’avoir mal, ils trouvent le remède.»

(MALHERBE.)

Trévoux cite ce dernier exemple et les suivants: «Il étoit au monde _premier que_ vous fussiez né.--Un moine n’oseroit sortir _que premier_ il n’en ait demandé la permission.--En ce sens il vieillit.» (1740.)

Dans l’origine, tous les adjectifs s’employaient adverbialement sans changer de forme: partir soudain; voir clair; tenir ferme; courir vite; parler net, haut, fort. Dans toutes ces locutions et les semblables, l’adjectif joue le rôle de l’adverbe. Ce privilége de l’adjectif subsiste encore en allemand et en anglais.

_Premier_ pour _premièrement_ était donc une locution très-régulière et très-correcte. Quant à l’adjonction du _que_, _premier que_, pour _premièrement que_, elle est justifiée par cette réflexion fort simple, que _premier_ marque une comparaison, est un véritable comparatif; il est donc naturel qu’il en ait la construction et l’attribut.

(Voyez aux mots FERME, FRANC, NET, POSSIBLE.)

PRENDRE, choisir, préférer:

Ai-je l’éclat ou le secret à _prendre_?

(_Amph._ III. 3.)

--LE PRENDRE A (un substantif), s’en rapporter à...:

_Si vous le voulez prendre aux usages_ du mot, L’alliance est plus grande entre pédant et sot.

(_Fem. sav._ IV. 3.)

--SE PRENDRE A (un infinitif), s’y prendre pour:

Voyons d’un esprit adouci Comment _vous vous prendrez à soutenir_ ceci.

(_Mis._ V. 4.)

--PRENDRE A TÉMOIN SI...:

Je _prends à témoin_ le prince votre père _si_ ce n’est pas vous que j’ai demandée.

(_Pr. d’Él._ V. 3.)

(Afin qu’il dise) si ce n’est pas vous... etc.

--PRENDRE CRÉANCE EN QUELQU’UN:

Et tâchez, comme _il prend en vous grande créance_, De le dissuader de cette autre alliance.

(_Éc. des fem._ V. 6.)

--PRENDRE DROIT:

Et je serois encore à nommer le vainqueur, Si le mérite seul _prenoit droit_ sur un cœur.

(_D. Garcie._ I. 1.)

Cependant apprenez, prince, à vous mieux armer Contre ce qui _prend droit_ de vous trop alarmer.

(_Ibid._ I. 5.)

Et c’est ce qui chez vous _prend droit_ de m’amener.

(_Éc. des mar._ II. 3.)

Ah! qu’il est bien peu vrai que ce qu’on doit aimer, Aussitôt qu’on le voit, _prend droit_ de nous charmer!

(_Pr. d’Él._ I. 1.)

Il est très-assuré, sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartufes ont l’avantage; qu’ils _prendront droit_ par là de me persécuter plus que jamais.....

(2e _Placet au Roi_.)

--PRENDRE EN MAIN:

Tous les magistrats sont intéressés à _prendre cette affaire en main_.

(_L’Av._ V. 1.)

--PRENDRE FOI SUR...:

Mais je n’ai point _pris foi sur ces méchantes langues_.

(_Éc. des fem._ II. 6.)

--PRENDRE GARDE A (un infinitif):

C’est donner toute son attention à faire l’action marquée par cet infinitif:

_Prenez bien garde_, vous, _à vous déhancher_ comme il faut, et _à faire bien des façons_.

(_Impromptu._ 3.)

_Prenez garde de_ marquerait le contraire, et le soin d’éviter.

Les Latins avaient de même _vereor ut_ et _vereor ne_.

Pascal dit _prendre garde que_, comme _observer_, _remarquer que_:

«Les valets peuvent faire en conscience de certains messages fâcheux; n’avez-vous pas _pris garde que_ c’étoit seulement en détournant leur intention du mal, etc.....»

(7e _Prov._)

--PRENDRE INTÉRÊT EN QUELQU’UN:

Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, Que l’_intérêt qu’en vous l’on s’avise de prendre_?

(_Tart._ IV. 5.)

Un ami qui m’est joint d’une amitié fort tendre, Et qui sait l’_intérêt_ qu’_en_ vous j’ai lieu de _prendre_.

(_Ibid._ V. 6.)

--PRENDRE LA VENGEANCE DE:

Pour m’ouvrir une voie _à prendre la vengeance_ _De_ son hypocrisie et de son insolence.

(_Ibid._ III. 4.)

--absolument pour _épouser la querelle_:

Loin d’être les premiers à _prendre ma vengeance_, Eux-mêmes font obstacle à mon ressentiment.

(_Amph._ III. 5.)

Et vous devez, en raisonnable époux, Être pour moi contre elle, et _prendre mon courroux_.

(_Fem. sav._ II. 6.)

--PRENDRE LE FRAIS, choisir l’heure du frais:

Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_.

(_Éc. des fem._ V. 6.)

--PRENDRE LE PIED DE (un infinitif):

De peur que, sur votre foiblesse, il ne _prenne le pied de vous mener_ comme un enfant.

(_Scapin._ I. 3.)

--PRENDRE LOI DE QUELQU’UN:

Il seroit beau vraiment qu’on le vît aujourd’hui _Prendre loi_ de qui doit la recevoir de lui!

(_Éc. des fem._ V. 7.)

--PRENDRE PAR LES ENTRAILLES, au figuré, parlant de l’effet des ouvrages de l’esprit:

Laissons-nous aller de bonne foi aux choses qui _nous prennent par les entrailles_, et ne cherchons point des raisonnements pour nous empêcher d’avoir du plaisir.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)

--PRENDRE PEINE A (un infinitif):

Tant pis encore de _prendre peine à dire des sottises_.

(_Ibid._ 1.)

--PRENDRE PLAISIR DE (un infinitif):

Car le ciel _a trop pris plaisir de m’affliger_.

(_Dép. am._ II. 4.)

Je _prends plaisir d’être seule_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)

Je pense qu’_il ne prend pas plaisir de_ nous voir.

(_D. Juan._ III. 6.)

--PRENDRE SOIN A (un infinitif):

C’est un étrange fait du _soin que vous prenez_, _A me venir_ toujours _jeter_ mon âge au nez.

(_Éc. des mar._ I. 1.)

--PRENDRE VISÉE QUELQUE PART, diriger là son attention et ses efforts:

Elle est sage, elle m’aime, et votre amour l’outrage. _Prenez visée_ ailleurs, et troussez-moi bagage.

(_Ibid._ II. 9.)

--SE PRENDRE A QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, _s’y prendre pour la faire_:

Elle _se prend_ d’un air le plus charmant du monde _aux choses_ qu’elle fait.

(_L’Av._ I. 2.)

--SE PRENDRE A QUELQU’UN DE, s’en prendre à lui, l’en accuser:

C’est ainsi qu’_aux flatteurs_ on doit partout _se prendre_ Des vices où l’on voit les humains se répandre.

(_Mis._ II. 5.)

_PRÉPOSITION supprimée_, où l’usage moderne est de la répéter, soit devant un nom, soit devant un infinitif:

. . . . . . On sait bien que Célie A causé des désirs _à_ Léandre _et Lélie_.

(_L’Ét._ V. 13.)

Nous dirions: à Léandre et à Lélie.

Il n’y a dans Molière qu’un second exemple pareil à celui-ci, c’est-à-dire, où la préposition soit supprimée devant un substantif:

La peste soit _de_ l’homme _et sa chienne de face_!

(_Éc. des fem._ IV. 2.)

Et de sa chienne de face.

Pour de l’esprit, j’en ai sans doute, et du bon goût _A_ juger sans étude et raisonner de tout; _A_ faire aux nouveautés, dont je suis idolâtre, Figure de savant sur les bancs d’un théâtre; _Y décider_ en chef, et faire du fracas A tous les beaux endroits qui méritent des _ah_!

(_Mis._ III. 1.)

_A y décider._

C’est aux gens mal tournés, aux mérites vulgaires, _A_ brûler constamment pour des beautés sévères; _A_ languir à leurs pieds _et souffrir_ leurs rigueurs; _A_ chercher le secours des soupirs et des pleurs, _Et tâcher_, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on nie à leur peu de mérite.

(_Ibid._)

Et _à_ souffrir, et _à_ tâcher.

On n’a point _à_ louer les vers de messieurs tels, _A donner_ de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis _essuyer_ la cervelle.

(_Ibid._ III. 7.)