Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 29

Chapter 293,258 wordsPublic domain

(_Crit. de L’Éc. des fem._ 2.)

Vous devez vous remplir de ce personnage, marquer cet air pédant qui se conserve _parmi le commerce du beau monde_.

(_Impr._ I.)

MORON.

Et sa gueule faisoit une laide grimace, Qui _parmi de l’écume_, à qui l’osoit presser, Montroit de certains crocs.

(_Pr. d’Él._ I. 2.)

Quelle est ton occupation _parmi_ ces arbres?

(_D. Juan._ III. 2.)

Ne voyez-vous pas bien quel tort ces sortes de querelles nous font _parmi le monde_?

(_Amour méd._ III. 1.)

Il faut _parmi le monde_ une vertu traitable.

(_Mis._ I. 1.)

Il court _parmi le monde_ un livre abominable.

(_Ibid._ V. 1.)

Et _parmi leurs contentions_ Faisons en bonne paix vivre les deux Sosies.

(_Amph._ III. 7.)

On ne demeure point tout seul, pendant une fête, à rêver _parmi des arbres_.

(_Am. magn._ I. 1.)

Et, _parmi cette grande gloire_ et ces longues prospérités que le ciel promet à votre union.....

(_Ibid._ IV. 7.)

_Parmi l’éclat du sang_ vos yeux n’ont-ils vu qu’elle?

(_Psyché._ I. 2.)

Mais c’est, _parmi tant de mérite_, Trop que deux cœurs pour moi, trop peu qu’un cœur pour vous.

(_Ibid._ I. 3.)

_Parmi_ a pour racines _par_ et _mi_, apocope de _milieu_. _Mi_, au moyen âge, s’employait comme substantif, pour moitié:

«Et le bacon faisoit _par mi_ tranchier.»

(_R. d’Ogier le Danois._)

«Il faisait couper le porc par la moitié.»

Ainsi, sans s’arrêter aux distinctions chimériques ni aux subtilités des grammairiens, _parmi_ s’emploie légitimement où il s’agit d’exprimer, _au milieu de_.

(Voyez PAR.)

PAROLE, ÊTRE EN PAROLE QUE...: être en pour-parler (pour convenir) que...:

Il _est_ avec Anselme _en parole_ pour vous _Que_ de son Hippolyte on vous fera l’époux!

(_L’Ét._ I. 2.)

--ÊTRE EN PAROLE, absolument, converser ensemble:

Juste ciel, qu’ils sont prompts! je les vois _en parole_.

(_L’Ét._ II. 2.)

--AVOIR DE LA PAROLE POUR TOUT LE MONDE, être affable:

Qu’on dise que je suis une bonne princesse, que _j’ai de la parole pour tout le monde_, de la chaleur pour mes amis.....

(_Am. magn._ I. 2.)

PAR OU, pour _comment_ ou _de quoi_:

Voit-on, dans les horreurs d’une telle pensée, _Par où_ jamais se consoler Du coup dont on est menacée?

(_Amph._ I. 3.)

PAR SOI, tout seul, _per se_:

E par soi, _é_.

(_Am. magn._ I. 1.)

C’est-à-dire _e_ tout seul, pris à par soi (et non à _part_ soi), _é_.

Cette valeur de _par_ est un débris de notre langue primitive. Les Latins disaient _per me_, _per te_, dans le sens de _moi seul_, _toi seul_:

«Quamvis, Scæva, satis _per te_ tibi consulis, et scis...»

(HOR. Ep. 17, lib. 1)

Et nos pères disaient, à l’imitation des Latins, _tout par moi_, _par lui_, _par eux_, _par elles_:

«Et Felix li sains homs _tout par li_ demoura.»

(_Des Trois Chanoines._)

Demeura tout seul.

«Les cloches de l’eglise, de ce soyez certains, «Sonnerent _tout par elles_, sans mettre piez ne mains.»

(_Le Dit du Buef._)

On écrit mal à propos, avec un _t_, _à part_, _à part soi_. _Par_, ici, vient de _per_, et non de _pars_, _partis_.

Au contraire, il faut mettre un _t_ dans cette autre formule où l’usage moderne l’a supprimé: _De part le roi_; _de part Dieu_.

(Voyez DE PAR, à l’article PAR, et _des Variations du langage français_, p. 407 à 411.)

PARTAGER UN SORT A QUELQU’UN, le lui donner en partage:

Ne faites point languir deux amants davantage, Et nous dites _quel sort_ votre cœur _nous partage_.

(_Mélicerte._ II. 6.)

_Partager_ est construit ici comme le latin _impertire_, _dispertire_ et _dispertiri_.

PARTI; FAIRE PARTI, monter un coup:

Léandre _fait parti_ Pour enlever Célie.

(_L’Ét._ III. 6.)

_PARTICIPE PRÉSENT_ mis au lieu de _si_, suivi d’un conditionnel:

Et _trouvant_ son argent, qu’ils lui font trop attendre, Je sais bien qu’il seroit très-ravi de la vendre.

(_L’Ét._ I. 2.)

Si Trufaldin trouvait son argent.

Le plus parfait objet dont je serois charmé N’auroit pas mes tributs, _n’en étant point aimé_.

(_Dép. am._ I. 3.)

Si je n’en étais pas aimé.

Pascal se sert aussi de cette espèce de participe absolu:

«Quand on auroit décidé qu’il faut prononcer les syllabes _pro chain_, qui ne voit que, _n’ayant point été expliquées_, chacun de vous voudra jouir de la victoire?»

(PASCAL. 1re _Prov._)

Ces syllabes n’ayant point été expliquées; si elles n’ont pas été expliquées.

--PARTICIPE PRÉSENT _qui s’accorde_:

De ces petits pourpoints sous les bras se _perdants_, Et de ces grands collets jusqu’au nombril _pendants_.

(_Éc. des mar._ I. 1.)

On veut que _pendant_ s’accorde, parce qu’il est, dit-on, _adjectif verbal_: une manche _pendante_; mais on commande de laisser _se perdant_ invariable, parce qu’il est participe. Cette distinction toute moderne a bien l’air d’une chimère et d’un raffinement sophistique; le XVIIe siècle n’en avait nulle idée, et moins encore les siècles précédents:

Si quatre mille écus de rente bien _venants_, Une grande tendresse et des soins complaisants...

(_Éc. des mar._ I. 2.)

De ces brutaux fieffés, qui sans raison ni suite De leurs femmes en tout contrôlent la conduite, Et, du nom de maris fièrement _se parants_, Leur rompent en visière aux yeux des soupirants.

(_Ibid._ I. 6.)

1er MÉDECIN. Cette maladie _procédante_ du vice des hypocondres.

(_Pourc._ I. 11.)

Pour remédier à cette pléthore _obturante_, et à cette cacochymie _luxuriante_ par tout le corps...

(_Ibid._)

Une jeune fille toute _fondante_ en larmes.

(_Scapin._ I. 2.)

Boileau, tout sévère grammairien qu’il était, a dit:

«Et plus loin des laquais, l’un l’autre _s’agaçants_, «Font aboyer les chiens et jurer les passants.»

(_Sat._ VI.)

«Entendra les discours sur l’amour seul _roulants_, «Ces doucereux Renauds, ces insensés Rolands.»

(_Sat._ X.)

«Cent mille faux zélés, le fer en main _courants_, «Allèrent attaquer leurs amis, leurs parents.»

(_Sat._ XII.)

«Infâmes scélérats à sa gloire _aspirants_, «Et voleurs revêtus du nom de conquérants.»

(_Ibid._)

Et Racine:

«Les ennemis, offensés de la gloire, «Vaincus cent fois et cent fois suppliants, «En leur fureur de nouveau _s’oubliants_[65].»

(_Idylle sur la Paix._)

[65] Cette pièce est de 1685, Phèdre est de 1677; ainsi Racine avait composé tous ses ouvrages, hormis _Esther_ et _Athalie_.

Et Voltaire:

«De deux alexandrins côte à côte _marchants_, «Que l’un est pour la rime et l’autre pour le sens.»

(_Ép. au roi de la Chine._)

Ce sont vestiges de l’ancienne langue. Dans l’origine, le participe présent, placé après son substantif, s’y accordait, comme fait encore le participe passé:

«Les femmes et les meschines vindrent encuntre le rei Saul... _charolantes_, e _juantes_, e _chantantes_ que Saul out ocis mille David dis mille.»

(_Rois._ p. 70.)

«Et ele descirad sa gunelle... si s’en alad _criante_ e _plurante_.»

(_Ibid._ p. 164.)

«Li fiz le rei entrerent, et vindrent devant le rei _crianz_ e _pluranz_.»

(_Ibid._ p. 167.)

Je trouve, à la vérité, un exemple du participe présent invariable dans le Merlin de Robert de Bouron, écrit au XVe siècle:

«Il voit issir fors bien cent damoiselles et plus, qui viennent _carolant_ et _dansant_ et _chantant_.»

(DU CANGE, _in Charolare_.)

Peut-être est-ce à cause de l’intermédiaire _qui viennent_; et puis sur quel manuscrit Du Cange ou ses continuateurs ont-ils pris ce texte?

Ce qui est certain, c’est que Montaigne fait accorder le participe présent, même des auxiliaires _être_ et _avoir_:

«Aulcuns _choisissants_ plustost de se laisser desfaillir par faim et par jeusne, _estants_ prins... Combien il eust esté aysé de faire son proufit d’ames si neufves, si affamées d’apprentissage, _ayants_ pour la pluspart de si beaux commencements naturels!»

(_Essais._ III. 6.)

Mais, comme dans le passage de Robert de Bouron, il tient le participe invariable construit avec un autre verbe:

«Ceulx qui, pour le miracle de la lueur d’ung mirouer ou d’un coulteau, _alloient eschangeant_ une grande richesse en or et en perles.»

(_Ibid._)

Cette méthode de l’accord n’était pas sans avantages; par exemple, Montaigne dit des Espagnols qui torturèrent Guatimozin:

«Ils le pendirent depuis, _ayant_ courageusement entreprins de se deslivrer par armes d’une si longue captivité et subjection.»

(_Essais_, III. 6.)

_Ayant_, au singulier, fait voir que la phrase se rapporte au cacique, et non à ses bourreaux, qui sont le sujet de la phrase. Si c’étaient les Espagnols qui eussent entrepris, Montaigne eût écrit _ayants_, avec une _s_. C’est au reste l’usage latin; voilà pourquoi il a passé dans notre langue: _Occiderunt eum luctantem et conantem plurima frustra_.

La grammaire de Sylvius, ou Jacques Dubois, rédigée en latin en 1531, ne pose point de règles particulières pour le participe présent; mais, en conjuguant le verbe _avoir_, elle dit, p. 132:--«habens, habentis; haiant, _haiante_;» et dans la conjugaison du verbe _aimer_: «amans, aimant, _aimante_.»

Jehan Masset, dont l’_Acheminement à la langue françoyse_ est imprimé à la suite du dictionnaire de Nicot (1606), ne dit rien non plus du participe; mais, dans les modèles de conjugaison, il le met aussi variable. Page 15: «_habens_; masculin _ayant_, féminin _ayante_.»

Le langage du palais, qui est un témoin si fidèle, fait le participe présent variable. Regnard, dans _le Joueur_, a reproduit la formule exacte:

«. . . . . . A Margot de la Plante, «Majeure, et de ses droits _usante_ et _jouissante_.»

En somme, on trouve que l’invariabilité absolue du participe présent ne s’est guère établie que dans le courant du XVIIIe siècle, et que la distinction entre ce participe et l’adjectif verbal est du XIXe. Jusque-là, on ne savait ce que c’était que l’adjectif verbal.

Ce sont les grammairiens très-modernes qui ont enrichi notre langue de ces distinctions souvent insaisissables, et de ces difficultés de participes parfois insolubles.

--_PARTICIPE PRÉSENT_ rapporté par syllepse à un sujet autre que le sujet de la phrase:

Je prétends, s’il vous plaît, Dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce, Qu’avec lui désormais vous rompiez tout commerce; Que, _venant_ au logis, pour votre compliment, Vous lui fermiez au nez la porte honnêtement.

(_Éc. des fem._ II. 6.)

_Venant au logis_, lorsqu’_il_ viendra au logis, _vous_ lui fermiez, etc...

Et lui _jetant_, s’il heurte, un grès par la fenêtre, L’obligiez tout de bon à ne plus y paroître.

(_Ibid._ II. 6.)

_Et lui jetant_: ce second participe se rapporte régulièrement à Agnès, et rend plus sensible l’incorrection du premier.

_N’ayant_ ni beauté ni naissance A pouvoir mériter leur amour et leurs soins, _Ils_ nous favorisent au moins De l’honneur de la confidence.

(_Psyché._ I. 3.)

Aglaure veut dire à sa sœur: Comme nous n’avons ni beauté ni naissance, _ils_, les princes, nous favorisent...

On peut hardiment proscrire cette tournure, parce qu’elle prête à l’équivoque; il semble ici que ce soient les deux princes qui, sans avoir ni beauté ni naissance, favorisent Aglaure et Cydippe...

_PARTICIPE ABSOLU_, comme en latin:

Le bon Dieu fasse paix à mon pauvre Martin! Mais j’avois, _lui vivant_, le teint d’un chérubin.

(_Sgan._ 2.)

La plupart des exemples de l’article précédent, où l’on voit le participe présent employé d’une manière sujette à l’équivoque, peuvent se rapporter au participe absolu, que les Latins mettaient à l’ablatif.

On connoîtra sans doute que, _n’étant autre chose qu’un poëme ingénieux_,... on ne sauroit la censurer sans injustice.

(_Préf. de Tartufe._)

_N’étant autre chose_, se rapporte à la comédie dont le nom ne se trouve pas dans cette phrase, mais seulement dans la précédente.

Mais je l’ai vue ailleurs, où _m’ayant fait_ connoître Les grands talents qu’elle a pour savoir l’avenir, Je voulois sur un point un peu l’entretenir.

(_L’Ét._ I. 4.)

_Je l’ai vue..._, _je voulois_, se rapportent à Mascarille, et _m’ayant fait connaître_, à _elle_, à Célie, qui n’est désignée qu’après. En sorte que le nominatif est changé, avant que l’auditeur ou le lecteur en puisse être prévenu.

Mais savez-vous aussi, _lui trouvant des appas_, Qu’autrement qu’en tuteur sa personne me touche...

(_Éc. des mar._ II. 3.)

Savez-vous, Valère, que moi, Sganarelle, lui trouvant des appas, sa personne me touche autrement qu’en tuteur?

Ces tournures sont fréquentes dans Molière.

J’ai voulu l’acheter, l’édit, expressément, Afin que d’Isabelle il soit lu hautement; Et ce sera tantôt, _n’étant plus occupée_, Le divertissement de notre après-soupée.

(_Ibid._ II. 9.)

Isabelle n’étant plus occupée, quand Isabelle ne sera plus occupée.

_PARTICIPE PASSÉ_ invariable en genre:

HIPPOLYTE.

Si, lorsque mes amants sont devenus les vôtres, Un seul m’eût _consolé_ de la perte des autres.

(_L’Ét._ V. 13.)

ARNOLPHE (_à Agnès_):

L’air dont je vous ai _vu_ lui jeter cette pierre...

(_Éc. des fem._ III. 1.)

ELMIRE.

Aurois-je pris la chose ainsi qu’on m’a _vu_ faire?

(_Tart._ IV. 5.)

Il ne faut pas douter que ce ne soient là des fautes de français. Si Corneille a fait rimer, dans le _Menteur_, ceux que le ciel a _joint_ avec _point_, Corneille a eu tort; et tort qui voudrait s’autoriser là-dessus des exemples de Corneille et de Molière.

PARTICULIER (LE), substantif:

_Dans le particulier_ elle oblige sans peine.

(_L’Ét._ III. 2.)

PAR TROP; _par_ donne à _trop_ la force du superlatif:

Tu m’obliges _par trop_ avec cette nouvelle.

(_L’Étourdi._ III. 8.)

On trouve dans Térence et dans Priscien, _pernimium_.

_Par_, dans la vieille langue, se composait avec les noms, les verbes, les adjectifs et les adverbes, pour leur communiquer la valeur superlative. _Pardon_ (summum donum); _paramer_ (peramare);--_parhardi_ (peraudax);--_partrop_ (pernimium.)

_Trop_ est le substantif _trope_ (_troupe_), pris adverbialement (_turba_, _truba_, _trupa_); comme _mie_, _pas_, _point_, _peu_, _prou_.

(Voyez _des Variations du langage français_, p. 235.)

PAS, surabondant, pour nier, avec _aucun_, _ni_, _ne_:

Autrefois j’ai connu cet honnête garçon, Et vous _n’_avez _pas_ lieu d’en prendre _aucun_ soupçon.

(_L’Étourdi._ I. 4.)

Les bruits que j’ai faits Des visites qu’ici reçoivent vos attraits, Ne sont _pas_ envers vous l’effet d’_aucune_ haine.

(_Tart._ III. 3.)

Molière a traité _aucun_ absolument comme _quelque_:

_Ne_ sont pas envers vous l’effet _de quelque_ haine.

Et véritablement c’est la valeur de _aucun_, dérivé de _aliquis_: _alque_, _auque_, _auque un_ (_aliquis unus_.) Ainsi le mot _aucun_ est par lui-même affirmatif.

Est-il possible que ce même Sostrate, _qui n’a pas craint ni Brennus, ni_ tous les Gaulois....

(_Am. magn._ I. 1.)

Ah! vous avez plus faim que vous _ne_ pensez _pas_!

(_L’Ét._ IV. 3.)

_Ne_ est l’unique négation que possède la langue française.

Pour l’aider en quelque sorte dans son office, on a déterminé un certain nombre de substantifs monosyllabes, exprimant des objets minimes, des quantités réduites, qui servent de terme de comparaison, et, construits avec _ne_, semblent prendre à son contact la qualité d’adverbes et de négations; mais il ne faut pas s’y tromper. Ces mots sont: _pas_, _point_, _rien_, _mie_; ce sont de vrais substantifs à l’accusatif, complément d’un verbe qui se place entre _ne_ et son adjoint. Je _ne_ dis _rien_; il _ne_ vient _pas_; _ne_ mentez _point_[66].

[66] Si _mentir_ n’est plus en français un verbe actif, il l’était en latin, et cela revient au même. _Mentior at si quid...._ (HOR. _sat._)

Maintenant il faut savoir que l’on ne donne à _ne_ qu’un seul de ces adjoints, de ces adverbes artificiels: _ne pas_;--_ne point_;--_ne mie_;--_ne... rien_. La faute de Martine, dans les _Femmes savantes_, est de joindre à la négation deux de ces suppléments:

«Et tous vos biaux dictons _ne_ servent _pas_ de _rien_.» Le _vice d’oraison_ ne consiste donc pas à joindre _pas_ avec _rien_, comme le prétend Philaminte, mais à joindre _pas_ et _rien_ avec _ne_.

Cela est si vrai, que Molière a très-souvent fait cette réunion de _ne... pas... rien_. Mais alors il y a toujours deux verbes, l’un qui supporte l’action négative de _ne pas_; l’autre qui commande _rien_.

Les exemples suivants, qui semblent au premier coup d’œil choquer la règle posée par Molière lui-même, analysés d’après ce principe, n’ont plus rien que de très-régulier. On y trouvera partout deux verbes pour les trois mots _ne_, _pas_, _rien_, que la bonne Martine accumulait tous trois sur l’unique verbe _servir_.

. . . . . Il la gardera bien, Et _je ne vois pas_ lieu d’y _prétendre_ plus _rien_.

(_L’Ét._ III. 2.)

Et tu _n’as pas_ sujet de _rien appréhender_.

(_Ibid._ V. 7.)

Albert _n’est pas_ un homme à vous _refuser rien_.

(_Dép. am._ I. 2.)

Et mon dessein _n’est pas_ de leur _rien opposer_.

(_D. Garcie._ V. 6.)

Ce _n’est pas_ ma coutume que de _rien blâmer_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)

Nous _n’avons pas_ envie aussi de _rien savoir_.

(_Mélicerte._ I. 3.)

Auprès de cet objet mon sort est assez doux, Pour _ne pas consentir_ à _rien prendre_ de vous.

(_Ibid._ II. 6.)

_Ce n’est pas_ mon dessein de me faire épouser par force, et de _rien prétendre_ à un cœur qui se seroit donné.

(_L’Av._ V. 5.)

Je ne suis _point_ un homme à _rien_ craindre.

(_Ibid._)

_Il ne faut pas_ qu’il _sache rien_ de tout ceci.

(_G. D._ I. 2.)

Mon intention _n’est pas_ de vous _rien déguiser_.

(_Ibid._ III. 8.)

Je _ne veux point_ qu’il me _dise rien_.

(_Ibid._)

_Ne faites point_ semblant _de rien_.

(_G. D._ I. 2. et _B. gent._ V. 7.)

Dans ce dernier exemple, _rien_ est visiblement un substantif au génitif, gouverné par un substantif qui le précède, _semblant_. Ne faites pas semblant de quelque chose, ou qu’il y ait quelque chose.

--PAS, _supprimé_:

Non, _je ne veux du tout_ vous voir ni vous entendre.

(_Amph._ II. 6.)

A l’occasion de ce vers, j’observe que _du tout_, au sens de _absolument_, _complétement_, ne sert plus que dans les formules négatives; mais que, dans l’origine, on l’employait également pour affirmer:

--_Servite Domino in omni corde vestro._ «Nostre Seigneur Deu _del tut_ (du tout) siwez, e de tut vostre quer servez.»

(_Rois._ p. 41.)

PAS, substantif; PAS A PAS, posément:

Vous achèverez seule; et, _pas à pas_, tantôt Je vous expliquerai ces choses comme il faut.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

--PAS DEVANT (LE), substantif composé, PRENDRE LE PAS DEVANT:

Du _pas devant_ sur moi _tu prendras l’avantage_.

(_Amph._ III. 7.)

L’esprit doit sur le corps prendre _le pas devant_.

(_Fem. sav._ II. 7.)

_Devant_ n’est pas ici une préposition qui ferait double emploi avec _sur_; _pas-devant_ est un mot composé, comme qui dirait le _pas antérieur_. N’a-t-on pas eu tort de laisser perdre cette expression qui n’a aucun équivalent, et dont l’absence oblige à une périphrase?

(Voyez PERDRE LES PAS DE QUELQU’UN.)

--PASSE; ÊTRE EN PASSE DE:

Nous ne sommes pas encore connues, mais _nous sommes en passe de l’être_.

(_Préc. rid._ 10.)

J’ai servi quatorze ans, et je crois _être en passe De pouvoir_ d’un tel pas me tirer avec grâce.

(_Fâcheux._ I. 10.)

Et je crois, par le rang que me donne ma race, Qu’il est fort peu d’emplois _dont je ne sois en passe_.

(_Mis._ III. 1.)

_Passe_ s’appelait autrefois, au jeu de mail et de billard, une porte ou arc de fer, par où la boule ou la bille devait passer. Le joueur assez adroit pour s’être placé le plus près de cet arc était _en passe_, c’est-à-dire, sur le point de passer. De là l’expression figurée en parlant d’un homme en mesure de réussir. C’est l’explication de _Trévoux_, qui cite à l’appui les vers du _Misanthrope_.

PASSER; FAIRE PASSER A QUELQU’UN LA PLUME PAR LE BEC, l’attraper, le duper, sans qu’il puisse se plaindre:

Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire. Je ne prétends pas qu’on me fasse _passer la plume par le bec_.

(_Scapin._ III. 6.)

«Pour empêcher les oisons de traverser les haies et d’entrer dans les jardins qu’elles entourent, on passe une plume par les deux ouvertures qui sont à la partie supérieure de leur bec. De là le proverbe _passer la plume par le bec_; de là vient aussi l’expression proverbiale d’_oison bridé_.» (Note de M. AUGER.)

Ainsi, passer à quelqu’un la plume par le bec, signifie le traiter comme un oison.

--PASSER, se passer:

Vous savez que dans celle[67] où _passa_ mon bas âge...

(_Dép. am._ II. 1.)

[67] Dans la maison.

--PASSER DE, pour _sortir de_:

Il y a cent choses comme cela qui _passent de la tête_.

(_Pourc._ I. 6.)

--PASSER (SE) DE, se contenter de, et non _se priver_:

Ce que je trouve admirable, c’est qu’un homme _qui s’est passé_ durant sa vie _d’une assez simple demeure_ en veuille avoir une si magnifique pour quand il n’en a plus que faire.

(_D. Juan._ III. 6.)

PATINEURS:

CLAUDINE.--Ah! doucement. Je n’aime pas _les patineurs_.

(_G. D._ II. 1.)

La racine de ce mot est _patte_, pour _main_.

«Les _patineurs_ sont gens insupportables, «Même aux beautés qui sont très-patinables.»

(SCARRON.)

«_Patiner_, manier malproprement.»

(TRÉVOUX.)

PATROCINER, du latin _patrocinari_, faire l’avocat:

Prêchez, _patrocinez_ jusqu’à la Pentecôte.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

PAYER; PAYER UN PRIX DE QUELQUE CHOSE:

Non, en conscience, _vous en payerez cela_.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

--PAYER DE, alléguer pour excuse:

Tantôt _vous payerez de_ quelque maladie Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; Tantôt _vous payerez de_ présages mauvais.

(_Tart._ II. 4.)

Vous nous _payez ici d’excuses_ colorées.

(_Ibid._ IV. 1.)

«Je le croiray volontiers, pourveu qu’il ne me _donne pas en payement_ une doctrine beaucoup plus difficile et fantastique que n’est la chose mesme.»

(MONTAIGNE. II. 37.)

--PAYER POUR (un substantif), payer en qualité de. (Voyez GAGER POUR.)

--PAYEROIT, PAYEREZ, de trois syllabes:

Fût-ce mon propre frère, il me la _payeroit_.

(_L’Ét._ III. 4.)

Tantôt vous _payerez_ de quelque maladie.

(_Tart._ II. 4.)

Et l’on m’a mis en main une bague à la mode, Qu’après vous _payerez_, si cela l’accommode.

(_L’Ét._ I. 6.)

Molière, s’il eût été d’usage alors de syncoper les mots, eût mis facilement _que vous paîrez après_.

PAYSANNE, de trois syllabes:

Et la bonne _paysanne_, apprenant mon désir....

(_Éc. des fem._ I. 1.)

--de quatre syllabes:

Et cette _paysanne_ a dit, avec franchise, Qu’en vos mains à quatre ans elle l’avoit remise.

(_Éc. des f._ V. 9.)

--PAYSAN, de trois syllabes:

Je sais un _paysan_ qu’on appeloit Gros-Pierre....

(_Ibid._ I. 1.)

--de deux:

«Que le _paysan_ recueille, emplissant à milliers «Greniers, granges, chartis, et caves, et celiers.»

(REGNIER. Sat. XV.)

PAYSANNERIE comme _bourgeoisie_:

J’aurois bien mieux fait...... de m’allier en bonne et franche _paysannerie_.

(_G. D._ I. 1.)

L’Académie dit qu’il est peu usité.

PECQUES:

A-t-on jamais vu, dis-moi, deux _pecques_ provinciales faire plus les renchéries que celles-là?

(_Préc. rid._ 1.)

Molière avait rapporté cette expression du Midi, où l’on dit d’un fâcheux dont on ne peut se débarrasser, que c’est un morceau de poix: _es una pegue_.

A moins que _pecque_ ne soit une abréviation de _pécore_, ce qui conviendrait mieux au sens de ce passage.

Trévoux dit que _pecq_, en vieux français, signifiait un mauvais cheval. Il aurait bien dû en citer des exemples, s’il en connaissait: pour moi, je ne l’ai jamais vu.

PEINDRE EN ENNEMIS, c’est-à-dire, sous les traits d’ennemis:

Et me jeter au rang de ces princes soumis, Que le titre d’amants lui _peint en ennemis_.

(_Pr. d’Él._ I. 1.)