Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 27
On pourrait supprimer chaque fois le second _ne_; la phrase n’en serait pas moins claire, ni l’expression moins complète; mais je crois que le génie de la langue française préfère cette répétition, qui a une foule d’analogues: c’est _à_ vous _à_ parler,--c’est _à_ vous _à_ qui je m’adresse;--c’est _de_ vous _dont_ je m’occupe.--C’est _là où_ vous verrez la bénignité de nos pères.
--NE, ni:
Un mari qui n’ait pas d’autre livre que moi, Qui ne sache _A ne B_, n’en déplaise à madame.
(_Fem. sav._ V. 3.)
C’est un archaïsme. Thomas Diafoirus s’en sert également: «_Ne_ plus _ne_ moins que la fleur que les anciens nommoient héliotrope...» (_Mal. im._ II. 6.) Cette forme, jadis seule en usage, était commode pour l’élision:
«Onc n’avoit vu, _ne_ lu, _n’ouï_ conter....»
(LA FONT. _Le Diable de Papefig._)
On disait de même _se_ pour _si_: _se non_, _sinon_. Malgré des réclamations réitérées, certains éditeurs de textes du moyen âge impriment encore avec un accent aigu _né_, _sé_, _qué_, _cé_, pour _ne_, _se_, _que_, _ce_; l’élision même de cet _e_ n’a pu leur persuader qu’il n’y faut point mettre d’accent. C’est une obstination bien étrange!
NÉCESSITANT, nécessiteux:
Aussi est-ce à vous seule qu’on voit avoir recours toutes les muses _nécessitantes_.
(_Am. magn._ I. 6.)
_NÉGATION_; DEUX NÉGATIONS REDOUBLÉES. (Voy. à la fin de l’article PAS.)
NEIGE; DE NEIGE, expression de mépris:
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façons, voilà Ton beau galant _de neige_ avec ta nonpareille.
(_Dép. am._ IV. 4.)
Cette expression rappelle le _floccifacere_ et _floccipendere_ des Latins.
«Ah le beau médecin _de neige_ avec ses remèdes!»
(DESTOUCHES. _Le Tambour nocturne._)
NE M’EN PARLEZ POINT, incidemment, dans un sens affirmatif et laudatif:
Il y a plaisir, _ne m’en parlez point_, à travailler pour des personnes qui soient capables de sentir les délicatesses de l’art.
(_B. gent._ I. 1.)
N’EN EST-CE PAS FAIT?
Nous rompons?--Oui, vraiment! Quoi? _n’en est-ce pas fait_?
(_Dép. am._ IV. 3.)
_En_, figure ici au même titre que dans _c’en est fait_; _c’est fait de moi_, _de cela_.
NE PERDRE QUE L’ATTENTE DE QUELQUE CHOSE:
Tu _n’en perds que l’attente_, et je te le promets.
(_Dép. am._ III. 10.)
On dit dans le même sens, et avec des termes contraires: Tu n’y perdras rien pour attendre.
NE QUE, faisant pléonasme avec _seulement_. (Voy. SEUL.)
NET, adverbialement:
Madame, voulez-vous que je vous parle _net_? De vos façons d’agir je suis mal satisfait.
(_Mis._ II. 1.)
(Voyez PREMIER QUE, FERME, FRANC.)
--NET, adjectif, au sens moral: loyal, sans détour; AME FRANCHE ET NETTE:
Et j’avouerai tout haut, _d’une âme franche et nette_.....
(_Fem. sav._ I. 1.)
NEZ; DONNER PAR LE NEZ, au figuré:
Ils nous _donnent_ encore, avec leurs lois sévères, _De cent sots contes par le nez_.
(_Amph._ II. 3.)
_Par_ est ici abrégé de _parmi_; parmi le nez, au milieu du visage.
--C’EST POUR TON NEZ, ironiquement:
_C’est pour ton nez_, vraiment! cela ce fait ainsi.
(_Amph._ II. 7.)
«Mais _c’est pour leur beau nez_! le puits n’est pas commun; Et si j’en avois cent, ils n’en auroient pas un.»
(REGNIER. _Macette._)
NI, exprimé seulement au dernier terme de l’énumération:
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l’ennui, Il ne faut écritoire, encre, papier, _ni plumes_.
(_Éc. des fem._ III. 2.)
--Exprimé devant chaque terme:
Elle n’a _ni_ parents, _ni_ support, _ni_ richesse.
(_Ibid._ III. 5.)
--NI, répété après la négation:
Cela _n’est pas_ capable, _ni_ de convaincre mon esprit, _ni_ d’ébranler mon âme.
(_D. Juan._ V. 2.)
--NI, _supprimé_. (Voyez L’UN NI L’AUTRE.)
NIER, dénier, refuser:
Et je n’ai pu _nier_ au destin qui le tue Quelques moments secrets d’une si chère vue.
(_D. Garcie._ III. 2.)
Et tâcher, par des soins d’une très-longue suite, D’obtenir ce qu’on _nie_ à leur peu de mérite.
(_Mis._ III. 1.)
Imitant en vigueur les gestes des muets, Qui veulent réparer la voix que la nature Leur a voulu _nier_, ainsi qu’à la peinture.
(_La Gloire du Val-de-Grâce._)
Nous n’employons plus que le composé _dénier_, et encore il devient rare:
«Pour obtenir les vents que le ciel vous _dénie_, «Sacrifiez Iphigénie.»
(RACINE. _Iphig._ I. 1.)
NOIRCIR QUELQU’UN ENVERS UN AUTRE. (Voyez ENVERS.)
NOMBRE; QUELQUE NOMBRE DE, pour _quelques_:
Je veux jouir, s’il vous plaît, de _quelque nombre de beaux jours_ que m’offre la jeunesse.
(_G. D._ II. 4.)
NOMPAREIL:
J’ai souhaité un fils avec des ardeurs _nompareilles_.
(_D. Juan._ IV. 6.)
«Colette entra dans des peurs _nompareilles_.»
(LA FONT. _Le Berceau._)
Boileau s’est moqué de cette expression, déjà surannée de son temps, aujourd’hui tout à fait hors d’usage:
«Si je voulois vanter _un objet nompareil_, «Je mettrais à l’instant: Plus beau que le soleil.»
(_Sat._ II.)
NON CONTENT, employé comme adverbe:
Et, _non content_ encor du tort que l’on me fait, Il court parmi le monde un livre abominable.
(_Mis._ V. 1.)
_Non content_ ne se rapporte à personne, comme s’il y avait, par exemple, _nonobstant_...
Et, _nonobstant_ encor le tort que l’on me fait, Il court.....
NOUS, indéterminé, construit avec _on_:
Au moins, en pareil cas, est-ce un bonheur bien doux Quand _on_ sait qu’on n’a point d’avantage sur _nous_.
(_Dép. am._ II. 4.)
Et qu’_on_ s’aille former un monstre plein d’effroi De l’affront que _nous_ fait son manquement de foi?
(_Éc. des fem._ IV. 8.)
(Voyez VOUS.)
NOUVEAUTÉS, nouvelles:
Je demeure immobile à tant de _nouveautés_.
(_L’Ét._ V. 15.)
Seigneur, ces _nouveautés_ ont droit de me confondre.
(_D. Garcie._)
NOUVEAUX YEUX: JETER DE NOUVEAUX YEUX SUR..., de nouveaux regards:
Et mon esprit, _jetant de nouveaux yeux sur elle_...
(_Pr. d’Él._ I. 1.)
Un esprit qui jette de nouveaux yeux, est apparemment une de ces expressions qui semblaient du jargon à la Bruyère.
NUAGE DE COUPS DE BATONS:
Je vois se former de loin _un nuage de coups de bâton_ qui crèvera sur mes épaules.
(_Scapin_, I. 1.)
OBJET par excellence, objet aimé:
LA MONTAGNE.
Si ce parfait amour que vous prouvez si bien Se fait vers _votre objet_ un grand crime de rien.
(_Fâcheux._ I. 1.)
_Mon objet_, _son objet_, _votre objet_, est une expression à l’usage du peuple, comme _mon époux_, _mon épouse_, pour _mon mari_, _ma femme_. Le ridicule s’y est attaché à cause de l’emphase. Aussi est-ce un valet à qui Molière prête cette façon de parler, Éliante ne s’exprime point comme _la Montagne_: elle dit, _l’objet aimé_:
Et dans l’_objet aimé_ tout lui paroît aimable.
(_Mis._ II. 5.)
Le génie observateur de Molière recueille jusqu’aux nuances de vérité les plus fines et les plus fugitives. On ne le surprend jamais en défaut.
OBLIGER, absolument, dans le sens du latin _obligare_, lier:
Mes plus ardents respects n’ont pu vous _obliger_; Vous avez voulu rompre: il n’y faut plus songer.
(_Dép. am._ IV. 3.)
--OBLIGER A, forcer à:
Je me retire pour ne me voir point _obligée à_ recevoir ses compliments.
(_G. D._ II. 11.)
«Quoique personne n’ignore les grandes qualités d’une reine dont l’histoire a rempli l’univers, je me sens _obligé_ d’abord _à_ les rappeler à votre mémoire.»
(BOSSUET. _Or. fun. d’Henr. d’Angl._)
«Mais je suis _obligé à_ me contraindre.»
(PASCAL. 8e _Prov._)
«C’est pourquoi on n’est pas _obligé à_ s’en confesser.»
(Id. 10e _Prov._)
Pascal, bien qu’il paraisse préférer _obliger à_, emploie aussi _obliger de_:
«Les confesseurs n’auront plus le pouvoir de se rendre juges de la disposition de leurs pénitents, puisqu’ils sont _obligés de_ les en croire sur leur parole.»
(10e _Prov._)
Au XVIIe siècle, _obliger de_ paraît avoir été réservé pour signifier _rendre le service de_:
«_Obligez-moi de_ n’en rien dire.»
(LA FONT. _Fables_, III. 6.)
C’est-à-dire, rendez-moi le service de n’en rien dire; faites que je vous aie cette obligation.
«Il y a des âmes basses qui se tiennent _obligées de tout_, et il y a des âmes vaines qui ne se tiennent _obligées de rien_.»
(SAINT-ÉVREMOND.)
«L’abbesse lui fit réponse qu’elle et ses filles se sentoient infiniment _obligées de ses bontés_.»
(PATRU.)
Obligées par ses bontés.
--S’OBLIGER DE, s’obliger à..., prendre l’engagement de...:
Un fort honnête médecin..... veut _s’obliger de_ me faire vivre encore trente années.
(3e _Placet au Roi._)
Je ne lui demandois pas tant, et je serois satisfait de lui, pourvu qu’il _s’obligeât de_ ne me point tuer.
(_Ibid._)
--S’OBLIGER QUE, pour _à ce que_:
Il _s’obligera_, si vous voulez, _que_ son père mourra avant qu’il soit huit mois.
(_L’Av._ II. 2. )
Remarquez que cette locution admet le second verbe au futur de l’indicatif, tandis qu’avec la tournure ordinaire il le faudrait au présent du subjonctif: «Il s’obligera _à ce que_ son père _meure_.» C’est par où l’autre façon, employée par Molière, peut être utile.
L’analyse d’ailleurs la démontre excellente. Elle revient à ceci: Son père mourra avant huit mois, et à cet égard il s’obligera, il prendra un engagement positif. Cette forme exprime bien mieux la certitude du fils de la mort de son père, que si l’on y employait le conditionnel.
OBSCÉNITÉ, néologisme en 1663:
ÉLISE.
Comment dites-vous ce mot-là, madame?
CLIMÈNE.
_Obscénité_, madame.
ÉLISE.
Ah! mon Dieu, _obscénité_! Je ne sais ce que ce mot veut dire, mais je le trouve le plus joli du monde!
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)
OCCISEUR, meurtrier:
MASCARILLE.
Faisons l’olibrius, l’_occiseur_ d’innocents.
(_L’Ét._ III. 5.)
_Occiseur_ n’a été recueilli ni dans Trévoux ni dans le supplément au Dictionnaire de l’Académie. Aussi paraît-il forgé par Mascarille, d’après le latin.
ŒIL; CONDUIRE DE L’ŒIL:
_Je conduis de l’œil_ toutes choses.
(_Pourc._ II. 11.)
--ŒIL CONSTANT (D’UN), sans se troubler, avec fermeté:
J’attendrai _d’un œil constant_ ce qu’il plaira au ciel de résoudre de moi.
(_Scapin._ I. 3.)
OI rimant avec È:
Ho, ho! les grands talents que votre esprit _possède_! Diroit-on qu’elle y touche avec sa mine _froide_?
(_Dép. am._ I. 1.)
_Oi_ sonnait dans l’origine _oué_[64]. On prononçait donc _frouéde_, d’où, par allégement, _fréde_, comme on prononce encore _roide_, que l’on commence à écrire _raide_. C’est une inconséquence de prononcer, comme nous faisons, _froide_ et _rède_.
[64] J’ai développé ce point dans les _Variations du lang. fr._, p. 177, 301 et suivantes.
VALÈRE.
Que vient de te donner cette farouche _bête_?
ERGASTE.
Cette lettre, monsieur, qu’avecque cette _boîte_ On prétend qu’ait reçue Isabelle de vous.
(_Éc. des mar._ II. 8.)
On prononçait _bouéte_. Quelques textes imprimés du XVIe siècle l’écrivent même de la sorte, ainsi que les mots _vouele_, _mirouer_, etc., pour _voile_, _miroir_.
Une tête de barbe, avec l’étoile _nette_; L’encolure d’un cygne, effilée et bien _droite_.
(_Fâcheux._ II. 7.)
D’abord j’appréhendai que cette ardeur _secrète_ Ne fût du noir esprit une surprise _adroite_.
(_Tart._ III. 3.)
Qui va là?--Hé! ma peur à chaque pas _s’accroist_! Messieurs, ami de tout le monde. Ah! quelle audace sans seconde De marcher à l’heure qu’il _est_!
(_Amph._ I. 1.)
Toutes ces rimes eussent été exactes au moyen âge, et même encore au XVIe siècle, lorsque Marguerite d’Angoulême, Saint-Gelais et les autres faisaient rimer _étoiles_ et _demoiselles_, _paroisse_ et _pécheresse_. Alors on rimait encore pour l’oreille seule; c’est seulement au XVIIe siècle que s’introduisit la coutume vraiment barbare de rimer pour les yeux. La prononciation de la syllabe _oi_ avait changé; mais les poëtes ne voulurent pas renoncer aux anciens priviléges, et ils sacrifièrent la rime véritable pour garder la facilité de rimer en apparence.
OMBRAGE; UN OMBRAGE, un soupçon, ou plutôt la disposition à soupçonner:
Quand d’_un injuste ombrage_ Votre raison saura me réparer l’outrage.
(_D. Garcie._ I. 3.)
--OMBRAGES, au pluriel, dans le même sens:
Et que de votre esprit _les ombrages_ puissants Forcent mon innocence à convaincre vos sens...
(_D. Garc._ IV. 8.)
Qu’injustement de lui vous prenez de l’_ombrage_.
(_Mis._ II. 1.)
OMBRE; A L’OMBRE DE, figurément, sous la protection de...:
Je souhaiterois que notre mariage se pût faire _à l’ombre du leur_.
(_B. gent._ III. 7.)
--OMBRES, apparences:
Mais aux _ombres du crime_ on prête aisément foi.
(_Mis._ III. 5.)
Vos mines et vos cris aux _ombres d’indécence_ Que d’un mot ambigu peut avoir l’innocence.
(_Ibid._)
ON; deux ON se rapportant à deux sujets différents:
Cette faute est très-fréquente dans Molière:
Au moins en pareil cas est-ce un bonheur bien doux Quand _on_ sait qu’_on_ n’a pas d’avantage sur nous.
(_Dép. am._ II. 4.)
Moins _on_ mérite un bien qu’_on_ nous fait espérer, Plus notre âme a de peine à pouvoir s’assurer.
(_D. Garcie._ II. 6.)
Je ne sais point par où l’_on_ a pu soupçonner Cette assignation qu’_on_ m’avoit su donner.
(_Éc. des fem._ V. 2.)
Et l’ennui qu’_on_ auroit que ce nœud qu’_on_ résout Vînt partager du moins un cœur que l’_on_ veut tout.
(_Tart._ IV. 5.)
Le premier et le dernier _on_ désignent Elmire elle-même; l’intermédiaire se rapporte à Orgon, et au mariage qu’il a résolu de Marianne avec Tartufe.
Mais puisque l’_on_ (Orgon) s’obstine à m’y vouloir réduire, Puisqu’_on_ ne veut point croire à tout ce qu’_on_ (Elmire) peut dire, Et qu’_on_ (Orgon) veut des témoins qui soient plus convaincants, Il faut bien s’y résoudre et contenter les gens.
(_Ibid._ IV. 5.)
L’embarras d’Elmire, obligée de parler à double sens, peut servir peut-être d’excuse à cet endroit, et donner du moins à cette ambiguïté un air très-naturel.
Que chez vous _on_ vit d’étrange sorte, Et qu’_on_ ne sait que trop la haine qu’_on_ lui porte.
(_Ibid._ V. 3.)
_On_ vit chez vous d’étrange sorte, et _je_ ne sais que trop la haine que _vous_ lui portez.
_On_ n’attend pas même qu’_on_ en demande (du tabac).
(_D. Juan._ I. 1.)
Veut-_on_ qu’_on_ rabatte, Par des moyens doux, Les vapeurs de rate Qui nous minent tous? Qu’_on_ laisse Hippocrate, Et qu’on vienne à nous.
(_Am. méd._ III. 8.)
Le premier _on_ désigne le malade, le second, le médecin qui rabat les vapeurs. Ou bien les deux _on_ se rapportent tous deux au malade, et la phrase revient à celle-ci: _veut-on rabattre?_ Dans ce dernier cas, la tournure est entortillée, inusitée. Molière ne donnait pas beaucoup d’attention au style de ces divertissements.
Et la plus glorieuse (estime) a des régals peu chers, Dès qu’_on_ voit qu’_on_ nous mêle avec tout l’univers.
(_Mis._ I. 1.)
Celui qui se voit mêlé n’est pas celui qui mêle.
Et qu’eût-_on_ d’autre part cent belles qualités, _On_ regarde les gens par leurs méchants côtés.
(_Ibid._ I. 2.)
La personne qui a cent belles qualités n’est pas celle qui regarde les gens par leurs méchants côtés. Molière a parlé plus correctement dans cet autre passage:
Et l’_on_ a tort ici de nourrir dans votre âme Ce grand attachement aux défauts qu’_on_ y blâme.
(_Ibid._ II. 5.)
Parce qu’il est possible que Célimène soit blâmée par ceux même qui en sa présence ont le tort de nourrir son penchant à la raillerie.
Les exemples suivants sont irréprochables:
En vain de tous côtés _on_ l’a voulu tourner; Hors de son sentiment _on_ n’a pu l’entraîner.
(_Ibid._ IV. 1.)
Et lorsque d’en mieux faire (des vers) _on_ n’a pas le bonheur, _On_ ne doit de rimer avoir aucune envie, Qu’_on_ n’y soit condamné sur peine de la vie.
(_Ibid._)
La faute reparaît dans:
Mais croyez-vous qu’_on_ l’aime, aux choses qu’_on_ peut voir?
(_Ibid._)
_On_ lève les cachets, qu’_on_ ne l’aperçoit pas.
(_Amph._ III. 1.)
Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu’_on_ dérobe, et je voudrois qu’_on_ en eût fait pendre quelqu’un.
(_L’Av._ I. 3.)
_On_ ne peut servir à désigner tout à la fois le voleur et le juge qui le fait pendre.
Molière, parlant en prose, et pour son propre compte, commet cette faute; ce qui achève de montrer combien elle lui était familière, ou que ce n’était point alors une faute reconnue:
_On_ n’ignore pas que souvent _on_ l’a détournée de son emploi (la philosophie) ............... Mais _on_ ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire: _on_ n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’_on_ corrompt, avec la malice des corrupteurs................... Et puisque l’_on_ ne garde point cette rigueur à tant de choses dont _on_ abuse tous les jours, _on_ doit bien faire la même grâce à la comédie.
(_Préf. de Tartufe._)
Est-_on_ d’une figure à faire qu’_on_ se raille?
(_Psyché._ I. 1.)
Aglaure veut dire: Suis-je d’une figure à faire qu’on se raille?
Et, pour donner toute son âme, Regarde-t-_on_ quel droit _on_ a de nous charmer?
(_Ibid._ I. 2.)
Cette négligence est très-commune dans les premiers écrivains du XVIIe siècle; c’est un des progrès incontestables de l’époque suivante de l’avoir proscrite.
«_On_ amorce le monde avec de tels portraits; «Pour les faire surprendre on les apporte exprès: «On s’en fâche, on fait bruit, on vous les redemande; «Mais on tremble toujours de crainte qu’_on_ les rende.»
(CORN. _La Suite du Menteur._ II. 7.)
«Si ces personnes étoient en danger d’être assassinées, s’offenseroient-elles de ce que _on_ les avertiroit de l’embûche qu’_on_ leur dresse?... S’amuseroient-elles à se plaindre du peu de charité qu’_on_ auroit eu de découvrir le dessein criminel de ces assassins?»
(PASCAL. 11e _Prov._)
«En vérité, mes pères, voilà le moyen de vous faire croire jusqu’à ce qu’_on_ vous réponde; mais c’est aussi le moyen de faire qu’_on_ ne vous croie jamais plus après qu’_on_ vous aura répondu.»
(15e _Prov._)
Celui qui répond aux jésuites, et celui qui leur ajoutait foi jusqu’au moment de cette réponse, sont évidemment deux personnes différentes.
ON DIRAIT DE..., cela ressemble à:
Et _l’on diroit d’_un tas de mouches reluisantes Qui suivent en tous lieux un doux rayon de miel.
(_Mélicerte._ I. 3.)
Ce n’est pas que le verbe _dire_ s’emploie jamais pour _ressembler_. Cette formule _on dirait de_, correspondant au présent _cela ressemble à_, suppose une ellipse: On dirait (la même chose) de... donc, cela ressemble à...
OPÉRA, en langage de gastronome:
... Et pour son _opéra_, d’une soupe à bouillon perlé, etc.
(_B. gent._ IV. 1.)
_Son opéra_ signifie ici _son chef-d’œuvre_. «Opéra, dit Bouhours, se prend encore pour une chose excellente et pour un chef-d’œuvre.» Scarron écrit: «Toutes vos lettres sont admirables! ce sont ce qu’on appelle _des opéra_.»
_Capi d’opera_, des _chefs-d’œuvre_.
OPÉRER, amener un résultat:
Vous avez _bien opéré_ avec ce beau monsieur le comte, dont vous êtes embéguiné!
(_Bourg. gent._ III. 3.)
--OPÉRER DANS QUELQUE CHOSE:
AGNÈS.
Vous avez _là-dedans bien opéré_, vraiment!
(_Éc. des fem._ V. 4.)
OPINIATRETÉ CIVILE:
Vous avez une _civile opiniâtreté_ qui, etc.
(_B. gent._ III. 18.)
ORDRE; PAR ORDRE, comme en latin _ex ordine_:
Eh bien! qu’est-ce? M’as-tu tout parcouru _par ordre_?
(_Amph._ III. 2.)
Des pieds à la tête, en détail.
ORDURES, au figuré:
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; Elle n’est qu’un amas de crimes et _d’ordures_.
(_Tart._ III. 6.)
Pascal a employé _ordure_ au singulier, dans le même sens:
«Que le cœur de l’homme est creux et plein _d’ordure_!»
(_Pensées._ p. 175.)
_Ordure_ est formé de l’ancien adjectif _ord_, qui vient lui-même de _sordidus_, en lui ôtant la première lettre et les deux dernières syllabes. Nicot donne les verbes _ordir_ et _ordoyer_, qui signifient _salir_, _souiller_. _Ordir_ est le latin _sordere_, devenu de verbe neutre verbe actif:
«Trop grande privauté et accointance d’hommes derechef engendre diffame, et _ordoye_ la renommée des femmes très-honnestes.»
(_Anc. trad. de_ BOCCACE, _Des Nobles malheureux_. liv. 9.)
OU, _ubi_:
Molière paraît avoir eu une aversion décidée pour _lequel_, comme relatif. (Voyez LEQUEL.) On ne rencontre presque jamais chez lui ces façons de parler, _auquel_, _par lequel_, _dans lequel_, _vers lequel_, _à l’aide duquel_, _au sujet desquels_, etc.; au lieu de ces détours et de ces syllabes vides, Molière emploie brusquement _où_.
_Où_ se place chez lui toutes les fois qu’il s’agit d’exprimer la relation du datif ou de l’ablatif.
A, Y, où, sont pour Molière trois termes corrélatifs. Toute phrase qui admettrait l’un, admettra les deux autres.
Comme cet emploi de _où_ est très-commode, très-vif, et tout à fait condamné ou perdu de nos jours, j’ai cru devoir en rassembler tous les exemples fournis par Molière, pour bien faire apprécier ce parti pris du grand écrivain, et les avantages qu’il en tire. La série sera un peu longue: je la divise en exemples dans les vers, et exemples dans la prose.
Exemples dans les vers:
Nous avons eu querelle Sur l’hymen d’Hippolyte, _où_ je le vois rebelle.
(_L’Ét._ I. 9.)
Je sais un sûr moyen Pour rompre cet achat, _où_ tu pousses si bien.
(_Ibid._ 10.)
Mais cessez, croyez-moi, de craindre pour un bien _Où_ je serois fâché de vous disputer rien.
(_Ibid._ III. 3.)
Vous avez vu ce fils _où_ mon espoir se fonde?
(_Ibid._ IV. 3.)
Mon âme embarrassée Ne voit que Mascarille _où_ jeter sa pensée.
(_Dép. am._ III. 6.)
Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner _Où_, de droit absolu, j’ai pouvoir d’ordonner?
(_Sgan._ 1.)
... Un cœur qui jamais n’a fait la moindre chose A mériter l’affront _où_ ton mépris l’expose.
(_Ibid._ 16.)
Rien ne me reprochoit Le tendre mouvement _où_ mon âme penchoit.
(_D. Garcie._ I. 1.)
Puisque chez notre sexe, _où_ l’honneur est puissant...
(_Ibid._)
Ah! souffrez, dans les maux _où_ mon destin m’expose.
(_Ibid._ III. 2.)
Oui, le trépas cent fois me semble moins à craindre Que cet hymen fatal _où_ l’on me veut contraindre.
(_D. Garc._ III. 1.)
Entretenir ce soir cet amant sous mon nom, Par la petite rue _où_ ma chambre répond.
(_Ibid._ III. 2.)
Et pour justifier cette intrigue de nuit _Où_ me faisoit du sang relâcher la tendresse.....
(_Ibid._)
Elle pourroit se plaindre Du peu de retenue _où_ j’ai su me contraindre.
(_Ibid._)
Les noces _où_ j’ai dit qu’il vous faut préparer.
(_Éc. des fem._ III. 1.)
Considérez un peu, par ce trait d’innocence, _Où_ l’expose d’un fou la haute impertinence.
(_Ibid._ V. 2.)
Elle a de certains mots _où_ mon dépit redouble.
(_Ibid._ V. 4.)
Et qu’un premier coup d’œil allume en nous les flammes _Où_ le ciel en naissant a destiné nos âmes.
(_Pr. d’Él._ I. 1.)
L’estime _où_ je vous tiens ne doit pas vous surprendre.
(_Mis._ I. 2.)
J’estime plus cela que la pompe fleurie De tous ces faux brillants _où_ chacun se récrie.
(_Ibid._)
Des vices _où_ l’on voit les humains se répandre.
(_Ibid._ II. 5.)
Enfin, toute la grâce et l’accommodement _Où_ s’est avec effort plié son sentiment, C’est de dire, etc.
(_Ibid._ IV. 1.)
Pour moi, plus je le vois, plus surtout je m’étonne De cette passion _où_ son cœur s’abandonne.
(_Ibid._)
Et je sais encor moins comment votre cousine Peut être la personne _où_ son penchant l’incline.
(_Ibid._)
Je vous promets ici d’éviter sa présence, De faire place au choix _où_ vous vous résoudrez.
(_Mélicerte._ II. 4.)
Vous devez n’avoir soin que de me contenter. --C’est _où_ je mets aussi ma gloire la plus haute.
(_Tart._ II. 1.)