Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 26

Chapter 263,339 wordsPublic domain

Et sur moins que cela _le poids d’une cabale_ Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.

(_Tart._ V. 3.)

Le poids d’une cabale paraît une figure plus acceptable que le poids d’une grimace. (Voyez POIDS.)

--NŒUDS:

Je voudrois de bon cœur qu’on pût entre vous deux De quelque _ombre de paix_ raccommoder _les nœuds_.

(_Tart._ V. 3.)

Une ombre n’a point de nœuds; ainsi on ne raccommode pas les nœuds d’une ombre.

L’hymen ne peut nous joindre, et j’abhorre _des nœuds_ Qui deviendroient sans doute _un enfer_ pour tous deux.

(_D. Garcie._ I. 1.)

Comment des nœuds peuvent-ils devenir un enfer?

--AUDIENCE:

Et je vois sa raison _D’une audience avide avaler ce poison_.

(_D. Garcie._ II. 1.)

On ne peut se figurer quelqu’un avalant par l’oreille. Les Latins, plus hardis que nous dans leurs métaphores, disaient bien: _densum humeris bibit aure vulgus_ (HORACE.) Cette image en français paraîtrait ridicule, pour être trop violente. Il faut tenir compte de l’usage.

--FACE:

Et je me vis contrainte à demeurer d’accord Que l’_air_ dont vous viviez vous faisoit un peu tort; Qu’il prenoit dans le monde une méchante _face_.

(_Mis._ III. 5.)

La face d’un air?

--PRÊTER LES MAINS:

A vous _prêter les mains ma tendresse_ consent.

(_Mis._ IV. 3.)

On ne conçoit pas bien ce que c’est que les mains d’une tendresse, ni une tendresse qui prête les mains. Mais ici l’excuse de Molière peut être que _prêter les mains_ est une locution reçue pour dire _seconder_, et qu’ainsi le sens particulier de chaque mot se perd dans le sens général de l’expression.

La même observation se reproduit sur ce vers:

Pourvu que votre _cœur_ veuille _donner les mains_ Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.

(_Mis._ V. 7.)

Les mains d’un cœur sont encore plus choquantes que les mains d’une tendresse.

--BRAS:

_Un souris_ chargé de douceurs _Qui tend les bras_ à tout le monde.

(_Psyché._ I. 1.)

--DENTS:

Tout cet embarras _met mon esprit sur les dents_.

(_Amph._ I. 2.)

Il est superflu de remarquer que les dents d’un esprit, les bras d’un souris, sont des images aussi forcées que les mains d’une tendresse ou d’un cœur.

Les vers suivants présentent une suite d’images tout à fait incohérentes. Il s’agit des ornements gothiques:

Ces _monstres odieux_ des siècles ignorants, Que de la barbarie ont produits les _torrents_, Quand _leur cours, inondant_ presque toute la terre, Fit à la politesse une mortelle guerre.

(_La Gloire du Val de Grâce._)

Comment les torrents de la barbarie peuvent-ils produire des monstres odieux dont le cours inonde la terre? Il faut avouer que La Bruyère n’avait pas tort d’appliquer à ce style le nom de galimathias; mais il avait tort d’appliquer ce jugement au style de Molière en général.

Peut-être faut-il lire, au troisième vers, _quand son cours_; ce serait alors le cours de la barbarie, et non le cours des monstres. Le passage, après cette correction, n’en serait guère moins mauvais. Il est bien étonnant que Molière, au moment où il venait de donner _Tartufe_ et le _Misanthrope_, pût écrire des vers comme ceux-là et comme les suivants:

Louis, le grand Louis, dont l’esprit souverain Ne dit rien au hasard et voit tout d’un œil sain, A _versé de sa bouche_, à ses grâces brillantes, _De deux précieux mots les douceurs chatouillantes_; Et l’on sait qu’en deux mots ce roi judicieux Fait des plus beaux travaux l’éloge glorieux.

Les précieuses et l’abbé Cotin ont dû se croire vengés.

(Voyez d’autres exemples de métaphores vicieuses aux mots AIGREUR, CHAMP, LANGUE, PEINDRE EN ENNEMIS, RESSORTS, ROIDIR, TRACER, TRAITS, VERSER, VISAGE, etc., etc.)

METTRE, absolument, mettre son chapeau, se couvrir:

_Mettons_ donc sans façon.

(_Éc. des fem._ III. 4.)

Allons, _mettez_.--Mon Dieu, _mettez_.--_Mettez_, vous dis-je, monsieur Jourdain; vous êtes mon ami.

(_Bourg. gent._ III. 4.)

--METTRE DESSUS, même sens:

_Mettez donc dessus_, s’il vous plaît.

(_Mar. for._ 2.)

Mettez dessus la tête.

--SE METTRE, se vêtir:

Quant à _se mettre bien_, je crois, sans me flatter, Qu’on serait mal venu de me le disputer.

(_Mis._ III. 1.)

Voilà ce que c’est que de _se mettre_ en personne de qualité!

(_B. gent._ II. 9.)

--METTRE A...., appliquer à:

C’est une fille de ma mère nourrice que j’ai _mise à la chambre_, et elle est toute neuve encore.

(_Comtesse d’Esc._ 4.)

--METTRE A BAS, métaphoriquement, renverser, terrasser:

C’est maintenant que je triomphe, et j’ai de quoi _mettre à bas_ votre orgueil.

(_George D._ III. 8.)

--METTRE A BOUT UNE AME:

Et n’est-ce pas pour _mettre à bout une âme_?

(_Amph._ II. 6.)

--METTRE A TOUTE OCCASION; mettre une chose à toute occasion, en faire abus, la profaner:

Mais l’amitié demande un peu plus de mystère, Et c’est assurément en profaner le nom Que de vouloir _le mettre à toute occasion_.

(_Mis._ I. 2.)

--METTRE AU CABINET:

Franchement, il est bon à _mettre au cabinet_.

(_Ibid._ I. 2.)

On a beaucoup disputé sur le sens de cette expression. Les uns veulent que ce soit: bon à serrer, loin du jour, dans les tiroirs d’un cabinet (sorte de meuble alors à la mode); les autres prennent le mot dans un sens moins délicat, et qui s’est attaché à ce vers, devenu proverbe. Je crois que Molière a cherché l’équivoque. Et qu’on ne dise pas que la grossièreté du second sens est indigne d’Alceste; Alceste est poussé à bout, et lui, qui ne s’est pas refusé tout à l’heure une mauvaise pointe sur la _chute_ du sonnet, ne paraît pas homme à refuser à sa colère un mot à la fois dur et comique, bien que d’un comique trivial. C’est justement cette trivialité qui fait rire, par le contraste avec le rang et les manières habituelles d’Alceste.

--METTRE AUX YEUX, devant les yeux:

_Je lui mettois aux yeux_ comme dans notre temps Cette soif a gâté de fort honnêtes gens.

(_Mis._ I. 2.)

Me _mettre aux yeux_ que le sort implacable Auprès d’elles me rend trop peu considérable.

(_Mélicerte._ II. 1.)

Vous devriez _leur mettre un bon exemple aux yeux_.

(_Tart._ I. 1.)

--METTRE BAS, quitter, déposer:

Qui, moi, monsieur?--Oui, vous. _Mettons bas_ toute feinte.

(_Éc. des mar._ II. 3.)

Allons donc, messieurs, _mettez bas_ toute rancune.

(_Am. méd._ III. 1.)

--METTRE DANS UN DISCOURS, DANS UN PROPOS:

Si, pour les sots _discours où l’on peut être mis_, Il falloit renoncer à ses meilleurs amis.

(_Tart._ I. 1.)

Et pour ne vous point _mettre_ aussi _dans le propos_.

(_Fem. sav._ IV. 3.)

--METTRE EN ARRIÈRE, déposer, quitter:

De grâce, parle, et _mets_ ces mines _en arrière_.

(_Mélicerte._ I. 3.)

--METTRE EN COMPROMIS, compromettre:

C’est un brave homme: il sait que les cœurs généreux _Ne mettent point les gens en compromis_ pour eux.

(_Dép. am._ V. 7.)

--METTRE EN MAIN, confier:

Et l’on m’a _mis en main_ une bague à la mode Qu’après vous payerez, si cela l’accommode.

(_L’Ét._ I. 6.)

--METTRE EN MAIN QUELQU’UN A UN AUTRE:

Pour moi, je ne ferai que _vous la mettre en main_.

(_Éc. des fem. V._ 2.)

Je ne ferai que remettre Agnès entre vos mains.

--METTRE PAR ÉCRIT:

Une autre fois _je mettrai mes raisonnements par écrit_, pour disputer avec vous.

(_D. Juan._ I. 2.)

Brossette rapporte que Boileau, dans l’épître à son jardinier, avait mis d’abord:

«Mais non; tu te souviens qu’au village on t’a dit «Que ton maître est gagé pour _mettre par écrit_ «Les faits d’un roi, etc.»

Il changea le second vers de cette façon:

«Que ton maître est _nommé_ pour _coucher par écrit_.»

Apparemment _gagé_ lui parut manquer de dignité, et _coucher par écrit_ lui sembla une expression rustique d’un effet plus piquant que l’expression ordinaire, _mettre par écrit_.

MEUBLE, comme nous disons _mobilier_:

Vos livres éternels ne me contentent pas; Et, hors un gros Plutarque à mettre mes rabats, Vous devriez brûler tout ce _meuble_ inutile.

(_Fem. sav._ II. 7.)

MEUBLÉ de science:

Mais nous voulons montrer. . . . . Que _de science_ aussi les femmes _sont meublées_.

(_Fem. sav._ III. 2.)

MIEUX, le mieux:

Nous verrons qui tiendra _mieux_ parole des deux.

(_Dép. am._ II. 2.)

C’est par là que son feu se peut _mieux_ expliquer.

(_D. Garcie._ I. 1.)

(Voyez PLUS pour _le plus_.)

--DU MIEUX QUE pour _le mieux que_:

Voilà une personne..... qui aura soin pour moi de vous traiter _du mieux qu’_il lui sera possible.

(_Pourc._ I. 10.)

(Voyez DE exprimant la manière, la cause.)

MIGNON DE COUCHETTE:

Le voilà le beau fils, le mignon de couchette!

(_Sgan._ 6.)

MIJAURÉE. (Voyez PIMPESOUÉE.)

MILLE GENS:

Moi! je serois cocu?--Vous voilà bien malade! _Mille gens_ le sont bien....

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

(Voyez GENS _avec un nom de nombre déterminé_.)

MINE; AVOIR DE LA MINE:

_J’ai de la mine_ encore assez pour plaire aux yeux.

(_L’Ét._ I. 6.)

--AVOIR LA MINE DE (un infinitif):

_J’ai bien la mine_, pour moi, _de payer_ plus cher vos folies.

(_Scapin._ I. 1.)

--FAIRE LES MINES DE SONGER A QUELQUE CHOSE:

Pour peu que d’y songer vous nous _fassiez les mines_.

(_Mis._ III. 7.)

_Faire mine de_, c’est _faire semblant de_. Faire mine de désirer, faire mine de songer à quelque chose.

_Faire la mine_, c’est bouder.

_Faire des mines_, c’est _minauder_.

On dirait donc aujourd’hui, et mieux, je crois: pour peu que vous nous fassiez mine d’y songer.

Il est vraisemblable même que Molière, en altérant l’expression consacrée, a cédé à la contrainte du vers.

MINUTER, projeter tacitement, sournoisement:

Je le remerciois doucement de la tête, _Minutant_ à tous coups quelque retraite honnête.

(_Fâcheux._ I. 1.)

«_Minuter_ secrètement quelque entreprise.» (VAUGELAS.)

Secrètement, dans cet exemple, fait pléonasme:

«Ce marchand _minute_ sa fuite, s’apprête à faire banqueroute. Ce mécontent _minute_ quelque conspiration.» (TRÉVOUX.)

MIRACLE; JEUNE MIRACLE, une jeune beauté:

Qui, dans nos soins communs pour ce _jeune miracle_, Aux feux de son rival portera plus d’obstacle.

(_L’Ét._ I. 1.)

MITONNER QUELQU’UN:

Mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants, Et cru _la mitonner_ pour moi durant treize ans....

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

Métaphore du style le plus familier. Une soupe _mitonnée_ est une soupe que l’on a longtemps et avec patience fait bouillir à petit feu. (Racine, _mitis_?)

MODÉRATIONS, au pluriel:

Et vous nous faites voir _Des modérations_ qu’on ne peut concevoir.

(_Fem. sav._ I. 2.)

MODESTE; ÊTRE MODESTE A QUELQUE CHOSE, relativement à quelque chose:

Jamais on ne m’a vu triompher de ces bruits; J’_y_ suis assez _modeste_.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

MOI, substantif:

_Un moi_ de vos ordres jaloux, Que vous avez du port envoyé vers Alcmène, Et qui de vos secrets a connoissance pleine Comme _le moi_ qui parle à vous.

(_Amph._ II. 1.)

--MOI-MÊME, où nous dirions _lui-même_:

Oui, je suis don Juan _moi-même_.

(_D. Juan._ III. 5.)

Cette façon de dire paraît plus raisonnable que l’autre, puisque tout y est à la première personne, au lieu d’accoupler la première à la troisième. En effet, je suis don Juan _lui-même_, reviendrait à: c’est _moi_ qui _est_ don Juan _lui-même_.

Au surplus, Molière s’est aussi exprimé de cette dernière façon:

N’est-ce pas _vous_ qui _se nomme_ Sganarelle?

--En ce cas, _c’est moi_ qui _se nomme_ Sganarelle.

(_Méd. m. lui._ I. 6.)

MOMON; JOUER UN MOMON:

Masques, où courez-vous? Le pourroit-on apprendre? Trufaldin, ouvrez-leur pour _jouer un momon_.

(_L’Ét._ III. 11.)

Trévoux, et d’après lui le supplément du Dictionnaire de l’Académie, définissent le _momon_: «Défi d’un coup de dez qu’on fait quand on est en masque.» Cette définition ne s’applique pas au passage précédent ni au suivant:

Est-ce un _momon_ que vous allez _porter_?

(_B. gent._ V. 1.)

Le momon pouvait donc être joué et porté. L’explication de Borel paraît lever toute difficulté. Le momon, selon lui, était une sorte de pelote énorme que l’on portait dans les mascarades notables, comme si c’eût été une grosse bourse enflée contenant des enjeux.

Périzonius dérive _momon_ du grec μομμω; Ménage, de _Momus_, le bouffon des dieux; Nicot, de _mon mon_, espèce de gromellement que font entendre les masques, dit-il; d’autres, du sicilien _momar_, un fou. Personne n’a songé à l’allemand _mumme_, un masque; _mummerey_, mascarade; d’où en français _momerie_.

MON ESTIME, au sens passif:

Et qu’il eût mieux valu pour moi, pour _mon estime_, Suivre les mouvements d’une peur légitime.

(_Dép. am._ III. 3.)

C’est-à-dire, pour l’estime qu’on fera de moi, dans l’intérêt de ma réputation. _Mon estime_ est ici comme _mon honneur_.

MONSTRE PLEIN D’EFFROI. (Voyez PLEIN D’EFFROI.)

MONTRE, substantif féminin au sens d’_exposition_:

Conserve à nos neveux une _montre_ fidèle Des exquises beautés que tu tiens de son zèle.

(_La Gloire du Val-de-Grâce._)

_Montre_ s’employait autrefois au sens de _revue_: _la montre des soldats_; _passer à la montre_, c’est _passer à la revue_:

«Ainsi Richard jouit de ses amours, «Vécut content, et fit force bons tours, «Dont celui-ci peut _passer à la montre_.»

(LA FONT. _Richard Minutolo._)

MONTRER A QUELQU’UN, absolument, pour _donner des leçons_:

Outre le maître d’armes qui _me montre_, j’ai arrêté encore un maître de philosophie.

(_B. gent._ I. 2.)

Votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu’il envoie à sa place pour _vous montrer_.

(_Mal. im._ II. 4.)

«Son maître tous les jours vient pourtant _lui montrer_.»

(REGNARD. _Le Distrait._)

Bossuet emploie de la même façon _enseigner_, comme verbe actif; _enseigner quelqu’un_:

«J’ai déjà dit que ce grand Dieu _les enseigne_, et en leur donnant et en leur ôtant le pouvoir.»

(_Or. fun. d’Henr. d’A._)

--MONTRER DE (un infinitif):

Vous buviez sur son reste, et _montriez d’affecter_ Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.

(_L’Ét._ IV. 5.)

MOQUER; SE MOQUER DE (un infinitif), dans le sens de ne pas vouloir, se mettre peu en peine de, _non curare de_:

_Je me moquerois_ fort _de prendre_ un tel époux!

(_Tart._ II. 2.)

Je veux lui donner pour époux un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au nez qu’_elle se moque de le prendre_.

(_L’Av._ I. 7.)

C’est-à-dire, non pas qu’elle est indifférente à le prendre ou non, mais qu’elle se moque de la volonté de son père de le lui faire prendre.

On sait leur rendre justice (à certains maris), et l’on _se moque fort de les considérer_ au delà de ce qu’ils méritent.

(_G. D._ III. 5.)

Quand l’amour à vos yeux offre un choix agréable, Jeunes beautés, laissez-vous enflammer: _Moquez-vous d’affecter_ cet orgueil indomptable Dont on vous dit qu’il est beau de s’armer.

(_Prol. de la pr. d’Élide._ I.)

C’est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous _se moquent d’être obéissantes_ et soumises aux volontés de leur père.

(_Mal. im._ II. 7.)

MORCEAU DE JUDICIAIRE. (Voyez JUDICIAIRE.)

MORGUER QUELQU’UN, le braver insolemment:

Et de son large dos _morguant les spectateurs_.

(_Fâcheux._ I. 1.)

«...... tous ces vaillants, de leur valeur guerrière, «_Morguent la destinée_ et gourmandent la mort.»

(REGNIER. _Sat._ VI.)

MOUCHE; LA MOUCHE MONTE A LA TÊTE:

Ah! que vous êtes prompte! _La mouche_ tout à coup _à la tête vous monte_.

(_L’Ét._ I. 10.)

C’est une autre forme de la locution proverbiale, _prendre la mouche_. On dit en italien, _la mosca vi salta al naso_.

MOUCHER DU PIED (SE):

DORINE.

Certes, monsieur Tartufe, à bien prendre la chose, N’est pas un homme, non, qui _se mouche du pied_!

(_Tart._ II. 3.)

Se moucher avec le pied était un tour d’agilité des saltimbanques. De là cette expression ironiquement familière en parlant d’un homme grave et considérable: Il ne se mouche pas du pied! ou, comme dit Mascarille: Il tient son quant-à-moi!

MOUSTACHE; SUR LA MOUSTACHE, à la barbe:

Afin qu’un jeune fou dont elle s’amourache Me la vienne enlever jusque _sur la moustache_.

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

MOUVEMENT; DE SON MOUVEMENT, _proprio motu_:

S’il s’attache à me voir, et me veut quelque bien, C’est _de son mouvement_; je ne l’y force en rien.

(_Mélicerte._ II. 4.)

MYSTÈRE; FAIRE GRAND MYSTÈRE, c’est-à-dire, grand embarras de quelque chose:

Du nom de philosophe _elle fait grand mystère_, Mais elle n’en est pas pour cela moins colère.

(_Fem. sav._ II. 8.)

NE, _supprimé_; dans une formule interrogative:

De quoi te peux-tu plaindre? _ai-je_ pas réussi?

(_L’Ét._ IV. 5.)

Mais suis-je pas bien fat de vouloir raisonner....

(_Sgan._ 1.)

Les querelles, procès, faim, soif et maladie, _Troublent-ils_ pas assez le repos de la vie?

(_Ibid._ 17.)

Et tu trembles de peur _qu’on t’ôte_ ton galant.

(_Ibid._ 22.)

_Dis-tu_ pas qu’on t’a dit qu’il s’appelle Valère?

(_Éc. des mar._ II. 1.)

...... Valère _est-il_ pas votre nom?

(_Ibid._ II. 3.)

L’amour _sait-il pas l’art_ d’aiguiser les esprits?

(_Éc. des fem._ III. 4.)

_Trouvez-vous pas_ plaisant de voir quel personnage A joué mon jaloux dans tout ce badinage?

(_Ibid._)

Pour dresser un contrat _m’a-t-on_ pas fait venir?

(_Ibid._ IV. 2.)

_M’êtes-vous pas_ venu querir pour votre maître?

(_Ibid._ IV. 3.)

_T’ai-je pas_ là-dessus ouvert cent fois mon cœur? Et _sais-tu pas_ pour lui jusqu’où va mon ardeur?

(_Tart._ II. 3.)

_Pouvez-vous pas_ y suppléer de votre esprit?

(_Impromptu._ 1.)

Il aura un pied de nez avec sa jalousie, _est-ce pas_?

(_G. D._ I. 2.)

_Pourrois-je_ point m’éclaircir doucement s’il y est encore?

(_Ibid._ II. 8.)

_Est-ce pas_ vous, Clitandre?

(_Ibid._ III. 2.)

--Après _à moins que_:

La maîtresse ne peut abuser votre foi, _A moins que_ la maîtresse _en_ fasse autant de moi.

(_Dép. am._ I. 1.)

_A moins que_ Valère _se pende_, Bagatelle; son cœur ne s’assurera point.

(_Dép. am._ I. 2.)

_A moins que_ le ciel _fasse_ un grand miracle en vous.

(_Ibid._ II. 2.)

Et moi, je ne puis vivre _à moins que_ vos bontés _Accordent_ un pardon à mes témérités.

(_D. Garcie._ II. 6.)

On ne saurait dire que, dans ce dernier exemple, Molière ait cédé aux besoins de la mesure, car il ne lui en coûtait rien de Mettre: _N’accordent_ un pardon.

Et moi, je ne puis vivre _à moins que vous quittiez_ Cette colère qui m’accable.

(_Amph._ II. 6.)

Et l’on en est réduite à n’espérer plus rien, _A moins que l’on se jette_ à la tête des hommes.

(_Psyché._ I. 1.)

Si cette suppression avait eu quelque importance dans la coutume du langage du temps, il eût été facile à Molière de mettre:

A moins qu’on _ne_ se jette à la tête des hommes.

Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même, de peur de quelque fourberie.

(_Pourc._ I. 6.)

--Après AVANT QUE:

_Avant que vous parliez_, je demande instamment Que vous daigniez, seigneur, m’écouter un moment.

(_D. Garcie._ V. 5.)

Allons, courons _avant que_ d’avec eux _il sorte_.

(_Amph._ III. 5.)

«_Avant qu’on l’ouvrît_ (la cédule), les amis du prince soutinrent que, etc.»

(LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)

«Toutes vos fables pouvoient vous servir _avant qu’on sût_ vos principes.»

(PASCAL. 15e _Prov._)

--Après AVOIR PEUR QUE:

_J’ai bien peur que_ ses yeux _resserrent_ votre chaîne.

(_Dép. am._ IV. 2.)

--D’abord exprimé, puis supprimé après AVOIR PEUR QUE:

_J’ai peur qu’elle ne_ soit mal payée de son amour, que son voyage en cette ville _produise_ peu de fruit, et que _vous eussiez_ autant gagné à ne bouger de là.

(_D. Juan._ I. 1.)

--Après CRAINDRE QUE:

Mais, hélas! _je crains bien que j’y perde_ mes soins.

(_D. Garcie._ II. 6.)

_Je craindrois que_ peut-être A quelques yeux suspects _tu me fisses_ connoître.

(_Fâcheux._ III. 1.)

..... Oui, mais qui rit d’autrui Doit _craindre qu’_à son tour _on rie_ aussi de lui.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

Peut-on _craindre que_ des choses si généralement détestées _fassent_ quelque impression dans les esprits?

(_Préf. de Tartufe._)

--Après EMPÊCHER QUE:

Si son cœur m’est volé par ce blondin funeste, _J’empêcherai_ du moins _qu’on s’empare_ du reste.

(_Éc. des fem._ IV. 7.)

Molière l’a exprimé ailleurs:

Cela _n’empêchera pas que_ je _ne_ conserve pour vous ces sentiments d’estime.....

(_Pourc._ III. 9.)

Mais il l’a encore supprimé dans ce passage:

Le choix qui m’est offert s’oppose à votre attente, Et peut seul _empêcher que_ mon cœur _vous_ contente.

(_Mélicerte._ I. 5.)

Je crois qu’ici Molière a cédé à la contrainte de la mesure. Pascal exprime _ne_:

«M. le premier président a apporté un ordre pour _empêcher que_ certains greffiers _ne_ prissent de l’argent pour cette préférence.»

(18e _Prov._)

Au surplus, il est vraisemblable que Molière n’attachait aucune importance à exprimer ou retrancher le _ne_; son habitude paraît avoir été pour la suppression. Pascal, au contraire, est pour l’expression.

--Après DE PEUR QUE:

_De peur que_ ma présence encor _soit_ criminelle.

(_L’Ét._ I. 5.)

De peur _qu’elle revînt_, fermons à clef la porte.

(_Éc. des mar._ III. 2.)

Ailleurs Molière l’a exprimé:

Ah! Myrtil, levez-vous, _de peur qu’on ne_ vous voie.

(_Mélicerte._ II. 3.)

--Après DEVANT ou AVANT QUE:

_Devant que_ les chandelles _soient_ allumées.

(_Préc. rid._ 10.)

--Après GARDER QUE:

_Gardons bien que_ par nulle autre voie elle _en_ apprenne jamais rien.

(_Am. magn._ I. 1.)

--Après MIEUX QUE, précédé d’une négation:

Je _ne_ crois pas qu’on puisse _mieux_ danser _qu’ils dansent_.

(_Am. magn._ II. 1.)

Chacun demeura d’accord qu’on ne pouvoit pas _mieux_ jouer _qu’il fit_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

--NE, _exprimé_; après NE DOUTER POINT QUE:

Oui, _je ne doute point que_ l’hymen _ne_ vous plaise.

(_Éc. des fem._ II. 7.)

_Je ne doute point_ que vos paroles _ne_ soient sincères.

(_Scapin._ I. 3.)

BOSSUET a dit:

«Je _ne_ crois pas qu’on puisse _douter que_ Ninus _ne_ se soit attaché à l’Orient.»

(_Hist. Un._ IIIe p. § 4.)

Ici pourtant l’expression est différente de celle de Molière, en ce que le premier _ne_ s’attache, non pas au verbe _douter_, mais au verbe _croire_. Il paraît que le XVIIe siècle tenait pour règle invariable d’exprimer _ne_ après _douter que_, quel que fût d’ailleurs le sens de la phrase, affirmatif ou négatif. Ninus s’était attaché à l’Orient, je ne crois pas qu’on en puisse douter; c’est ce que veut dire Bossuet, et il met deux négations. Il me semble que dans cet exemple la seconde est de trop, mais on observait encore certaines lois de symétrie, tradition de la vieille langue, qu’aujourd’hui nous qualifions pléonasmes.

(Voyez plus bas NE _répété par pléonasme_.)

--Après IL ME TARDE QUE:

_Il me tarde que_ je _ne_ goûte le plaisir de la voir.

(_Sicilien._ 10.)

--Après PRENDRE GARDE QUE....:

On m’a chargé de _prendre garde que_ personne _ne_ me vît.

(_G. D._ I. 2.)

--Après NE TENIR QU’A:

Il _ne tiendra qu’_à elle que nous _ne_ soyons mariés ensemble.

(_G. D._ I. 2.)

--Après METTRE EN DOUTE QUE:

Il n’y aura personne qui _mette en doute que_ ce _ne_ soit vous qui m’aurez tuée.

(_G. D._ III. 8.)

--NE, _répété par pléonasme_:

Je _ne_ puis pas nier qu’il _n’_y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie; mais on _ne_ peut pas me nier aussi qu’il _n’_y en ait eu quelques-uns qui l’ont traitée un peu plus doucement.

(_Préf. de Tartufe._)

Je _ne_ doute point, sire, que les gens que je peins dans ma comédie _ne_ remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et _ne_ jettent dans leur parti....

(2me _Placet au Roi_.)