Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 22

Chapter 223,270 wordsPublic domain

La _fortune_ d’un homme, pour signifier sa richesse, l’ensemble de son avoir, est une acception toute moderne, qui ne se rencontre point dans Molière.

Un homme _fortuné_ n’est point un homme riche, mais un homme favorisé du sort. On peut être le plus _fortuné_ des mortels, et très-pauvre en même temps.

_Avoir de la fortune_, ne signifie donc réellement autre chose que avoir la chance heureuse, _fortune_ se prenant pour _bonne fortune_, comme _heur_ pour _bon heur_; _succès_ pour _heureux succès_, etc.

Arnolphe demande à Horace:

Vous est-il point encore arrivé de _fortune_?

(_Éc. des fem._ I. 6.)

C’est-à-dire, d’aventure galante.

«Tu portes César et sa fortune.» Il serait ridicule d’entendre: Tu portes César et ses trésors.

--PAR FORTUNE, par hasard:

Je l’avois sous mes pieds rencontré _par fortune_.

(_Sgan._ 22.)

La Fontaine dit _de fortune_:

«Comme elle disoit ces mots, «Le loup, _de fortune_, passe.»

(_La Chèvre, le Chevreau et le Loup._)

FORTUNES, au pluriel, même sens:

..... Nous parlions des _fortunes d’_Horace.

(_L’Ét._ IV. 6.)

«Quant au surplus des _fortunes_ humaines, Les biens, les maux, les plaisirs et les peines...»

(LA FONTAINE. _Belphégor._)

Les Anglais ont retenu ce sens: _the fortunes of Nigel_, sont _les aventures_ de Nigel.

Horace dit aussi, au pluriel:

«Si dicentis erunt _fortunis_ absona dicta....»

Si le langage ne convient pas à la position du personnage, à sa fortune, ou à ses fortunes.

FOUDRE PUNISSEUR. Voyez PUNISSEUR.

FOURBER QUELQU’UN:

--Vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour _me fourber_.

--Ma foi, monsieur, si Scapin _vous fourbe_, je m’en lave les mains.

(_Scapin._ III. 6.)

FOURBISSIME:

Mascarille est un fourbe, et fourbe _fourbissime_.

(_L’Ét._ II. 5.)

La forme en _issime_ fut naturellement la forme primitive de notre superlatif. La traduction des _Rois_, la chanson de Roland, saint Bernard, l’emploient constamment; d’ordinaire elle est contractée en _isme_: _saintisme_, _grandisme_, _altisme_, _cherisme_, etc., y sont pour _saintissime_, _grandissime_, etc. On disait même _bonisme_, et non _optime_, formé de _bon_, par analogie.

C’est donc à tort que le P. Bouhours (_Entretiens d’Ariste et Eugène_) prétend ces superlatifs contraires au génie de notre langue.

En 1607, Malherbe, dans ses lettres, se sert fréquemment de _grandissime_; et Perrot d’Ablancourt, dans sa traduction de César: «Il y avait un _grandissime_ nombre de villes.» Mais on les en a repris l’un et l’autre. Par conséquent, c’est du commencement du XVIIe siècle qu’il faut dater dans notre langue la déchéance de l’ancienne forme latine, et l’emploi exclusif de _très_ pour marquer le superlatif.

Les Latins, outre la forme en _issimus_, formaient aussi le superlatif par le mot _ter_, soit séparé, soit en composition. Ils avaient emprunté cela des Grecs, qui disaient τρισόλβιος, τρισευδαίμων, τρισκατάρατος, etc.

Plaute dit de même, _trifur_, _triveneficus_, _tricerberus_.

Et Virgile: «O _ter_ quaterque _beati_!»

_Très-docte_, en français, est donc comme _tridoctus_, et nous avons eu, à l’instar des Latins, deux manières de former les superlatifs; seulement la forme grecque, chez les Latins la moins usitée, a fini par l’emporter chez nous, et par étouffer complétement la forme latine.

FOURNIR A, suffire à:

Ma foi, me trouvant las pour ne pouvoir _fournir Aux différents emplois_ où Jupiter m’engage......

(_Amph._ Prol.)

FRAIS; PRENDRE LE FRAIS, c’est-à-dire, choisir l’heure du frais, le soir ou le matin:

Pour arriver ici, mon père _a pris le frais_.

(_Éc. des fem._ V. 6.)

FRANC, adverbialement:

Je vous parle _un peu franc_; mais c’est là mon humeur.

(_Tart._ I. 1.)

Je vous dirai _tout franc_ que c’est avec justice.

(_Ibid._ I. 6.)

C’est de presser _tout franc_, et sans nulle chicane, L’union de Valère avecque Marianne.

(_Ibid._ III. 3.)

Je vous dirai _tout franc_ que cette maladie, Partout où vous allez, donne la comédie.

(_Mis._ I. 1.)

_Tout franchement_, comme _tout net_ est pour _tout nettement_.

(Voyez PREMIER QUE, FERME, NET.)

FRÉQUENTER CHEZ QUELQU’UN:

Sans doute; et je le vois qui _fréquente chez nous_.

(_Fem. sav._ II. 1.)

Les Latins employaient _frequentare_ sans _apud_, comme aujourd’hui nous faisons. Dans Cicéron: _Qui domum meam frequentant_, ceux qui fréquentent ma maison; et dans Phèdre: _Aras frequentas_, tu fréquentes les autels.

FRICASSER, métaphoriquement:

MARINETTE.

Moi, je te chercherois! Ma foi, _l’on t’en fricasse_, Des filles comme nous!.....

(_Dép. am._ IV. 4.)

Observez que c’est Marinette qui parle.

FRIPERIE; NOTRE FRIPERIE, notre personne:

Gare une irruption sur _notre friperie_!

(_Dép. am._ III. 1.)

C’est un valet qui parle.

FROTTER SON NEZ AUPRÈS DE LA COLÈRE DE QUELQU’UN:

GROS-RENÉ.

Viens, viens _frotter ton nez auprès de ma colère_!

(_Dép. am._ IV. 4.)

FUIR DE (un infinitif), comme éviter de....:

Si votre âme les suit, et _fuit d’être coquette_....

(_Éc. des fem._ III. 2.)

Il ne _fuit_ rien tant tous les jours que _d’exercer_ les merveilleux talents qu’il a eus du ciel pour la médecine.

(_Méd. m. lui._ I. 5.)

C’est le _fuge quærere_ d’Horace.

_De_, dans l’expression française, est la marque de l’ablatif employé dans ce vers de Virgile:

Quanquam animus meminisse horret, _luctuque refugit_.

(_Æneid._ II.)

«Mon esprit recule d’horreur à ces images de deuil, et _fuit de s’en souvenir_.»

--«J’ay monstré, en la conduite de ma vie et de mes entreprinses, que j’ay plustost _fuy_ qu’aultrement _d’enjamber_ par dessus le degré de fortune auquel Dieu logea ma naissance.»

(MONT. III. 7.)

FULIGINES, terme technique:

Beaucoup de _fuligines_ épaisses et crasses, etc.

(_Pourc._ I. 11.)

FURIEUX, dans le sens d’_extrême_:

Voilà _une furieuse imprudence_, que de nous envoyer querir.

(_G. D._ III. 12.)

FUSEAUX; FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX. Voyez BRUIRE.

FUTURS (DEUX), _commandés l’un par l’autre_:

Ce ne _sera_ pas là qu’il _viendra_ la chercher.

(_Éc. des fem._ V. 4.)

Cette symétrie des temps, empruntée du latin, est aussi négligée au XIXe siècle qu’elle était soigneusement observée au XVIIe. On dirait aujourd’hui sans scrupule: Ce n’_est_ pas là qu’il _viendra_.

_Je reviendrai_ voir sur le soir en quel état elle _sera_.

(_Méd. m. l._ II. 6.)

Et non: en quel état elle _est_.

Lorsqu’on me _trouvera_ morte, il n’y aura personne qui mette en doute que ce ne soit vous qui _m’aurez_ tuée.

(_G. D._ III. 8.)

Et non: _qui m’avez_.

J’ai des raisons à faire approuver ma conduite, Et _je connoîtrai_ bien si vous _l’aurez_ instruite.

(_Fem. sav._ II. 8.)

Cette symétrie des temps s’observait aussi pour le conditionnel.

(Voyez CONDITIONNELS.) (DEUX.)

--Futur suivi d’un présent de l’indicatif:

_Ce ne sera point_ vous que je leur _sacrifie_.

(_Ibid._ V. 5.)

L’exigence du mètre, et la nécessité de rimer à _philosophie_, ont apparemment ici forcé la main à Molière, dont l’usage constant est de mettre les deux futurs, même en des cas où ils sont bien moins nécessaires.

GAGE QUE...., adverbialement, ou par une sorte d’ellipse pour _je gage que_:

_Gage qu’_il se dédit.--Et moi, _gage que_ non.

(_L’Ét._ III. 3.)

GAGER QUELQU’UN POUR (un substantif), c’est-à-dire, _en qualité de_:

Je suis auprès de lui _gagé pour serviteur_: Vous me voudriez encor payer _pour précepteur_.

(_L’Ét._ I. 9.)

(Voyez POUR, en qualité de.)

GAGNER; GAGNER AU PIED, s’enfuir:

Ah! par ma foi, je m’en défie, et je m’en vais _gagner au pied_.

(_Préc. rid._ 10.)

La Fontaine a dit, dans le même sens, _gagner au haut_:

«....... Le galant aussitôt «Tire ses grègues, _gagne au haut_.

(_Le Renard et le Coq._)

Nicot et Trévoux ne donnent que _gagner le haut_.

(Voyez HAUT.)

--GAGNER DE (un infinitif), obtenir:

Et qu’il n’est repentir ni suprême puissance Qui _gagnât_ sur mon cœur _d’oublier_ cette offense.

(_D. Garcie._ V. 5.)

--GAGNER LE TAILLIS, fuir, s’évader:

Tant pis! J’en serai moins léger à _gagner le taillis_.

(_Dép. am._ V. 1.)

--GAGNER LES RÉSOLUTIONS _de quelqu’un_, les surmonter:

Pied à pied _vous gagnez mes résolutions_.

(_B. gent._ III. 18.)

GALANT, substantif, un nœud de rubans:

Voilà Ton beau _galant_ de neige, avec ta nonpareille: Il n’aura plus l’honneur d’être sur mon oreille.

(_Dép. am._ IV. 4.)

GALANT, adjectif, au sens d’_élégant_, _distingué_:

Il me montra toute l’affaire, exécutée d’une manière, à la vérité, beaucoup plus _galante_ et plus spirituelle que je ne puis faire.

(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)

GALANTERIE, FAIRE GALANTERIE DE (un infinitif):

N’a-t-il pas (Molière), ceux...... qui, le dos tourné, _font galanterie de se déchirer_ l’un l’autre?

(_Impromptu._ 3.)

Rien n’a remplacé cette excellente expression; il faut, pour en rendre le sens, recourir à une longue périphrase.

GALIMATIAS au pluriel:

Mon Dieu, prince, je ne donne point dans _tous ces galimatias_ où donnent la plupart des femmes.

(_Am. magn._ I. 1.)

GARANT; ÊTRE GARANT DE QUELQUE CHOSE, en fournir la garantie, la preuve:

Moi, je lui couperois sur-le-champ les oreilles, S’il _n’étoit pas garant_ de tout ce qu’il m’a dit.

(_L’Ét._ III. 3.)

GARD’, en style familier, pour garde:

Dieu te _gard’_, Cléanthis!

(_Amph._ II. 3.)

GARDE; SE DONNER DE GARDE DE.... Voyez à DONNER.

GARDER DE (un infinitif), se garder de, prendre garde de:

Mon Dieu, Éraste, _gardons_ d’être surpris.

(_Pourc._ I. 3.)

Rentrez donc, et surtout _gardez de babiller_.

(_Éc. des fem._ IV. 9.)

Rentrez dans la maison, et _gardez de rien dire_.

(_Ibid._ V. 1.)

_Gardez de vous tromper!_

(_Georg. D._ II. 9.)

Molière emploie indifféremment, et selon le besoin de la circonstance, _garder_ ou _se garder de_:

Et surtout _gardez-vous de la quitter_ des yeux.

(_Éc. des fem._ V. 5.)

--GARDER QUE (sans _ne_):

_Gardons bien que_, par nulle autre voie, _elle en apprenne_ jamais rien.

(_Am. magn._ I. 1.)

(Voyez DONNER DE GARDE (SE).)

GARDIEN, en trois syllabes:

Suis-je donc _gardien_, pour employer ce style, De la virginité des filles de la ville?

(_Dép. am._ V. 3.)

Il est probable que plus tard Molière eût écrit: Suis-je donc _le_ gardien.....

GATER QUELQU’UN DE, c’est-à-dire, à l’aide, par le moyen de....:

Je veux être pendu, si nous ne les verrions Sauter à notre cou plus que nous ne voudrions, Sans tous ces vils devoirs _dont_ la plupart des hommes _Les gâtent_ tous les jours, dans le siècle où nous sommes.

(_Dép. am._ IV. 2.)

Cette tournure se rapporte à DE, exprimant la cause, la manière.

--GATER (SE) SUR L’EXEMPLE D’AUTRUI; par l’exemple, d’après l’exemple d’autrui:

Mais _ne vous gâtez pas sur l’exemple d’autrui_.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

GAUCHIR, aller à gauche; GAUCHIR DE QUELQUE CHOSE, s’en écarter:

Notre sort ne dépend que de sa seule tête; _De ce qu’elle s’y met_, rien ne la fait _gauchir_.

(_Éc. des fem._ III. 3.)

GAULIS, terme technique, branche d’arbre:

Je pousse mon cheval et par haut et par bas, Qui plioit des _gaulis_ aussi gros que le bras.

(_Fâcheux._ II. 7.)

«Les gaulis, dit Trévoux, sont, en terme de vénerie, des branches d’arbre qu’il faut que les veneurs plient ou détournent pour percer dans un bois.»

_Gault_, en vieux français, est une forêt:

«Onc charpentier en bos ne sot si charpenter, «Ne mena telle noise en parfont _gault_ ramé.»

(_Renaut de Montauban._)

«Que florissent cil prez, e cil _gault_ sont foilli.»

(_Rom. d’Aïe d’Avig._)

«Cerchant prés et jardins et _gaults_.»

(_Rom. de la Rose._)

«_Gault_ paraît venir du bas latin _caula_, d’où s’est formé _gaule_, par l’adoucissement du _c_ en _g_. Dans un compte de 1202: «pro perticis et _caulis_.... pro L _caulis_.» Pour des perches et des gaules..... pour 50 gaules.» (DU CANGE, au mot CAULA.)

J’avoue que j’aimerais mieux dériver _gault_ de _saltus_, et _gaule_ de _caula_. Le _nom_ propre _Gault de Saint-Germain_ signifie _Bois de Saint-Germain_.

GAYETÉ, en trois syllabes:

Mais je vous avouerai que cette _gayeté_ Surprend au dépourvu toute ma fermeté.

(_D. Garcie._ V. 6.)

Mais que de _gayeté_ de cœur On passe aux mouvements d’une fureur extrême....

(_Amph._ II. 6.)

GENDARMÉ CONTRE...:

Cet homme _gendarmé_ d’abord _contre mon feu_.

(_Éc. des f._ III. 4.)

GÊNER (gehenner) QUELQU’UN, le torturer, lui faire violence:

Et pour tout dire enfin, jaloux ou non jaloux, Mon roi sans _me gêner_ peut me donner à vous.

(_D. Garcie._ V. 6.)

Racine a dit de même:

«Et le puis-je, madame? Ah, que vous me _gênez_!»

(_Androm._ I. 4.)

Ah, que vous torturez mon cœur!

Ce mot a perdu aujourd’hui toute l’énergie de son acception primitive; c’était même déjà un archaïsme dans Racine et dans Molière. On voit par cet exemple combien les mœurs influent sur le langage: à mesure que l’usage de la torture ou de la _gene_ s’éloignait, la valeur du mot s’affaiblissait comme le souvenir de la chose. _Il est gêné dans ses habits_ eût été, au XIIe siècle, une hyperbole violente; aujourd’hui, cela signifie simplement, _il n’y est pas à son aise_; c’est l’expression la plus douce qu’on puisse employer.

GÊNES, au pluriel, dans le sens du latin _gehenna_, _torture_:

Je sens de son courroux des _gênes_ trop cruelles.

(_Dép. am._ V. 2.)

GENS masculin:

Ma langue est impuissante, et je voudrois avoir Celle de _tous les gens_ du plus exquis savoir.

(_L’Ét._ II. 14.)

La délicatesse est trop grande, de ne pouvoir souffrir que des _gens triés_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ I.)

Et qu’en n’approuvant rien des ouvrages du temps, Il se met au-dessus de _tous_ les autres _gens_.

(_Mis._ II. 5.)

Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien Vous confondiez les cœurs de _tous les gens de bien_.

(_Tart._ V. 1.)

Pour _tous les gens de bien_ j’ai de grandes tendresses.

(_Ibid._ V. 4.)

Cependant noire âme insensée S’acharne au vain honneur de demeurer près d’eux, Et s’y veut contenter de la fausse pensée Qu’ont _tous les autres gens_ que nous sommes heureux.

(_Amph._ I. 1.)

Combien de _gens_ font-_ils_ des récits de bataille, Dont _ils_ se sont tenus loin!

(_Ibid._)

--GENS avec un nom de nombre déterminé:

Et je connois des _gens_ à Paris, plus de _quatre_, Qui, comme ils le font voir, aiment jusques à battre.

(_Fâcheux._ II. 4.)

Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! _Mille gens_ le sont bien qui de rang et de nom Ne feroient avec vous nulle comparaison.

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

_Un de mes gens_ la garde au coin de ce détour.

(_Ibid._ V. 2.)

Il y a là _vingt gens_ qui sont fort assurés de n’entrer point.

(_Impr._ 3.)

Et jamais il ne parut si sot que parmi _une demi-douzaine de gens_ à qui elle avoit fait fête de lui.

(_Critique de l’Éc. des fem._ sc. 2.)

A l’origine de la langue il a été souvent employé ainsi:

«Pour ces _trois gens_ qui ont pel de beste afublée.»

(_Le dit du Buef._)

--GENS DE BIEN A OUTRANCE:

Toutes les grimaces étudiées de ces _gens de bien à outrance_.

(1er _Placet au Roi_.)

--GENS DE DIFFICULTÉS:

Ce sont (les avocats) _gens de difficultés_.

(_Mal. im._ I. 9.)

--GENS DE NOM:

Toute mon ambition est de rendre service aux _gens de nom_ et de mérite.

(_Sicilien._ 11.)

GENTILLESSE, dans le sens de l’italien _gentilezza_, _noblesse_:

Ce sont des brutaux, ennemis de _la gentillesse_ et du mérite des autres villes.

(_Pourc._ III. 2.)

GLOIRE, considération personnelle, mérite:

Pourquoi voulez-vous croire Que de ce cas fortuit dépende notre _gloire_?

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

C’est où je mets aussi _ma gloire_ la plus haute.

(_Tart._ II. 1.)

Je mets ma gloire, je fais consister mon mérite principal à vous satisfaire.

GOBER LE MORCEAU, se laisser prendre, duper tranquillement:

Mais je ne suis pas homme à _gober le morceau_.

(_Éc. des f._ II. 1.)

Métaphore prise de la pêche à la ligne.

GOGUENARDERIE:

Oui, mais je l’enverrois promener avec ses _goguenarderies_.

(_Méd. m. lui._ II. 3.)

GRACE; DONNER GRACE, pardonner:

Et l’on _donne grâce_ aisément A ce dont on n’est pas le maître.

(_Amph._ II. 6.)

GRAIS, Grec:

MARTINE.

Et, ne voulant savoir _le grais_ ni le latin....

(_Fem. sav._ V. 3.)

C’est l’ancienne et légitime prononciation, comme dans _échecs_, _legs_. Ce passage nous montre que, du temps de Molière, le peuple la retenait encore.

GRAND invariable en genre:

Le bal et _la grand bande_, assavoir deux musettes.

(_Tart._ II. 3.)

Vous n’aurez pas _grand peine_ à le suivre, je crois.

(_Ibid._ II. 4.)

Il porte une jaquette à _grands basques plissées_.

(_Mis._ II. 6.)

Dans l’origine de la langue, tout adjectif dérivé d’un adjectif latin en _is_, _grandis_, _qualis_, _regalis_, _viridis_, etc., ne changeait pas non plus en français pour le féminin.

Il nous reste encore de cet usage, _grand messe_, _grand mère_, _grand route_, etc., et, dans le langage du palais, _lettres royaux_.

C’est donc une véritable faute de mettre une apostrophe après _grand_, comme si l’_e_ s’élidait.

(Voyez _des Variations du langage français_, p. 226.)

--GRAND LATIN, grand latiniste, comme on dit _grand grec_ pour grand helléniste:

Je vous crois _grand latin_ et grand docteur juré.

(_Dép. am._ II. 7.)

--GRAND SEIGNEUR (LE), pour l’_aristocratie_, _la noblesse_:

O l’ennuyeux conteur! Jamais on ne le voit sortir _du grand seigneur_.

(_Mis._ II. 5.)

De même _le marquis_, pour _la classe des marquis_.

(Voyez MARQUIS.)

GRIMACIERS, hypocrites:

Ils donnent bonnement (les hommes sincèrement vertueux) dans le panneau des _grimaciers_, et appuient aveuglément les singes de leurs actions.

(_D. Juan._ V. 2.)

(Voyez FAÇONNIER.)

GROUILLER:

Et l’on demande l’heure, et l’on bâille vingt fois, Qu’elle _grouille_ aussi peu qu’une pièce de bois.

(_Mis._ II. 5.)

Comme _grouiller_ est devenu, l’on ne sait pourquoi, un terme bas, les éditeurs de 1682 ont jugé qu’il était mal séant dans la bouche de Célimène, et ils ont fait à Molière l’aumône d’une correction que les comédiens se sont empressés d’adopter:

Qu’elle _s’émeut autant_ qu’une pièce de bois.

M. Auger observe qu’il fallait au moins mettre _se meut_ ou _remue_, car c’est de cela qu’il s’agit, et non de _s’émouvoir_.

Ces corrections, faites au texte d’un écrivain comme Molière, sont autant d’impertinences.

Est-ce que madame Jourdain est décrépite? et la tête lui _grouille-t-elle_ déjà?

(_B. gent._ III. 5.)

_Grouiller_ est une forme de _crouller_. La prononciation les confondait. _Crouller_, verbe actif ou verbe neutre, _trembler_, _agiter_, _ébranler_; en italien, _crollare_: _crollare il capo_, _secouer la tête_: «Les fundemens des munz sunt emeuz et _crollez_, kar nostre sire est curuciez.» (_Rois_, p. 205.) Les fondements des monts sont émus et ébranlés, _concussa et conquassata_.

«Baucent l’oï, si a froncie le nez; «_La teste croule_ si a des piez houez.»

(_La bataille d’Arlescamp._)

Baucent _grouille la tête_, secoue la tête.

Il peut être intéressant, pour l’histoire de la langue, d’observer que nos pères avaient à la fois _crouler_ et _trembler_, et qu’ils distinguaient fort bien l’un de l’autre. En voici un exemple, tiré du roman d’Alexandre; il s’agit des prodiges qui signalèrent la naissance de ce héros:

«Dieu demonstra par signe qu’il (Alexandre) se feroyt cremir[57], car l’on vit l’aer muer, le firmament croissir[58], et la _terre crouler_; la mer par lieus rougir, et _les bestes trembler_, et les hommes fremir.»

(_Préf. de la Ch. des Saxons._ p. 22.)

[57] _Cremir_, craindre, de _tremere_, pour _tremir_. _Cremir_ est devenu _craindre_, le _c_ continuant à remplacer le _t_; car il semble qu’on dût dire _traindre_.

[58] Craquer.

Ces finesses de nuances n’indiquent pas une langue barbare.

«Quand le souldich l’eut entendu, si _crolla la teste_ et le regarda fellement, et dist: Tu has murdry!»

(FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.)

GUÉRIR, au sens figuré:

NICOLE.

De quoi est-ce que tout cela _guérit_?

(_B. gent._ III. 3.)

A quoi tout cela sert-il?

GUEUSER DES ENCENS:

Pour moi, je ne vois rien de plus sot, à mon sens, Qu’un auteur qui partout va _gueuser des encens_.

(_Fem. sav._ III. 5.)

GUEUX COMME DES RATS:

Tous ces blondins sont agréables.... mais la plupart sont _gueux comme des rats_.

(_L’Av._ III. 8.)

L’expression complète eût été: Comme des rats d’église, qui n’y trouvent rien à manger. Mais, du temps de Molière, on n’osait pas prononcer sur le théâtre le mot _église_; quand on y était réduit, on disait _le temple_. (Voyez TEMPLE.)

--GUEUX D’AVIS:

Non de ces _gueux d’avis_, dont les prétentions Ne parlent que de vingt ou trente millions.

(_Fâcheux._ III. 3.)

GUIDE, subst. féminin, comme _sentinelle_; archaïsme:

_La Guide_ des pécheurs est encore un bon livre.

(_Sgan._ I.)

«Elle lit saint Bernard, _la Guide_ des pécheurs[59].»

(RÉGNIER. _Macette._)

[59] Ouvrage ascétique, composé en espagnol par le père Louis de Grenade.

_Guide_, terme technique, est resté féminin: CONDUIRE A GRANDES GUIDES.

GUIGNER, lorgner du coin de l’œil:

J’ai _guigné_ ceci tout le jour.

(_L’Av._ IV. 6.)

_De guingois_, espèce d’adverbe, pour signifier _de côté_, _de travers_, paraît dérivé de _guigner_: _de guingois_, comme _de guïgois_. Mme de Sévigné affectionne ce terme familier: _un esprit de guingois_.

HABILLER; S’HABILLER D’UN NOM:

Le monde aujourd’hui n’est plein..... que de ces imposteurs qui.... _s’habillent insolemment du premier nom illustre_ qu’ils s’avisent de prendre.

(_L’Av._ V. 5.)

HABITUDE DU CORPS, tenue, maintien, _habitus_:

Cette _habitude du corps_ menue, grêle, noire et velue.

(_Pourc._ I. 11.)

HAINE POUR QUELQU’UN, au lieu de _haine contre_:

Ils ont en cette ville _une haine effroyable pour_ les gens de votre pays.

(_Pourc._ III. 2.)

HANTER QUELQUE PART:

Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, Ne sauroit-il souffrir qu’aucun _hante céans_?

(_Tart._ I. 1.)

HANTISES, FRÉQUENTATION:

Isabelle pourroit perdre dans ces _hantises_ Les semences d’honneur qu’avec nous elle a prises.

(_Éc. des mar._ I. 4.)

La forme primitive était _hant_, racine du verbe _hanter_:

«Sunt se nettement guardé tes vadlets, e meimement de _hant_ de femme?»

(_Rois._ p. 83.)

HARDI, employé comme exclamation:

Là, _hardi!_ tâche à faire un effort généreux.

(_Sgan._ 21.)

HATÉ, pressé, urgent:

Nous sortions.--Il s’agit d’un fait assez _hâté_.

(_Éc. des mar._ III. 5.)

HAUT, substantif; _un haut_, pour _une hauteur_:

Sur _un haut_, vers cet endroit, Étoit leur infanterie.

(_Amph._ I. 1.)

(Voyez GAGNER LE HAUT.)

--HAUT DE L’ESPRIT (DU):

Et, les deux bras croisés, _du haut de son esprit_ Il regarde en pitié tout ce que chacun dit.

(_Mis._ II. 5.)

--HAUT LA MAIN, sans l’ombre de résistance ou de difficulté:

Vous l’auriez guéri _haut la main_.

(_Pourc._ II. 1.)

Molière a dit aussi _la main haute_:

La grammaire, qui sait régenter jusqu’aux rois, Et les fait, _la main haute_, obéir à ses lois!

(_Fem. sav._ II. 6.)

Cette expression se rapporte à cette autre, _avoir la haute main sur..._; et cette dernière se trouve fréquemment dans les plus vieux monuments de notre langue:

«E la malvaise gent e les fils Belial.... _ourent la plus halte main envers Roboam_.»

(_Rois._ p. 298.)

On trouve aussi, _avant la main_, pour _haut la main_:

LE PELLETIER.

«Mais pensez-y, de par le diable, «Et me payez _avant la main_.»

(_Le nouv. Pathelin._)

--LE PORTER HAUT, être fier, orgueilleux:

Détrompez-vous de grâce, et _portez-le moins haut_.

(_Mis._ V. 6.)

Le subst. de l’ellipse paraît être _chef_: portez le chef moins haut.

--HAUT DU JOUR (le); midi:

Le roi vint honorer Tempé de sa présence; Il entra dans Larisse hier, _sur le haut du jour_.

(_Mélicerte._ I. 3.)