Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 20
--ESTIME DE, comme _réputation de_; ÊTRE EN ESTIME D’HOMME D’HONNEUR:
En quelle _estime_ est-il, mon frère, auprès de vous? --_D’homme d’honneur, d’esprit, de cœur et de conduite._
(_Fem. sav._ II. 1.)
--ESTIME au sens passif, pour l’estime qu’on inspire. Voyez MON ESTIME.
ESTOC; PARLER D’ESTOC ET DE TAILLE, au hasard:
N’importe, _parlons-en et d’estoc et de taille_, Comme oculaire témoin.
(_Amph._ I. 1.)
Par allusion à cette expression, _frapper d’estoc et de taille_, désespérément, comme l’on peut.
L’_estoc_ est la pointe de l’épée, ou l’épée elle-même, longue et pointue. La racine est _stocum_, avec l’_e_ initial, comme dans tous les mots commençant en latin par _st_, _sp_.
Voyez Du Cange, aux mots _Stocum_, _Stochus_ et _Estoquum_.
L’expression _d’estoc et de taille_ remonte très-haut, car on la trouve dans les chartes du moyen âge:
«Diversis vulneribus _tam de taillo quam de stoquo_ vulnerare dicuntur.»
(Ap. Cang. in _stoquum litt. rem._ ann. 1364.)
D’_estoc_ vient le verbe _estoquer_ (_étoquer_), encore usité en Picardie. _Toquer_, dont se sert le peuple, paraît plutôt abrégé _d’étoquer_, que formé sur l’onomatopée de _toc_.
Le radical de cette famille de mots est l’allemand _stock_, canne, bâton; anglais, _stick_; latin, _stocum_; italien, _stocco_; espagnol, _estoque_, _estoquear_; français, _estoc_, _estoquer_.
ÉTAGE DE VERTU:
C’est _un haut étage de vertu_ que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme.
(_Préf. de Tartufe._)
ÉTAT, façon de se vêtir, comme l’on dit aujourd’hui _la mise_; PORTER UN ÉTAT:
Où pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir _l’état_ que vous _portez_?
(_L’Av._ I. 5.)
--FAIRE ÉTAT DE QUELQUE CHOSE:
Dis à ta maîtresse Qu’avecque ses écrits elle me laisse en paix, Et que voilà _l’état_, infâme, _que j’en fais_.
(_Dép. am._ I. 6.)
Elle m’a répondu, tenant son quant-à-soi: Va, va, _je fais état de lui comme de toi_.
(_Ibid._ IV. 2.)
Il connoîtra _l’état que l’on fait de ses feux_.
(_Éc. des mar._ II. 7.)
Afin de lui faire connoître _Quel grand état je fais de ses nobles avis_.
(_Fem. sav._ IV. 4.)
--FAIRE ÉTAT DE (un infinitif), compter sur, être certain de....:
Sinon, _faites état de m’arracher_ le jour, Plutôt que de m’ôter l’objet de mon amour.
(_Éc. des mar._ III. 8.)
Pascal a dit, _faire état que_, comme _compter que_:
«_Faites état que_ jamais les Pères, les papes, les conciles....... n’ont parlé de cette sorte.»
(PASCAL. 3e _Prov._)
ET LE RESTE; c’était la traduction consacrée d’_et cætera_, qu’on met aujourd’hui sans scrupule en latin:
Je ne manque point de livres qui m’auroient fourni tout ce qu’on peut dire de savant sur la tragédie et la comédie, l’étymologie de toutes deux, leur origine, leur définition, _et le reste_.
(_Préf. des Préc. rid._)
«Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut, «Bon souper, bon gîte, _et le reste_?»
(LA FONT. _Les deux Pig._)
C’est-à-dire: bon souper, bon gîte, _et cætera_. Les commentateurs, qui entendent finesse à tout et sont toujours prêts à enrichir leur auteur, ont supposé que la Fontaine avait créé cette expression pour faire, en termes chastes, allusion aux mœurs amoureuses de ses héros: sur quoi ils lui ont donné de grandes louanges. L’intention peut y être, mais ce ne serait qu’une application d’une façon de parler usuelle.
ÉTONNÉ QUE:
_Je fus étonné que_, deux jours après, il me montra toute l’affaire exécutée...
(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des Fem._)
ÊTRE pour _aller_:
Et _nous fûmes_ coucher sur le pays exprès, C’est-à-dire, mon cher, en fin fond de forêts.
(_Fâcheux._ II. 7.)
A peine _ai-je été_ les voir trois ou quatre fois, depuis que nous sommes à Paris.
(_Impromptu._ 1.)
Et en Hollande, où _vous fûtes_ ensuite?
(_Mar. for._ 2.)
LUCAS. Il se relevit sur ses pieds, et _s’en fut_ jouer à la fossette.
(_Méd. m. lui._ I. 6.)
Toutes mes études _n’ont été_ que jusqu’en sixième.
(_Ibid._ III. 1.)
On servit. Tête à tête ensemble nous soupâmes, Et, le soupé fini, _nous fûmes_ nous coucher.
(_Amph._ II. 2.)
Je lui ai défendu de bouger, à moins que _j’y fusse_ moi-même.
(_Pourc._ I. 6.)
Pascal fait le même usage du verbe _être_:
«Je le quittai après cette instruction; et, bien glorieux de savoir le nœud de l’affaire, _je fus trouver_ M. N***...»
(1re _Prov._)
«Et, de peur de l’oublier, _je fus_ promptement retrouver mon janséniste.»
(_Ibid._)
--ÊTRE A MÊME DE QUELQUE CHOSE:
Afin de m’appuyer de bons secours..... et d’_être à même des consultations et des ordonnances_.
(_Mal. im._ I. 5.)
C’est être dans la chose même, au centre de la chose dont il s’agit; par conséquent aussi bien placé que possible pour en contenter son désir.
On dit _être à même_, ou _à même de_, avec ou sans complément:
«On demanda, à un philosophe que l’on surprist _à mesmes_, ce qu’il faisoit.»
(MONTAIGNE. II. 12.)
Que l’on surprit au milieu de l’action.
La version des Rois dit _en meime_, suivi du substantif auquel s’accorde _même_:
«E cumandad à ses fils que il à sa mort fust enseveliz _en meime le sepulchre_ u li bons huem fud enseveliz.»
(P. 290.)
Il commanda qu’on l’ensevelît _à même le sépulcre_, c’est-à-dire dans le même sépulcre où, etc.
_A même_ est donc une sorte d’adverbe composé, du moins on l’emploie comme tel; mais il est hors de doute que c’est au fond l’adjectif _même_, avec l’ellipse du substantif.
--ÊTRE APRÈS QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, être occupé à cette chose:
On est venu lui dire, et par mon artifice, Que les ouvriers qui _sont après son édifice_....
(_L’Ét._ II. 1.)
--ÊTRE CONTENT DE QUELQUE CHOSE, y consentir volontiers:
ASCAGNE.
Ayez-le donc[54], et lors, nous expliquant nos vœux, Nous verrons qui tiendra mieux parole des deux.
VALÈRE.
Adieu, _j’en suis content_.
(_Dép. am._ II. 2.)
C’est-à-dire, cette condition me plaît, je l’accepte.
[54] Le consentement d’un autre.
--ÊTRE DE, être à la place de:
Mais enfin, _si j’étois de mon fils_ son époux, Je vous prierois bien fort de n’entrer point chez nous.
(_Tart._ I. 1.)
(Voyez ÊTRE QUE DE...)
--Faire partie de, être compris dans...:
Mais, monsieur, cela _seroit-il de la permission_ que vous m’avez donnée, si je vous disois... etc.
(_D. Juan._ I. 2.)
--ÊTRE DE CONCERT:
_Soyons de concert_ auprès des malades.
(_Am. méd._ III. 1.)
--ÊTRE EN MAIN POUR FAIRE QUELQUE CHOSE; être en situation avantageuse:
MORON.
Mais laissez-moi passer entre vous deux, pour cause: _Je serai mieux en main_ pour vous conter la chose.
(_Pr. d’Él._ I. 2.)
--ÊTRE POUR (un infinitif); être fait pour, de nature à...:
_Ce seroit pour monter_ à des sommes très-hautes.
(_Fâcheux._ III. 3.)
_Nous ne sommes que pour leur plaire_ (aux grands).
(_Impr._ 1.)
Puisque vous y donnez dans ces vices du temps, Morbleu! _vous n’êtes pas pour être_ de mes gens.
_Être_, ou n’_être pas pour être_, est une expression manifestement trop négligée; mais Molière ne la créait pas, et il était directeur de troupe, souvent pressé par le temps et par l’ordre du roi:
Je crois qu’un ami chaud, et de ma qualité, _N’est pas_ assurément _pour être_ rejeté.
(_Mis._ I. 2.)
Le sentiment d’autrui _n’est_ jamais _pour lui plaire_.
(_Ibid._ II. 5.)
Les choses _ne sont plus pour traîner_ en longueur.
(_Ibid._ V. 2.)
Puisque _vous n’êtes point_ en des liens si doux _Pour trouver_ tout en moi, comme moi tout en vous.
(_Ibid._ V. 7.)
_Je ne suis pas pour_ être en ces lieux importun.
(_Tart._ V. 4.)
Pareil déguisement _seroit pour ne rien faire_.
(_Amph._ prol.)
Ah, juste ciel! cela se peut-il demander? Et _n’est-ce pas pour mettre à bout_ une âme?
(_Ibid._ II. 6.)
Lui auroit-on appris qui je suis? et _serois-tu pour me trahir_?
(_L’Av._ II. 1.)
Elle sera charmée de votre haut-de-chausse attaché avec des aiguillettes: _c’est pour la rendre_ folle de vous.
(_Ibid._ II. 7.)
Ses contrôles perpétuels..... _ne sont rien que pour vous gratter_ et vous faire sa cour.
(_Ibid._ III. 5.)
Il y a quelques dégoûts avec un tel époux, mais cela _n’est pas pour durer_.
(_Ibid._ III. 8.)
_Je suis homme pour serrer le bouton_ à qui que ce puisse être.
(_G. D._ I. 4.)
Si le galant est chez moi, _ce seroit pour avoir raison_ aux yeux du père et de la mère.
(_Ibid._ II. 8.)
S’il vous demeure quelque chose sur le cœur, _je suis pour vous répondre_.
(_Ibid._ II. 11.)
_Je ne suis pas pour recevoir_ avec sévérité les ouvertures que vous pourriez me faire de votre cœur.
(_Am. magn._ IV. 1.)
Si Anaxarque a pu vous offenser, _j’étois pour vous en faire justice_ moi-même.
(_Ibid._ V. 4.)
De tels attachements, ô ciel! _sont pour vous plaire!_
(_Fem. sav._ I. 1.)
_Suis-je pour_ la chasser sans cause légitime?
(_Ibid._ II. 6.)
Cette locution, qui paraît abrégée de _être fait pour_, était usuelle au XVIe siècle et auparavant. Montaigne dit que Socrate, dans une déroute d’armée, se retirait avec fierté:
«Regardant tantost les uns, tantost les aultres, amis et ennemis, d’une façon qui encourageoit les uns, et signifioit aux aultres qu’_il estoit pour vendre_ bien cher son sang et sa vie à qui essayeroit de la luy oster.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
«S’il me vient quelque bon hasard «De par vous, songez que _je suis_ «_Pour le reconnoistre_.»
(_Le Nouveau Pathelin._)
--ÊTRE QUE DE:
Moi? Voyez _ce que c’est que du monde_ aujourd’hui!
(_L’Ét._ I. 6.)
Rien n’était si facile que de mettre: ce que c’est que _le_ monde; mais tout le piquant de l’expression s’en va avec le vieux gallicisme.
Molière paraît s’être ici rappelé ce début de la satire de Regnier:
«Voyez _que c’est du monde_ et des choses humaines! «Toujours à nouveaux maux naissent nouvelles peines.»
(_Le Mauvais Giste._)
_Si j’étois que de vous_, je lui achèterois dès aujourd’hui une belle garniture de diamants.
(_Am. méd._ I. 1.)
(Voyez DU représentant _que le_.)
Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais _si j’étois que de vous_, je fuirois les procès.
(_Scapin._ II. 8.)
Je ne souffrirois point, _si j’étois que de vous_, Que jamais d’Henriette il pût être l’époux.
(_Fem. sav._ IV. 2.)
_Que_ est en français la traduction de _quod_. _Si essem quod de te_ (sous-entendu _est_), si j’étais ce qui est de vous.
Le _que_, dans cette locution, est donc nécessaire, et ne peut en être supprimé que par ellipse.
_Si j’étois que de vous_, mon fils, je ne la forcerois point à se marier.
(_Mal. im._ II. 7.)
_Si j’étois que des médecins_, je me vengerois de son impertinence.
(_Mal. im._ III. 14.)
Voilà un bras que je me ferois couper tout à l’heure _si j’étois que de vous_.
(_Ibid._ III. 3.)
(Voyez p. 166, ÊTRE DE.)
--ÊTRE SUR QUELQU’UN, être sur son propos, s’occuper de lui:
Ma foi, Demande: _nous étions_ tout à l’heure _sur toi_.
(_Dép. am._ I. 2.)
--ÊTRE ou EN ÊTRE SUR UNE MATIÈRE:
_Sur quoi en étiez-vous_, mesdames, lorsque je vous ai interrompues?
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 5.)
_Vous êtes là sur une matière_ qui depuis quatre jours fait presque l’entretien de toutes les maisons de Paris.
(_Ibid._ 6.)
_Nous sommes ici sur une matière_ que je serai bien aise que nous poussions.
(_Ibid._ 7.)
--ÊTRE UN HOMME A (un infinitif):
Albert _n’est pas un homme à vous refuser_ rien.
(_Dép. am._ I. 2.)
ÉTROIT, au sens figuré; ÉTROITES FAVEURS:
Et je serois un fou, de prétendre plus rien Aux _étroites faveurs_ qu’il a de cette belle.
(_Dép. am._ I. 4.)
ET SI, et cependant:
Depuis assez longtemps je tâche à le comprendre, _Et si_ plus je l’écoute, et moins je puis l’entendre.
(_Sgan._ 22.)
Vous me semblez toute mélancolique: qu’avez-vous, madame Jourdain?--J’ai la tête plus grosse que le poing, _et si_ elle n’est pas enflée.
(_B. gent._ III. 5.)
_Et si_ paraît être tout simplement l’_etsi_ latin, _quoique_, écrit en deux mots par erreur, et à cause d’une trompeuse analogie.
ET-TANT-MOINS; _l’_ET-TANT-MOINS, substantif composé, comme _le quant-à-soi_:
LUBIN.--Claudine, je t’en prie, sur l’_et-tant-moins_.
(_G. D._ II. 1.)
C’est-à-dire que ce soit une avance à rabattre plus tard.
ÉTUDIER DANS UN ART, UNE SCIENCE:
J’enrage que mon père et ma mère ne m’aient pas bien fait _étudier dans toutes les sciences_ quand j’étois jeune!
(_B. gent._ II. 6.)
EUX AUTRES:
Il s’est fait un grand vol; par qui? L’on n’en sait rien: _Eux autres_ rarement passent pour gens de bien.
(_L’Ét._ IV. 9.)
EXACT; UN ESPION D’EXACTE VUE:
Je veux, pour _espion_ qui soit _d’exacte vue_, Prendre le savetier du coin de notre rue.
(_Éc. des fem._ IV. 4.)
Pascal a dit de même, _une réponse exacte_.
«J’espère que vous y verrez, mes pères, _une réponse exacte_, et dans peu de temps.»
(11e _Prov._)
_Exacte_ est ici au sens de _rigoureuse_, _qui n’omet rien_.
Aujourd’hui, une réponse exacte signifierait celle qui arrive à l’heure précise, qui serait ponctuelle. C’est dans ce sens que l’on dit _répondre exactement_:--Je lui écris toutes les semaines, et il me répond _exactement_.
EXCELLENT; LE PLUS EXCELLENT:
J’aurois voulu faire voir........ que _les plus excellentes choses_ sont sujettes à être copiées par de mauvais singes...
(_Préf. des Précieuses ridicules._)
EXCITER UNE DOULEUR A QUELQU’UN:
Et, dans cette _douleur_ que l’amitié _m’excite_.
(_D. Garcie._ V. 4.)
(Voyez DATIF DE PERTE OU DE PROFIT.)
EXCUSER A QUELQU’UN....., auprès de quelqu’un:
Ne viens point _m’excuser_ l’action de cette infidèle.
(_B. gent._ III. 9.)
--EXCUSER QUELQU’UN SUR:
... _Vous m’excuserez sur_ l’humaine foiblesse.
(_Tart._ III. 3.)
_Je vous excusai_ fort _sur_ votre intention.
(_Mis._ III. 5.)
EXCUSES; FAIRE LES EXCUSES DE QUELQUE CHOSE:
Ne m’oblige point à _faire les excuses de ta froideur_.
(_Pr. d’Él._ II. 4.)
EXPRESSION; DES EXPRESSIONS, en parlant du mérite d’une peinture:
Dis-nous quel feu divin, dans tes fécondes veilles, De tes _expressions_ enfante les merveilles.
(_La Gloire du Val-de-Grâce._)
De ses _expressions_ les touchantes beautés.
(_Ibid._)
EXPULSER LE SUPERFLU DE LA BOISSON. Voyez SUPERFLU.
FACHER; SE FACHER dans le sens de _s’affliger_:
_Ne vous fâchez point tant_, ma très-chère madame.
(_Sgan._ 16.)
FACHERIE, dans le même sens:
En tout cas, ce qui peut m’ôter ma _fâcherie_, C’est que je ne suis pas seul de ma confrérie.
(_Sgan._ 17.)
Et je m’en sens le cœur tout gros de _fâcherie_.
(_Éc. des mar._ II. 5.)
Le beau sujet de _fâcherie_!
(_Amph._ I. 4.)
FACILE A (un infinitif):
... De véritables gens de bien... _faciles à recevoir les impressions_ qu’on veut leur donner.
(_Préf. de Tartufe._)
FAÇON; DE LA FAÇON, ainsi, de la sorte:
On se riroit de vous, Alceste, tout de bon, Si l’on vous entendoit parler _de la façon_.
(_Mis._ I. 1.)
_De la façon que_, avec un verbe, se trouve dans Pascal:
«Il semble, _de la façon que vous parlez_, que la vérité dépende de notre volonté!»
(_Prov._ 8e _lettre_.)
Et dans Corneille, _de la manière que_:
«_De la manière_ enfin _qu’_avec toi j’ai vécu, «Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.»
(_Cinna._ V. 1.)
FAÇONNIER, FAÇONNIÈRE, adjectif pris substantivement:
... La plus grande _façonnière_ du monde.
(_Crit. de l’Éc. des f._ 2.)
De tous vos _façonniers_ on n’est point les esclaves.
(_Tart._ I. 6.)
_Façon_ est le diminutif de _face_. La finale _on_, qui est augmentative en italien, est diminutive en français: _Beste_, _bestion_; _lutin_, _luiton_; _pied_, _peton_; _gars_, _garson_; _poupe_ (du latin _pupa_), _poupon_; _Jeanne_, _Jeanneton_, _Pierron_, _Suzon_, etc.
Les _façons_, par conséquent, sont de petites mines.
(Voyez GRIMACIERS.)
FAIBLE, substantif, LE FAIBLE DE QUELQU’UN:
Et que votre langage _à mon foible_ s’ajuste.
(_Dép. am._ II. 7.)
C’est le point faible, et non la faiblesse.
Le _faible_ continue à être en usage dans cette locution: Prendre quelqu’un par son faible.
FAILLIR A QUELQUE CHOSE:
Ne me l’a-t-il pas dit?--Oui, oui, il ne manquera pas _d’y faillir_.
(_B. gent._ III. 3.)
Aujourd’hui qu’on a retranché, ou à peu près, le verbe _faillir_, comme suranné, il faudrait dire: Il ne manquera pas d’y manquer. Voilà l’avantage de supprimer les synonymes.
(Voyez FAUT.)
FAIM, désir; AVOIR FAIM, GRAND’FAIM de....:
_Je n’ai pas grande faim de mort_ ni de blessure.
(_Dép. am._ V. 1.)
Cette locution est demeurée de fréquent usage en Picardie; elle est dans Montaigne:
«Il n’est rien qui nous jecte tant aux perils qu’une _faim_ inconsidérée de nous en mettre hors.»
(MONTAIGNE. III. 6.)
«Il _a grand faim de se combattre_ contre Annibal.--Quand il luy viendra _faim de vomir_.--Il _avait faim de l’avoir_.»
(NICOT.)
FAIRE, pour _dire_:
AGNÈS.
Moi, j’ai blessé quelqu’un? _fis-je_ tout étonnée... Hé! mon Dieu, ma surprise est, _fis-je_, sans seconde... Oui, _fit-elle_, vos yeux pour donner le trépas...
(_Éc. des fem._ II. 6.)
Cet archaïsme remonte à l’origine de la langue.
Le livre des _Rois_, traduit au XIe siècle, en fait constamment usage, non-seulement pour _inquit_, mais aussi pour _dixit_:
«Vien t’en, _fist_ Jonathas.... _fist_ Jonathas: à els irrum...»
(p. 46.)
«_Fist_ li poples à Saul: Comment! si murrad Jonathas?»
(p. 51.)
«_Fist_ li prestres: Pernez de Deu conseil.»
(p. 50.)
Voltaire l’a souvent employé pour donner à son style une teinte de naïveté ironique.
Mais comment le verbe _faire_ s’est-il, dès l’origine de la langue, substitué au verbe _dire_? Cette substitution n’est pas réelle: elle n’est qu’apparente.
Par suite des habitudes de syncope et des lois de la transmutation des voyelles, il est arrivé que des formes rapprochées en latin ont produit, en français, des formes identiques.
_Dicere_ a donné _dire_, _di(ce)re_.
_Desi(de)rare_, _de(si)rare_, _dire_ aussi.
(Voyez DIRE, TROUVER QUELQU’UN A DIRE.)
Pareillement, de _făcere_, _fere_, et de _fāri_, _faire_.
L’oreille les confondait, la plume ne tarda pas à les confondre; et les deux formes sont encore mêlées dans l’orthographe moderne: _Je fAis_, _je fErai_, _fEsant_ ou _fAisant_.
--FAIRE, remplaçant dans ses temps, nombres et personnes, un verbe précédemment exprimé, et qu’il faudrait répéter:
Ah! que j’ai de dépit, que la loi n’autorise A changer de mari comme _on fait_ de chemise!
(_Sgan._ 5.)
Je risque plus du mien que tu ne _fais_ du tien.
(_Ibid._ 22.)
Puisque me voilà éveillé, il faut que j’éveille les autres, et que je les tourmente comme on m’a _fait_.
(_Prol. de la Pr. d’Él._ sc. 2.)
Comme on m’a tourmenté.
On vous aime autant en un quart d’heure qu’on _feroit_ une autre en six mois.
(_D. Juan._ II. 2.)
Il l’appelle son frère, et l’aime, dans son âme, Cent fois plus qu’il ne _fait_ mère, fils, fille et femme.
(_Tart._ I. 2.)
Le nom du grand Condé est un nom trop glorieux pour le traiter comme on _fait_ tous les autres noms.
(_Ép. dédic. d’Amphitryon._)
Il y a un certain air doucereux qui les attire, ainsi que le miel _fait_ les mouches.
(_G. D._ II. 4)
Les Anglais emploient absolument au même usage leur verbe _do_, faire, qui n’est autre que le saxon _thun_. Par exemple, dans cette phrase: «He _loves_ not plays as thou _dost_, Antony.» (SHAKSP. _Jul. Cæs._) «Il n’_aime_ pas la comédie comme _tu fais_, Antoine.» _Dost_ remplace _lovest_, par une tournure toute française. J’ai montré ailleurs[55] que _how do you do_, est aussi une formule française traduite avec des mots saxons.
[55] _Des Variat. du lang. fr._, p. 375.
--FAIRE, représentant l’idée exprimée par une phrase ou une demi-phrase:
VALÈRE. Je vous proteste de ne prétendre rien à tous vos biens, pourvu que vous me laissiez celui que j’ai.
HARPAGON. _Non ferai_, de par tous les diables!
(_L’Av._ V. 3.)
C’est-à-dire: je ne te laisserai pas celui que tu as, à la charge par toi de ne prétendre rien aux autres.
On disait, _si ferai_, aussi bien que _non ferai_.
--FAIRE (un substantif), être la cause, l’objet, le but de....:
Non, non, vous pouvez bien, Puisque _vous le faisiez_, rompre notre entretien.
(_Dép. am._ II. 2.)
Oui, je veux bien qu’on sache, et j’en dois être crue, Que le sort offre ici deux objets à ma vue Qui, m’inspirant pour eux différents sentiments, De mon cœur agité _font tous les mouvements_.
(_Éc. des mar._ II. 14.)
Elle _fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie_.
(_B. gent._ III. 9.)
--FAIRE, suivi d’un adverbe, produire un effet:
Ces deux adverbes joints _font admirablement_.
(_Fem. sav._ III. 2.)
--FAIRE, représenter, dépeindre:
Mais, las! il _le fait_, lui, si rempli de plaisirs[56], Que de se marier il donne des désirs.
(_Éc. des fem._ V. 4.)
[56] Le mariage.
--FAIRE, simuler, feindre:
_Je ferai_ le vengeur des intérêts du ciel.
(_D. Juan._ V. 2.)
Est-ce par les appas de sa vaste rhingrave Qu’il a gagné votre âme en _faisant votre esclave_?
(_Mis._ II. 1.)
M’engager à _faire l’amant_ de la maîtresse du logis, c’est.... etc.
(_Comtesse d’Esc._ 1.)
C’est ainsi qu’on l’emploie en parlant des rôles de théâtre: Molière _faisait_ Sganarelle; il _faisait_ aussi les rois et les personnages nobles; il _faisait_ don Garcie, et il y fut sifflé à double titre, comme auteur et comme acteur.
--FAIRE A QUELQUE CHOSE, y contribuer:
Même, si cela _fait à votre allégement_, J’avouerai qu’à lui seul en est toute la faute.
(_Dép. am._ III. 4.)
--FAIRE BESOIN, être nécessaire:
Quand nous _faisons besoin_, nous autres misérables, Nous sommes les chéris et les incomparables.
(_L’Ét._ I. 2.)
S’il vous _faisoit besoin_, mon bras est tout à vous.
(_Dép. am._ V. 3.)
--FAIRE CONTRE QUELQU’UN, agir contre ses intérêts:
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens, Et _nous faisons contre eux_ à leur être indulgents.
(_Éc. des fem._ V. 7.)
(Voyez FAIRE POUR QUELQU’UN.)
--FAIRE DE (un substantif), traiter, en agir avec:
Et tout homme bien sage Doit _faire des habits_ ainsi que _du langage_.
(_Éc. des mar._ I. 1.)
Je voudrois bien qu’_on fît de la coquetterie_ Comme _de la guipure et de la broderie_.
(_Ibid._ II. 9.)
--FAIRE DU...., prendre le rôle de...., FAIRE DE SON DRÔLE:
J’ai bravé ses armes assez longtemps (de l’amour), et _fait de mon drôle_ comme un autre.
(_Pr. d’Él._ II. 2.)
J’ai ouï dire, moi, que vous aviez été autrefois un bon compagnon parmi les femmes; que vous _faisiez de votre drôle_ avec les plus galantes de ce temps-là....
(_Scapin._ I. 6.)
«_Faire du roy, faire du capitaine, pro rege se gerere, imperatorias partes sumere. Faire du liperquam_, se montrer le grand gouverneur.»
(NICOT.)
_Faire_, dans ces locutions, se rapporte au sens de _feindre_, _simuler_. (Voyez p. 174.) Le _de_, marque du génitif, suppose une ellipse: faire (le rôle) du roi; faire (le rôle) du liperquam.
Ce mot _liperquam_, qui est une corruption de _luy per quem_ (sous-entendu _omnia geruntur_), ou plutôt qui est la notation fidèle de la manière dont on prononçait ces mots latins au moyen âge, paraît renfermer l’origine du mot _péquin_. Un _péquin_, ou un _per quem_, est un fat qui tranche de l’important, qui _se monstre le grand gouverneur_, qui fait du _liperquan_.
(Voyez _des Variations du langage français_, p. 414.)
--FAIRE DES DISCOURS, UN DESSEIN, DES CRIS; FAIRE PLAINTE, FAIRE ÉCLAT:
Tous ces signes sont vains: _quels discours as-tu faits_?
(_L’Ét._ III. 4.)
Je quitterois le _dessein que j’ai fait_!
(_Mar. forc._ 2.)
Tu vois, Toinette, _les desseins_ violents que l’on _fait_ sur lui (sur son cœur)!
(_Mal. im._ I. 10.)
Comment, bourreau, tu _fais des cris_?
(_Amph._ I. 2.)
J’ai peine à comprendre sur quoi Vous fondez _les discours_ que je vous entends _faire_.
(_Ibid._ II. 2.)