Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle
Part 17
_Donner_, dans cette locution, et dans celles qui vont suivre jusqu’à _se donner de garde_, est pris au sens de _tomber_ ou _se lancer avec impétuosité_, et il est verbe neutre, ou plutôt réfléchi, mais dépourvu de son pronom. Les Latins disaient de même _dare se_:--_dare se in viam_ (CIC.); _dare se præcipitem_: _dabit me præcipitem in pistrinum_ (PLAUT.); _dare se fugæ_ (CIC.)
Molière aussi construit _donner_ avec le datif et avec l’accusatif, c’est-à-dire, avec _à_ et _dans_.
--DONNER CHEZ QUELQU’UN:
_Nous donnions chez les dames romaines_, Et tout le monde là parloit de nos fredaines.
(_Fem. sav._ II. 4.)
--DONNER DANS:
_Vous donnez_ furieusement _dans le marquis_!
(_L’Av._ I. 5.)
..... les riches bijoux, les meubles somptueux _où donnent_ ses pareilles avec tant de chaleur.
(_Ibid._ II. 6.)
--DONNER DANS LA VUE, éblouir:
Ce monsieur le comte qui va chez elle _lui donne peut-être dans la vue_?
(_B. gent._ III. 9.)
--DONNER A UN BRUIT, c’est-à-dire, croire à ce bruit:
Enfin il est constant que l’on n’a point _donné Au bruit_ que contre vous sa malice a tourné.
(_Mis._ V. 1.)
On n’a point donné créance au bruit, _etc._ Mais, sans recourir à cette ellipse violente, _donner au bruit_ est dit comme _donner au piége_, c’est-à-dire, _dans le piége_.
--DONNER DE GARDE (SE), prendre ses précautions:
Je venois l’avertir de _se donner de garde_.
(_L’Ét._ IV. 1.)
Il y a deux manières d’expliquer cette locution: en y considérant _de_ comme surabondant, ce qui ne me plaît guère; ou bien en expliquant _se donner_, par _se faire_, _se mettre_. _Se donner de garde_, _se faire de garde_, se tenir à l’erte, au guet.
On disait aussi, avec un complément indirect, _se donner de garde de quelque chose_:
MORON.--_Donnez-vous-en bien de garde_, seigneur, si vous voulez m’en croire.
(_Pr. d’Él._ III. 2.)
_Se donner de garde_ est une ancienne façon de dire _s’apercevoir de quelque chose_, _s’en mettre en garde_:
«Et fut tout ce fait si soubdainement, que les gens de la ville _ne s’en donnerent de garde_.»
(FROISSART.)
--DONNER DES REVERS, renverser d’un soufflet, métaphoriquement:
Toutefois n’allez pas, sur cette sûreté, _Donner de vos revers_ au projet que je tente.
(_L’Ét._ II. 1.)
--EN DONNER A QUELQU’UN, lui en donner à garder, le tromper:
Tu couches d’imposture, et _tu m’en as donné_.
(_L’Ét._ I. 10.)
(Voyez COUCHER DE.)
Ah, ah! l’homme de bien, _vous m’en vouliez donner_!
(_Tart._ IV. 7.)
Cet _en_ ne se rapporte grammaticalement à rien, comme dans plusieurs expressions analogues: _en tenir_, _en faire_, etc.
--EN DONNER DU LONG ET DU LARGE:
_Donnons-en_ à ce fourbe _et du long et du large_.
(_L’Ét._ IV. 7.)
Donnons-lui-en dans tous les sens, accommodons-le de toutes les façons possibles, de toutes pièces.
--DONNER LA BAIE....:
Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir.
(_L’Ét._ II. 13.)
(Voyez BAIE.)
--DONNER LA MAIN ou LES MAINS A..., métaphoriquement, soutenir:
_Donne la main à mon dépit_, et soutiens ma résolution.....
(_B. gent._ III. 9.)
Pourvu que votre cœur veuille _donner les mains_ Au dessein que j’ai fait de fuir tous les humains.
(_Mis._ V. sc. dernière.)
Un cœur qui donne les mains est une image fausse, et une expression forcée.
La Fontaine a dit absolument _donner les mains_, dans le sens où le vulgaire dit aujourd’hui _mettre les pouces_:
«De façon que le philosophe fut obligé de _donner les mains_.»
(_Vie d’Ésope._)
--DONNER UN CRIME, UNE RÉPUTATION:
J’ignore le détail du _crime qu’on vous donne_.
(_Tart._ V. 6.)
C’est le latin _dare crimen alicui_.
Je me souviens toujours du soir qu’elle eut envie de voir Damon, sur _la réputation qu’on lui donne_, et les choses que le public a vues de lui.
(_Critique de l’École des fem._ sc. 2.)
On disait de même, au XVIe siècle, _donner un bruit à quelqu’un_: c’était lui attribuer une réputation. Bonnivet était
«Des dames mieux voulu que ne feut oncques François, tant pour sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit que chacun luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son temps.»
(La R. DE NAV. _Heptaméron_, nouvelle 14.)
«Elle connoissoit le contraire du faux _bruit que l’on donnoit aux François_.»
(_Ibid._)
(Voyez BRUIT.)
DONT, au sens de _par qui_, _de qui_:
C’est moi, vous dis-je, moi, _dont_ le patron le sait.
(_Dép. am._ III. 7.)
Cette expression pèche par l’équivoque: il semble que Mascarille veuille dire: _ego_, CUJUS _dominus id rescivit_,--et il veut dire: A QUO OU _per quem dominus id rescivit_.
L’ancienne orthographe eût évité cette confusion (aux yeux du moins), en écrivant: _dond_ le patron le sait.--_Unde id rescivit._
--DONT, pour _de qui_, avec un nom de personne:
Messieurs les maréchaux, _dont_ j’ai commandement.
(_Mis._ II. 7.)
Mon fils, _dont_ votre fille acceptoit l’hyménée.....
(_Sgan._ 7.)
Et principalement ma mère étant morte, _dont_ on ne peut m’ôter le bien.
(_L’Av._ II. 1.)
Comme ami de son maître de musique, _dont_ j’ai obtenu le pouvoir de dire qu’il m’envoie à sa place.
(_Mal. im._ II. 1.)
--DONT, par laquelle:
La beauté me ravit partout où je la trouve, et je cède facilement à cette douce violence _dont_ elle nous entraîne.
(_D. Juan._ I. 2.)
La bassesse de ma fortune, _dont_ il plaît au ciel de rabattre l’ambition de mon amour.....
(_Am. magn._ I. 1.)
--DONT A LA MAISON, pour _à la maison de qui_:
L’objet de votre amour, lui, _dont à la maison_ Votre imposture enlève un brillant héritage.
(_Dép. am._ II. 1.)
Molière ne s’est permis qu’une seule fois cette tournure entortillée, et c’est dans son premier ouvrage; car, malgré la chronologie reçue, je tiens le _Dépit amoureux_ aîné de l’_Étourdi_.
Bossuet fournit un exemple d’une construction aussi bizarre:
«On a peine à placer Osymanduas, _dont_ nous voyons de si magnifiques monuments dans Diodore, et de si belles marques _de ses combats_.
(_Hist. un._ IIIe p. § 3.)
_Dont nous voyons de si belles marques de ses combats!_ pour _des combats de qui nous voyons de si belles marques_. Il n’y a point de doute que ce ne soit là une construction très-vicieuse. Les saints ont eu leurs faiblesses, dit Voltaire; ce n’est point leurs faiblesses qu’il faut imiter.
--DONT, au neutre, pour _de quoi_:
Ah! poltron, _dont_ j’enrage! Lâche! vrai cœur de poule!
(_Sgan._ 21.)
Ah! poltron que je suis, de quoi j’enrage; c’est-à-dire, d’être poltron. _Unde venit mihi rabies._
--DONT relatif, séparé de son sujet:
Comme _le mal_ fut prompt, _dont_ on la vit mourir.
(_Dép. am._ II. 1.)
(Voyez QUI RELATIF, séparé de son sujet.)
D’ORES-EN-AVANT:
THOMAS DIAFOIRUS. Aussi mon cœur, _d’ores-en-avant_ tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables.
(_Mal. im._ II. 6.)
Archaïsme, comme _ne plus_, _ne moins_. On voit que Thomas Diafoirus est issu de vieille bourgeoisie. On a dit, en ôtant l’_s d’ore_, _dorenavant_, et l’on met aujourd’hui un accent sur l’_é_, _dorénavant_; en sorte que les racines de ce mot sembleraient être _doré_ et _navant_. C’est _d’ora in avanti_, _d’ore en avant_.
Il est fâcheux que l’Académie consacre l’orthographe et la prononciation vicieuses.
DORMIR SA RÉFECTION, ce qu’il faut pour se refaire.
Le sommeil est nécessaire à l’homme; et lorsqu’on ne _dort pas sa réfection_, il arrive que.....
(_Prol. de la Pr. d’Él._, 2.)
DOS; TOMBER SUR LE DOS A QUELQU’UN, en parlant d’un événement fâcheux:
Il faut que tout le mal _tombe sur notre dos_.
(_Sgan._ 17.)
DOT, substantif masculin, archaïsme:
L’ordre est que le futur doit doter la future Du tiers _du dot_ qu’il a.
(_Éc. des fem._ IV. 2.)
Les éditeurs modernes ont substitué «du tiers _de_ dot.»--Il faudrait au moins du tiers _de la_ dot.
C’est une raillerie que de vouloir me constituer _son dot_ de toutes les dépenses qu’elle ne fera point.
(_L’Av._ II. 6.)
Montaigne fait toujours _dot_ masculin. Ménage: «Il faut dire _la dot_ et non pas _le dot_, comme dit M. de Vaugelas dans sa traduction de Quinte-Curce, et M. d’Ablancourt dans tous ses livres. Nicot dit _le dost_, qui est encore plus mauvais que _le dot_.» (_Obs. sur la lang. fr._ p. 126.)
L’_Avare_ est de 1668, et Ménage écrivait ses observations en 1672, un an avant la mort de Molière. C’est donc vers cette seconde date que le genre du mot _dot_ a été fixé au féminin.
M. Auger cite ce vers du _Riche vilain_:
«_Un grand dot_ est suivi d’une grande arrogance.»
Le moyen âge disait _dos_ fém., et _dotum_, neutre.
(Voyez DU CANGE, au mot _dotum_.)
DOUBLE, substantif, pièce de monnaie:
Vous ne les auriez pas, s’il s’en falloit _un double_.
(_Méd. m. lui._ I. 6.)
Il n’y a point de monsieur maître Jacques _pour un double_!
(_L’Av._ III. 6.)
C’est-à-dire qu’il se tient plus cher, à plus haut prix. Le double était une petite monnaie de billon. _Il n’y en a point pour un double_, espèce d’adage pour exprimer un refus formel, une dénégation.
DOUBLE FILS DE PUTAIN:
_Double fils de putain_, de trop d’orgueil enflé.
(_Amph._ III. 7.)
_Put_, _pute_, du latin _putidus_, par apocope, ancien adjectif qui signifiait à peu près _vilain_, _vilaine_. Il est encore d’usage dans les Vosges et la Franche-Comté. Un vieux noël en patois lorrain, sur l’Épiphanie, dit, en parlant du roi d’Éthiopie:
«Qui ot ce _put_ chabrouillé?»
Qui est ce vilain barbouillé?
La terminaison _ain_ s’ajoutait volontiers, dans les premiers temps de la langue, aux noms de femme ou de femelle. Ève, Èvain; Berte, Bertain. Dans le roman de Renard, la poule s’appelle _Pinte_ et _Pintain_. M. Ampère pense que c’est un vestige d’anciennes déclinaisons, et la marque du cas oblique; je suis plus porté à y voir simplement une forme de diminutif.
DOUCEUR DE CŒUR, tendresse, amour:
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit, Et pourroit bien avoir _douceur de cœur_ pour elle.
(_Tart._ III. 1.)
DOUTER, verbe actif, DOUTER QUELQUE CHOSE, c’est-à-dire, le redouter, le tenir suspect:
Sous couleur de changer de l’or _que l’on doutoit_.
(_L’Ét._ II. 7.)
De l’or que l’on craignait qui ne fût faux.
_Douter_, se disait jadis en la forme simple; _redouter_ marquait la répétition, l’augmentation de la crainte. Nicot dit: «DOUBTER, _hesitare_, _dubitare_, _vereri_, _timere_.»
«Il n’y a homme tant hardi qui ne _doubte_ trop d’en aller cueillir.»
(_Amadis._ livre II.)
CLOVIS _à saint Remi_.
«Sire arcevesque, nous lavez «Corps et ame dedans ces fons, «Pour nous garder d’aller à fons «D’enfer, qui tant fait à _doubter_.»
(_Mystère de Ste Clotilde._)
Froissart ne connaît que le verbe _douter_ ou _se douter_, pour signifier _redouter_:
«Le clerc _se doubta_ du chevalier, car Il estoit crueux.... il vint en presence du sire de Corasse, et luy dit:.... Je ne suis pas si fort en ce pays comme vous estes; mais sachez que, au plustost que je pourrai, je vous envoierai tel champion que vous _doubterez_ plus que vous ne faictes moi. Le sire de Corasse..... luy dict: Va à Dieu, va; fais ce que tu peux: _je te doubte_ autant mort que vif.».
(FROISSART. _Chron._ III. ch. 22.)
_Se douter_ avait le même sens. Pathelin confie à sa femme son plan pour duper le drapier: Bon, dit Guillemette:
«Mais se vous renchéez arrière, «Que justice vous en repreigne, «_Je me doute_ qu’il ne vous preigne «Pis la moitié qu’à l’autre fois.»
(_Pathelin._)
«Mais si vous ne réussissez pas, et que la justice s’en mêle, j’ai peur qu’il ne vous en arrive la moitié pis que la dernière fois.»
DOUZE, dans une espèce de rébus ou de calembour trivial:
JACQUELINE. Je vous _dis et vous douze_ (10 et 12) que tous ces médecins n’y feront rian que de l’iau claire.
(_Méd. m. lui._ II. 2.)
DRAPS BLANCS; METTRE QUELQU’UN DANS DE BEAUX DRAPS BLANCS, par ironie:
Ah! coquines, vous nous mettez _dans de beaux draps blancs_!
(_Préc. rid._ 18.)
DRESSER; DRESSER UN ARTIFICE:
Et s’il faut par hasard qu’un ami vous trahisse, Que pour avoir vos biens on _dresse un artifice_?
(_Mis._ I. 1.)
Mais pour lequel des deux princes au moins _dressez-vous tout cet artifice_?
(_Am. magn._ IV. 4.)
--DRESSER SA PROMENADE VERS...., la diriger:
_Dressons notre promenade_, ma fille, _vers_ cette belle grotte où j’ai promis d’aller.
(_Ibid._ III. 1.)
«Elle _dressa_ donc _ses pas_ vers le lieu où elle avoit vu cette fumée.»
(LA FONT. _Psyché._ II.)
DU, pour _que le_:
C’est un étrange fait _du_ soin que vous prenez A me venir toujours jeter mon âge au nez.
(_Éc. des mar._ I. 1.)
«C’est dommage _du_ gentilhomme, quand il est ainsi mort.»
(FROISSART. _Chron._ II. ch. 30.)
«Voyez que c’est _du_ monde et _des_ choses humaines!»
(REGNIER, _le mauvais Giste_.)
(Voyez DE remplaçant _que le_.)
DULCIFIÉ, au sens métaphorique:
GROS-RENÉ.
.... Voilà tout mon courroux Déjà _dulcifié_; qu’en dis-tu, romprons-nous?
(_Dép. am._ IV. 4.)
--DULCIFIANT, adjectif:
SGANARELLE. Quelque petit clystère _dulcifiant_.
(_Méd. m. lui._ II. 7.)
DU MATIN, dès le matin:
Mais demain, _du matin_, il vous faut être habile A vider de céans jusqu’au moindre ustensile.
(_Tart._ V. 4.)
--DU GRAND MATIN, dès le grand matin:
Aujourd’hui il est trop tard; mais demain, _du grand matin_, je l’enverrai querir.
(_Mal. im._ I. 10.)
DU MIEUX QUE:
Allez; si elle meurt, ne manquez pas de la faire enterrer _du mieux que_ vous pourrez.
(_Méd. m. lui._ III. 2.)
(Voyez DE exprimant la cause, la manière.)
DU MOINS, pour _au moins_:
Je vais gager qu’en perruques et rubans il y a _du moins_ vingt pistoles.
(_L’Av._ I. 5.)
C’est pour éviter l’hiatus _a_ au.
DUPE A (un infinitif):
Et moi, la bonne _dupe à trop croire_ un vaurien....
(_L’Ét._ II. 5.)
Et moi, qui en croyant un tel vaurien suis une trop bonne dupe.
(Voyez A (un infinitif), capable de, de nature à.)
DURANT QUE:
Je vous dirai..... que, _durant qu’il dormoit_, je me suis dérobée d’auprès de lui....
(_G. D._ III. 12.)
C’est le participe ablatif absolu des Latins: _durante quod_, comme _pendant que_, _pendente quod_.
DURER CONTRE QUELQU’UN, DURER A QUELQUE CHOSE:
CLAUDINE. Il a tant bu, que je ne pense pas qu’on puisse _durer contre lui_.
(_G. D._ III. 12.)
Il faut observer que ce _durer_ est devenu du style de servante, mais que cette servante parle comme Tite-Live: «Nec poterat _durari_ extra tecta.» On ne pouvait _durer_ hors des maisons; et comme Plaute: «Nequeo _durare_ in ædibus.» Je ne puis _durer_ chez nous.
«....... _durate_, atque exspectate cicadas.»
(JUVEN. IX. 69.)
Au surplus, Molière a relevé cette expression, en la mettant dans la bouche de l’aimable et spirituelle Élise:
Pensez-vous que je puisse _durer à ses turlupinades_ perpétuelles?
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 1.)
DU TOUT:
..... Mon fils, je ne puis _du tout_ croire Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
(_Tart._ V. 3.)
Je relève ces vers, uniquement pour avoir occasion d’observer que _du tout_ ne s’emploie plus aujourd’hui qu’en des formules négatives, mais qu’il entrait aussi originairement dans des phrases affirmatives. Par exemple:
«Nostre Seignur Deu _del tut_ siwez et de tut vostre quer servez.»
(_Rois._ p. 41.)
Suivez _du tout_, c’est-à-dire, absolument, sans restriction, Notre Seigneur Dieu.--Nous sommes appauvris de la moitié de cette locution.
«Pensez, amis, que je faz moult «Quant je me mets en vous _du tout_ «Et de ma mort et de ma vie.»
(_Partonopeus._ v. 7730.)
Quand je me confie entièrement en vous, quand je vous livre ma mort et ma vie.
_E muet_ étouffé pour la mesure:
Les flots contre les flots font un _remue-ménage_.
(_Dép. am._ IV. 2.)
L’édition de P. Didot écrit _remû-ménage_; l’édition faite sous les yeux de Molière, _remue-ménage_.
Je pousse, et je me trouve en un fort à l’écart, A la _queue_ de nos chiens, moi seul avec Drécart.
(_Fâcheux._ II. 7.)
La locution étant ainsi faite, il n’y avait pas moyen de l’employer autrement en vers.
Au reste, il est bon d’observer que dans l’ancienne versification l’_e_ muet ne comptait pas plus à l’hémistiche qu’il ne fait aujourd’hui à la fin d’un vers. Et tout atteste que nos pères avaient l’oreille aussi délicate que nous, pour le moins. Il se passe quelque chose d’analogue en musique. C’est l’altération de la septième dans la gamme mineure; on n’en avait pas l’idée jadis, et nous ne saurions nous en passer. Ce sont des effets de l’éducation, qu’on prend pour des lois naturelles:
Tant de nos premiers ans l’habitude a de force!
--_E muet_ de la seconde ou de la troisième personne, comptant pour une syllabe:
Anselme, mon mignon, _crie_-t-elle à toute heure.
(_L’Ét._ I. 6.)
Ah! _n’aie_ pas pour moi si grande indifférence!
(_Ibid._ II. 7.)
Ils ne vous ôtent rien, en m’ôtant à vos yeux, Dont ils n’_aient_ pris soin de réparer la perte.
(_Psyché._ II. 1.)
Mais _Psyché_ est écrite avec une précipitation extrême. Molière, depuis ses premiers ouvrages, ne se permettait plus cette négligence.
ÉBAUBI:
Je suis tout _ébaubie_, et je tombe des nues!
(_Tart._ V. 5.)
Trévoux dit que c’est une forme populaire et corrompue du mot _ébahi_. Il se trompe. La forme première est _abaubi_, et nos pères distinguaient bien _esbahi_ et _abaubi_:
«Lors le voit morne et _abaubit_.»
(_Rom. de Coucy._ v. 185.)
«Li chastelains fut _esbahis_.»
(_Ibid._ v. 223.)
La châtelaine de Fayel, voyant dans sa chambre son époux et son amant, demeure stupéfaite:
«Quant ele andeus leans les vist, «Le cuer a tristre et _abaubit_. «Dont dist come _esbahie_ fame: «Sire diex! quel gent sont cecy?»
(_Ibid._ v. 4546.)
_Esbahi_ est celui qui reste la bouche béante, comme s’il bâillait. La racine est _hiare_.
_Abaubi_ a pour racine _balbus_, dont on fit _baube_. Louis le Bègue était _Loys li Baube_:
«Looys, le fil Challe le Chauf, qui _Loys li Baubes_ fut apelez.»
(_Chron. de St.-Denys_, ad ann. 877.)
Et Philippe de Mouskes:
«Loeys ki _Baubes_ ot nom.»
Louis, surnommé le Bègue.
En composant cet adjectif avec _a_, qui marquait une action en progrès, on fit _abaubir_, comme _alentir_, _apetisser_, _agrandir_, et, par la corruption de l’âge, _ébaubi_.
Un homme _ébahi_ est muet de surprise; l’_ébaubi_ est celui que la surprise fait bégayer, balbutier.
Trévoux dérive _esbahir_ de l’hébreu _schebasch_, et _ébaubi_, d’_ébahir_.
Le verbe était _bauboier_ ou _baubier_, qui s’écrivait _balbier_. Il y a dans Partonopeus un exemple naïf d’une femme ébaubie, ou abaubie: c’est quand la fée Mélior, en s’éveillant, ne trouve plus Partonopeus à ses côtés; elle veut l’appeler par son nom:
«Nel puet nomer, et neporquant «_Balbié_ l’a en souglotant: «_Parto, Parto_, a dit souvent, «Puis dit _nopeu_, moult feblement; «Et quant a _Partonopeu_ dit «Pasmee ciet desor son lit.»
(_Partonopeus._ v. 7245.)
(Voyez Du Cange aux mots _Balbire_ et _Balbuzare_.)
_Balbier_ (_baubier_), est la forme primitive, tirée de _balbus_.
_Balbutier_ est de seconde formation, calqué sur _balbutire_.
ÉBULLITIONS DE CERVEAU:
Je suis pour le bon sens, et ne saurois souffrir les _ébullitions de cerveau_ de nos marquis de Mascarille.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
ÉCHAPPER (L’) BELLE:
Je viens de l’_échapper bien belle_, je vous jure!
(_Éc. des fem._ IV. 6.)
Le substantif de l’ellipse paraît être _occasion_, comme dans _vous nous la donnez belle_! On comprend que, dans ces formules, l’absence du mot précis a permis à l’usage d’étendre un peu le sens et les applications.
Nous l’avons en dormant, madame, _échappé belle_!
(_Fem. sav._ IV. 3.)
L’usage a consacré cette forme avec cette orthographe, parce qu’elle date d’une époque où l’on n’était pas bien rigoureux sur l’accord des participes, et que d’ailleurs l’ellipse du substantif féminin dissimule un peu la faute. Il est certain que, à la rigueur, il faudrait _échappée belle_. Cependant, en prose même, personne n’a jamais écrit le participe au féminin:
«Ma foi, mon ami, _je l’ai échappé belle_ depuis que je ne t’ai vu!»
(LESAGE, _Gil Blas_.)
L’italien possède beaucoup de locutions faites, où l’adjectif est ainsi au féminin par rapport à un substantif sous-entendu:--_come la passate?_--_questa non l’intendo_;--_ei me l’ha fatta_;--_questa non mi calza_, etc., etc., où l’on peut supposer dans l’ellipse les mots _vita_, _cosa_, _burla_, _scarpa_.
ÉCHELLE; TIRER L’ÉCHELLE APRÈS QUELQU’UN:
LUCAS. Oh, morguenne! il faut _tirer l’échelle après ceti-là_.
(_Méd. m. lui._ II. 1.)
Cette figure s’entend assez: quand on tire l’échelle, c’est qu’on n’a plus à laisser monter personne, étant satisfait de ce qui est monté.
ÉCHINE; AJUSTER L’ÉCHINE, bâtonner:
Ah! vous y retournez! Je _vous ajusterai l’échine_.
(_Amph._ III. 7.)
ÉCLAIRÉ EN HONNÊTES GENS:
L’âge le rendra plus _éclairé en honnêtes gens_.
(_Crit. de l’Éc. des f._ 5.)
C’est-à-dire, lui apprendra à les mieux reconnaître.
ÉCLAIRER QUELQU’UN, l’espionner, éclairer ses démarches:
Au diable le fâcheux qui toujours _nous éclaire_!
(_L’Ét._ I. 4.)
Dites-lui qu’il s’avance, ............................................... Et qu’il ne se verra d’aucuns yeux _éclairé_.
(_D. Garcie._ IV. 3.)
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire, Et suis bien aise ici qu’aucun ne nous _éclaire_.
(_Tart._ III. 3.)
Il nous reste en ce sens le substantif _éclaireur_; _aller en éclaireur_.
On disait _éclairer à quelqu’un_, pour signifier lui éclairer son chemin. Nicot fait soigneusement la distinction entre _éclairer quelqu’un_ et _à quelqu’un_; il explique le second: «_Prælucere alicui; lucem facere alicui; lustrare lampade._» Ainsi quand on lit dans _Don Juan_, act. IV, scène 3,--Allons, monsieur Dimanche, je vais _vous éclairer_,--il faut entendre ce _vous_ au datif, pour _à vous_, et non pas à l’accusatif, comme aujourd’hui nous disons, _Éclairez monsieur_. C’est une politesse très-impolie: monsieur n’a pas besoin qu’on _l’éclaire_, mais qu’on _lui éclaire_ sa route.
Ce vice du langage moderne paraît né de l’équivoque des formes _vous_, _moi_, _me_, qui servent aussi pour _à vous_, _à moi_.
ÉCLATS DE RISÉE, éclats de rire:
A tous les _éclats de risée_, il haussoit les épaules, et regardoit le parterre en pitié.
(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)
«Ces paroles à quoi Gélaste ne s’attendoit point, et qui firent faire un petit _éclat de risée_, l’interdirent un peu.»
(LA FONTAINE. _Psyché._ I.)
ÉCOT; PARLER A SON ÉCOT:
Mais quoi...?--Taisez-vous, vous; _parlez à votre écot_. Je vous défends tout net d’oser dire un seul mot.
(_Tart._ IV. 3.)
C’est-à-dire parlez à votre tour, en proportion de votre droit et de votre dû, comme chacun mange à son écot.
ÉCOUTER UN CHOIX, y entendre, l’examiner:
_Le choix_ est glorieux, et vaut bien qu’on l’_écoute_.
(_Tart._ II. 4.)
ÉCU; LE RESTE DE NOTRE ÉCU:
Mme JOURDAIN (_apercevant Dorimène et Dorante_). Ah, ah! voici justement _le reste de notre écu_! Je ne vois que chagrins de tous côtés.
(_B. gent._ V. 1.)
Expression figurée, prise du change des monnaies. Voici le reste de notre écu! c’est-à-dire, voici qui complète notre infortune.
EFFICACE, substantif féminin:
On n’ignore pas qu’une louange, en grec, est d’_une merveilleuse efficace_ à la tête d’un livre.
(_Préf. des Précieuses ridicules._)
Il est trop heureux d’être fou, pour éprouver l’_efficace_ et la douceur des remèdes que vous avez si judicieusement ordonnés.
(_Pourc._ I. 11.)
_L’efficace_, pour _l’efficacité_, commençait déjà, en 1669, à devenir un terme suranné; mais il a d’autant meilleure grâce dans la bouche d’un personnage grave et doctoral.
Il faut observer qu’il y a dix ans entre les _Précieuses ridicules_ et _Monsieur de Pourceaugnac_ (1659-1669.)
EFFRÉNÉ: PROPOS EFFRÉNÉS: