Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 16

Chapter 163,309 wordsPublic domain

Il y a ici réticence d’un verbe, comme _s’étonner_, _se récrier_.

DÉRACINER LES CARREAUX:

NICOLE.--Et d’un grand maître tireur d’armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la maison, et nous _déraciner tous les carriaux_ de notre salle.

(_B. Gent._ III. 3.)

DERNIER, extrême, _summus_:

Je vous vois accabler un homme de caresses, Et témoigner pour lui _les dernières tendresses_.

(_Mis._ I. 1.)

On dit qu’avec Bélise il est _du dernier bien_.

(_Ibid._ II. 5.)

Les _dernières violences_ du pouvoir paternel.

(_L’Av._ V. 4.)

.... C’est pour une affaire _de la dernière conséquence_.

(_G. D._ III. 4.)

C’est la locution favorite des précieuses: _du dernier beau_, _du dernier galant_; _je vous aurois la dernière obligation_; etc.

Mais Molière n’en prétend blâmer que l’abus, car lui-même en fait un usage fréquent, ainsi que Pascal:

«C’est là où vous verrez _la dernière bénignité_ de la conduite de nos pères.»

(PASCAL, 9e _prov._)

DÉROBER, verbe actif, comme _voler_; DÉROBER QUELQU’UN:

Pour aller ainsi vêtu, il faut bien que _vous me dérobiez_.

(_L’Av._ I. 5.)

--DÉROBER (SE) D’AUPRÈS DE....:

Il vous dira... que... _je me suis dérobée d’auprès de lui_.

(_G. D._ III. 12.)

DÉSATTRISTER:

Donnez-lui le loisir de se _désattrister_.

(_L’Ét._ II. 4.)

(Voyez DÉ, particule inséparable en composition.)

DÉSAVOUER QUELQU’UN DE:

Et vous avez eu peur de _le désavouer Du trait_ qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.

(_Tart._ IV. 3.)

DÈS DEVANT, dès avant:

--Moi je vins hier?--Sans doute; et _dès devant_ l’aurore Vous vous en êtes retourné.

(_Amph._ II. 2.)

DÉSENAMOURÉ:

Mais est-ce un coup bien sûr que votre seigneurie Soit _désenamourée_, ou si c’est raillerie?

(_Dép. am._ I. 4.)

L’absence de ce mot ou d’un équivalent est une lacune sensible dans la langue. Nous sommes réduits à une circonlocution, comme: soit revenu de son amour. _Enamouré_ est aussi une perte, mal dissimulée par _amoureux_.

On remarquera dans ce mot la présence de l’_s_ euphonique, qui sert à lier sans hiatus les racines: _dé (s) enamourer_, comme _dé (s) enfler_, _dé (s) habiller_, _dé (s) honorer_, _etc._ Cette particule inséparable en composition n’est autre que le _de_ latin, qui n’a droit par lui-même à aucune consonne finale. Aussi n’en voit-on pas dans _détromper_, _dédire_, _défaire_, _démentir_, _etc._, où elle n’était point nécessaire. On écrivait à la vérité _desdire_, _desfaire_; mais c’était pour donner à l’_e_ suivi d’une double consonne le son aigu, que nous obtenons aujourd’hui par l’accent.

DÉSESPÉRER, verbe neutre, se désespérer:

GEORGES DANDIN.--_Je désespère!_

(_G. D._ III. 12.)

Les Anglais ont gardé cet emploi du même verbe:

«_Despair_ and Die!»

(SHAKSPEARE. _Rich. III._)

Palsgrave (1530), dans sa table des verbes, le donne comme verbe neutre et verbe réfléchi. Voici son article:

«_I Despayre, I am in wan hope._--_Je despère_ (_sic_) primæ conjugat.--Dispayre nat man: God is there he was wonte to be: _ne te despère pas_; Dieu est là où il souloyt estre.»

Par où l’on voit que _désespérer_ est une forme moderne et allongée. On fit d’abord de _desperare_, _despérer_; puis, par l’insertion de l’_s_ euphonique (voy. DÉSENAMOURER), _dé(s)espérer_.

La première forme est calquée sur le mot latin;

La seconde est ajustée sur le latin, d’après les habitudes françaises.

--DÉSESPÉRÉ CONTRE QUELQU’UN:

J’étois aigri, fâché, _désespéré contre elle_!

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

DES MIEUX, comme ceux qui (ici le verbe) le mieux:

..... Enfermez-vous _des mieux_.

(_Éc. des fem._ V. 4.)

Soyez des mieux enfermés.

Voilà qui va _des mieux_. Mais parlons du sujet qui m’amène en ces lieux.

(_Fem. sav._ II. 1.)

DE SOI, en soi, par soi-même:

Cet accident, _de soi_, doit être indifférent.

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

Le choix du fils d’Oronte est glorieux, _de soi_.

(_Ibid._ V. 7.)

La noblesse, _de soi_, est bonne.

(_G. D._ I. 1.)

_De_, dans cette locution, se rapporte au sens du latin _de_, c’est-à-dire, par rapport à soi, en ce qui la touche.

Il faut observer que ce mot _moi_ est entré dans la langue pour traduire _meus_, et qu’à l’origine on ne le rencontre pas comme pronom de la première personne; c’est l’adjectif _moi_, _moie_; _meus_, _mea_. Par conséquent, _de moi_ correspond exactement à la locution latine _de meo_, employée par Plaute, Térence et Cicéron, dans un sens à la vérité un peu différent; puisqu’il signifie _à mes frais_; mais mon observation porte surtout sur la forme matérielle.

Les Latins disaient aussi, _de me_, _de te_, pour _de meo_, _de tuo_: _De te largitor_ (TER.): donne _de toi_. Sois généreux à tes propres dépens.

DÉSOSIER et DÉSAMPHITRYONNER. Voyez DÉ, particule inséparable en composition.

DESSALÉE; UNE DESSALÉE, une matoise, une rusée:

Vous faites la sournoise; mais je vous connois il y a longtemps, et vous êtes _une dessalée_.

(_G. D._ I. 6.)

DESSOUS, substantivement; AVOIR DU DESSOUS:

Est-il possible que toujours _j’aurai du dessous avec elle_?

(_G. D._ II. 13.)

«Nous _avons_ toujours _du dessus_ et _du dessous_, de plus habiles et de moins habiles, de plus élevés et de plus misérables, pour abaisser notre orgueil et relever notre abjection.»

(PASCAL. _Pensées._ p. 229.)

Il est fâcheux qu’on ait laissé perdre cette expression utile, car on peut _avoir du dessous_ sans avoir complétement _le dessous_. C’est pour avoir eu trop souvent _du dessous_ dans ses querelles de ménage, que George Dandin finit par _avoir le dessous_.

--DESSOUS, préposition avec un complément:

Je sais qu’il est rangé _dessous les lois_ d’une autre.

(_Dép. am._ II. 3.)

Voyez DEDANS, DESSUS, DEVANT, DEVERS.

DESSUISSER (SE), quitter le rôle de Suisse:

Si vous êtes d’accord, par un bonheur extrême, Je me _dessuisse_ donc; et redeviens moi-même,

(_L’Ét._ V. 7.)

DESSUS, préposition:

Le bonhomme tout vieux chérit fort la lumière, Et ne veut point de jeu _dessus cette matière_.

(_L’Ét._ III. 5.)

Vous étendiez la patte Plus brusquement qu’un chat _dessus une souris_.

(_Ibid._ IV. 5.)

Attaché _dessus vous_ comme un joueur de boule Après le mouvement de la sienne qui roule.

(_L’Ét._ IV. 5.)

Je veux, quoi qu’il en soit, le servir malgré lui, Et _dessus_ son lutin obtenir la victoire.

(_Ibid._ V. 11.)

Faites parler les droits qu’on a _dessus mon cœur_.

(_Dép. am._ I. 2.)

Il pourroit bien, mettant _affront dessus affront_, Charger de bois mon dos comme il a fait mon front.

(_Sgan._ 17.)

_Dessus ses grands chevaux_ est monté mon courage.

(_Ibid._ 21.)

_Dessus quel fondement_ venez-vous donc, mon frère....

(_Éc. des mar._ III. 9.)

Si j’avois _dessus moi_ ces paroles nouvelles, Nous les lirions ensemble, et verrions les plus belles.

(_Fâch._ I. 5.)

Pour moi, venant _dessus le lieu_, J’ai trouvé l’action tellement hors d’usage....

(_Ibid._ II. 7.)

_Dessus_ et _dessous_ étaient originairement prépositions, comme leurs formes plus simples, _sur_ et _sous_.

«_Dessus mes piez_ charrunt.»

(_Rois._ p. 209.)

«Abaissez as _dessuz mei_ ces ki esturent (_steterunt_) encuntre mei.»

(_Ibid._)

C’est la subtilité des grammairiens modernes qui a inventé de partager la puissance entre _sur_, _sous_, et _dessus_, _dessous_, et de réduire les seconds au rôle exclusif d’adverbes.

Malherbe et Racan disaient sans scrupule: _dessus mes volontés_;--_dedans la misère_;--_ce sera dessous cette égide_, et Port-Royal s’y accorde; mais l’oracle Vaugelas n’avait pas encore parlé! Il parle, et Ménage déclare, d’après lui, que ces mots, comme prépositions, «_ne sont plus du bel usage_.» Toutefois Vaugelas veut bien, par grâce, excepter de sa règle trois façons de parler:

1° «Quand on met de suite les deux contraires. Exemple: Il n’y a pas assez d’or ni _dessus_ ni _dessous la terre_.

2° «Quand il y a deux prépositions de suite, quoique non contraires:--Elle n’est ni _dedans ni dessus le coffre_.

3° «Lorsqu’il y a une autre préposition devant:--_Par-dessus la tête_, _par-dessous le bras_, _par dehors la ville_,» _etc._

L’usage, en rejetant les deux premiers articles de cette loi, a confirmé le dernier, qui n’est pas plus justifié que les deux autres. Que de caprice et d’arbitraire dans tout cela! En vérité, quand on examine les actes de ces tyrans de notre langue, on est honteux d’être soumis à leur autorité.

J’oubliais de dire que Vaugelas reçoit comme légitime dans les vers ce qu’il condamne comme solécisme dans la prose.

(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT, DEVERS.)

DÉTACHER (SE) CONTRE QUELQU’UN, se déchaîner:

Et son jaloux dépit, qu’avec peine elle cache, En tous endroits sous main _contre moi se détache_.

(_Mis._ III. 3.)

DÉTERMINER A, dans le sens _d’ordonner de_:

Et cet homme est monsieur, que _je vous détermine A_ voir comme l’époux que mon choix vous destine.

(_Fem. sav._ III. 6.)

DÉTOUR, angle formé par une rue ou quelque saillie de maison; COIN D’UN DÉTOUR:

Un de mes gens la garde _au coin de ce détour_.

(_Éc. des fem._ V. 2.)

DÉTOURNEMENT DE TÊTE:

Leurs _détournements de tête_ et leurs cachements de visage firent dire cent sottises de leur conduite.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)

DÉTRUIRE QUELQU’UN, ruiner son crédit:

Quel mal vous ai-je fait, madame, et quelle offense, Pour armer contre moi toute votre éloquence, Pour _me_ vouloir _détruire_, et prendre tant de soin De me rendre odieux aux gens dont j’ai besoin?

(_Fem. sav._ IV. 2.)

DEVANT, préposition, pour _avant_:

Je crie toujours, Voilà qui est beau! _devant_ que les chandelles soient allumées.

(_Préc. rid._ 10.)

Et, _devant qu’il_ vous pût ôter à mon ardeur, Mon bras de mille coups lui perceroit le cœur.

(_Éc. des mar._ III. 3.)

«Celle-ci prévoyoit jusqu’aux moindres orages, Et _devant_ qu’ils fussent éclos Les annonçoit aux matelots.»

(LA FONT. _Fables._ I. 8.)

Pascal fixe l’âge viril à vingt ans:

«_Devant ce temps_ l’on est enfant.»

(_Sur l’amour_, p. 396.)

«Mais si les Égyptiens n’ont pas inventé l’agriculture, ni les autres arts que nous voyons _devant le déluge_...»

(BOSSUET. _Hist. univ._ 3e part.)

«A vous parler franchement, l’intérêt du directeur va presque toujours _devant le salut_ de celui qui est sous la direction.»

(ST.-ÉVREMONT. _Conv. du P. Canaye._)

«Il lui demanda, _devant_ que de l’acheter, à quoi il lui seroit propre.»

(LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)

Les grammairiens n’ont pas manqué d’exercer sur _avant_ et _devant_ la sagacité de leur esprit subtil. Ils signalent entre _avant_ et _devant_ une différence essentielle, et dont il importe de se bien pénétrer: c’est que «_avant_ est plus abstrait, et _devant_ plus concret[49].» C’est la raison qui fait que, suivant le même auteur, «on n’emploie plus _devant_ par rapport au temps.» L’argument ne paraît pas concluant.

[49] _Des Synonymes français_, par M. B. Lafaye.

Un autre assure que «le génie de notre langue établit une différence entre les _déterminatifs avant_ et _devant_[50].» Ce que je puis à mon tour assurer, c’est que _devant_ se trouve comme synonyme d’_avant_, dans le berceau de notre langue. La traduction des _Rois_, faite au XIe siècle, s’en sert sans scrupule:--«E pis que nuls qui _devant lui_ out ested envers N. S. uverad (p. 309),» Asa ouvra envers N. S. pis que nul qui eût été _devant lui_.

[50] _Résumé de toutes les grammaires_, par N. Landais.

M. Nap. Landais peut-il se flatter de connaître le génie de la langue française mieux que ceux qui l’ont créée; mieux que Bossuet, Pascal, Corneille, Molière, et la Fontaine?

_Avant_, _devant_, sont deux formes du même mot inventées pour les besoins de l’euphonie et de la versification, comme _dans_ et _dedans_, _sur_ et _dessus_, _sous_ et _dessous_. La perte de ces doubles formes a été préjudiciable surtout à la poésie, et la suppression de ces petites ressources a contribué, plus qu’on ne pense, à la décadence de l’art.

Comme en certains cas donnés l’on employait indifféremment _à_ et _de_ (voyez DE remplaçant _à_ devant un verbe), de même on substituait l’un à l’autre _avant_ et _devant_.

_Dedans_, _dessus_, _dessous_, _devers_, sont dans le même cas. (Voyez ces mots.)

DEVERS, préposition comme _vers_:

LUCAS.--Tourne un peu ton visage _devers moi_.

(_G. D._ II. 1.)

C’est un paysan qui parle, à qui Molière prête des locutions surannées.

_Devers_ et _envers_ ont été jadis employés pour _vers_, comme on en voit un exemple dans une vieille chanson introduite par Beaumarchais dans le _Mariage de Figaro_:

«Tournez-vous donc _envers ici_, «Jean de Lyra, mon bel ami.»

«Enfin la Rancune l’ayant tourné dans sa chaise _devers le feu_ dont l’on avoit chauffé les draps, il ouvrit les yeux.»

(SCARRON. _Rom. com._ Ire p., ch. XI.)

Mais Molière a mis aussi _devers_ dans la bouche des personnages qui s’expriment avec le plus d’élégance et de correction:

ÉRASTE.

Il a poussé sa chance, Et s’est _devers_ la fin levé longtemps d’avance.

(_Fâch._ I. 1.)

«C’est ainsi _devers Caen_ que tout Normand raisonne.»

(BOILEAU.)

«J’ai des cavales en Égypte, qui conçoivent au hennissement des chevaux qui sont _devers Babylone_.»

(LA FONTAINE. _Vie d’Ésope._)

_Devers_ et _envers_ sont des formes variées de _vers_. _Vers_ a été la première forme usitée:

«Si hom peche _vers_ altre, a Deu se purrad acorder; e s’il peche _vers_ Deu, ki purrad pur lui preier?»

(_Rois._ p. 8.)

«Pur ço que la guerre _vers_ les ennemis Deu mantenist.»

(_Ibid._ p. 71.)

Beaumanoir n’emploie que _vers_:

«Li baillis qui est debonaires _vers_ les malfesans... qui _vers_ toz est fel et cruels...»

(T. Ier. p. 18, 19.)

Cependant la version des _Rois_, qui paraît de la fin du XIe siècle, connaît déjà _envers_ et _devers_.

«Ore t’aparceif que felenie n’ad en mei ne crimne _envers tei_.»

(P. 95.)

«E pis que nuls ki devant lui out ested _devers_ Nostre Seignur uverad.»

(P. 309.)

(Voyez DEDANS, DESSOUS, DEVANT.)

DEVOIR; NE DEVOIR QU’A, avec l’ellipse de _rien_:

Hors d’ici _je ne dois plus qu’à_ mon honneur.

(_D. Juan._ III. 5.)

DÉVORER DU CŒUR, figur., recevoir avidement:

Et vous devez _du cœur dévorer ces leçons_.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

DÉVOTS DE PLACE:

Que ces francs charlatans, que ces _dévots de place_.

(_Tart._ I. 6.)

Comme les _valets de place_, qui se tiennent en vue sur les places publiques.

DE VRAI: véritablement, _de vero_:

Je ne sais pas, _de vrai_, quel homme il peut être.

(_D. Juan._ I. 1.)

Nous verrons, _de vrai_, nous verrons!

(_Ibid._ V. 3.)

Ma foi, c’est promptement, _de vrai_, que j’achèverai.

(_Am. magn._ V. 1.)

Cette locution était jadis très-usitée; les exemples en sont fréquents. On disait aussi _au vrai_:

«Je ne sais pas _au vrai_ si vous les lui devez; «Mais, il me les a, lui, mille fois demandés.»

(REGNARD. _Le Légataire._ V. 7.)

DEXTÉRITÉS, au pluriel, adresse:

Oui, _vos dextérités_ veulent me détourner D’un éclaircissement qui vous doit condamner.

(_D. Garcie._ IV. 8.)

Je sais les tours rusés et les subtiles trames Dont pour nous en planter savent user les femmes; Et comme on est dupé par leurs _dextérités_, Contre cet accident j’ai pris mes sûretés.

(_Éc. des fem._ I. 1.)

D’HOMME D’HONNEUR; ellipse: foi d’homme d’honneur:

_D’homme d’honneur_, il est ainsi que je le dis.

(_Dép. am._ III. 8.)

DIABLE; DIABLE EMPORTE SI...:

_Diable emporte si_ je le suis! (médecin.)

(_Méd. mal. lui._ I. 6.)

_Diable emporte si_ j’entends rien en médecine!

(_Ibid._ III. 1.)

C’est une sorte d’atténuation du blasphème complet: Que le diable m’emporte si... On en retranche le pronom personnel, pour moins d’horreur.

--EN DIABLE; COMME TOUS LES DIABLES:

La justice, en ce pays-ci, est rigoureuse _en diable_ contre cette sorte de crime.

(_Pourc._ II. 12.)

Elle est sévère _comme tous les diables_, particulièrement sur ces sortes de crimes.

(_Pourc._ III. 2.)

(Voyez QUE DIABLE!)

DIANTRE, modification de _diable_; DIANTRE SOIT:

_Diantre soit_ la coquine!

(_B. gent._ III. 3.)

--DIANTRE, adjectif; comme _diable_, _diablesse_:

Qu’on est aisément amadoué par ces _diantres_ d’animaux-là!

(_Ibid._ III. 10.)

--DIANTRE SOIT DE...:

_Diantre soit de la folle_, avec ses visions!

(_Fem. sav._ I. 5.)

--DIANTRE SOIT FAIT DE...:

Encore! _diantre soit fait de vous!_ Si... je le veux.

(_Tart._ II. 4.)

DIE, dise:

Veux-tu que je te _die_? une atteinte secrète Ne laisse point mon âme en une bonne assiette.

(_Dép. am._ I. 1.)

Ah! souffrez que je _die_, Valère, que le cœur qui vous est engagé.....

(_Ibid._ V. 9.)

_Die_ n’est pas une forme suggérée par le besoin de la rime; elle est aussi fréquente que _dise_ chez les vieux prosateurs. Malherbe, dans ses lettres, n’en emploie pas d’autre.

Voulez-vous que je vous _die_?

(_Impromptu de Versailles._ 3.)

Ainsi cette forme était encore usuelle dans la conversation en 1663.

Cependant, neuf ans après, en 1672, dans les _Femmes savantes_, Molière tourne en ridicule le _quoi qu’on die_ de Trissotin:

Faites-la sortir, _quoi qu’on die_, De votre riche appartement.

Cette forme alors était donc déjà surannée.

«Il faut toujours, en prose, écrire et prononcer _dise_ et jamais _die_, ni avec _quoi que_, ni dans aucune autre phrase.» C’est la décision de _Trévoux_, d’après Th. Corneille.

DIFFAMER:

MORON.

Je vous croyois la bête Dont à me _diffamer_ j’ai vu la gueule prête.

(_Pr. d’Él._ I. 2.)

L’emploi de _diffamer_ pour _dévorer_, _déchirer_, en parlant d’un sanglier, pourrait sembler une bouffonnerie de ce fou de cour; mais Furetière nous apprend que «_diffamer_ signifie aussi _salir_, _gâter_, _défigurer_. Il a renversé cette sauce sur mon habit: il l’a tout _diffamé_. Il lui a donné du taillant de son épée, et lui a tout _diffamé_ le visage. En ce sens il est bas.»

Ainsi Moron parle sérieusement et correctement. _Diffamer_, aujourd’hui, ne se prend plus qu’au sens moral.

On observera que _diffamer_, au sens moral, n’emporte pas nécessairement l’idée de calomnie, ni même aucune idée de blâme, puisque Boileau a dit, en parlant des précieuses:

«Reste de ces esprits jadis si renommés, Que d’un coup de son art Molière a _diffamés_.»

C’est-à-dire, tout simplement: a perdus de réputation. _Fame_ (_fama_) a été français dans l’origine:

«E vint la _fame_ a tuz ces de Israel, que desconfiz furent li Philistien.»

(_Rois._ p. 42)

Héli dit à ses fils:

«Votre _fame_ n’est mie saine.»

(_Ibid._ p. 8.)

Vous n’avez pas bonne réputation.

DIGNE, en mauvaise part:

Et toutes les hauteurs de sa folle fierté Sont _dignes_ tout au moins _de ma sincérité_.

(_Fem. sav._ I. 3.)

«Mais il (Vasquez) _n’est pas digne de ce reproche_.»

(PASCAL. 11e _Prov._)

DINER: AVOIR DINÉ, métaphoriquement:

Mme JOURDAIN.--Il me semble que _j’ai dîné_ quand _je le vois_!

(_B. gent._ III. 3.)

On dirait, par la même métaphore: Je suis _rassasiée_ de le voir.

DIRE, actif avec un complément direct, désirer; TROUVER QUELQU’UN A DIRE:

Mettez-vous donc bien en tête..... que _je vous trouve à dire_ plus que je ne voudrois dans toutes les parties où l’on m’entraîne.»

(_Mis._ V. 4.)

Ce verbe _dire_ vient, par une suite de syncopes, non pas de _dicere_, mais de _desiderare_, dont on ne retient que les syllabes extrêmes, _desiderare_, _desirare_ (d’où l’on a fait à la seconde époque _désirer_), et _dere_, dont le premier _e_ se change en _i_, par la règle accoutumée. (V. _Des Var. du langage fr._, p. 208).

Ce verbe _dire_ était très-usité au XVIe siècle: Montaigne, la reine de Navarre, et les autres, en font constamment usage:

«Que sait-on, si...... plusieurs effects des animaux qui excedent nostre capacité sont produits par la faculté de quelque sens que nous ayons à _dire_?»

(MONTAIGNE. II. 12.)

A désirer, à regretter; qui nous manque.

«Si nous avions à _dire_ l’intelligence des sons de l’harmonie et de la voix, cela apporteroit une confusion inimaginable à tout le reste de nostre science.»

(Id. _Ibid._)

«Ce desfault (une taille trop petite) n’a pas seulement de la laideur, mais encores de l’incommodité, à ceulx mesmement qui ont des commandements et des charges; car l’auctorité que donne une belle presence et majesté corporelle en est à _dire_.»

(Id. II. 17.)

L’autorité, par suite de ce défaut, se fait désirer, ne s’obtient pas.

La reine de Navarre écrit à chaque instant dans ses lettres: Le roi et madame vous trouvent bien à _dire_; nous vous trouvons bien à _dire_. C’est dans ce sens que l’employait encore Célimène en 1666.

Ce mot a disparu, peut-être banni pour laisser régner, sans équivoque possible, _dire_, venu de _dicere_.

--DIRE de quelque chose TOUS LES MAUX DU MONDE:

Tous les autres comédiens..... en ont dit _tous les maux du monde_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)

(Voyez ON DIRAIT DE.)

--DIRE pour _redire_:

Ayant eu la bonté de déclarer qu’elle (Votre Majesté) ne trouvoit rien à _dire_ dans cette comédie, qu’elle me défendoit de produire en public.

(1er _Placet au roi_.)

--DIRE construit avec _en_ et _à_; EN DIRE A, pour _être favorable à_:

Si le sort _nous en dit_, tout sera bien réglé.

(_L’Ét._ V. 2.)

Si le sort nous est propice, nous seconde.

Cette bizarre expression est évidemment calquée sur cette façon de parler usuelle: Le cœur m’en dit; le cœur vous en dit-il? Molière n’a pu s’en servir que dans un ouvrage de sa jeunesse.

--DIRE VÉRITÉ, dire _la_ vérité:

Et s’il avoit mon cœur, _à dire vérité_....

(_Mis._ IV. 1.)

DISPENSER (SE) A...., se disposer à:

Et c’est aussi pourquoi ma bouche _se dispense_ A vous ouvrir mon cœur avec plus d’assurance.

(_Dép. am._ II. 1.)

Autrefois, _dispenser_ se disait en pharmacie, pour _disposer_, _préparer_.

«Plusieurs auteurs ont écrit en détail la préparation des remèdes que les apothicaires doivent _dispenser_. _Dispenser_ la thériaque, c’est-à-dire, la préparer. Les statuts des espiciers portent que les aspirants à la maistrise _dispenseront_ leur chef-d’œuvre en présence de tous les maistres.» (FURETIÈRE.)

Cette ancienne valeur du mot _dispenser_ est encore attestée par le mot anglais _dispensary_, pharmacie, dont nous avons refait, à notre tour, _dispensaire_.

DISPUTER A FAIRE QUELQUE CHOSE:

Je suis un pauvre pâtre; et ce m’est trop de gloire Que deux nymphes d’un rang le plus haut du pays _Disputent à se faire un époux_ de mon fils.

(_Mélicerte._ I. 4.)

DIVERTIR, du latin _divertere_, détourner, distraire, tourner d’un autre côté:

Après de si beaux coups qu’il a su _divertir_.

(_L’Ét._ III. 1.)

Votre feinte douceur forge un amusement, Pour _divertir_ l’effet de mon ressentiment.

(_D. Garcie._ IV. 8.)

Bonjour.--Hé quoi, toujours ma flamme _divertie_!

(_Fâcheux._ II. 2.)

Viendra-t-il point quelqu’un encor me _divertir_?

(_Ibid._ III. 3.)

Et, cherchant à _divertir cette tristesse_, nous sommes allés nous promener sur le port.

(_Scapin._ II. 11.)

«C’est un artifice du diable, de _divertir ailleurs_ les armes dont ces gens-là combattoient les hérésies.»

(PASCAL. _Pensées._ p. 237.)

«Si l’homme étoit heureux, il le seroit d’autant plus qu’il seroit moins _diverti_, comme les saints et Dieu.»

(Id. _Ibid._ p. 219.)

DONCQUES, archaïsme:

_Doncques_ si le pouvoir de parler m’est ôté, Pour moi, j’aime autant perdre aussi l’humanité.

(_Dép. am._ II. 7.)

On écrivit originairement avec une _s_ finale, _doncques_, _avecques_, _ores_, _illecques_, _mesmes_.

DONNER; DONNER A PLEINE TÊTE DANS....:

Il ne faut point douter qu’elle ne _donne à pleine tête dans cette tromperie_.

(_Am. magn._ IV. 4.)

--DONNER AU TRAVERS DE:

Un homme...... _qui donne au travers des purgations et des saignées_.

(_Mal. im._ III. 3.)