Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 11

Chapter 113,337 wordsPublic domain

Tudieu! comme avec lui votre langue _cajole_!

(_Éc. des fem._ V. 4.)

CALOMNIER A QUELQU’UN, c’est-à-dire, DANS QUELQU’UN, sa vertu:

Vous osez sur Célie attacher vos morsures, Et _lui calomnier_ la plus rare vertu Qui puisse faire éclat sous un sort abattu?

(_L’Ét._ III. 4.)

Et calomnier en elle. Cet exemple se rapporte au datif de perte ou de profit. (Voyez DATIF.)

ÇAMON:

_Çamon_ vraiment! il y a fort à gagner à fréquenter vos nobles.

(_B. gent._ III. 3.)

_Çamon_, ma foi! j’en suis d’avis, après ce que je me suis fait.

(_Mal. im._ I. 2.)

On ne trouve indiqués nulle part le sens précis ni l’origine de cette expression, qui est évidemment une sorte d’exclamation affirmative.

Elle est formée de trois racines, _ce a mon_, que l’on trouve ainsi divisées dans les plus anciens textes. La reine de Navarre parlant d’un prêcheur:

«Si l’on disoit, en oyant un sermon, «Il a bien dit; je répondrois: _Ce a mon_.»

(_Le Miroir de l’âme péch._)

Il _a ce_, c’est-à-dire, bien dit. On sous-entend dans la réponse le verbe exprimé dans la demande.

Quand ce verbe dans la demande est accompagné d’une négation, la négation se glisse dans la formule de la réponse, ce qui achève d’en découvrir le sens.

«Or, n’i a fors que del huchier «Nos voisins.--Certes, _ce n’a mon_.»

(_De sire Hains et dame Anieuse._ BARBAZ. III. 45.)

Il n’y a que d’appeler nos voisins.--Certes, _il n’y a que ce_ (à faire). _Ce_, c’est-à-dire, appeler nos voisins.

Reste à expliquer le mot _mon_.

Il se présente souvent séparé de la formule que j’analyse, et joint au verbe _savoir_, mis pour _chose_ à _savoir_. Par exemple, dans Montaigne:

«Sçavoir _mon_ si Ptolémée s’y est aussy trompé aultre foys.»

(MONTAIGNE. _Essais._ II. 12.)

_Mon_ paraît une transformation de _num_. Du grec μῶν, _est-ce que_, les Latins avaient fait _num_: pourquoi, par une disposition d’organe réciproque, du latin _num_ les Français, à leur tour, n’auraient-ils pas refait _mon_? _Cum_, _numerus_, changent de même leur _u_ en _o_: _comme_, _nombre_.

_Mon_ garde la valeur de _num_ et de μῶν, et répond à _n’est-ce pas_, _pas vrai_, qui s’emploient familièrement dans un sens moitié interrogatif, moitié affirmatif: savoir, _n’est-ce pas_, si Ptolémée jadis ne s’y est pas trompé?--Je répondrais: Il a bien prêché, _pas vrai_?

Par suite de l’usage, les trois racines se sont fondues en un seul mot, qui a pris pour acception la valeur affirmative de la dernière racine: Il y a tant à gagner avec votre noblesse, _n’est-ce pas_!--J’en suis d’avis, _n’est-ce pas_, ou _en vérité_, après ce que je me suis fait!

A l’appui de l’étymologie que je propose, je ne dois pas omettre de faire observer que _um_, en latin, au moyen âge, se prononçait _on_. Voyez ce point développé au mot MATRIMONION.

CAMUS (RENDRE), métaphoriquement, _casser le nez_, rendre confus:

MATHURINE.

Oui, Charlotte; je veux que monsieur _vous rende un peu camuse_.

(_D. Juan._ II. 5.)

Vous remarquerez que l’on emploie à rendre la même pensée deux images contraires: _être camus_ et _avoir un pied de nez_.

CAPRIOLER, cabrioler:

Parbleu! si grande joie à l’heure me transporte, Que mes jambes sur l’heure en _caprioleroient_, Si nous n’étions point vus de gens qui s’en riroient.

(_Sgan._ 18.)

CARACTÈRE, talisman:

Oui, c’est un enchanteur qui porte un _caractère_ Pour ressembler aux maîtres des maisons.

(_Amph._ III. 5.)

On dit qu’il a _un caractère_ pour se faire aimer de toutes les femmes.

(_Pourc._ III. 8.)

Le Crispin des _Folies amoureuses_ se dit grand chimiste, qui passait même pour un peu sorcier:

«On m’a même accusé d’avoir _un caractère_.»

(_Fol. am._ I. 5.)

«_Caractère_ se dit aussi de certains billets que donnent des charlatans ou sorciers, et qui sont marqués de figures talismaniques ou de simples cachets.» (TRÉVOUX.)

CARÊME-PRENANT, mardi gras, qui touche au mercredi des cendres, jour où prend le carême:

On diroit qu’il est céans _carême-prenant_ tous les jours.

(_B. gent._ III. 2.)

_Un carême-prenant_ est un masque du mardi gras:

On dit que vous voulez donner votre fille en mariage à _un carême-prenant_?

(_Ibid._ V. 7.)

CARESSE, UN PEU DE CARESSE, au singulier:

Cela se passera avec _un peu de caresse_ que vous lui ferez.

(_G. D._ II. 12.)

CARNE, angle d’une table, d’un volet, etc.:

Je me suis donné un grand coup à la tête contre _la carne d’un volet_.

(_Mal. im._ I. 2.)

_Carne_ est le mot simple, dont on rencontre souvent au moyen âge le diminutif _carenon_ (on écrivait _carreignon_ ou _quarreignon_); la racine est _carré_, _quarré_, _quarre_, qui existe encore dans _bécarre_, c’est-à-dire _B carré_.

Dans les Vosges on dit: _à la carre du bois_; c’est _à l’angle_. _L’équerre_, instrument qui fait _la carre_.

Le _quarreignon_ était une mesure d’une _quarte_; c’était aussi un coin, un cachet de lettre.

«Blanchandrin fist un brief escrire, Puis mist le _carregnon_ en cire.»

(DU CANGE, _in Ceraculum_.)

CAROGNE, c’est-à-dire _charogne_; la grossièreté du mot étant un peu dissimulée par la différence de prononciation:

Voilà nos _carognes_ de femmes!

(_G. D._ III. 5.)

Ce mot est fréquent dans Molière comme imprécation: _ah, carogne!_

Primitivement le _ch_ sonnait dur, comme le _k_. De _carnem_ on fit _carn_, _karn_ ou _charn_, et dans la forme moderne _chair_. _Carogne_ témoigne de l’ancienne prononciation.

J’observe que le CH est entré dans l’orthographe pour un service diamétralement opposé à celui qu’il y fait aujourd’hui. L’_h_, signe d’aspiration, empêchait le _c_ de s’adoucir, de se briser sur la voyelle suivante, et le maintenait dur.

Car le _c_ tout seul faisait devant chacune des cinq voyelles le rôle du _ch_ moderne (qu’il conserve dans l’italien devant _e_ et _i_). On lit dans les plus vieux textes, _ceval_, _bouce_, _ceminée_, _fresce_; cela faisait, comme aujourd’hui, cheval, bouche, cheminée, fraîche. Au contraire, la notation moderne eût représenté _keval_, _bouke_, _keminée_, _fraîke_.... ce qui est la prononciation picarde. Et pourquoi les Picards prononcent-ils ainsi? pourquoi semblent-ils avoir pris le contre-pied des autres en prononçant un _kien_, un _kat_, une _mouke_, un _kemin_, un _pékeur_; et au contraire par _ch_, _chela_, _chel homme_, _chelle femme_, _merchi_, _chest boin_, etc. Est-ce purement et simplement par esprit de contradiction?

Nullement. C’est par fidélité à la langue latine, dont le Belgium de César paraît avoir été plus fortement imprimé que les autres provinces de la conquête romaine.

En effet, les Picards maintiennent le son du _k_ partout où les Latins sonnaient le _c_ dur: _vacca_, _vaque_; _bucca_, _bouque_; _caballus_, _keval_; _caro_, _karn_ et _carogne_; _catus_, _carrus_, _piscator_, _kat_, _kar_ et _karrette_, _péqueur_; _canis_, _kien_; _cacare_, _kier_, _etc._ Vous voyez qu’ils se reportent toujours à l’étymologie pour maintenir le _c_ dur, sans égard à la nature de la voyelle qui suit en français. Que cette voyelle soit devenue un _i_, comme dans _chien_, ou un _e_, comme dans _cheval_, n’importe; ils ne s’arrêtent point à la métamorphose; leur oreille se souvient de plus haut: c’était un _a_ en latin, et le _c_ y était dur; ils le garderont dur.

Mais dans _ce_, _ci_, _merci_, et autres pareils, qui ne viennent pas du latin, ou n’y avaient pas le _c_ dur, ils lui laissent la valeur du _ch_ moderne; ils disent _merchi_, comme les Italiens disent _mercè_.

Les autres provinces se sont réglées depuis sur la nature des voyelles françaises pour modifier la valeur du _c_; mais, dans l’origine, elles semblent lui avoir attribué partout, et sans distinction, l’effet du _ch_ moderne. Comment expliquer autrement que de _carrus_, on ait dit _chat_, _char_?

En italien, le _ch_ conserve sa valeur primitive: _chiamare_, _chiave_, _chiuso_.

Aujourd’hui l’on se contente du simple _c_ devant _o_ et _a_: _comminciare_, _decamerone_; mais autrefois on y écrivait aussi le _ch_, comme cela se voit par un manuscrit du XVe siècle, dont voici le titre exact:

--«In_ch_omincia il libro _ch_iamato de_ch_ameron, _ch_ognominato principe _Gh_aleotto[41], nel quale si _ch_ontengono cento novelle..... etc.»

(_Cité dans_ P. PARIS, _mss._ III. 327.)

Ce qui semble indiquer que, dans l’origine, les Italiens aussi prêtaient au _c_ une action uniforme sur les cinq voyelles. Et en effet, il est plus naturel, quand on pose une règle, de la poser générale; les exceptions viennent ensuite, amenées par le temps, et avec elles les inconséquences. Le _cahot_ de la voiture et le _chaos_ de Démogorgon sonnent à l’oreille comme la dernière moitié de _cacao_. Concluez donc la prononciation d’après l’orthographe!

[41] La règle relative au _c_ s’appliquait au _g_, qui n’est qu’un adoucissement du _c_. Apparemment, sans l’aspiration interposée, le _g_ de _Galeatto_ se fût prononcé comme celui de _girare_, _gelare_, au lieu d’être tenu dur comme dans _ghiaccia_.

CAS, GRAND CAS, chose considérable:

Ce que de plus que vous on en pourroit avoir (_d’âge_) N’est pas _un si grand cas_ pour s’en tant prévaloir.

(_Mis._ III. 5.)

«Quoi payer?--La dîme aux bons pères. «--Quelle dîme?--Savez-vous pas? «--Moi, je le sais?--_C’est un grand cas_, «Que toujours femme aux moines donne.»

(LA FONT. _Les Cordeliers de Catalogne._)

CAUSER, parler au hasard:

Le monde, chère Agnès, est une étrange chose! Voyez la médisance, et comme chacun _cause_!

(_Éc. des fem._ II. 6.)

Le sens primitif de _causer_ est, en effet, _blâmer_, _gronder_, _médire_. C’était un verbe actif, _causer quelqu’un_:

«Sa femme l’ot, moult fort le _cose_.»

(_Vie de J. C._ dans DUC.)

Sa femme l’entend, et le gronde fort.

«Moult de sa gent parler n’en osent, «Mais par derrière moult l’en _chosent_.»

(BARBAZ. _Fabliaux._ I. p. 160.)

Voyez Du Cange, au mot _Causare_.

CAUTION BOURGEOISE, garantie suffisante:

Je m’en vais gagner au pied, ou je veux _caution bourgeoise_ qu’ils ne me feront pas de mal. (Les yeux de Cathos et ceux de Madelon.)

(_Préc. rid._ 10.)

Allusion à l’ancienne coutume de livrer en otage au vainqueur un certain nombre des principaux bourgeois. Eustache de Saint-Pierre faisait partie de la caution bourgeoise fournie par la ville de Calais.

LE MARQUIS. Je la garantis détestable!

DORANTE. _La caution_ n’est pas _bourgeoise_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 6.)

«On appelle _caution bourgeoise_, dit Furetière, une caution valable et facile à discuter, comme serait celle d’un bourgeois bien connu dans sa ville.»

Au mot _caution_, Furetière met cet exemple: «On ne veut point prêter aux grands seigneurs sans _caution bourgeoise_.»

CE interrogatif, lié au verbe _pouvoir_:

Qui _peut-ce_ être?

(_L’Av._ IV. 7.)

--CE, suivi du verbe au pluriel:

Il faut que, dans l’obscurité, je tâche à découvrir quelles gens _ce peuvent être_.

(_Sicilien._ 5.)

Tous les discours sont des sottises, Partant d’un homme sans éclat; _Ce seroient_ paroles exquises, Si c’étoit un grand qui parlât.

(_Amph._ II. 1.)

_Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

(Voyez CE QUE et CE SONT.)

CÉANS:

Qu’est-ce qu’on fait _céans_? comme est-ce qu’on s’y porte?

(_Tart._ I. 5.)

Dénichons de _céans_, et sans cérémonie.

(_Ibid._ IV. 7.)

Ce vieux mot est employé dans _Tartufe_ avec une sorte de prédilection. Madame Pernelle, comme aussi madame Jourdain, affectionnent _céans_.

Et je parle d’un vieux Sosie Qui fut jadis de mes parents, Qu’avec très-grande barbarie A l’heure du dîner l’on chassa de _céans_.

(_Amph._ III. 7.)

_Céans_, racines _ci ens_, ici dedans; comme _léans_ est pour _là ens_, là dedans.

Fayel, surprenant le châtelain de Coucy chez sa femme, le chasse avec la suivante Isabelle:

«Or, chastelains, vous en irez, «Isabelle o vous enmenrez; «Car _ci ens_ jamais ne girra.»

(_R. de Coucy_, V. 4744.)

Car elle ne couchera jamais plus _céans_.

«Un frère Jean, novice de _léans_.»

(LA FONTAINE, _Féronde_.)

Novice de là-dedans.

_En_ prenait autrefois l’_s_ finale euphonique. Cette _s_ s’est conservée aussi dans cette autre forme _dedans_, où le second _d_ est une euphonique intercalaire. (_Des Var. du lang. fr._, 93 et 339.)

CEPENDANT QUE...:

_Cependant que_ chacun, après cette tempête, Songe à cacher aux yeux la honte de sa tête...

(_L’Ét._ V. 14.)

Pendant cela (savoir), que chacune, etc., _hoc pendente_ (seu _durante_) _quod_.... _Cependant que_, fréquent dans la prose de Froissart, est un archaïsme cher à la Fontaine.

CE QUE LE CIEL NOUS A FAIT NAÎTRE, notre origine:

Il y a de la lâcheté à déguiser _ce que le ciel nous a fait naître_.

(_B. gent._ III. 12.)

--CE QUE C’EST QUE DE.... pour _ce que c’est que le_...:

Moi! voyez _ce que c’est que du_ monde aujourd’hui!

(_L’Ét._ I. 9.)

Quid sit _de_ mundo hodie. (Voyez DE, représentant _que le_.)

CE QUE... SONT:

_Ce que_ je vous dis là _ne sont pas_ des chansons.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

On m’a montré la pièce, et comme _tout ce qu’il y a_ d’agréable _sont_ effectivement les idées qui ont été prises de Molière, etc.

(_Impr._ 3.)

«Son droit? _tout ce qu’_il dit _sont_ autant d’impostures.»

(RACINE. _Les Plaideurs._ II. 9.)

L’idée réveillée ici par le singulier _ce que_, représente des détails, et non pas un ensemble. Le verbe au singulier y serait déplacé; qu’on l’essaye: Monsieur, tout ce qu’il dit _est_ autant d’impostures. Tout ce qu’il y a d’agréable _est_ effectivement les idées, etc.

Cela n’est pas acceptable. Avant de s’accorder entre eux, les mots sont tenus de s’accorder avec la pensée; et quand il y a conflit, c’est la pensée qui doit l’emporter. Aussi, quand une suite de substantifs, même au pluriel, ne réveillent qu’une idée simple, l’idée d’un ensemble, le verbe se met au singulier.

Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable!

(_Pour._ III. 9.)

Voyez la contre-partie de cet article à C’EST.

CE QUI.... CE SONT:

_Ce sont_ charmes pour moi que _ce qui_ part de vous.

(_Fem. sav._ III. 1.)

Il est permis de supposer que, sans la nécessité de la mesure, Molière n’eût pas donné à l’usage la satisfaction de cette étrange alliance d’un singulier avec un verbe au pluriel. Ce _qui part... ce sont_ charmes.

Je dois observer cependant que Montaigne a écrit:

«_Cela, ce sont_ des effects particuliers.»

(_II. ch._ 12)

(Voyez des exemples du contraire à l’article C’EST.)

CERVELLE, figurément, la cause pour l’effet; impétuosité, extravagance: ESSUYER LA CERVELLE DE QUELQU’UN:

On n’a point à louer les vers de messieurs tels, A donner de l’encens à madame une telle, Et de nos francs marquis _essuyer la cervelle_.

(_Mis._ III. 7.)

CE SONT, SONT-CE:

C’est comme parle le plus souvent Molière, quand il suit un pluriel; et non pas _c’est_, _est-ce_, à la manière de Bossuet:

Comment, ces noms étranges _ne sont-ce pas_ vos noms de baptême?

(_Précieuses ridic._ 5.)

_Ce sont_ vingt mille francs qu’il m’en pourra coûter.

(_Mis._ V. 1.)

Il est probable qu’en prose Molière eût dit _c’est vingt mille francs_, comme dans la phrase de _Pourceaugnac_ citée plus haut; car l’idée ne se porte pas à considérer les francs isolément, mais sur une somme de 20,000 francs.

_Ce ne sont_ plus rien que des fantômes ou des façons de chevaux.

(_L’Avare._ III. 5.)

C’EST ou EST, en rapport avec un substantif au pluriel:

Et _deux ans_, dans son sexe, _est_ une grande avance.

(_Mélicerte._ I. 4.)

Il est clair qu’il n’y a point là de faute, parce que la pensée porte non pas sur le nombre des années, mais sur l’unité de temps représentée par deux ans. Deux ans, c’est une grande avance.

Quatre ou cinq mille écus _est_ un denier considérable!

(_Pourc._ III. 9.)

Tous les hommes sont semblables par les paroles, et _ce n’est_ que _les actions_ qui les découvrent différents.

(_L’Av._ I. 1.)

Il est certain que cette façon de parler paraît la plus conforme à la logique habituelle de la langue française, qui gouverne toujours la phrase, non sur les mots à venir, mais sur les mots déjà passés, en sorte qu’une inversion change la règle: J’ai _vu_ maints chapitres; j’ai maints chapitres _vus_.

_Ce_ est au singulier, représentant _cela_. Pourquoi mettre le verbe au pluriel? On ne dirait plus aujourd’hui, comme du temps de Montaigne, _cela sont_.

Mais _ce_ peut être un mot collectif enfermant une idée de pluriel; et quand ce pluriel touche immédiatement au verbe qui le suit, il n’y a point d’inconvénient à mettre _ce sont_, au lieu de _ce est_. Nos pères paraissent en avoir jugé ainsi, car la forme _ce sont_ se retrouve dans le berceau de la langue. Elle prédomine dans le livre des _Rois_:

«_Ço sunt les deus_ ki flaelerent e tuerent ces d’Égypte el désert.»

(_Rois._ p. 15.)

Le tort des grammairiens est d’avoir rendu cette forme obligatoire; elle n’est que facultative, et il est toujours loisible d’employer _c’est_ devant un nom pluriel. Les grammairiens, qui nous imposent rigoureusement _ce sont eux_, prescrivent aussi _c’est nous_, _c’est vous_, locutions absurdes! Puisqu’on gardait la tradition du moyen âge, il fallait du moins la garder tout entière, et dire, _ce sommes nous_, _c’êtes vous_. Mais on n’a obéi qu’à une routine aveugle et inconséquente.

Dans _Pathelin_, Guillemette recommande à M. Jousseaume de parler bas, par égard pour le pauvre malade; et elle-même s’oublie jusqu’à élever fort la voix. Le drapier ne manque pas d’en faire la remarque:

«Vous me disiez que je parlasse «Si bas, saincte benoiste dame: «Vous criez!

GUILLEMETTE.

_C’estes vous_, par mame!»

_C’est vous_, par mon âme!

A la fin, le drapier reconnaît son voleur dans l’avocat:

«Je puisse Dieu desadvouer «Se _ce n’estes vous_, vous, sans faulte...»

Je renie Dieu si ce n’est vous!

Et dans la scène où Pathelin subtilise le drap: L’honnête homme que feu votre père!

«Vrayment, _c’estes vous_ tout craché!»

_C’est vous_ tout craché.

«On trouve douze rois choisis par le peuple, qui partagèrent entre eux le gouvernement du royaume. _C’est eux_ qui ont bâti les douze palais qui composoient le labyrinthe.»

(BOSSUET. _Disc. sur l’hist. un._ 3e p.)

«_Ce n’est_ pas seulement _des hommes_ à combattre, _c’est des montagnes_ inaccessibles, _c’est des ravines et des précipices_ d’un côté; _c’est_ partout _des_ forts élevés....»

(_Or. fun. du pr. de Condé._)

On voit que Bossuet veut présenter une idée d’ensemble: les rois qui ont bâti le labyrinthe, et ce qu’il y a à combattre; et non pas attirer la pensée, la divertir sur les détails, sur les éléments qui forment cette unité. Il ne veut pas nous faire compter les rois égyptiens ni les sommets des montagnes, mais nous frapper par un tableau; il emploie le singulier.

Cependant, après avoir rapporté ce passage, l’auteur des _Remarques sur la langue française et le style_ déclare avec dureté: «Il faut partout _ce sont_.» «Il est certain, ajoute-t-il par forme d’atténuation, que les Latins disaient poétiquement _animalia currit_.» Les Latins n’ont jamais parlé de la sorte, ni en vers ni en prose; l’auteur confond la grammaire latine avec la grecque. Au surplus, la locution ζῶα τρέχει n’a pas le moindre rapport à ce dont il s’agit. On aimerait mieux trouver dans ce livre moins d’érudition, et un peu plus d’égards pour les grandes gloires littéraires de la France. C’est à l’instant même où il vient d’inventer cet _animalia currit_, que l’auteur reproche à Bossuet des _solécismes_: «Bossuet a commis cette faute à outrance.... _Le solécisme_ est commis avec une telle insistance, qu’il est permis de croire que Bossuet n’était pas bien fixé sur cette règle d’usage, _qu’il rencontre néanmoins quelquefois_.» (I. p. 445.) Non, Bossuet n’a pas fait ici de solécisme, et il parlait français autrement que par rencontre et par hasard.

«_Ce n’est plus ces promptes saillies_ qu’il savoit si vite et si agréablement réparer.»

(_Or. f. du pr. de Condé._)

Substituez _ce ne sont_, vous déchirez l’oreille: _ce ne sont plus ces_....

Voltaire dit pareillement:

«Les saints ont eu des foiblesses; _ce n’est pas leurs foiblesses_ qu’on révère.»

(_Canonis. de s. Cucufin._)

L’idée porte sur _ce qu’on révère_, et non sur les faiblesses des saints.

Et Racine:

«Ce _n’est_ pas _les Troyens_, c’est Hector qu’on poursuit.»

(_Androm._)

L’idée porte de même ici non pas sur _les Troyens_, mais sur _ce qu’on poursuit_.

Et comme après un nom collectif au singulier on peut mettre le verbe au pluriel, par rapport à la pensée que ce singulier réveille, de même on peut mettre le verbe au singulier à côté d’un substantif au pluriel, quand il y a unité dans l’idée.

Ainsi, dans Pourceaugnac, Molière a pu dire, et devait dire en effet:

_Quatre ou cinq mille écus_ EST un denier considérable.

(III. 9.)

_Sont_ un denier eût été impropre.

Par la même raison, M. de Chateaubriand a dû écrire:

«Qui racontera ces détails, si je ne les révèle? _Ce n’est pas les journaux._»

(_De la censure._)

Concluons qu’il y a un art, une délicatesse de style à choisir l’une ou l’autre forme, selon le besoin de la pensée ou de l’harmonie; et c’est à l’usage qu’il fait de cette liberté qu’on reconnaît le bon écrivain.

C’EST A.... A (un infinitif), et non pas _de_:

C’est _aux_ gens mal tournés, aux mérites vulgaires, _A_ brûler constamment pour des beautés sévères.

(_Mis._ III. 1.)

C’EST POUR (un infinitif), cela mérite que....:

Certes _c’est pour en rire_, et tu peux me le rendre.

(_Mélic._ I. 2.)

--C’EST POUR (un infinitif) QUE....:

Et _c’est pour essuyer_ de très-fâcheux moments, _Que_ les soudains retours de son âme inégale.

(_Psyché._ I. 2.)

Cela est fait pour.... Cela, savoir que....

C’EST (un infinitif) DE (un infinitif); et non _que de_:

_C’est m’honorer_ beaucoup _de vouloir_ que je sois témoin d’une entrevue si agréable.

(_Mal. im._ II. 5.)

C’EST QUE, par syllepse, sans relation grammaticale avec ce qui précède:

Et afin, madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de monsieur votre mari, _c’est que_ nous nous servirons du même notaire pour nous marier, madame et moi.

(_B. gent._ V. 7.)

Je vais vous dire une chose, c’est que nous nous servirons, etc.

C’EST TOUT DIT, adverbe; c’est tout dire, tout est dit quand on a dit cela:

Il est fort enfoncé dans la cour, _c’est tout dit_: La cour, comme l’on sait, ne tient pas pour l’esprit.

(_Fem. sav._ IV. 3.)

CE QUI EST DE BON, pour _ce qu’il y a de bon_:

Le mari ne se doute point de la manigance, voilà _ce qui est de bon_.

(_G. D._ I. 2.)

CE VOUS EST, CE NOUS EST:

En un mot, _ce vous est_ une attente assez belle Que la sévérité du tuteur d’Isabelle.

(_Éc. des mar._ I. 6.)

_Ce nous est_ une douce rente que ce M. Jourdain.

(_Bourg. gent._ I. 1.)

C’est ici le datif de profit: c’est _à vous_, _à nous_....

CHAGRIN DÉLICAT, délicatesse chagrine:

S’il faut que cela soit, ce sera seulement pour venger le public du _chagrin délicat_ de certaines gens.

(_Préf. de la Crit. de l’Éc. des fem._)

CHAISE pour _chaire_:

Les savants ne sont bons que pour prêcher en _chaise_.

(_Fem. sav._ V. 3.)

«_Chaise_ n’est point une erreur de Martine. Autrefois, on appelait ainsi ce que nous nommons aujourd’hui _chaire_; on disait: _une chaise de prédicateur, de régent_. Vaugelas préférait en ce sens le mot _chaise_, mais il n’excluait pas le mot _chaire_. Ce dernier ne se dit plus que des siéges ordinaires.» (M. AUGER.)