Lexique comparé de la langue de Molière et des écrivains du XVIIe siècle

Part 10

Chapter 103,320 wordsPublic domain

Cette façon de parler paraît embarrassée et pénible; cependant elle n’a pas été suggérée à Molière par la difficulté de la mesure, car il l’emploie en prose:

_Vous avez_, monsieur, _un certain monsieur de Pourceaugnac qui_ doit épouser votre fille.

(_Pourc._ II. 2.)

AVOUER LA DETTE, figurément, ne pas dissimuler:

Ma foi, madame, _avouons la dette_: vous voudriez qu’il fût à vous.

(_ Pr. d’Él._ IV. 6.)

Regnard, dans le _Distrait_:

«Parlons à cœur ouvert, et _confessons la dette_: «Je suis un peu coquet, tu n’es pas mal coquette.»

(IV. 3.)

AYE, ou AY, monosyllabe:

Dans cette joie...--_Aye, ay!_ doucement, je vous prie.

(_L’Ét._ V. 15.)

AÏE, par l’introduction du _d_, _aïde_ ou _aide_, selon la prononciation moderne, syncope d’_adjutorium_. _Aye, aye!_ c’est-à-dire, à l’aide, à l’aide!

«Certes, nous ne vous faudrons mie: «Tous jours serons en vostre _aïe_.»

(_R. de Coucy._ v. 766.)

«... Quant ele vit Arabis si cunfundre, «A halte voix s’escrie: _Aïez_ nous, mahum!»

(_Roland._ st. 266.)

BABYLONE; LA TOUR DE BABYLONE, comme qui dirait la tour du babil:

C’est véritablement _la tour de Babylone_, Car chacun y babille, et tout du long de l’aune.

(_Tart._ I. 1.)

«Le Père Caussin, jésuite, dit, dans sa _Cour sainte_, que _les hommes ont fondé la tour de Babel, et les femmes la tour de babil_. Ce quolibet du jésuite n’aurait-il pas donné l’idée de celui que Molière met dans la bouche de madame Pernelle? et le père Caussin ne serait-il pas le docteur dont parle la vieille dévote?»

(M. AUGER.)

BAIE:

C’est une _baie_ Qui sert sans doute aux feux dont l’ingrate _le paie_.

(_Dép. am._ I. 5.)

Cette expression, _payer d’une baie_, nous reporte à la farce de Pathelin, dont la première édition est de 1490. Le prodigieux succès de ce _Pathelin_ fit passer en proverbe plusieurs mots de cette pièce; nous disons encore: _revenir à ses moutons_. _Payer d’une baie_ est une allusion à cette autre scène excellente, où le berger, acquitté du meurtre des moutons, paye son avocat en lui disant _Bée_, comme il a fait au juge; et la fourberie retombe sur son auteur.

_Messire_ JEHAN.

«Et comme quoi?

PATHELIN.

«Pour ce qu’_en bée_ «_Il me paya_ subtilement.»

(_Le Testament de Pathelin._)

--BAIE (DONNER LA):

Le sort a bien _donné la baie_ à mon espoir.

(_L’Ét._ II. 13.)

BAILLER, archaïsme, donner:

Un sergent _baillera_ de faux exploits, sur quoi vous serez condamné sans que vous le sachiez.

(_Scapin._ II. 8.)

_Bailler un exploit_ était le terme consacré en style d’huissier; Molière n’avait garde de changer le mot technique.

BAISSEMENT DE TÊTE:

Quelque _baissement de tête_, un soupir mortifié, deux roulements d’yeux, rajustent dans le monde tout ce qu’ils (les scélérats) peuvent faire.

(_D. Juan._ V. 2.)

BALANCER QUELQUE CHOSE:

Un homme qui..... et _ne balance aucune chose_.

(_Mal. im._ III. 3.)

Qui ne pèse rien.

BALLE, RIMEUR DE BALLE:

Allez, _rimeur de balle_, opprobre du métier.

(_Fem. sav._ III. 5.)

«_Balle_, en termes d’agriculture, est une petite paille, capsule ou gousse, qui sert d’enveloppe au grain dans l’épi.»

(TRÉVOUX.)

Si _balle_ est ici dans ce sens, _rimeur de balle_ serait une métaphore prise d’un objet qui, devant être rembourré de plume ou de crin, ne l’est que de _balle_, et ainsi d’une valeur réelle très-inférieure à l’apparence; mais cela paraît forcé.

Trévoux explique _rimeur de balle_, par allusion à la _balle_ des marchands forains: «On appelle _rimeur de balle_ un poëte dont les vers sont si mauvais, qu’ils ne servent qu’à envelopper des marchandises.» C’est ainsi qu’on dit _poëte des halles_.

BARBARISMES DE BON GOUT, en matière de bon goût:

Des incongruités de bonne chère et des _barbarismes de bon goût_.

(_B. gent._ IV. 1.)

(Voyez SOLÉCISMES EN CONDUITE.)

BARGUIGNER:

A quoi bon tant _barguigner_ et tant tourner autour du pot?

(_Pourc._ I. 7.)

_Barguigner_ signifie _marchander_ en vieux français; racine _bargain_, que les Anglais nous ont pris et conservent encore.

«Estagiers de Paris puent _barguignier_ et achater bled, ou marchié de Paris.»

(_Livre des mestiers._ p. 17.)

Le sire de Coucy, déguisé en mercier ambulant, ouvre sa balle; toute la maison y accourt, et la châtelaine de Fayel elle-même:

«Iluec trouverent le mercier, «E lor dame qui remuoit «Les joiaus, et les _bargignoit_. «Aulcuns aussy de la mesnie «Ont mainte chose _bargignie_.... «Et quant rien plus ne _bargigna_, «Sa marchandise appareilla, «Et prist son fardel à trousser.....

(_Roman de Coucy._)

«La dame dist à son valet: «Faites demourer sans long plait «Ce povre home, marchand estragne. «Cilz respont, sans faire _bargagne_: «Gentilz dame, Dieus le vous mire.»

(_Ibid._)

Elle _marchandait_ les joyaux;--et quand on ne _marchanda_ plus rien...;--il répond _sans marchander_. _Barguigner_ n’a plus aujourd’hui que le sens figuré de _marchander_.

BASTE, de l’italien _basta_, suffit:

_Baste!_ songez à vous dans ce nouveau dessein.

(_L’Ét._ IV. 1.)

_Baste!_ laissons là ce chapitre.

(_Méd. m. lui._ I. 1.)

BATIR SUR DES ATTRAITS....:

Mon cœur aura _bâti sur ses attraits naissants_.

(_Éc. des fem._ IV. 1.)

C’est l’abrégé d’une expression métaphorique: bâtir, fonder un espoir sur.....

BATTEUR:

Oui, je te ferai voir, _batteur_ que Dieu confonde, Que ce n’est pas pour rien qu’il faut rouer le monde.

(_L’Ét._ II. 9.)

BEAU, au sens métaphorique de _pur_:

SGANARELLE.

Vous vous taisez exprès, et me laissez parler _par belle malice_!

(_D. Juan._ III. 1.)

BEAUCOUP devant un adjectif ou un partic. passé:

Je vous suis _beaucoup obligé_.

(_Pourc._ III. 9.)

Leur savoir à la France est _beaucoup nécessaire_!

(_Fem. sav._ IV. 3.)

BÉCARRE; DU BÉCARRE, terme technique, aujourd’hui inusité:

Ah! monsieur, _c’est du beau bécarre_!

(_Le Sicilien._ 2.)

Et là-dessus vient un berger, berger joyeux, avec _un bécarre admirable_, qui se moque de leur foiblesse.

(_Ibid._)

Cela veut dire que la musique passe du mode mineur au majeur.

BÉCASSE BRIDÉE:

Ma foi, monsieur, _la bécasse est bridée_; et vous avez cru faire un jeu qui demeure une vérité.

(_Am. méd._ III. 9.)

«Cela se dit figurément, à cause d’une chasse que les paysans font aux bécasses avec des lacets et collets qu’ils tendent, où elles se brident elles-mêmes.»

(TRÉVOUX.)

BEC CORNU, ou mieux BECQUE CORNU:

Et sans doute il faut bien qu’à ce _becque cornu_ Du trait qu’elle a joué quelque jour soit venu.

(_Éc. des fem._ IV. 6.)

Que maudit soit le _bec cornu_ de notaire qui m’a fait signer ma ruine!

(_Méd. m. lui._ I. 2.)

_Becque_ est formé de l’italien _becco_, _un bouc_, mot qui reçoit deux sens métaphoriques, injurieux l’un et l’autre. _Becco_ est un lourdaud, ou un homme que déshonore l’inconduite de sa femme ou de sa sœur (_Trésor des trois langues_). L’épithète _cornu_ s’explique d’elle-même.

BÉJAUNE, erreur grossière:

C’est fort bien fait d’apprendre à vivre aux gens, et de leur montrer leur _béjaune_.

(_Am. méd._ II. 3.)

Monsieur, souffrez que je lui montre son _béjaune_, et le tire d’erreur.

(_Mal. im._ III. 16.)

Les jeunes oiseaux ont le bec garni d’une sorte de frange jaune. Ainsi, par métaphore, avoir le bec jaune, c’est manquer d’expérience, être dupe. Molière a écrit aussi _bec jaune_; conformément à l’étymologie:

Oui, Mathurine, je veux que monsieur vous montre votre _bec jaune_.

(_D. Juan._ II. 5.)

«Ce sont six aulnes.... ne sont mie? «Et non sont; que je suis _bec jaulne_!»

(_Pathelin._)

Dans l’origine, les consonnes finales étant muettes lorsque suivait une consonne; on prononçait pour _bec_, _mer_, _fer_, _bé_, _mé_, _fé_.

(_Des variations du langage français_, p. 44.)

BESOIN, FAIRE BESOIN, être nécessaire:

Aussi bien _nous fera-t-il ici besoin_ pour apprêter le souper.

(_L’Av._ III. 5.)

BIAIS, dissyllabe:

Nous n’aurions pas besoin maintenant de rêver A chercher les _biais_ que nous devons trouver.

(_L’Ét._ I. 2.)

Des _biais_ qu’on doit prendre à terminer vos feux.

(_Ibid._ IV. 1.)

Il faut voir maintenant quel _biais_ je prendrai.

(_Ibid._ IV. 8.)

Pour tâcher de trouver un _biais_ salutaire.

(_Ibid._ V. 12.)

Et du _biais_ qu’il faut vous prenez cette affaire.

(_Sgan._ 21.)

Le pousser est encor grande imprudence à vous, Et vous deviez chercher quelque _biais_ plus doux.

(_Tart._ V. I.)

--Monosyllabe:

J’ai donc cherché longtemps _un biais_ de vous donner La beauté que les ans ne peuvent moissonner.

(_Fem. sav._ III. 6.)

--SAVOIR LE BIAIS DE FAIRE QUELQUE CHOSE:

Mais, encore une fois, madame, _je ne sais point le biais de faire entrer_ ici des vérités si éclatantes.

(_Ép. dédic. de la Critique de l’Éc. des fem._)

BICÊTRE, voyez BISSÊTRE.

BIEN; AVOIR LE BIEN DE... le plaisir, l’avantage de...:

... _J’ai le bien d’être_ de vos voisins.

(_Éc. des mar._ I. 5.)

Il s’est dit grand chasseur, et nous a prié tous Qu’il pût _avoir le bien de courir_ avec nous.

(_Fâcheux._ II. 7.)

BIEN ET BEAU:

Cependant arrivé, vous sortez _bien et beau_, Sans prendre de repos ni manger un morceau.

(_Sgan._ 7.)

Remarquez _beau_, employé comme adverbe. C’était originairement le privilége de tous les adjectifs. Il nous en reste encore de nombreux exemples: voir _clair_, frapper _ferme_, parler _haut_, partir _soudain_, parler _net_, etc., etc., pour _clairement_, _fermement_, _hautement_, _soudainement_, _nettement_.

«Le fermier vient, le prend, l’encage _bien et beau_, «Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.»

(LA FONTAINE. _Le Corbeau voulant imiter l’Aigle._)

BIENSÉANCE; ÊTRE EN LA BIENSÉANCE DE QUELQU’UN, c’est-à-dire, à sa disposition:

Cette maison meublée _est en ma bienséance_; Je puis en disposer avec grande licence.

(_L’Ét._ V. 2.)

BISSÊTRE; malheur résultant d’une fatalité. FAIRE UN BISSÊTRE:

Eh bien! ne voilà pas mon enragé de maître? Il nous va _faire_ encor _quelque nouveau bissêtre_.

(_L’Ét._ V. 7.)

L’orthographe est _bissêtre_, et non _bicêtre_; le mot primitif est _bissexte_. Du Cange, au mot _Bissextus_, l’explique _infortunium_, _malum superveniens_. La mauvaise influence de l’an et du jour bissextile était proverbiale au moyen âge:

«Cette année-là étoit bissextile, et le _bissexte_ tomba de fait sur les traistres.»

(_Orderic Vital._ lib. XIII. p. 882.)

«Cette tumultueuse année fut bissextile.... et le _bissexte_ tomba sur le roi et sur son peuple, tant en Angleterre qu’en Normandie.»

(_Id._ lib. XIII. p. 905.)

C’était une locution populaire: le _bissexte_ est tombé sur telle affaire, pour dire qu’elle avait mal tourné. Nous voyons déjà paraître la forme corrompue _bissextre_ dans Molinet:

«Pour ce que bissextre eschiet, «L’an en sera tout desbauchiet.»

(_Le Calendrier._)

L’_x_ s’éteignait dans la prononciation, et laissait prévaloir le _t_, par la règle des consonnes consécutives. On prononçait donc _bissête_, et, par l’intercalation euphonique de l’_r_, _bissêtre_.

La superstition du jour bissextile remontait aux Romains. Voyez là-dessus le témoignage de Macrobe, au livre Ier, chapitre 13, des _Saturnales_.

Molière rappelle donc ici, par l’emploi du mot _bicêtre_, une expression et une superstition du moyen âge.

Le vice d’orthographe tendrait à confondre le _bissêtre_ avec le château de _Bicestre_ ou de _Bicêtre_. Celui-ci a une tout autre origine: la grange aux Gueux, qui appartenait, en 1290, à l’évêque de Paris, passa plus tard à Jean, évêque de _Wincestre_, dont le nom, transformé en _Bicestre_, est resté attaché à cette demeure.

Le peuple dit d’un enfant méchant et tapageur: C’est un _bicêtre_; ah! le petit _bicêtre_! Trévoux veut que ce soit par allusion à la prison de _Bicêtre_; mais ne serait-ce pas plutôt un vestige de la superstition du _bissêtre_? Ah! le maudit enfant! le petit malheureux! né le jour du _bissêtre_, sur qui est tombé le _bissêtre_!

On lit dans le _Roman bourgeois_, de Furetière:

«Si j’ai _fait_ ici _quelque bissêtre_;»

Et dans la _Noce de village_, de Brécourt:

«Avant, je veux _faire bissêtre_.»

BLANCHIR, NE FAIRE QUE BLANCHIR; au sens métaphorique:

Les douceurs _ne feront que blanchir_ contre moi.

(_Dép. am._ V. 9.)

Et nos enseignements _ne font là que blanchir_.

(_Éc. des fem._ III. 3.)

LE MARQUIS.--Voilà des raisons qui ne valent rien.

CLIMÈNE.--Tout cela _ne fait que blanchir_.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 7.)

Bien que cette expression se trouve dans la bouche de Climène, il ne s’ensuit pas que Molière ait prétendu la blâmer.

Voici comment Furetière expose l’origine de cette métaphore:

«BLANCHIR se dit aussi des coups de canon qui ne font qu’effleurer une muraille, et y laissent une marque blanche. En ce sens, on dit, au figuré, de ceux qui entreprennent d’attaquer ou de persuader quelqu’un, et dont tous les efforts sont inutiles, que tout ce qu’ils ont fait, tout ce qu’ils ont dit, n’a fait que _blanchir_ devant cet homme ferme et opiniâtre.»

BOIRE LA CHOSE; métaphoriquement, se résigner:

Mon frère, doucement il faut _boire la chose_.

(_Éc. des mar._ III. 10.)

Molière a dit, par la même figure: _Avaler l’usage des galants_.

--BOIRE SUR LE RESTE DE QUELQU’UN:

Vous _buviez sur son reste_, et montriez d’affecter Le côté qu’à sa bouche elle avoit su porter.

(_L’Ét._ IV. 5.)

BON, BONNE, ironiquement:

Hé, _la bonne effrontée_!

(_Sgan._ 6.)

Parbleu! _le voilà bon_, avec son habit d’empereur romain!

(_D. Juan._ III. 6.)

D’où viens-tu, _bon pendard_?

(_G. D._ III. 11.)

Taisez-vous, _bonne pièce_!

(_Ibid._ I. 6.)

Oses-tu bien paroître devant mes yeux, après tes _bons déportements_?

(_Scapin._ I. 4.)

--BON A FAIRE A....:

Refuser ce qu’on donne est _bon à faire aux fous_.

(_Dép. am._ I. 2.)

--BON ARGENT (PRENDRE POUR DE), prendre au sérieux:

Quoi! _tu prends pour de bon argent_ ce que je viens de dire?

(_D. Juan._ V. 2.)

Métaphore tirée de la fausse monnaie.

--AVOIR LE CŒUR BON, c’est-à-dire, en style moderne, _bien placé_:

Sachez que j’ai _le cœur trop bon_ pour me parer de quelque chose qui ne soit point à moi.

(_L’Av._ V. 5.)

--LE BON DU CŒUR, substantivement:

Et _du bon de mon cœur_ à cela je m’engage.

(_Mis._ III. 1.)

Du meilleur de mon cœur.

--BONS JOURS, jours de fête, jours solennels:

Que d’une serge honnête elle ait son vêtement, Et ne porte le noir qu’aux _bons jours_ seulement.

(_Éc. des mar._ I. 2.)

BOUCHE. BOUCHE COUSUE, adverbialement, pour recommander la discrétion:

Adieu. _Bouche cousue_, au moins! Gardez bien le secret, que le mari ne le sache pas!

(_G. D._ I. 2.)

--LAISSER SUR LA BONNE BOUCHE:

Vous n’en tâterez plus, et _je vous laisse sur la bonne bouche_.

(_Ib._ II. 7.)

--DANS MA BOUCHE, DANS LEURS BOUCHES, c’est-à-dire d’après mes paroles, à les entendre:

_Dans ma bouche_, une nuit, cet amant trop aimable Crut rencontrer Lucile à ses vœux favorable.

(_Dép. am._ II. 1.)

Il n’y a pas moyen d’approuver cette façon de parler.

Ascagne veut dire qu’elle se fit passer pour Lucile, parla comme si elle eût été Lucile. Cette expression étrange paraît tenir à l’inexpérience de Molière, quand il fit le _Dépit_; mais on est surpris de la retrouver, mieux construite, il est vrai, dans la préface du _Tartufe_. Il s’agit des hypocrites:

Le _Tartufe_, _dans leur bouche_, est une pièce qui offense la piété.

Molière s’exprimerait-il autrement s’il voulait dire que les hypocrites, par leur manière de réciter _Tartufe_, d’en accentuer les vers, dénaturent la pensée de l’auteur, et font d’un ouvrage innocent un ouvrage impie?

(Voyez MÉTAPHORES VICIEUSES.)

BOUCHON ET BOUCHONNER:

Hai, hai, mon petit nez, pauvre petit _bouchon_!

(_Éc. des m._ II. 14.)

Je te _bouchonnerai_, baiserai, mangerai.

(_Éc. des fem._ V. 4.)

_Bouchon_ est ici le diminutif de _bouche_. Il ne faut pas s’arrêter à ce que cette terminaison _on_, _one_, est en italien la marque d’un augmentatif; il est certain qu’en français elle a reçu un emploi opposé, comme de _Pierre_, _Pierron_ ou _Pierrot_; de _Charles_, _Charlon_ ou _Charlot_, de _Gothe_, _Gothon_; de _Marie_, _Marion_, etc. Et dans les noms communs, _bestion_ (de beste), _valeton_ (valet), _luiton_ (lutin), _tetton_ (tette), _peton_ (pied), _chaton_ (chat), _poupon_ (poupe, poupée, etc.)

Voici l’article de Furetière: «BOUCHON est aussi un nom de cajollerie qu’on donne aux petits enfants, aux jeunes filles de basse condition: Mon petit cœur, mon petit _bouchon_.»

BOUGER (SE), verbe réfléchi, pour _bouger_, neutre:

Et personne, monsieur, qui _se_ veuille _bouger_ Pour retenir des gens qui se vont égorger!

(_Dép. am._ V. 7.)

BOURLE, de l’italien _burla_, _moquerie_, FAIRE UNE BOURLE:

Une certaine mascarade..... que je prétends faire entrer dans une _bourle_ que je veux faire à notre ridicule.

(_Bourg. gent._ III. 14.)

C’est la leçon de l’édition de 1670, qui est la première. Les éditions modernes mettent _bourde_, qui est la forme corrompue, aujourd’hui adoptée. _Bourle_ n’est dans aucun dictionnaire; ils donnent tous _bourde_.

BRANLER LE MENTON, manger:

MASCARILLE.

Oh! tu seras ainsi tenu pour un poltron. --Soit, pourvu que toujours _je branle le menton_.

(_Dép. am._ V. 1.)

BRAS, SE METTRE...... SUR LES BRAS:

Voudriez-vous, madame, vous opposer à une si sainte pensée, et que j’allasse, en vous retenant, _me mettre le ciel sur les bras_?

(_D. Juan._ I. 5.)

Qui en touche un (hypocrite), _se les attire tous sur les bras_.

(_Ib._ V. 2.)

--SE JETER.... SUR LES BRAS, même sens;

Et je _me jetterois_ cent choses _sur les bras_.

(_Mis._ V. 1.)

BRAVADE, FAIRE BRAVADE A QUELQU’UN:

Moi, je serois cocu?--Vous voilà bien malade! Mille gens le sont bien, _sans vous faire bravade_, Qui, de mine, de cœur, de biens et de maison, Ne feroient avec vous nulle comparaison.

(_Éc. des fem._ IV. 8.)

Sans vous insulter.

--BRAVADE D’UN DISCOURS:

Je ne sais qui me tient qu’avec une gourmade Ma main _de ce discours_ ne venge la _bravade_.

(_Éc. des fem._ V. 4.)

BRAVE en ajustements:

Ta forte passion est d’être _brave_ et leste.

(_Éc. des fem._ V. 4.)

Est-ce que tu es jalouse de quelqu’une de tes compagnes que tu voies plus _brave_ que toi?

(_Am. méd._ I. 2.)

BRAVERIE, parure:

LA GRANGE.--Vite, qu’on les dépouille sur-le-champ.

JODELET.--Adieu, notre _braverie_!

(_Préc. rid._ 16.)

Pour moi, je tiens que _la braverie_, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles.

(_Am. méd._ I. 1.)

BRIDER D’UN ZÈLE:

_D’un zèle simulé j’ai bridé_ le bon sire.

(_L’Ét._ IV. 1.)

BRILLANTS; qualités brillantes:

Comme par son esprit et ses autres _brillants_ Il rompt l’ordre commun et devance le temps....

(_Mélicerte._ I. 4.)

--LES BRILLANTS DES YEUX:

Mais, voyant _de ses yeux tous les brillants baisser_.

(_Tart._ I. 1.)

Et si je rends hommage _aux brillants de leurs yeux_, De leur esprit aussi j’honore les lumières.

(_Fem sav._ III. 2.)

--LES BRILLANTS D’UNE VICTOIRE:

Ne vous enflez donc point d’une si grande gloire, Pour les petits _brillants_ d’une faible victoire.

(_Mis._ III. 5.)

BROUILLER:

Que nous _brouilles-tu_ ici de ma fille?

(_L’Av._ V. 3.)

--DESTIN BROUILLÉ, embrouillé:

Fut-il jamais destin plus _brouillé_ que le nôtre?

(_L’Ét._ IV. 9.)

BRUIRE. FAIRE BRUIRE SES FUSEAUX, métaphoriquement, faire tapage:

Le vin émétique _fait bruire ses fuseaux_.

(_D. Juan._ III. 1.)

BRUIT. Bruit répandu, ouï-dire:

J’ai rencontré un orfévre qui, sur le _bruit_ que vous cherchiez quelque beau diamant en bague....

(_Mar. for._ 5.)

--AVOIR UN BRUIT DE, avoir la réputation de:

Hé! là, là, madame la Nuit, Un peu doucement, je vous prie; _Vous avez_ dans le monde _un bruit_ De n’être pas si renchérie.

(_Amph._ prol.)

«Elle _eut le bruit_, à la cour, de n’avoir pas sa pareille.»

(LA REINE DE NAV. _Hept._ nouv. 15.)

On disait de même, _donner un bruit à quelqu’un_.

Bonnivet, au témoignage de la reine de Navarre,

«Estoit des dames mieulx voulu que ne feut oncques François, tant par sa beauté, bonne grace et parole, que pour _le bruit que chacun luy donnoit_ d’estre l’un des plus adroits et hardis aux armes qui feust de son tems.»

(_Heptaméron._ nouvelle 14e.)

«Elle connoissoit le contraire du _faux bruit que l’on donnoit aux François_, car ils estoient plus sages, etc.»

(_Ibidem._)

(Voyez la note au mot DONNER UN CRIME.)

--A PETIT BRUIT:

Je me divertirai _à petit bruit_.

(_D. Juan._ V. 2.)

BRULER SES LIVRES A QUELQUE CHOSE:

J’_y brûlerai mes livres_, ou je romprai ce mariage.

(_Pourc._ I. 3.)

Chicaneau dit pareillement:

CHICANEAU.

«Vous plaidez?

LA COMTESSE.

Plût à Dieu!

CHICANEAU.

_J’y brûlerai mes livres!_»

(_Les Plaideurs._ I. 7.)

BRUTALITÉ DE SENS COMMUN ET DE RAISON:

Un homme qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une _brutalité de sens commun et de raison_, donne au travers des purgations et des saignées.

(_Mal. im._ III. 3.)

BUTER A QUELQUE CHOSE, prendre cette chose pour but:

Toutes mes volontés _ne butent qu’à vous plaire_.

(_L’Ét._ V. 3.)

BUTIN, au lieu de _proie_, dans le sens métaphorique:

D. ELVIRE.

On ne me verra point _le butin_ de vos feux.

(_D. Garcie._ III. 3.)

Je ne crois pas qu’on trouve en français un second exemple de cette façon de parler bizarre. Dans une métaphore consacrée, on n’a pas le droit de substituer un synonyme au mot qui fait la figure; autrement cet Anglais aurait bien parlé, qui écrivait à Fénelon: «Monseigneur, vous avez pour moi _des boyaux de père_,» car _entrailles_ et _boyaux_ sont synonymes, comme _proie_ et _butin_.

CABALE, pour signifier le parti des faux dévots:

Que si je viens à être découvert, je verrai, sans me remuer, prendre mes intérêts à toute _la cabale_.

(_D. Juan._ V. 2.)

Pascal, dans les _Provinciales_, emploie ce mot dans le même sens.

CACHE, cachette:

On n’est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une _cache_ fidèle.

(_L’Av._ I. 4.)

«Et qui vous a cette _cache_ montrée?»

(LA FONTAINE.)

CACHEMENT DE VISAGE:

Leurs détournements de tête et leurs _cachements de visage_ firent dire cent sottises de leur conduite.

(_Crit. de l’Éc. des fem._ 3.)

CADEAU, dîner en partie de campagne, dont on régale quelqu’un. Molière l’explique lui-même dans ce passage:

Des promenades du temps, Ou dîners qu’on donne aux champs, Il ne faut point qu’elle essaye: Selon les prudents cerveaux, Le mari, dans ces _cadeaux_, Est toujours celui qui paye.

(_Éc. des fem._ III. 2.)

Des maris benins qui:

De leurs femmes toujours vont citant les galants, ................................................ Témoignent avec eux d’étroites sympathies, Sont de tous leurs _cadeaux_, de toutes leurs parties.

(_Ib._ IV. 8.)

J’aime le jeu, les visites, les assemblées, _les cadeaux_, et les promenades....

(_Mar. forc._ 4.)

Le diamant qu’elle a reçu de votre part, et le _cadeau_ que vous lui préparez....

(_Bourg. g._ III. 6.)

Les déclarations ont entraîné les sérénades et les _cadeaux_, que les présents ont suivis.

(_Ibid._ III. 18.)

«_Cadeau_ se dit aussi des repas qu’on donne hors de chez soi, et particulièrement à la campagne. Les femmes coquettes ruinent leurs galants à force de leur faire faire des _cadeaux_. En ce sens il vieillit.»

(FURETIÈRE.)

--DONNER UN CADEAU:

Nous mènerions promener ces dames hors des portes, et _leur donnerions un cadeau_.

(_Préc. rid._ 10.)

Je l’ai fait consentir enfin au _cadeau_ que vous lui voulez _donner_.

(_B. gent._ III. 6.)

--CADEAU DE MUSIQUE, DE DANSE:

Elles y ont reçu _des cadeaux_ merveilleux _de musique et de danse_.

(_Am. magn._ I. 1.)

CAJOLER, verbe neutre: