Lettres sur l'histoire de France
Part 7
La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par les Visigoths et les Burgondes fut loin d’être aussi violente que celle du nord par les Franks. Soustraits depuis longtemps à l’empire du fanatisme guerrier que propageait la religion des Scandinaves, ces deux peuples avaient émigré par nécessité avec femmes et enfants sur le territoire romain. C’était par des négociations réitérées, plus encore que par la force des armes, qu’ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule ils étaient chrétiens, et, quoique appartenant à la secte arienne, ils se montraient en général tolérants. Les Goths le furent d’abord, et les Burgondes le furent toujours. Il paraît que cette bonhomie, qui est l’un des caractères actuels de la race germanique, se fit voir de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à l’ouest du Jura, les Burgondes avaient erré pendant plus d’un siècle sur le sol de la Germanie, se heurtant contre tous les dominateurs du pays, et toujours refoulés par eux. L’idée de malheur et de défaite s’était, pour ainsi dire, attachée à leur nom; et cette longue suite de revers, couronnée par une catastrophe nationale dont la poésie du nord a fait sa grande épopée[75], avait adouci leur caractère et brisé en eux l’orgueil du barbare et du conquérant.
[75] Le poëme des _Nibelungen_ et les chants héroïques de l’_Edda_. Dans ces traditions épiques de la Scandinavie et de l’Allemagne, se trouve joint, par anachronisme, au souvenir de la destruction du premier royaume des Burgondes, un souvenir confus des princes mérovingiens, victimes de la sanglante rivalité de deux femmes, Brunehilde et Fredegonde. Le nom d’Attila y domine, par un autre anachronisme, escorté de celui du roi des Goths, Theoderik, comme le plus grand nom qui fût resté dans la mémoire des peuples d’outre-Rhin. Voyez l’écrit de M. Roget de Belloguet, intitulé: _Questions bourguignonnes_, et joint à l’ouvrage de Courtépée (éd. de 1846), p. 132 et suiv.
Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris à titre d’hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l’expression germanique[76], mais comme leur égal en droits dans l’enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d’embarras de parvenus. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu’ils voyaient faire aux clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient de grand matin pour aller le saluer par les noms de _père_ ou d’_oncle_, titre de respect fort usité alors dans l’idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leurs armes ou en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs chansons nationales, et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains comment ils trouvaient cela[77].
[76] _Lide_, _lete_, _late_, _latze_, dans les anciennes langues teutoniques, signifiait _petit_ et _dernier_. Les Germains donnaient ce nom aux gens de la classe inférieure, qui, chez eux, étaient colons ou fermiers attachés à la glèbe. C’était, selon toute probabilité, les restes d’anciens peuples vaincus.
[77]
Laudantem tetrico subinde vultu, Quod Burgundio cantat esculentus, Infundens acido comam butyro?... Quem non ut vetulum patris parentem, Nutricisque virum, die nec orto, Tot tantique petunt simul Gigantes...
(Sidon. Apollinar. _Carm. ad Catulinum_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 811.)
La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers l’abus de la force. Elle offrait même à cet égard des précautions qu’on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendait aux Barbares de s’immiscer, sous aucun prétexte, dans les procès entre Romains[78]. L’un de ces articles mérite d’être cité textuellement: «Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étranger en voyage sera puni d’une amende de trois sous... Si le voyageur vient à la maison d’un Burgonde et y demande l’hospitalité, et que celui-ci indique la maison d’un Romain, et que cela puisse être prouvé, il payera trois sous d’amende, et trois sous pour dédommagement à celui dont il aura montré la maison[79].»
[78] Lex Burgundionum, tit. LV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. IV, p. 272.
[79] Lex Burgundionum, tit. XXXVIII, p. 266.
Avant l’époque où se développa chez eux l’intolérance du fanatisme arien, les Visigoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la Loire et les deux mers, joignaient un égal esprit de justice à plus d’intelligence et de goût pour la civilisation. De longues promenades militaires à travers la Grèce et l’Italie avaient inspiré à leurs chefs l’ambition de surpasser, ou tout au moins de continuer, dans leurs établissements, l’administration romaine. Le successeur du fameux Alarik, Ataülf, qui transporta sa nation d’Italie dans la province narbonnaise, exprimait d’une manière naïve et forte ses sentiments à cet égard. «Je me souviens, dit un écrivain du cinquième siècle, d’avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu’il avait vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l’empereur Théodose, et d’ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale de la familiarité d’Ataülf. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d’abord été d’anéantir le nom romain, et de faire de toute l’étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique: de sorte que, pour parler vulgairement, tout ce qui était _Romanie_ devînt _Gothie_, et qu’Ataülf jouât le même rôle qu’autrefois César-Auguste; mais qu’après s’être assuré par l’expérience que les Goths étaient incapables d’obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu’il ne fallait point toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d’être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu’au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l’empire qu’il ne pouvait transporter. Dans cette vue, il s’abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix[80]...»
[80] Pauli Orosii _Hist._, lib. VII, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 598.
Ces idées élevées de gouvernement par les lois, cet amour de la civilisation dont l’empire romain était alors l’unique modèle, furent conservés, mais avec plus d’indépendance, par les successeurs d’Ataülf. Leur cour de Toulouse, centre de la politique de tout l’Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Constantinople. C’étaient des Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre; car alors les Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l’un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps, et se plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu’en Italie pour la pureté et les grâces du style[81]. Ce roi, l’avant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une admiration véritable. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poëte du cinquième siècle, Sidonius Apollinaris, exilé de l’Auvergne, son pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de regretter l’empire, et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d’une manière assez vive l’impression qu’avait faite sur l’exilé la vue des gens de toute race que l’intérêt de leur patrie respective rassemblait auprès du roi des Goths.
[81] Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclytus... per promotæ limitem sortis, ut populos sub armis, sic frænat arma sub legibus. (Sidon. Apollinar. _Epist. ad Leonem Eurici consiliarium et quæstor._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 800.)
«J’ai presque vu deux fois la lune achever son cours et n’ai obtenu qu’une seule audience: le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi, car l’univers entier demande aussi réponse et l’attend avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu’aucune mer n’étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux Sicambre, tondu après une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici, se promène l’Hérule aux joues verdâtres, presque de la teinte de l’Océan, dont il habite les derniers golfes. Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici, l’Ostrogoth réclame le patronage qui fait sa force et à l’aide duquel il fait trembler les Huns, humble d’un côté, fier de l’autre. Ici, toi-même, ô Romain, tu viens prier pour ta vie; et quand le Nord menace de quelques troubles, tu sollicites le bras d’Eurik contre les hordes de la Scythie; tu demandes que la Garonne, maintenant belliqueuse et puissante, protége le Tibre affaibli[82].»
[82] Sidon. Apollinar. _Epist. ad Lampridium_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 800.
Si de ce tableau ou de celui de la cour du roi goth Theoderik II, tracé en prose par le même écrivain[83], on passe aux récits originaux du règne de Clovis, il semble que l’on s’enfonce dans les forêts de la Germanie: et cependant, parmi les rois franks de la première race, Clovis est l’homme politique. C’est lui qui, dans la vue de fonder un empire, mit sous ses pieds le culte des dieux du Nord, et s’associa aux évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Mais, instrument plutôt que moteur de cette ligue, malgré son amitié pour les prélats, malgré l’emploi qu’il fit, dans ses diverses négociations, de Romains auxquels la tradition attribuait une finesse à toute épreuve[84], il resta sous l’influence des mœurs de son peuple. L’impulsion donnée à ces mœurs par l’habitude de la vie barbare et une religion sanguinaire ne fut point arrêtée par la conversion des Franks au christianisme. L’évêque de Reims eut beau dire à ses néophytes: «Sicambre adouci, courbe la tête, adore ce que tu as brûlé,» l’incendie et le pillage n’épargnèrent pas les églises dans les expéditions entreprises vers la Saône et au midi de la Loire[85].
[83] _Epist. ad Agricolam_, apud ibid., p. 783.
[84] Voyez, dans les _Gestes des rois franks_, ouvrage du septième siècle, composé en partie sur des traditions populaires, le détail des ambassades d’Aurélien auprès du roi Gondebald, et de Paternus auprès du roi Alarik. (_Gesta regum Francorum_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 548.)
[85] L’éloge que fait l’historien grec Agathias des mœurs des Franks et de leur état social sous les successeurs de Clovis (apud ibid., p. 47) est inadmissible comme démenti sur tous les points par le récit de Grégoire de Tours. Gibbon a remarqué ce contraste, _Hist. de la décadence et de la chute de l’empire romain_, chap. XXXVIII.
Il ne faut pas d’ailleurs s’imaginer que cette mémorable conversion ait été soudaine et complète. D’abord il y eut scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de l’ancien; la plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de la Somme dans celui de Raghenaher, dont la ville principale était Cambrai[86]. De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui gardèrent leur croyance, sans renoncer à leur vasselage. Les légendes attestent que non-seulement le premier roi chrétien, mais encore ses successeurs, furent souvent obligés de s’asseoir à table avec des païens obstinés, et qu’il y en avait un grand nombre parmi les Franks de la plus haute classe. Voici, à ce propos, deux anecdotes qui n’ont été racontées par aucun historien moderne, et qui cependant méritaient de l’être; car il ne faut pas que la crainte de paraître ajouter foi aux miracles du moyen âge fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels l’histoire est vague et presque inintelligible.
[86] Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt... (_Vita S. Remigii_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. III, p. 377.)
«En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, le roi Chlodowig passa par Orléans, et s’y arrêta quelques jours avec une partie de son armée. Pendant son séjour dans cette ville, l’évêque de Poitiers Adelphius lui amena un abbé nommé Fridolin, qu’on regardait comme saint, et que le roi souhaitait beaucoup de connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier des Franks, le solitaire à pied et l’évêque à cheval, comme il convenait. Le roi vint lui-même au-devant d’eux, entouré de beaucoup de monde, leur fit un accueil respectueux et amical, et, après s’être entretenu familièrement quelques heures avec eux, il ordonna qu’on servît un grand repas. Pendant le dîner, le roi se fit apporter un vase de jaspe, transparent comme du verre, décoré d’or et de pierres précieuses: l’ayant rempli et vidé, il le passa à l’abbé, qui le prit, quoiqu’il s’en fût excusé, disant qu’il ne buvait pas de vin; mais au moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa échapper par accident, et le vase tomba sur la table, puis de la table à terre, où il se brisa en quatre. Un des échansons ramassa les morceaux, et les plaça devant le roi, qui paraissait chagrin, moins à cause de la perte du vase, que pour le mauvais effet que cet accident pourrait avoir sur les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore païens. Toutefois il reprit son air gai, et dit à l’abbé: «Seigneur, c’est pour l’amour de toi que j’ai perdu ce vase; car s’il fût tombé de mes mains, il ne se serait pas brisé. Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en faveur de son saint nom, afin que ceux d’entre nous qui sont encore adonnés à l’idolâtrie ne diffèrent plus de croire au Dieu tout-puissant.» Alors Fridolin prit les quatre morceaux du vase, les réunit, et, les tenant serrés dans ses mains, la tête inclinée vers la table, il se mit à prier Dieu en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Quand sa prière fut achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva parfaitement restauré, n’y pouvant reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle ravit les chrétiens, mais plus encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand nombre. Au même moment, le roi et tout le monde se levant de table et rendant grâces à Dieu, tous ceux des assistants qui partageaient encore les erreurs du paganisme confessèrent leur foi en la sainte Trinité, et reçurent de la main de l’évêque les eaux du baptême[87].»
[87] Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis, sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat), Deo persolveretur, non est necesse loquendum. (_Vita S. Fridolini_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. III, p. 388.)
«Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother s’étant établi dans la ville de Soissons, il arriva qu’un certain Frank, nommé Hozin, l’invita à un banquet, conviant aussi parmi les courtisans de sa suite le vénérable Védaste (saint Waast), évêque d’Arras. Le saint homme accepta cette invitation dans le seul but de donner quelque enseignement salutaire à la foule des conviés et de profiter de l’autorité du roi pour les attirer au saint baptême. Étant donc entré dans la maison, il aperçut un grand nombre de tonneaux rangés par ordre, tous remplis de bière. Ayant demandé ce que c’était que ces tonneaux, il lui fut répondu que les uns étaient destinés aux chrétiens, tandis que les autres avaient été consacrés, suivant les rites des gentils, à l’usage de ceux des conviés qui professaient le culte des idoles. Ayant reçu cette explication, le vénérable Védaste se mit à bénir chacun des vases indistinctement au nom du Christ et par le signe de la croix. Au moment où il fit sa bénédiction sur les tonneaux consacrés à la manière des païens, tout à coup les cercles et les liens se brisèrent, donnant passage à la liqueur dont le pavé fut inondé. Cet événement ne fut pas inutile au salut de ceux qui étaient présents; car un grand nombre furent amenés par là à demander la grâce du saint baptême et à se soumettre au joug de la religion[88].»
[88] Quæ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam multi ex hoc ad gratiam baptismi confugerunt, ac sanctæ religioni colla submiserunt. (_Vita S. Vedasti_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. III, p. 373.)
Si vous parcourez les documents relatifs à l’histoire du sixième et du septième siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu’il s’éteignît par degrés. L’historien byzantin Procope raconte avec horreur qu’en l’année 539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée en Italie où ils marchèrent contre les Goths, tuèrent des femmes et des enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô, comme prémices de la guerre qui s’ouvrait[89]. Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de l’Aisne, le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n’était pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord faisaient leurs visites pastorales; et il fallait tout le zèle d’un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Gand et le long du cours inférieur de l’Escaut[90]. En l’année 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans cette mission périlleuse; et, vers la même époque, d’autres personnages que l’Église vénère, les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint Amand), les Franks Odomer et Berthewin (saint Omer et saint Bertin) y gagnèrent leur renom de sainteté[91].
[89] Procopii _Hist. de Bello Gothico_, lib. II, cap. XXV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 37.--Il ajoute la réflexion suivante: Nam ita christiani sunt isti Barbari, ut multos priscæ superstitionis ritus observant, humanas hostias aliaque impia sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid., p. 38.)
[90] _Vita S. Eligii_, apud ibid., t. III, p. 557.--... Audivit pagum esse quemdam præter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum, ejus loci habitatores iniquitas diaboli... irretivit, ut... relicto Deo... fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem enim gentis illius... omnes sacerdotes a prædicatione... subtraxerant, et nemo audebat... verbum annuntiare Domini. (_Vita S. Amandi_, apud ibid., p. 533.)
[91] Fleury, _Histoire ecclésiastique_, t. VIII, p. 290, 292 et 425.
Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d’hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en guerre, soit dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, se retrouve çà et là dans les documents originaux du second siècle des rois mérovingiens. Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks saliens ou _loi salique_, dont la rédaction en langue latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d’origine franke, montre à nu tout ce qu’il y avait de violent, de rude, d’informe, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans l’esprit des hommes de cette nation qui s’étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d’une ancienne chanson germanique:
«La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur[92], forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d’hérésie lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété; la _loi salique_ fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
[92] _Auctore Deo condita._ Cette idée paraît étrangère à la religion chrétienne, qui n’accorde à aucune nation, si ce n’est au peuple juif, l’honneur d’avoir eu des relations spéciales avec la Divinité. Peut-être, pour être exact et malgré la contradiction apparente, devrait-on traduire _ayant un Dieu pour fondateur_.
«On choisit, entre plusieurs, quatre hommes, savoir: le Gast de Wise, le Gast de Bode, le Gast de Sale, et le Gast de Winde, dans les lieux appelés canton de Wise, canton de Sale, canton de Bode et canton de Winde[93]. Ces hommes se réunirent dans trois Mâls[94], discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décrétèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodowig le Chevelu, le beau, l’illustre roi des Franks, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodowig, Hildebert et Chlother; et ainsi fut dressé le décret suivant:
[93] _Gast_, dans les dialectes actuels de la langue germanique, signifie _hôte_. Il paraît que, dans l’ancienne langue, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On trouve encore dans la province d’Over-Yssel, antique demeure des Saliens, un canton nommé _Salland_, et un autre appelé _Twente_, peut-être plus correctement _t’ Wente_, ce qui répond au _Winde_ de la loi salique. Le canton de _Wise_ tirait probablement son nom de sa situation occidentale, et celui de _Bode_ rappelle l’ancien nom de l’île des Bataves.
[94] Hi per tres mallos convenientes... _Mâl_, dans l’ancienne langue teutonique, voulait dire _signe_, _parole_, et, par extension, _conseil_, _assemblée_.
«Vive le Christ qui aime les Franks; qu’il garde leur royaume, et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce; qu’il protége l’armée, qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et la félicité; que le Seigneur Christ-Jésus dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent; car cette nation est celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[95].»
[95] Legis Salicæ prologus, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. IV, p. 122 et 123.
LETTRE VII
Sur l’état des Gaulois après la conquête.
«Si quelque homme libre a tué un Frank ou un Barbare vivant sous la loi salique, il sera jugé coupable au taux de deux cents sous.--Si un Romain possesseur, c’est-à-dire ayant des biens en propre dans le canton où il habite, a été tué, celui qui sera convaincu de l’avoir tué sera jugé coupable à cent sous[96].»
[96] Lex Salica, tit. XLIV, §§ 1 et 15, apud ibid., p. 147.--D’après la valeur du sol d’or fixée par M. Guérard (Voyez, plus haut, la note [29]), le taux de ces deux compositions s’élevait, pour la première, à 1,856 fr., valeur intrinsèque, et 19,906 fr., valeur relative, et, pour la seconde, à 928 fr., valeur intrinsèque, 9,936 fr., valeur relative.