Lettres sur l'histoire de France
Part 6
Je crois le moment venu où le public va prendre plus de goût à l’histoire qu’à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans l’ordre de la civilisation qu’après un siècle qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui remue les faits; peut-être sommes-nous las d’entendre médire du passé, comme d’une personne inconnue; peut-être, enfin, n’est-ce qu’un goût littéraire. La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d’imaginations vers ce moyen âge dont naguère on s’éloignait avec dédain; et s’il s’opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C’est au sentiment de curiosité qu’elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des publications plus graves doivent un succès inespéré.
Sans doute il est impossible d’attribuer aux écrits de Walter Scott l’autorité d’ouvrages historiques; mais on ne peut refuser à leur auteur le mérite d’avoir mis, le premier, en scène les différentes races d’hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de l’Europe. Quel historien de l’Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l’époque de Richard Cœur de lion? Quel est celui qui, dans les rébellions de l’Écosse, en 1715 et en 1745, avait entrevu la moindre trace de l’inimitié nationale des montagnards, enfants des Gaels, contre les Anglais, fils des Saxons? Ces faits, et beaucoup d’autres d’une égale importance, étaient demeurés inaperçus: tout ce qu’avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes.
L’un des événements les plus importants du moyen âge, un événement qui a changé de fond en comble l’état social de l’Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands, ne joue pas, dans l’histoire de Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un prince de nos jours. Au lieu de s’empreindre de la forte couleur des anciennes invasions germaniques, la lutte du dernier roi anglo-saxon contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit d’autre caractère que celui d’une querelle ordinaire entre deux prétendants au trône. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement; et pourtant il ne s’agissait de rien moins que de l’asservissement et de la dépossession de tout un peuple par des étrangers. Le territoire, les richesses, les personnes même des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.
Ce défaut d’une histoire étrangère se retrouve complétement dans la nôtre, où l’invasion, la conquête, l’asservissement, la lutte prolongée des nations et des races, prennent, comme chez David Hume, une couleur fausse ou indécise. Les véritables questions historiques y disparaissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si Clovis était un _mauvais roi_, ou si sa politique était d’accord avec les _intérêts de la France_. Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent seuls l’existence, mais qui a jadis imprimé bien d’autres traces de son passage sur le sol que nous habitons.
Quand je dis nation, ne prenez pas ce mot à la lettre; car les Franks n’étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d’origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes se rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race, à celle dont l’idiome originel a produit les dialectes et les patois du bas allemand; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l’idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd’hui la langue littéraire de l’Allemagne. Formée, comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celle du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu’à l’endroit où le Mein s’y jette. A l’est et au sud, l’association franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans[59]. Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D’ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l’inconstance naturelle au Barbare; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d’une confédération dans l’autre.
[59] Le nom des Saxons, _Saxen_, dérivé de leur arme nationale, signifie _long couteau_. _Alamans_ veut dire _entièrement hommes_. Voyez dans _le Catholique_, numéro de janvier 1828, une savante dissertation de M. le baron d’Eckstein sur les confédérations germaniques.
Les écrivains modernes s’accordent à donner au nom des _Franks_ la signification d’_hommes libres_; mais aucun témoignage ancien, aucune preuve tirée des racines de l’idiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale, tombe dès qu’on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nôtre est dérivé, et qui, dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C’est depuis la conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au treizième siècle, le mot _franc_ exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et l’importance politique; on l’opposait à _chétif_, c’est-à-dire pauvre et de basse condition[60]. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d’indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l’Europe, n’a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.
[60]
De franc ne de chétif n’ot mercy ne pitié.
(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)
Soit qu’on l’écrivît avec ou sans l’_n_ euphonique, _frak_ ou _frank_, comme le latin _ferox_, voulait dire _fier_, _intrépide_, _féroce_[61]. L’on sait que la férocité n’était point regardée comme une tache dans le caractère des guerriers germains; et cette remarque peut s’appliquer aux Franks d’une manière spéciale; car il paraît que, dès la formation de leur ligue, affiliés au culte d’Odin, ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de l’affranchissement d’un grand nombre de tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. Il n’y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante; mais elle pouvait annoncer, et c’est ce qu’à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu’elle était une société de braves résolus à se montrer devant l’ennemi sans peur et sans miséricorde.
[61] On trouve dans de très-anciens glossaires _Franci a feritate dicti_. _Frech_, en allemand moderne, signifie _hardi_, _téméraire_; _vrang_, en hollandais, veut dire _âpre_, _rude_.
Les guerres des Franks contre les Romains, depuis le milieu du troisième siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l’empire, et celui de s’enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande île du Rhin, qu’on nommait l’île des Bataves. Il est évident qu’elle nourrissait le projet de s’emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions ou de leurs coureurs, à la poursuite de ce dessein gigantesque, les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d’attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l’autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l’imagination s’était enflammée au récit des exploits d’Odin et des plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions, qu’elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l’agression recommençaient. S’il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d’une frontière de l’empire à l’autre, toute la confédération, chefs, hommes faits et jeunes gens, se levait en armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine[62]. C’est à l’aide de pareilles tentatives, bien des fois réitérées, que s’accomplit enfin, dans la dernière moitié du cinquième siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.
[62]
. . . . Rhenumque, ferox Alamanne, bibebas Romanis ripis...
(Sidon. Apollinar. _Paneg. Aviti Augusti_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 807.)
Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour l’invasion du territoire gaulois. C’étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de l’embouchure du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n’était garantie par aucun obstacle naturel; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu’il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C’est en effet près de l’embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la première fois envahie d’une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe, celui d’un établissement territorial qui s’agrandit ensuite de proche en proche. Le nouveau rôle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de l’Yssel, le territoire appelé _Saliland_, ou pays de Sale, devint la tête de toutes les autres. Les _Saliskes_, ou Saliens, furent regardés comme les plus nobles d’entre les Franks; et ce fut dans une famille salienne, celle des _Merowings_, ou enfants de Merowig, que la confédération prit ses rois, lorsqu’elle eut besoin d’en créer[63].
[63] Il est probable que le nom de _Merowings_ ou Mérovingiens est d’une date antérieure à l’existence de _Merowig_ ou Mérovée, successeur de Chlodio. Ce nom paraît avoir appartenu à une ancienne famille extrêmement nombreuse, et dont les membres étaient répandus sur tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les documents du sixième siècle des passages où il paraît désigner la masse entière des tribus saliennes.
Le premier de ces rois, dont l’histoire constate l’existence par des faits positifs, est Chlodio; car Faramond, fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi. C’est au nom de Chlodio que se rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait à la fois l’honneur d’être entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d’avoir porté jusqu’au bord de la Somme la domination des Franks. Ainsi l’on personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l’oubli, et l’on concentrait sur quelques années des progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien très-postérieur, il est vrai, plein de fables, mais qui paraît être l’écho fidèle d’anciennes traditions populaires:
«Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la plus noble des régions, remplie de toute espèce de biens, plantée de forêts, d’arbres fruitiers; que c’était une terre fertile, propre à tout ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un tel récit, les Franks prennent les armes et s’encouragent, et, pour se venger des injures qu’ils avaient eu à souffrir des Romains, ils aiguisent leurs épées et leurs cœurs; ils s’excitent les uns les autres par des défis et des moqueries à ne plus fuir devant les Romains, mais à les exterminer. En ces jours-là, les Romains habitaient depuis le fleuve du Rhin jusqu’au fleuve de la Loire; et depuis le fleuve de la Loire jusque vers l’Espagne dominaient les Goths; les Burgondes, qui étaient ariens comme eux, habitaient de l’autre côté du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc envoyé ses coureurs jusqu’à la ville de Cambrai, lui-même passa bientôt après le Rhin avec une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière, il prit la cité de Tournai et de là s’avança jusqu’à Cambrai. Il y résida quelque temps et donna ordre que tous les Romains qui s’y trouvaient fussent mis à mort par l’épée. Gardant cette ville, il s’avança plus loin et s’empara du pays jusqu’à la rivière de Somme[64]...»
[64] _Gesta Francorum_ per Roriconem monachum, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. III, p. 4.
Ce qu’il y a de plus curieux dans cette narration, c’est qu’elle retrace d’une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre, où les envahisseurs joignaient à l’ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse. Tout ne se passa pas avec une continuité de progrès si régulière, et le terrain de la seconde province belgique fut plus d’une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Chlodio lui-même fut battu par les légions romaines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un poëte latin du cinquième siècle[65]. Les Franks étaient arrivés jusqu’à un bourg appelé Hélena, qu’on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d’une petite rivière, et se gardaient négligemment à la manière des Barbares, lorsqu’ils furent surpris par les Romains sous les ordres d’Aétius. Au moment de l’attaque, ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d’un de leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants, et l’on voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes du banquet. Tout à coup les légions débouchèrent, en files serrées et au pas de course, par une chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former leurs lignes. Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent pêle-mêle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce et de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les voitures, avec ce qu’elles contenaient, dit le poëte, et l’épousée elle-même, _blonde comme son mari_, tombèrent entre les mains des vainqueurs[66].
[65] Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 802.
[66]
. . . . . Fors ripæ colle propinquo, Barbaricus resonabat hymen, Scythicisque choreis Nubebat flavo similis nova nupta marito... Hostis terga dedit. Plaustris rutilare videres Barbarici vaga festa tori, convictaque passim Fercula, captivasque dapes, cirroque madente Ferre coronatos redolentia serta lebetas.
(Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 802.)
La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks, à cette époque, et jusque dans le sixième siècle, a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d’un blond roux, qui formaient une espèce d’aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l’exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres[67] avec un large ceinturon auquel pendait l’épée. Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très-court. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l’ennemi, et rarement ils manquaient d’atteindre l’endroit précis où ils voulaient frapper[68].
[67]
Hic quoque monstra domat, rutili quibus arce cerebri Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix Setarum per damna nitet. . . . . . . . . . . Ac vultibus undique rasis, Pro barba tenues perarantur pectine cristæ.
(Ibid.)
[68] Procopii _Hist._, apud ibid., t. II, p. 37.
Outre la hache, qui, de leur nom, s’appelait _francisque_, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue, ils nommaient _hang_, c’est-à-dire hameçon[69]. C’était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés. Le bois était couvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d’épée. Lorsque le hang s’était fiché au travers d’un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l’extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité: alors le Frank qui l’avait jeté s’élançait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l’adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tête et la poitrine[70]. Quelquefois le hang attaché au bout d’une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu’il atteignait. Pendant qu’un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l’attirer lui-même par son vêtement ou son armure[71].
[69] Alibi enim secures multæ acuebantur, alibi patria hastilia, quæ ipsi angones vocant. (Agathiæ _Hist._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 65.)
[70] Ibid., p. 65 et 66.
[71]
Insertum triplici gestabat fune tridentem, Quem post terga quidem stantes socii tenuerunt; Consiliumque fuit, dum cuspes missa sederet In clypeo, cuncti pariter traxisse studerent.
(_De prima Exped. Attilæ in Gallias, ac de Reb. gest. Walthari, Aquit. princ., Carmen_ illustratum et adauctum a F. Ch. J. Fischer. Lipsiæ, 1780, in-4º, p. 54, vers. 979.)
Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain: le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n’avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer; un petit nombre portait des casques, les autres combattaient nu-tête. Pour être moins incommodés par la chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile et gardaient seulement des culottes d’étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu’au bas des jambes. Ils n’avaient ni arc, ni fronde, ni autres armes de trait, si ce n’est le hang et la francisque[72]. C’est dans cet état qu’ils se mesurèrent avec plus de courage que de succès contre les troupes de l’empereur Justinien[73].
[72] _Francisca_, ce mot, qui suppose le sous-entendu _securis_, n’est autre que la transcription latine de l’adjectif teutonique _frankisk_.
[73] Procopii _Hist._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. II, p. 37.--Agathiæ _Hist._, ibid., p. 65.--Il se peut que, dans ce tableau, l’extrême pauvreté d’habits et d’ornements soit moins applicable aux Franks eux-mêmes qu’à leurs auxiliaires des tribus germaines d’outre-Rhin. Du reste, on doit se figurer non-seulement les rois, mais les chefs de tout grade, vêtus et armés avec plus de luxe et d’élégance. On ne peut dire si le jeune prince, dont le costume et l’équipage sont décrits dans la 20e lettre de Sidoine Apollinaire, était Frank, Goth ou Burgonde. (Voyez ibid., t. I, p. 793.)
Quant au caractère moral qui distinguait les Franks à leur entrée en Gaule, c’était, comme je l’ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d’Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l’autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d’entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d’extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d’une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suffi pour terrasser d’autres hommes[74]. Une conquête exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites: malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est due en partie à la conversion des Franks au catholicisme, conversion très-populaire dans toute la Gaule, et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux chrétiens orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu, et les martyrs qu’ils avaient faits dans leur invasion furent attribués à d’autres peuples, comme les Huns ou les Vandales; mais quelques traits épars, rapprochés par la critique et complétés par l’induction, peuvent mettre en évidence ce qu’ont voilé soit la flatterie des chroniqueurs, soit la sympathie religieuse.
[74]
. . . . . Invicti perstant, animoque supersunt Jam prope post animam.
(Sidon. Apollinar. _Carm. in Paneg. Majoriani_, ibid., t. I, p. 803.)
La langue des Scandinaves avait un mot particulier pour désigner les guerriers sujets à cette extase: on les appelait _Berserkars_. (Voyez l’_Histoire des expéditions maritimes des Normands_, par M. Depping, t. I, p. 46.)