Lettres sur l'histoire de France
Part 30
Lorsque cette lettre apostolique arriva en France, l’abbé Pons en était venu aux menaces avec les habitants de Vézelay; il parlait de leur faire sentir le poids de sa colère s’ils s’obstinaient à ne pas remplir toutes les conditions de l’accord juré solennellement par eux[551]. Mais ce langage n’avait produit aucun effet; loin de démanteler leurs maisons fortes, quelques bourgeois s’occupaient à en continuer les travaux. Simon le changeur faisait poser les créneaux de la tour dont il avait jeté les fondements le jour de l’établissement de la commune[552]. Il entretenait des liaisons d’amitié avec plusieurs barons de la province, dont le crédit le rendait plus fier devant le pouvoir abbatial, et qui avertissaient l’abbé, par lettres et par messages, de ménager un homme si digne de considération. La perspective d’une nouvelle intervention du roi de France, qui, cette fois, ne pouvait manquer d’être extrêmement sévère, effraya les bourgeois de Vézelay, en même temps qu’elle enhardit l’abbé à tenter un coup décisif. Il fit venir des domaines de son église une troupe nombreuse de paysans, qu’il arma aussi bien qu’il put, et auxquels il donna pour chefs les plus déterminés de ses moines. Cette troupe marcha droit à la maison de Simon, et, ne trouvant aucune résistance, elle se mit à démolir la tour et l’enceinte crénelée, tandis que le maître de la maison, calme et fier comme un Romain du temps de la république, était assis au coin du feu avec sa femme et ses enfants[553]. Ce succès acheva la victoire de l’autorité seigneuriale; ceux d’entre les bourgeois qui avaient des maisons fortifiées se soumirent, et donnèrent à l’abbé des otages pour garantie de la destruction de tous leurs ouvrages de défense[554].
[551] Iterum dissimulantes cum interminatione commonuit, et, si ultra pactis obaudire negligerent, iram suam eos experturos fore prædixit. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 535, col. 1.)
[552] Unde et ipse impius Simon plurimum præsumens de gratia et familiaritate principum, suadentem abbatem ut præcipitaret quod male ædificaverat, contemsit, addiditque contumeliam contemptui, et ædificavit propugnacula, et munitionem incœptæ turris. (Ibid.)
[553] Ut igitur vidit abbas quod vestigium contumaciæ, et gloria superbiæ ipsorum esset in domibus illorum, accersivit agrestem multitudinem de possessionibus monasterii, et sabbato post Hypapante Domini misit eos et quosdam de fratribus in domum impii Simonis, præcipitaveruntque funditus antemuralia ipsius, propugnacula, et turrim, sedente ipso Simone ad ignem in ipsa domo, cum uxore et liberis suis. (_Hist. Vizeliac. monast._, lib. III, apud Luc d’Achery, _Spicileg._, t. II, p. 535, col. 1.)
[554] Quod videntes cæteri timuerunt valde, et ingemiscentes erubescebant, dederuntque obsides pro evertendis munitionibus infra constitutum tempus. (Ibid.)
Telle fut la fin de cette insurrection, qui ne fut pas la dernière à Vézelay, mais la seule dont les événements aient rencontré un historien; deux tentatives du même genre qui vinrent ensuite, l’une à treize ans, l’autre à quatre-vingt-quinze ans d’intervalle, ne nous sont connues que par leurs dates, 1168 et 1250[555]. Ces efforts réitérés sous l’influence du grand mouvement de la révolution communale ne réussirent point à faire passer la ville sujette des abbés de Sainte-Madeleine, de l’état de bourg en servage à celui de municipalité libre. Pour cette petite ville, riche et commerçante, il n’y eut d’autre garantie des droits civils, d’autre charte proprement dite, que la transaction de 1137 entre les bourgeois et l’abbaye[556]. Devenue, à cause de son importance relative, un centre d’administration provincial, elle vit siéger dans ses murs quelques officiers royaux en regard des officiers seigneuriaux[557]; elle n’eut jamais ni magistrature qui lui fût propre, ni droit de juridiction sur elle-même. Vézelay garda jusqu’en 1789 le titre de _Pôté_, signe d’une servitude, maintenue en principe au milieu du progrès moderne[558]; mais trois années seulement de liberté municipale, années remplies de vicissitudes et de passions extrêmes, de violence et d’enthousiasme, d’espérance et de malheur, donnent à son histoire un intérêt qu’on ne trouve point au même degré dans celle de villes plus grandes et plus célèbres.
[555] MCLXVIII. Prædictus comes moritur apud Accaron. Burgenses Vizeliaci conjurati sunt adversus ecclesiam.--MCCL. Lata fuit sententia a domino Hugone abbate in totam villam Vizeliaci et confirmata ab Innocentio papa. (_Chronicon Vizeliacense_, apud Labbe, _Nov. Bibliothec. manuscript._, t. I, p. 397 et 398.)
[556] Cet acte est désigné par le nom de _Charte de Vézelay_, et en partie reproduit dans une charte de franchises donnée en 1222 par Guillaume, seigneur de Mont-Saint-Jean, aux habitants de ce lieu. «Burgensibus meis de Monte S. Johannis dedi, et concepi, et juramento firmavi, omnes consuetudines et libertates quæ Vizeliacenses inter se tenent, tam consuetudines et libertates quæ in charta Vizeliacensi continentur, quam eas quæ nondum sunt in scriptis redactæ.»--Voyez l’_Annuaire du département de l’Yonne_ pour 1843, p. 226.
[557] Avant la Révolution, Vézelay était le siége d’un bailliage royal, d’une élection, tribunal de premier degré ressortissant à la Cour des aides, et d’une gruerie pour le jugement des affaires concernant les eaux et forêts.
[558] On disait la _Pôté de la Madeleine de Vézelay_; ce mot, venu de _potestas_, désignait, dans les coutumes féodales, un territoire comprenant plusieurs bourgades habitées par des familles serves.--Voyez l’_Annuaire de l’Yonne_ pour 1842, p. 97, et l’_Encyclopédie_, article _Pôté_.
LETTRE XXV
Sur l’histoire des assemblées nationales.
L’on s’est trop exagéré le tort qu’a fait à l’histoire de France la réserve politique des écrivains. Ce qui, dans tous les temps et dans tous les pays, nuit le plus à la vérité historique, c’est l’influence exercée par le spectacle des choses présentes et par les opinions contemporaines sur l’imagination de celui qui veut décrire les scènes du passé. Que ces opinions soient vraies ou fausses, serviles ou généreuses, l’altération qu’elles font subir aux faits a toujours le même résultat, celui de transformer l’histoire en un véritable roman, roman monarchique dans un siècle, philosophique ou républicain dans l’autre. Les erreurs et les inconséquences reprochées à nos historiens du dix-septième et du dix-huitième siècle dérivent, pour la plupart, de l’empire qu’avaient sur eux les habitudes sociales et la politique de leur temps. Prémunis par nos mœurs modernes contre les prestiges de la royauté absolue, il en est d’autres dont nous devons nous garder, ceux de l’ordre légal et du régime constitutionnel. Il est impossible que le plaisir de voir nos idées libérales consacrées, en quelque sorte, par la prescription de l’ancienneté, n’égare pas des esprits, justes d’ailleurs, hors des véritables voies de l’histoire. Ces erreurs seront d’autant plus difficiles à relever que la source en sera plus pure, et qu’en blâmant l’écrit au nom de la science il faudra rendre hommage au patriotisme de l’auteur.
Un point de notre histoire vers lequel l’attention publique se porte aujourd’hui avec préférence, c’est la question de l’origine et de la succession des assemblées nationales. Cette prédilection dont nous devons nous applaudir, parce qu’elle est un signe de faveur pour les principes constitutionnels, a peu servi jusqu’à présent le progrès des études historiques; elle n’a guère enfanté que des rêves honnêtes, des rêves qui montrent réalisées au temps de Charlemagne, et même sous Clovis, toutes les espérances de la génération actuelle. Malgré l’autorité de Montesquieu et le célèbre passage de Tacite[559], l’histoire de France ne commence pas plus par la monarchie représentative de nos jours que par la monarchie absolue du temps de Louis XV. La première de ces hypothèses, plus libérale que l’autre, si l’on veut, est aussi dénuée de fondement. Des deux côtés, même absence de véritable critique, même confusion entre des races d’hommes profondément distinctes, même défaut d’intelligence du véritable état de la Gaule après la conquête. S’il est absurde de transformer en cour galante et chevaleresque les _leudes_ et les _ghesels_[560] des rois franks, il ne l’est pas moins de reporter au temps de l’invasion germanique les besoins et les passions qui ont soulevé le tiers état sur la fin du dix-huitième siècle. De ce que cette nombreuse partie de la population, désignée aujourd’hui par le nom de classe moyenne, attache un très-haut prix au droit d’intervenir dans le gouvernement de l’État par la représentation nationale, il ne faut pas conclure qu’elle a toujours pensé, voulu et senti de même. Il pouvait y avoir, et il y a eu réellement pour elle, dans les siècles passés, une tout autre manière d’exercer des droits et d’obtenir des garanties politiques. Il a fallu que toutes les constitutions particulières des villes de France eussent été successivement détruites ou énervées par l’invasion de l’autorité centrale, pour que le besoin d’une constitution générale, d’une constitution du pays, se fît sentir et ralliât tous les esprits vers un objet commun.
[559] Voyez l’_Esprit des lois_, liv. XI, chap. VI.
[560] Ce mot signifie _compagnon_; c’est probablement de là que dérive celui de _vassal_.
Si l’on voit, dès le quatorzième siècle, des députés des principales villes convoquées aux États généraux, il faut se garder de croire, sur les seules apparences, que la bourgeoisie d’alors eût le même goût que ses descendants actuels pour les chambres législatives. En Angleterre même, dans ce pays qui passe pour la terre classique du gouvernement représentatif, ce ne fut pas toujours une joyeuse nouvelle que l’annonce des élections pour le parlement dans les villes et dans les bourgs. On y était même si peu jaloux, au quatorzième et au quinzième siècle, d’exercer le droit électoral, que si par hasard le shérif s’avisait de conférer ce droit à quelque ville qui n’en jouissait pas anciennement, les habitants s’en plaignaient comme d’une vexation. Ils demandaient au roi justice contre le magistrat qui, _malicieusement_, c’est l’expression de ces sortes de requêtes, prétendait les contraindre à envoyer des hommes au parlement[561]. A la même époque, plusieurs villes du midi de la France, invitées à nommer des députés aux États généraux, sollicitaient le roi d’Angleterre, maître de la Guienne, de leur prêter un secours suffisant pour résister à cette sommation que le roi de France, disaient-elles, leur avait faite _à mauvais dessein_[562]. A la vérité, toutes les villes de France, et surtout celles qui anciennement avaient fait partie du royaume, ne montraient pas une répugnance aussi prononcée lorsqu’il s’agissait d’envoyer des députés aux États généraux; mais rien ne prouve que, de leur part, cet envoi ait été autre chose qu’un acte de pure obéissance. Ils nommaient des députés quand, selon le langage de l’époque, ils y étaient _semons_; puis, quand on ne leur en demandait plus, ils ne se plaignaient point de cette interruption comme de la violation d’un droit; au contraire, les bourgeois de ces villes se félicitaient de ne point voir revenir le temps de l’assemblée des trois États, qui était celui des _grandes tailles_ et des _maltôtes_.
[561] ... Malitiose constrictos ad mittendum homines ad parliamenta. (_Charta Edwardi III_, apud Rymer, _Fœdera, Conventiones, Litteræ_, etc.)
[562] _Charta Edwardi III_, apud Rymer, _Fœdera, Conventiones, Litteræ_, etc., passim.
Deux opinions également fausses servent de base à la théorie la plus accréditée touchant l’histoire des assemblées qu’on appelle nationales. D’abord on suppose qu’avant l’invasion des peuples germaniques, personne, dans les provinces romaines, ne pouvait avoir l’idée de ces sortes d’institutions, ou qu’une pareille idée devait être odieuse au pouvoir impérial. En second lieu, on s’imagine que du moment où les Barbares, soit Goths, soit Franks, eurent établi en Gaule, suivant leurs coutumes nationales, des _mâls_, et des champs de mars ou de mai, les habitants indigènes prirent part à ces réunions et s’en applaudirent. La première hypothèse est formellement démentie par un rescrit des empereurs Honorius et Théodose le Jeune, adressé, en l’année 418, au préfet des Gaules, siégeant dans la ville d’Arles. En voici la traduction.
«Honorius et Théodose, Augustes, à Agricola, préfet des Gaules.
«Sur le très-salutaire exposé que nous a fait ta Magnificence, entre autres informations évidemment avantageuses à la république, nous décrétons, pour qu’elles aient force de loi à perpétuité, les dispositions suivantes, auxquelles devront obéir les habitants de nos sept provinces[563], et qui sont telles qu’eux-mêmes auraient pu les souhaiter et les demander. Attendu que, pour des motifs d’utilité publique ou privée, non-seulement de chacune des provinces, mais encore de chaque ville, se rendent fréquemment auprès de ta Magnificence les personnes en charge, ou des députés spéciaux, soit pour rendre des comptes, soit pour traiter de choses relatives à l’intérêt des propriétaires, nous avons jugé que ce serait chose opportune et grandement profitable, qu’à dater de la présente année, il y eût, tous les ans, à une époque fixe, pour les habitants des sept provinces, une assemblée tenue dans la métropole, c’est-à-dire dans la ville d’Arles. Par cette institution, nous avons en vue de pourvoir également aux intérêts généraux et particuliers. D’abord, par la réunion des habitants les plus notables en la présence illustre du préfet, si toutefois des motifs d’ordre public ne l’ont pas appelé ailleurs, on pourra obtenir, sur chaque sujet en délibération, les meilleurs avis possibles. Rien de ce qui aura été traité et arrêté après une mûre discussion ne pourra échapper à la connaissance d’aucune des provinces; et ceux qui n’auront point assisté à l’assemblée seront tenus de suivre les mêmes règles de justice et d’équité. De plus, en ordonnant qu’il se tienne tous les ans une assemblée dans la cité Constantine[564], nous croyons faire une chose non-seulement avantageuse au bien public, mais encore propre à multiplier les relations sociales. En effet, la ville est si avantageusement située, les étrangers y viennent en si grand nombre, elle jouit d’un commerce si étendu, qu’on y voit arriver tout ce qui naît ou se fabrique ailleurs. Tout ce que le riche Orient, l’Arabie parfumée, la délicate Assyrie, la fertile Afrique, la belle Espagne et la Gaule courageuse produisent de renommé abonde en ces lieux avec une telle profusion, que toutes les choses admirées comme magnifiques dans les diverses parties du monde y semblent des produits du sol. D’ailleurs la réunion du Rhône à la mer de Toscane rapproche et rend presque voisins les pays que le premier traverse et que la seconde baigne dans ses sinuosités. Ainsi, lorsque la terre entière met au service de cette ville tout ce qu’elle a de plus estimé, lorsque les productions particulières de toutes les contrées y sont transportées par terre, par mer, par le cours des fleuves, à l’aide des voiles, des rames et des charrois, comment notre Gaule ne verrait-elle pas un bienfait dans l’ordre que nous donnons de convoquer une assemblée publique au sein de cette ville, où se trouvent réunies en quelque sorte, par un don de Dieu, toutes les jouissances de la vie et toutes les facilités du commerce?
[563] La Viennoise, la première Aquitaine, la seconde Aquitaine, la Novempopulanie, la première Narbonnaise, la seconde Narbonnaise et la province des Alpes-Maritimes.
[564] Constantin le Grand aimait singulièrement la ville d’Arles; ce fut lui qui y établit le siége de la préfecture des Gaules. Il voulut aussi qu’elle portât son nom, mais l’usage prévalut contre sa volonté.
«Déjà l’illustre préfet Pétronius, par un dessein louable et plein de raison, avait ordonné qu’on observât cette coutume[565]; mais, comme la pratique en fut interrompue par l’incurie des temps et le règne des usurpateurs, nous avons résolu de la remettre en vigueur par l’autorité de notre prudence. Ainsi donc, cher et bien-aimé parent, Agricola, ton illustre Magnificence, se conformant à notre présente ordonnance et à la coutume établie par tes prédécesseurs, fera observer dans les sept provinces les dispositions suivantes:
[565] Pétronius fut préfet des Gaules entre les années 402 et 408.
«On fera savoir à toutes les personnes honorées de fonctions publiques, ou propriétaires de domaines, et à tous les juges de provinces, qu’ils doivent se réunir en conseil, chaque année, dans la ville d’Arles, dans l’intervalle des ides d’août à celles de septembre, les jours de convocation et de session pouvant être fixés à volonté.
«La Novempopulanie et la seconde Aquitaine, comme les provinces les plus éloignées, pourront, si leurs juges sont retenus par des occupations indispensables, envoyer à leur place des députés, selon la coutume.
«Ceux qui auront négligé de se rendre au lieu désigné, dans un temps prescrit, payeront une amende, qui sera pour les juges de cinq livres d’or, et de trois livres pour les membres des curies et les autres dignitaires[566].
[566] ... Ab idibus Augusti, quibuscumque mediis diebus, in idus septembris, in Arelatensi urbe noverint honorati vel possessores, judices singularum provinciarum, annis singulis concilium esse servandum... Quinis auri libris judicem esse mulctandum, ternis honoratos vel curiales, qui ad constitutum locum intra definitum tempus venire distulerint. (_Codex Theodos._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 767.)--On appelait _curiæ_ les corps municipaux des villes romaines, et _curiales_ les membres de ces corps, qui étaient très-nombreux.
«Nous croyons, par cette mesure, accorder de grands avantages et une grande faveur aux habitants de nos provinces; nous avons aussi la certitude d’ajouter à l’ornement de la ville d’Arles, à la fidélité de laquelle nous devons beaucoup, selon l’opinion et le témoignage de notre père et patrice[567]. Donné le XV des kalendes de mai, reçu à Arles le X des kalendes de juin.»
[567] Constantin, second mari de Placidie, qu’Honorius avait pris pour collègue en 421.
Certes, cette ordonnance impériale, où les intérêts publics et ceux de la civilisation et du commerce jouent un si grand rôle, offre plus de conformité avec nos mœurs constitutionnelles que les _banns_[568], ou proclamations par lesquelles les rois et les comtes franks convoquaient à leurs _mâls_ tous les leudes du royaume ou de la province. Cependant l’institution de l’assemblée d’Arles fut loin d’être aussi agréable aux Gaulois méridionaux que nous le supposerions aujourd’hui, en jugeant leur esprit d’après le nôtre. Profondément dégoûtés d’un empire dont plusieurs fois, mais vainement, ils avaient essayé de se détacher, les habitants des cités gauloises tendaient alors de toutes leurs forces à l’isolement municipal; toute espèce d’institution, même libérale, qui avait pour but de les rallier à l’administration des grands officiers impériaux, ne pouvait manquer de leur déplaire ou d’être reçue froidement par eux. Ce sentiment général de désaffection est exprimé avec énergie par le poëte Sidonius Apollinaris, déjà cité plusieurs fois. «Sur la parole de nos pères, dit-il, nous respectons des lois sans vigueur; nous regardons comme un devoir de suivre de chute en chute une fortune décrépite; nous soutenons comme un fardeau l’ombre de l’empire, supportant par habitude plutôt que par conscience les vices d’une race vieillie, de la race qui s’habille de pourpre[569].»
[568] Ce mot, dans la langue des Franks, signifiait à la fois _publication_, _édit_, _sentence_ et _interdiction_.
[569]
. . . . . . Sed dum per verba parentum Ignavas colimus leges, sanctumque putamus Rem veterem per damna sequi: portavimus umbram Imperii, generis contenti ferre vetusti Et vitia, ac solitam vestiri murice gentem More magis quam jure pati...
(Sidon. Apollinar., _Panegyric. Aviti imp._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 810.)
Les empereurs romains n’étaient donc point aussi déterminés qu’on le pense à priver les habitants des provinces de toute part à l’administration publique. Ils songeaient même à employer les institutions représentatives comme un moyen pour arrêter le grand mouvement de dissolution qui entraînait en même temps toutes les provinces, et jusqu’aux villes, dont les citoyens voulaient s’en tenir à leurs affaires intérieures, et n’avoir plus rien à démêler avec celles de l’empire. Si l’autorité centrale était impopulaire, ce n’était pas parce qu’elle refusait obstinément ce que nous appelons aujourd’hui des garanties politiques. L’offre même de ces garanties augmentait son impopularité, dont la cause était un besoin profond d’indépendance nationale. L’ordonnance qui instituait l’assemblée d’Arles accordait à ceux qui devaient y être convoqués les droits les plus étendus de discussion et de délibération; et cependant la forte amende prononcée contre les personnes qui négligeraient de s’y rendre, l’emphase même avec laquelle le rescrit développe les agréments de toute espèce qu’offrait alors le séjour d’Arles, décèlent la crainte d’une grande répugnance de la part des propriétaires et des corps municipaux. C’était pourtant un privilége tout nouveau, octroyé à une classe nombreuse de citoyens; mais les membres des cités gauloises mettaient au-dessus de tous les priviléges politiques celui d’être séparés d’un empire qui les fatiguait depuis si longtemps. A la vérité, l’invasion des Barbares le leur procura de gré ou de force; mais les guerriers habillés de peaux[570], qui émigraient de la Germanie, n’apportaient aux provinciaux romains, chez lesquels ils venaient camper, aucune espèce d’institution. Dans les différents États qu’ils fondèrent, ils maintinrent, mais pour eux seuls, leur gouvernement national; et cette forme de gouvernement par assemblée, en dehors de laquelle demeuraient les anciens sujets de l’empire, ne fut regardée par cette immense majorité de la population ni comme un bien ni comme un mal.
[570] ... Pellitæ turmæ... satellites pelliti... (Sidon. Apollinar. _Carmina_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. I, p. 807, passim.)
Dès leur premier établissement sur le territoire gaulois, les Goths, les Burgondes et les Franks tinrent des assemblées politiques où ils délibéraient dans leur langue, sans le concours des indigènes, qui regardaient tout au plus comme un spectacle curieux ces réunions militaires, où les rois et les guerriers de race germanique assistaient en armes. Sidonius Apollinaris nous a transmis quelques détails sur l’une de ces assemblées tenue à Toulouse par Theoderik, roi des Visigoths. Ce poëte décrit d’une manière assez pittoresque la figure et l’accoutrement des Barbares qui se rendaient à ce qu’il appelle le _conseil des anciens_[571]. Il nous représente ces conquérants du Midi siégeant dans leur conseil souverain, ceints de leurs épées, vêtus d’habits de toile pour la plupart sales et gras, et chaussés de mauvaises guêtres de peau de cheval[572]. Cette description et les paroles mêmes de l’auteur prouvent qu’alors le titre d’ancien, _senior_, était pris à la lettre, et ne signifiait point, comme cela est arrivé dans la suite, un homme riche et puissant, un seigneur.
[571]
Postquam in concilium seniorum venit honora Pauperies...
(Ejusdem _Panegyric. Aviti imp._, apud ibid., p. 809.)
[572]
. . . . . Squalent vestes, ac sordida macro Lintea pinguescunt tergo, nec tangere possunt Altatæ suram pelles, ac poplite nudo Peronem pauper nodus suspendit equinum.