Lettres sur l'histoire de France
Part 19
«Quiconque sera reçu dans cette commune bâtira une maison dans le délai d’un an, ou achètera des vignes, ou apportera dans la ville assez d’effets mobiliers pour que justice puisse être faite s’il y a quelque plainte contre lui.
«Les mainmortes sont entièrement abolies. Les tailles seront réparties de manière que tout homme, devant taille, paye seulement quatre deniers à chaque terme, et rien de plus, à moins qu’il n’ait une terre devant taille, à laquelle il tienne assez pour consentir à payer la taille[295].»
[295] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 185 et suiv. Ces articles, extraits d’une charte postérieure, celle que Louis le Gros signa en l’année 1128, peuvent, à défaut d’autre document authentique, passer pour les articles primitifs de la charte de Laon, telle qu’elle fut votée et jurée par le corps des bourgeois avant l’année 1112.
A son retour d’Angleterre, l’évêque, trouvant ce traité conclu, s’en irrita et s’abstint même quelque temps de rentrer dans la ville. Cependant son courroux ne résista pas aux offres que la commune lui fit d’une grande somme d’argent, et c’en fut assez pour le réconcilier avec les auteurs de cette innovation[296]. Il jura donc de respecter les priviléges des bourgeois, et renonça, pour lui-même et pour ses successeurs, aux anciens droits de la seigneurie. Ayant ainsi obtenu le consentement de leur seigneur immédiat, les bourgeois de Laon, pour qu’aucune espèce de garantie ne manquât à leur commune, sollicitèrent la sanction de l’autorité royale. Ils envoyèrent à Paris, auprès du roi Louis VI, des députés porteurs de riches présents[297], et obtinrent, moyennant une rente annuelle, la ratification de leur charte de commune. Les députés rapportèrent à Laon cette charte scellée du grand sceau de la couronne et augmentée de deux articles ainsi conçus: «Les hommes de la commune de Laon ne pourront être forcés d’aller plaider hors de la ville. Si le roi a procès contre quelqu’un d’entre eux, justice lui sera faite par la cour épiscopale.
[296] ... Voces tandem grandisonas oblata repente sedavit auri argentique congeries. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 504.)
[297] Compulsus et rex est largitione plebeia id ipsum jurejurando firmare. (Ibid.)
«Pour ces avantages et d’autres encore concédés aux susdits habitants par la munificence royale, les hommes de la commune sont convenus qu’outre les anciens droits de cour plénière, d’ost et de chevauchée, ils donneront au roi trois gîtes par an, s’il vient dans la ville, et s’il n’y vient pas, lui payeront en place vingt livres pour chaque gîte[298].»
[298] _Recueil des Ordonnances des rois de France_, t. XI, p. 187. Les droits d’_ost_ et de _chevauchée_ (_expeditio et equitatus_) se payaient pour l’exemption du service actif en cas de guerre.
Ainsi, tout paraissait aller à souhait pour la commune de Laon; mais les bonnes dispositions de l’évêque Gaudri en sa faveur ne durèrent pas plus longtemps que l’argent dont on les avait achetées. Il était ami du luxe, et dépensait largement. Il en vint bientôt à regretter d’avoir abandonné, pour une somme une fois payée et une rente modique, le revenu qu’il tirait des tailles, des aides et de la mainmorte. Les clercs de l’église métropolitaine, qui cherchaient à imiter les profusions de leur évêque, et les nobles de la ville, dissipèrent de même en peu de temps le prix du traité conclu avec les bourgeois[299]. Se voyant sans moyens d’extorquer de l’argent aux hommes de condition inférieure, à cause de la nouvelle loi et de la bonne police de la ville, ils partagèrent les regrets du prélat et son ressentiment contre la commune. Ils eurent ensemble des conférences sur les mesures à prendre pour détruire tout ce qui avait été fait, et ramener les marchands et les artisans de Laon à leur ancien état de gens taillables à merci[300].
[299] Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 505.
[300] ... Dum servos semel ab jugi exactione emancipatos, ad modum pristinum redigere quærunt. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 504.)
On était alors en l’année 1112, et il y avait déjà près de trois ans que les citoyens jouissaient d’une liberté presque entière sous des magistrats choisis par eux. Ils s’étaient attachés à ce gouvernement par la conviction du bien qu’ils en retiraient, et par le sentiment d’orgueil qu’inspire une participation active à l’exercice du pouvoir. En un mot, ils étaient dans cette situation d’esprit où la moindre attaque tentée contre un ordre de choses et des droits sans lesquels on ne veut plus vivre, peut conduire au fanatisme politique. Mais les seigneurs du douzième siècle avaient à cet égard peu d’expérience. Ne prévoyant nullement le danger auquel ils allaient s’exposer, l’évêque et les nobles de Laon résolurent de commencer, à la fin du carême, c’est-à-dire au mois d’avril, l’exécution de leur dessein. Ils choisirent ce temps, malgré le respect qu’on avait alors pour la semaine sainte, parce qu’ils voulaient engager le roi Louis le Gros à venir dans la ville célébrer la fête de Pâques, et qu’ils comptaient beaucoup sur sa présence pour intimider les bourgeois[301].
[301] Ad communionem... destruendam, in supremo Quadragesimæ... instare decreverat. Ad id... regem evocaverat... (Ibid., p. 505.)
Le roi se rendit à l’invitation de l’évêque de Laon, et arriva la veille du jeudi saint, avec une grande compagnie de courtisans et de chevaliers. Le jour même de sa venue, l’évêque se mit à lui parler de l’affaire qui l’occupait et lui proposa de retirer le consentement qu’il avait donné à la commune. Tout entier à cette grande négociation, durant toute la journée et le lendemain, il ne mit pas le pied dans l’église, ni pour la consécration du saint chrême, ni pour donner l’absoute au peuple[302]. Les conseillers du roi firent d’abord quelque difficulté parce que les bourgeois de Laon, avertis de ce qui se tramait, leur avaient offert, pour le maintien de la commune, quatre cents livres d’argent, et plus s’ils l’exigeaient. L’évêque se vit donc obligé d’enchérir par-dessus ces offres, et de promettre sept cents livres qu’il n’avait pas, mais qu’il comptait lever sur les bourgeois quand il n’y aurait plus de commune[303]. Cette proposition détermina les courtisans et le roi lui-même à prendre parti contre la liberté de la ville. En conséquence du traité qu’ils conclurent alors avec l’évêque, celui-ci, de son autorité pontificale, les délia et se délia lui-même de tout serment prêté aux bourgeois. La charte, scellée du sceau royal, fut déclarée nulle et non avenue, et l’on publia, de par le roi et l’évêque, l’ordre à tous les magistrats de la commune de cesser dès lors leurs fonctions, de remettre le sceau et la bannière de la ville, et de ne plus sonner la cloche du beffroi, qui annonçait l’ouverture et la clôture de leurs audiences. Cette proclamation causa tant de rumeur, que le roi jugea prudent de quitter l’hôtel où il logeait, et d’aller passer la nuit dans le palais épiscopal, qui était ceint de bonnes murailles[304]. Le lendemain matin, au point du jour, il partit en grande hâte, avec tous ses gens, sans attendre la fête de Pâques, pour la célébration de laquelle il avait entrepris ce voyage. Durant tout le jour, les boutiques des marchands ou artisans et les maisons des aubergistes restèrent closes. Aucune espèce de denrée ne fut mise en vente, et chacun se tint renfermé chez soi, comme il arrive dans les premiers moments d’un grand malheur public[305].
[302] Nam qua die... chrisma... consecrare debuerat, et... absolvere plebem, ea ne ingredi quidem visus est ecclesiam. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 505.)
[303] At burgenses de sua subversione verentes, quadringentas... libras regi ac regiis pollicentur. Contra episcopus, proceres... spondentque pariter septingentas... (Ibid.)
[304] Ea nocte rex... quum foris haberet hospitium, dormire pertimuit extra episcopale palatium. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 505.)
[305] Rex summo mane recesserat... Tantus stupor burgensium corda corripuit, ut... cerdonum ac sutorum tabernulæ clauderentur, et scenæ nec venale quippiam a cauponibus sisteretur. (Ibid.)
Ce silence fut de peu de durée, et l’agitation recommença le lendemain, lorsqu’on apprit que l’évêque et les nobles s’occupaient de faire dresser un état de la fortune de chaque bourgeois, afin de lever des aides extraordinaires pour le payement de l’argent promis au roi. On disait que, par une sorte de dérision, ils voulaient que chacun payât, pour la destruction de la commune, une somme égale à celle qu’il avait donnée pour son établissement[306]. L’indignation et une crainte vague de tous les maux qui allaient fondre sur eux animèrent la plupart des bourgeois d’une sorte de colère frénétique; ils tinrent des assemblées secrètes, où quarante personnes se conjurèrent par serment, à la vie et à la mort, pour tuer l’évêque et tous ceux des nobles qui avaient travaillé avec lui à la ruine de la commune. Le secret de cette conjuration ne fut pas bien gardé. L’archidiacre Anselme, homme de grande réputation pour son savoir, issu d’une famille obscure de la ville, et que sa probité naturelle, jointe à un sentiment de sympathie pour ses concitoyens, avait porté à désapprouver le parjure commis par l’évêque, eut connaissance du complot. Sans trahir personne, il alla promptement avertir l’évêque, le suppliant de se tenir sur ses gardes, de ne point sortir de sa maison, et surtout de ne point suivre la procession le jour de Pâques. «Fi donc! répondit le prélat, moi mourir de la main de pareilles gens[307]!» Cependant il n’osa se rendre aux matines et entrer dans l’église; mais à l’heure de la procession, craignant d’être taxé de lâcheté, il se mit en marche avec son clergé, en se faisant suivre de près par ses domestiques et quelques chevaliers armés sous leurs habits. Pendant que le cortége défilait, l’un des quarante conjurés, croyant le moment favorable pour exécuter le meurtre, sortit tout à coup de dessous une espèce de voûte en criant à haute voix: _Commune! commune!_ ce qui était le signal convenu[308]. Il s’éleva quelque tumulte; mais, faute de concert entre les conjurés, ce mouvement n’eut aucune suite.
[306] ... Et quantum quisque sciri poterat dedisse ad instituendam communionem, tantumdem exigebatur impendere ad destituendam eamdem. (Ibid.)
[307] «Phi, inquit, ego ne talium manibus inteream?» (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 505.)
[308] ... Alta voce cœpit quasi pro signo inclamitare: _Communiam! communiam!_ (Ibid.)
Effrayé d’avoir entendu prononcer, d’une manière menaçante pour lui, le nom de cette commune qu’il avait autrefois jurée, l’évêque, sur la fin du jour, fit venir en grande hâte, des domaines de l’église, une troupe de paysans qu’il cantonna dans sa maison et dans les tours de la cathédrale[309]. Le lundi de Pâques, tout le clergé devait se rendre processionnellement à l’abbaye de Saint-Vincent, située hors des murs de la ville. L’évêque suivit la procession, accompagné comme la veille. Les conjurés avaient résolu de profiter de cette occasion et d’agir; mais ils n’en firent rien, parce que les nobles, à qui ils en voulaient autant qu’à l’évêque, n’assistaient point à la cérémonie[310]. Soit qu’il eût repris toute sa confiance, soit qu’il voulût paraître ne rien craindre, l’évêque renvoya ses paysans le lendemain même, et se contenta d’engager les principaux d’entre les nobles à venir armés à sa maison, s’il arrivait quelque émeute. Mais l’effervescence populaire était loin de se calmer, et, le troisième jour après Pâques, plusieurs hôtels furent attaqués et pillés par les bourgeois: ils y cherchaient surtout du blé et de la viande salée, comme s’ils eussent songé à rassembler des provisions pour un siége. Quelqu’un vint, tout consterné, apporter cette nouvelle à l’évêque; mais il se mit à rire, et répondit: «Que voulez-vous que fassent ces bonnes gens avec leurs émeutes? Si Jean, mon noir, s’amusait à tirer par le nez le plus redoutable d’entre eux, le pauvre diable n’oserait grogner. Je les ai bien obligés de renoncer à ce qu’ils appelaient leur commune, je n’aurai pas plus de peine à les faire se tenir en repos[311].»
[309] ... Ex episcopalibus villis plurimo accito rusticorum agmine turres ecclesiæ munit... (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 505.)
[310] ... Et fecissent, si cum episcopo omnes proceres esse sensissent. (Ibid.)
[311] «Si Joannes Maurus meus ipsum, qui in eis est potior, naso detraheret, nullatenus grunnire præsumeret?» (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, cap. VII, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 506.)
Le lendemain jeudi, pendant que l’évêque, en pleine sécurité, discutait avec l’un de ses archidiacres nommé Gautier, sur les nouvelles mesures de police qu’il s’agissait de prendre, et en particulier sur la quotité et la répartition des tailles, un grand bruit s’éleva dans la rue, et l’on entendit une foule de gens pousser le cri de _Commune! commune[312]!_ C’était le signal de l’insurrection; et dans le même moment de nombreuses bandes de bourgeois, armés d’épées, de lances, d’arbalètes, de massues et de haches, investirent la maison épiscopale et s’emparèrent de l’église. A la première nouvelle de ce tumulte, les nobles, qui avaient promis à l’évêque de lui prêter secours au besoin, vinrent en grande hâte de tous côtés; mais à mesure qu’ils arrivaient, ils étaient saisis par le peuple, qui les massacrait sans pitié[313]. Comme c’était à l’évêque que les bourgeois en voulaient principalement, ils faisaient grand bruit autour du palais épiscopal, dont on avait fermé les portes, et dont ils commencèrent le siége. Ceux du dedans se défendirent à coups de flèches et de pierres; mais les assaillants étant entrés de vive force, l’évêque n’eut que le temps de prendre l’habit d’un de ses domestiques, et de se réfugier dans le cellier, où l’un des siens le fit cacher dans un tonneau qu’il referma. Les bourgeois parcouraient la maison, cherchant de tous côtés et criant: «Où est-il, le traître, le coquin?» Un serviteur, par trahison, leur découvrit la retraite de son maître.
[312] «... Ecce per urbem tumultus increpuit _Communiam_ inclamitantium...» (Ibid.)
[313] ... Proceres ad episcopum, cui præsidium... juraverant se laturos, undecumque concurrunt. (Ibid.)
L’un des premiers qui arrivèrent au lieu indiqué, et l’un des chefs de l’émeute, était un certain Thiégaud, serf de l’église Saint-Vincent, et longtemps préposé par Enguerrand, seigneur de Coucy, au péage d’un pont voisin de la ville. Dans cet office, il avait commis beaucoup de rapines, rançonnant les voyageurs et les tuant même, à ce qu’on disait. Cet homme, de mœurs brutales, était connu de l’évêque, qui lui donnait, par plaisanterie, à cause de sa mauvaise mine, le sobriquet d’_Isengrin_[314]. C’était le nom qu’on donnait au loup, dans les contes et les fables du temps, comme on appelait _maître Renard_ l’animal que ce surnom populaire sert à désigner aujourd’hui[315]. Lorsque le couvercle de la tonne où se cachait l’évêque eut été levé par ceux qui le cherchaient: «Y a-t-il là quelqu’un? cria Thiégaud frappant un grand coup de bâton.--C’est un malheureux prisonnier, répondit l’évêque d’une voix tremblante.--Ah! ah! dit le serf de Saint-Vincent, c’est donc vous, messire Isengrin, qui êtes blotti dans ce tonneau[316]?» En même temps il tira l’évêque par les cheveux hors de sa cachette. On l’accabla de coups et on l’entraîna jusque dans la rue. Pendant ce temps il suppliait les bourgeois d’épargner sa vie, offrant de jurer sur l’Évangile qu’il abdiquerait l’épiscopat, leur promettant tout ce qu’il avait d’argent, et disant que, s’ils le voulaient, il abandonnerait le pays[317]. Mais ils n’écoutaient ni ses plaintes ni ses prières, et ne lui répondaient qu’en l’insultant et en le frappant. Enfin, un certain Bernard de Bruyères lui assena sur la tête un coup de hache à deux tranchants, et presque au même moment un second coup de hache lui fendit le visage et l’acheva. Thiégaud, voyant briller à son doigt l’anneau épiscopal, lui coupa le doigt avec une épée pour s’emparer de l’anneau: ensuite le corps, dépouillé de tout vêtement, fut poussé dans un coin, où chaque bourgeois qui passait par là lui jetait des pierres ou de la boue, en accompagnant ces insultes de railleries et de malédictions[318].
[314] Solebat autem episcopus eum _Insengrinum_ irridendo vocare... (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, cap. VIII, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 507.)
[315] ... Sic enim aliqui solent appellare lupos. (Ibid.)--L’ancien et véritable nom français du renard est _golpis_ ou _goupil_, dérivé du latin _vulpes_.
[316] «... Hiccine est dominus Insengrinus repositus.» (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, cap. VIII, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 507.)
[317] ... Infinitas eis pecunias præbiturum, de patria recessurum... (Ibid.)
[318] ... Quot in jacentem a transeuntibus sunt ludibria jacta verborum, quot glebarum jactibus, quot saxis, quot est pulveribus corpus oppressum! (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, cap. VIII, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 507.)
Pendant que ce meurtre se commettait, tous ceux qui avaient à redouter la fureur du peuple fuyaient çà et là, la plupart sans savoir où, les hommes en habits de femmes, les femmes en habits d’hommes, à travers les vignes et les champs[319]. Les bourgeois faisaient la garde dans les rues et aux portes de la ville pour arrêter les fuyards; et les femmes, partageant toutes les passions de leurs maris, s’acharnaient sur les nobles dames qui tombaient entre leurs mains; elles les insultaient, les frappaient et les dépouillaient de leurs vêtements de prix[320]. Les principaux d’entre les chevaliers qui habitaient la ville avaient péri durant ou après le siége du palais épiscopal; quand tout fut achevé de ce côté, les insurgés coururent attaquer les maisons de ceux qui restaient en vie: beaucoup furent tués ou emprisonnés. Les bourgeois prirent une sorte de plaisir à dévaster leurs hôtels; ils mirent le feu à celui du trésorier de l’évêque, l’un des hommes qu’ils haïssaient le plus, qui, par bonheur pour lui, avait trouvé moyen de s’échapper. Cette maison touchait à l’église cathédrale, qui fut bientôt gagnée et presque détruite par l’incendie. Le feu, se communiquant de proche en proche, consuma tout un quartier de la ville où se trouvaient plusieurs églises et un couvent de religieuses.
[319] Vir plane muliebrem non verebatur habitum, nec mulier virilem. (Ibid., p. 508.)
[320] ... Pugnisque pulsata, et pretiosis quas habebat vestibus spoliata... (Ibid.)
L’archidiacre Anselme, qui avait eu le courage d’avertir son évêque du complot formé contre lui, osa, le lendemain même de la mort de Gaudri, parler d’inhumer son cadavre resté nu et couvert de boue. Les bourgeois, dont la vengeance était satisfaite, ne lui en voulurent aucun mal, et le laissèrent se charger seul de ces tristes funérailles. Anselme, aidé de ses domestiques, enleva le corps, le couvrit d’un drap, et le transporta hors de la ville, à l’église de Saint-Vincent. Une grande foule de peuple suivit le convoi; mais personne ne priait pour l’âme du mort, tous le maudissaient et l’injuriaient. Il ne se fit dans l’église aucune cérémonie religieuse, et le corps de l’évêque de Laon, l’un des princes du clergé de France, fut jeté dans la fosse, comme l’aurait été alors celui du plus vil mécréant[321].
[321] Delatus ad ecclesiam nihil prorsus officii, non dico quod episcopo, sed quod christiano competeret in exequiis habuit. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 509, cap. X.)
Ici se termine la première partie de l’histoire de la commune de Laon. Elle renferme, ainsi que vous aurez pu le remarquer, trois périodes bien distinctes. D’abord les sujets font, d’une manière pacifique, leurs demandes de liberté, et les possesseurs du pouvoir consentent à ces demandes avec une bonne grâce apparente. Ensuite les derniers se repentent d’avoir cédé; ils retirent leurs promesses, violent leurs serments, et détruisent les nouvelles institutions qu’ils avaient juré de maintenir. Alors se déchaînent les passions populaires excitées par le ressentiment de l’injustice, l’instinct de la vengeance et la terreur de l’avenir. Cette marche, qui est, nous le savons par expérience, celle des grandes révolutions, se retrouve d’une manière aussi précise dans le soulèvement d’une simple ville que dans celui d’une nation entière, parce qu’il s’agit d’intérêts et de passions qui, au fond, sont toujours les mêmes. Il y avait au douzième siècle, pour les changements politiques, la même loi qu’au dix-huitième, loi souveraine et absolue qui régira nos enfants comme elle nous a régis nous et nos pères. Tout l’avantage que nous avons sur nos devanciers, c’est de savoir mieux qu’eux où nous marchons, et quelles sont les vicissitudes, tristes ou heureuses, qu’amène le cours graduel et irrésistible du perfectionnement social.
LETTRE XVII
Suite de l’histoire de la commune de Laon
Lorsque les bourgeois de Laon eurent pleinement satisfait leur colère et leur vengeance, ils réfléchirent sur ce qui venait de se passer, et, regardant autour d’eux, ils éprouvèrent un sentiment de terreur et de découragement[322]. Tout entiers à l’idée du péril qui les menaçait, craignant de voir bientôt l’armée du roi campée au pied de leurs murailles, ils étaient incapables de s’occuper d’autre chose que de leur sûreté commune. Dans les conseils tumultueux qui furent tenus pour délibérer sur cet objet, un avis prévalut sur tous les autres: c’était celui de faire alliance avec le seigneur de Marle, qui, moyennant une somme d’argent, pourrait mettre au service de la ville bon nombre de chevaliers et d’archers expérimentés[323].
[322] Perpensa igitur... cives perpetrati quantitate facinoris, magno extabuere metu, regium pertimescentes judicium... (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 509, cap. XI.)
[323] Thomam, Codiciacensis filium, cui erat castellum Marla, præsidium ad sui contra regios impetus defensionem accersire disponunt. (Guiberti de Novigent., _de Vita sua_, lib. III, apud ejusdem _Opera omnia_, ed. Luc d’Achery, p. 509, cap. XI.)