Lettres sur l'histoire de France
Part 15
Ces deux noms sont, dans notre histoire, les derniers pour lesquels il convienne d’employer l’orthographe de la langue teutonique; car, après la dépossession de la famille qui ralliait autour d’elle les vieux souvenirs de la conquête, il n’y eut plus trace en France de l’idiome qui d’abord avait été celui de tous les conquérants, quel que fût leur grade, ensuite celui des grands seigneurs, et enfin celui de la maison royale. En 948, au concile d’Inghelheim, où Louis d’Outre-mer s’était rendu pour adresser à Othon Ier ses plaintes contre Hugues le Grand, une lettre du pape, que ni le roi de France ni celui de Germanie ne pouvaient comprendre parce qu’elle était en latin, fut traduite par eux en langue tudesque[233]. Il est douteux qu’une pareille traduction eût été, pour Hugues Capet, plus intelligible que l’original. A partir de son règne, les princes d’Allemagne, de Lorraine et de Flandre furent obligés de faire accompagner par des interprètes leurs ambassadeurs en France[234]. Dès ce règne, les noms français doivent entièrement remplacer les noms tudesques; mais il faut encore une attention particulière pour retrouver ces noms sous l’orthographe invariable des chroniques latines.
[233] Post quarum litterarum recitationem, et earum propter reges juxta Teotiscam linguam interpretationem... (Frodoardi _Chron._, apud ibid., t. VIII, p. 203.)
[234] ... Dux (Lotharingiæ) Theodoricus (circa annum 1002) eum (Nanterum scilicet)... ad quoscumque regni principes dirigebat legatum, et maxime ad consobrinum suum regem Francorum: quoniam noverat eum in responsis acutissimum et linguæ Gallicæ peritia facundissimum. (_Chron. monast. S. Michaelis_, apud J. Mabillon, _Vetera Analecta_, éd. de 1723, p. 353.)
Si nos historiens modernes ont eu le tort de transporter dans la période franke l’orthographe des époques françaises, et d’appeler _Thierri_, _Louis_ et _Charles_ les rois des deux premières races, ils commettent sans scrupule une autre faute, celle d’écrire, après le dixième siècle, des noms tels que ceux-ci: _Alberic_, _Adalric_, _Balderic_, _Rodolphe_, _Reginald_. Le propre de la langue romane était d’altérer et d’adoucir les noms originairement tudesques, d’une manière conforme, à peu de chose près, à notre prononciation actuelle. Cette altération précéda, pour les habitants de race gauloise, l’expulsion de la dynastie franke: il serait bon de la faire sentir, même avant cette époque, lorsqu’on en trouve quelques signes dans les chroniques contemporaines[235]. Mais quand il n’y a plus dans le royaume de France qu’un seul idiome, et que la différence des races ne se marque plus par celle des langues, l’histoire doit présenter exclusivement des noms à physionomie française. Il faut éviter avec soin l’orthographe demi-barbare, demi-latine, introduite dans un temps où il n’existait ni science ni critique historique, et écrire franchement des noms tels que ceux-ci: _Aubri_, _Baudri_, _Aubert_, _Imbert_, _Thibauld_, _Rigauld_, _Gonthier_, _Berthier_, _Meynard_, _Bodard_, _Séguin_, _Audoin_, _Regnouf_, _Ingouf_, _Rathier_, _Rathouis_[236].
[235] Les noms tudesques romanisés, si l’on peut s’exprimer ainsi, se rencontrent de très-bonne heure dans les documents relatifs à l’histoire des provinces méridionales. Dès les premiers temps de la seconde race, les noms des ducs d’Aquitaine ont perdu leur pureté germanique. Cette altération ne devient sensible, pour le nord de la Gaule, que vers la fin du neuvième siècle.
[236] Voici ces noms sous leur forme originelle: _Albrik_, _Baldrik_, _Albert_, _Ingbert_, _Theodebald_, _Rikhald_, _Gunther_, _Berther_, _Magenhard_, _Baldhard_, _Sigwin_, _Odwin_, _Reghenulf_, _Ingulf_, _Rather_, _Rathwig_.
Pour éviter un autre genre de confusion, l’on doit donner aux noms méridionaux une orthographe conforme à celle de la langue parlée en Aquitaine et en Provence. A la fin du dixième siècle, les pays de la langue d’_oc_ étaient séparés du royaume de France par une aversion nationale aussi prononcée que pouvait l’être celle qui existait entre les Français et les Allemands, ou, comme on disait sur la frontière des deux langages, entre les _Wallons_ et les _Thiois_[237]. Par une contradiction dont l’histoire offre beaucoup d’exemples, pendant que la France travaillait avec tant d’énergie à assurer contre les Germains son indépendance, elle tendait à étouffer celle des États qui s’étaient formés au sud entre le cours de la Loire et la Méditerranée. Si les habitants de l’Allemagne se croyaient maîtres dépossédés de la Gaule et de l’Italie, les Français, invoquant aussi les traditions de la conquête franke, prétendaient dominer sur le reste des Gaulois jusqu’au pied des Alpes et des Pyrénées. Dans la nouvelle opinion nationale, l’idée de domination au sud était inséparable de celle d’affranchissement du côté du nord. Aussi chaque élection d’un roi étranger à la famille de Charlemagne, depuis Eudes jusqu’à Hugues Capet, fut-elle presque immédiatement suivie d’une guerre sur la frontière du midi, aux bords de la Loire, de la Vienne ou du Rhône. L’expression de cette vanité nationale se retrouve dans un diplôme du roi Raoul, où il s’intitule: «Roi, par la grâce de Dieu, des Français, des Bourguignons et des Aquitains, invincible, pieux, illustre et toujours auguste, pleinement roi par la soumission volontaire tant des Aquitains que des Gascons[238].»
[237] Ces deux mots de la vieille langue française répondaient aux mots franks _Walle_ et _Teutske_, et servaient à distinguer, en Belgique et en Lorraine, ceux qui parlaient roman de ceux qui parlaient allemand. _Walle_ ou _Wale_ est le substantif d’où dérive l’adjectif _walsk_ ou _welsk_. Ce mot est employé dans les anciennes gloses de la loi salique pour traduire le mot latin _Romani_.
[238] Quum autem ad plenum regnemus, et tam Gothi, quam Aquitani nostro subjaceant sponte principatui... (Rodulfi regis _Diplomata_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. IX, p. 580.)
Pour répondre à ces jactances, les Gascons et les Aquitains inscrivaient en tête de leurs actes publics la formule: «Sous le règne du Christ, en attendant un roi[239].» Ils qualifiaient d’usurpateurs tous ceux qui obtenaient la royauté au mépris du droit héréditaire; puis, à chaque nouvelle restauration, ils n’en traitaient pas moins en souverain étranger l’héritier de Karl le Grand. Dans la première année de son règne, Hugues Capet renouvela, mais sans aucun succès, les hostilités en Poitou. Forcé par Guilhem, duc d’Aquitaine, de battre en retraite jusqu’à la Loire, il livra, sur les bords de ce fleuve, une grande bataille qui ne servit qu’à faire éclater la haine violente des deux populations l’une contre l’autre[240]. Non-seulement les chefs des petits États méridionaux conservèrent leur indépendance, mais ils firent des conquêtes vers le nord. Aldebert, comte de Périgueux, assiégea et prit Tours vers l’an 990. Inquiet de ce progrès, et n’osant cependant l’attaquer à main armée, Hugues Capet lui adressa, dans un message, cette question: «Qui t’a fait comte?»--«Qui t’a fait roi?» furent les seuls mots que répondit le comte Aldebert. Cette réponse, sujet de stupeur pour les historiens du dix-septième siècle, et plus tard commentée dans un sens républicain, ne contenait aucune allusion à la royauté élective: elle signifiait simplement qu’un comte de Périgord était souverain à aussi bon titre et aussi pleinement qu’un roi de France[241].
[239] Christo regnante, rege expectante.
[240] ... In gravi prælio decertantes Francorum et Aquitanorum animositates, multo sanguine alterna cæde fuso, superiores Franci exstiterunt; et sic reversi sunt. (Ademari Cabanensis _Chron._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. X, p. 145.)
[241] ... Hoc ei mandavit: «Quis te comitem constituit?» Et Aldebertus remandavit ei: «Quis te regem constituit?» (Ademari Cabanensis _Chron._, apud ibid., p. 146.) Ce fameux trait d’histoire a été falsifié, comme beaucoup d’autres, par les historiens modernes, qui font dire au comte de Périgord: «_Ceux_ qui t’ont fait roi.» Réponse absurde, parce qu’elle détruit la séparation nationale entre les Français et les Aquitains.
La France, si nous prenons ce mot dans sa véritable acception nationale, n’a point commencé par être grande: bornée d’abord au pays qui s’étend de la Meuse à la Loire, de l’Epte et de la Villaine aux montagnes de l’ancienne Bourgogne, elle a eu de faibles commencements. Mais, depuis qu’elle existe comme État au centre de la Gaule, elle n’a jamais fait de pas rétrograde, et c’est par des conquêtes successives qu’elle a reculé ses limites jusqu’aux rivages des deux mers. Ces conquêtes, d’une tout autre nature que les invasions des Franks, ont produit des résultats durables, parce qu’elles étaient politiques, parce qu’elles n’avaient pas pour objet le simple partage des richesses et des terres, mais le gouvernement du pays subjugué. Un événement qu’on peut regarder comme fortuit, l’extinction du titre de roi dans tous les États formés en Gaule autour du royaume central, en Lorraine, en Bourgogne, en Bretagne et en Aquitaine, contribua surtout à rendre moins violente cette agrégation successive des différentes parties du sol gaulois. L’idée d’une hiérarchie des domaines et des territoires, introduite par le système féodal, prépara d’avance la réunion, en accoutumant par degrés les seigneurs des duchés et des comtés à ne point se croire les égaux de leur voisin aux fleurs de lis. Ainsi l’état de fief est, dans l’histoire de nos provinces, une sorte de point intermédiaire entre l’époque du partage en plusieurs souverainetés distinctes, et celle de la fusion en un seul corps.
Il ne faut pas que ce mot de _fief_ nous induise en erreur sur la nature des résistances que les rois de la troisième race eurent à vaincre pour étendre la monarchie jusqu’aux bornes de l’ancienne Gaule. Partout où ils portèrent la conquête sous un prétexte ou sous un autre, ils rencontrèrent une opposition nationale, l’opposition des souvenirs, des habitudes et des mœurs. Ce n’est qu’après avoir été brisées à plusieurs reprises, après avoir employé inutilement les révoltes, les protestations et les murmures, que les populations se turent, et que tout se rangea sous l’unité d’obéissance qui forme, depuis le seizième siècle, le caractère de la monarchie française[242].
[242] Voyez l’_Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands_, t. IV, conclusion.
LETTRE XIII
Sur l’affranchissement des communes.
Parmi tous les mots de la langue politique du moyen âge qui se sont conservés jusqu’à nous, le mot _commune_ est peut-être celui qui a le plus complétement perdu sa première signification. Réduit à exprimer une simple circonscription rurale sous des autorités dépendantes, il ne produit plus sur les esprits aucune espèce d’impression, et nous avons besoin d’efforts pour replacer sous ce signe, en quelque sorte discrédité, les grandes idées qu’il rappelait il y a plusieurs siècles. Aussi la révolution que nos historiens désignent par le nom d’_affranchissement_ des communes ne prend-elle point, dans leur récit, son véritable caractère. Les faibles débris de l’ancienne organisation municipale des villes de France conservés jusqu’en 1789 ont contribué, je n’en doute pas, à refroidir l’imagination des écrivains modernes, à les tromper sur l’état primitif de ces villes et sur la nature du changement social qui s’opéra au douzième siècle. Je ne sais quelle idée de sollicitation humble de la part des bourgeois, et de mansuétude paternelle de la part des rois signataires des chartes de communes, jette un jour confus sur tous les événements qui ont précédé ou suivi la signature de ces chartes. Au lieu de raconter en détail ces événements, nos historiens se contentent de reproduire quelques lambeaux de dissertations inexactes. Se fiant sur ce que le protocole des chartes porte en général: _concessi_, «j’ai octroyé,» ils attribuent à la politique des rois les résultats de l’insurrection populaire, et travestissent en réforme administrative l’un des mouvements les plus énergiques de l’esprit de démocratie[243].
[243] La justice me commande d’excepter de cette censure, comme de beaucoup d’autres, l’ouvrage de M. de Sismondi. Cet auteur est entré, à mon avis, dans les véritables voies de l’histoire; mais, malheureusement, les opinions accréditées par Mézeray, Velly, Anquetil et leurs disciples, prévalent encore dans le public, et c’est à elles que je m’attaque.
En effet, avant d’avoir vu, comme nous, le terrible réveil de ce vieil esprit, dans un temps d’ordre et d’obéissance volontaire, pouvait-on décrire avec exactitude, ou même simplement comprendre la révolte, l’association jurée contre le pouvoir établi, et tout ce grand travail de dissolution qui accompagne les changements politiques? Comment ne pas faire émaner, dans le passé comme dans le présent, tous les priviléges municipaux du bon plaisir de l’autorité souveraine? Comment se défendre de l’illusion que produisent les mêmes mots appliqués à des choses toutes différentes de celles qu’ils exprimaient jadis? Un historien du dix-septième siècle, peu connu, il est vrai, mais assez intelligent pour l’époque, dit qu’ayant rencontré dans de vieilles coutumes ces paroles: «Si un seigneur dit à son homme lige: Venez-vous-en avec moi, car je veux guerroyer monseigneur le roi,» cela lui parut si étrange qu’il n’osait en croire ses yeux[244].
[244] _Annales de l’église de Noyon_, par Jacques Le Vasseur. Paris, 1633.
C’est un préjugé du même genre qui, s’appliquant à d’autres objets, a faussé, dans les récits modernes, l’histoire de l’établissement des communes. D’abord l’idée que ces écrits nous donnent d’une commune du douzième siècle est tout à fait inexacte. D’après eux, nous nous représentons soit le régime municipal abâtardi qui subsistait à la révolution de 1789, soit un gouvernement local bien pondéré, à la fois libre et dépendant, comme celui qu’avait projeté d’établir l’Assemblée constituante. Nous nous figurons Louis VI, dit le Gros, en partie par bienveillance, en partie par intérêt, concevant le projet d’affranchir toutes les villes qui existent depuis le cours de la Somme jusqu’à la Méditerranée, et léguant à ses successeurs cette noble tâche à poursuivre. Louis le Gros devient ainsi, dans notre opinion, le promoteur de l’émancipation communale, le patron des libertés bourgeoises, le régénérateur du tiers état. Ces beaux titres lui sont même confirmés par le préambule de notre charte constitutionnelle; mais l’autorité de cette charte, souveraine en matière politique, est de nulle valeur en fait d’histoire[245].
[245] «Nous avons considéré que, bien que l’autorité tout entière résidât en France dans la personne du roi, nos prédécesseurs n’avaient point hésité à en modifier l’exercice, suivant la différence des temps; que c’est ainsi que les communes ont dû leur affranchissement à Louis le Gros, la confirmation de l’extension de leurs droits à saint Louis et à Philippe le Bel.» (Préambule de la charte constitutionnelle de 1814.)--Ce passage a été écrit en 1827.
Pour apprécier au juste la part qu’eut Louis le Gros à ce qu’on appelle, d’un nom beaucoup trop modeste, l’affranchissement des communes, il faut d’abord examiner dans quelles limites territoriales un roi de France, au commencement du douzième siècle, exerçait la puissance législative. En se dégageant de toute illusion et en examinant les faits, on trouvera que le pouvoir royal ne régissait alors qu’une partie, et une très-petite partie, de la France actuelle. Au nord de la Somme on entrait sur les terres du comte de Flandre, dont le vasselage était purement nominal; la Lorraine, une partie de la Bourgogne, la Franche-Comté, le Dauphiné, étaient sous la suzeraineté de l’empire d’Allemagne. La Provence, tout le Languedoc, la Guienne, l’Auvergne, le Limousin et le Poitou étaient des États libres, sous des ducs ou des comtes qui ne reconnaissaient de suzerain que pour la forme, et en changeaient à volonté. La Bretagne était de même un État libre; la Normandie obéissait au roi d’Angleterre, et enfin l’Anjou, quoique soumis féodalement au roi de France, ne relevait en aucune manière de son autorité administrative. Il n’y avait donc pas lieu pour Louis VI d’affranchir par des ordonnances les villes de ces différents pays, et les grandes vues qu’on lui prête ne pouvaient se réaliser qu’entre la Somme et la Loire. Or, comment se fait-il, si c’est ce roi qui est le législateur des communes, qu’on les voie s’établir dans toute l’étendue de la Gaule, et en plus grand nombre dans les provinces indépendantes de la couronne, par exemple dans celles du midi? Bien plus, dans ces dernières provinces, le régime communal, avec tous ses caractères, se révèle à une époque antérieure à la date des sept ou huit chartes où figure le nom de Louis le Gros. Il est vrai que personne ne s’avise d’attribuer positivement à ce roi la fondation des communes d’Arles, de Marseille, de Nîmes, de Toulouse, de Bordeaux, de Rouen, de Lille, de Cambrai, etc.; mais nos écrivains, groupant tous les faits autour de la personne des rois, négligent l’histoire de ces communes, tant qu’elles ne relèvent point de la couronne. C’est seulement lorsqu’une conquête ou un traité les agrége au royaume de France, et qu’une charte scellée du grand sceau vient reconnaître et non créer leurs franchises, qu’on juge à propos d’en faire mention. Ainsi des libertés immémoriales prennent l’air de concessions récentes; toute commune semble une pure émanation de la volonté royale, et Louis le Gros, comme premier en date, a l’honneur de l’initiative. De là vient que Beauvais et Noyon passent pour les deux plus anciennes communes de France: assertion vraie, si l’on réduit le nom de France à ses limites du douzième siècle, et fausse, si on l’applique à tout le territoire sur lequel il s’étend aujourd’hui.
Après avoir circonscrit dans ses véritables bornes l’influence législative de Louis le Gros, il s’agit d’examiner si, dans ces bornes mêmes, ce roi a été, comme on le prétend, le fondateur des communes, et si c’est à lui qu’appartient l’idée de ce genre d’institutions. Cette opinion se fonde _a priori_ sur l’intérêt qu’on suppose à Louis VI de faire de la puissance des bourgeois un contre-poids à celle des nobles; mais, en fait d’intérêt, la classe bourgeoise en avait un bien autre à l’érection des villes en communes. On devrait donc, d’après cette manière d’argumenter, lui accorder encore la plus grande part dans la création de ce nouvel ordre de choses, qui donnait à chaque ville affranchie une magistrature élective, le droit de guerre et de paix, presque tous les droits des anciennes républiques[246]. Mais il ne s’agit pas d’argumentation logique, et l’histoire est là pour attester que, dans le grand mouvement d’où sortirent les communes ou les républiques du moyen âge, pensée et exécution, tout fut l’ouvrage des marchands et des artisans qui formaient la population des villes. Dans la plupart des chartes de communes, on ne saurait guère attribuer aux rois autre chose que le protocole, la signature et le grand sceau; évidemment les dispositions législatives sont l’œuvre de la commune elle-même. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner et de comparer entre eux ces actes, dont on raisonne beaucoup trop sur la foi d’autrui.
[246] Le mot _respublica_ est quelquefois employé par les historiens du moyen âge pour désigner une commune.
Quoique les communes du moyen âge aient eu pour principe la municipalité des derniers temps de l’empire romain, autant cette dernière institution était dépendante, autant l’autre, dès son origine, se montra libre et énergique. L’enthousiasme républicain des vieux temps se communiquait de proche en proche, et produisait des révolutions partout où il se trouvait une population assez nombreuse pour oser entrer en lutte avec la puissance féodale. Les habitants des villes que ce mouvement politique avait gagnées se réunissaient dans la grande église ou sur la place du marché, et là ils prêtaient, sur les choses saintes, le serment de se soutenir les uns les autres, de ne point permettre que qui que ce fût fît tort à l’un d’entre eux ou le traitât désormais en serf. C’était ce serment ou cette _conjuration_, comme s’expriment les anciens documents, qui donnait naissance à la commune. Tous ceux qui s’étaient liés de cette manière prenaient dès lors le nom de _communiers_ ou de _jurés_, et, pour eux, ces titres nouveaux comprenaient les idées de devoir, de fidélité et de dévouement réciproques, exprimées, dans l’antiquité, par le mot de _citoyen_[247].
[247] Statutum est itaque et sub religione confirmatum quod unusquisque jurato suo fidem, vim, auxiliumque præbebit. (Charte de commune, dans le _Recueil des Ordonnances des rois de France_, passim.)
Pour garantie de leur association, les membres de la commune constituaient, d’abord tumultuairement, et ensuite d’une manière régulière, un gouvernement électif ressemblant, sous quelques rapports, à l’ancien gouvernement municipal des Romains, et s’en éloignant sous d’autres. Au lieu des noms de _curie_ et de _décurion_, tombés en désuétude, les communes du midi adoptèrent celui de _consul_, qui rappelait encore de grandes idées, et les communes du nord ceux de _juré_ et d’_échevin_, quoique ce dernier titre, à cause de son origine teutonique, fût entaché pour elles d’un souvenir de servitude[248].
[248] _Skepen_, dans la langue des Franks, signifiait un juge. C’est le mot latinisé dans les capitulaires par celui de _Scabini_.--Dans les _Considérations sur l’histoire de France_, chap. V et VI, j’ai fait de ce double mouvement révolutionnaire une étude plus approfondie, plus exacte et plus détaillée.
Chargés de la tâche pénible d’être sans cesse à la tête du peuple dans la lutte qu’il entreprenait contre ses anciens seigneurs, les nouveaux magistrats avaient mission d’assembler les bourgeois au son de la cloche, et de les conduire en armes sous la bannière de la commune. Dans ce passage de l’ancienne civilisation abâtardie à une civilisation neuve et originale, les restes des vieux monuments de la splendeur romaine servirent quelquefois de matériaux pour la construction des murailles et des tours qui devaient garantir les villes libres contre l’hostilité des châteaux. On peut voir encore, dans les murs d’Arles, un grand nombre de pierres couvertes de sculptures provenant de la démolition d’un théâtre magnifique, mais devenu inutile par le changement des mœurs et l’interruption des souvenirs.