Lettres sur l'histoire de France

Part 13

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[188] En lisant ce serment dans l’auteur qui le rapporte, il faut se rappeler que cet auteur était Frank de naissance, et qu’il a appliqué à la langue romane, qu’on n’écrivait guère alors, l’orthographe de sa propre langue. De là vient le grand nombre de terminaisons en _o_ et en _us_ qui donnent à cet échantillon du langage parlé en Gaule au neuvième siècle une physionomie antigrammaticale, celle d’un latin rempli de barbarismes et de solécismes. A l’époque de la seconde race, le son des voyelles germaniques, par une espèce d’adoucissement de la langue, avait cessé d’être aussi fort, aussi nettement distinct que dans l’idiome primitif. L’_u_ avait quelquefois le son d’_o_ fermé; l’_u_ et l’_o_ sans accent se prononçaient _eu_, l’_i_ avait le son d’_e_ fermé, et l’_a_ s’écrivait pour l’_e_ dans les syllabes non accentuées. C’est pour cette raison qu’on trouve dans le texte roman les variantes _Deo_ et _Deu_, _amor_ et _amur_, _in avant_ et _en avant_, _io_ et _eo_, _Karlo_ et _Karle_, _ciste_ et _cest_, _non_ et _nun_. Je crois que la prononciation probable répond à la manière suivante d’orthographier: _pro Deu amor et pro christian poble et nostre commun salvament, d’est di en avant, en quant Deus saver et poder me donnet, et salvarai-ieu cest meon fradre Karle_, etc.

[189] La preuve de l’irrégularité d’orthographe que j’ai remarquée dans le texte roman se trouve dans celui-ci, car il offre des permutations de voyelles et des variantes complétement analogues: _indi_ et _inde_, _fur_ et _for_, _Lodhuig_ et _Lodhuwig_, _dage_ et _rehtu_, _oba_ et _ob_. Je pense que, quel qu’ait pu être le son de la langue teutonique à une époque antérieure, la prononciation de ce passage, dans la bouche de l’écrivain du neuvième siècle, devait répondre à l’orthographe suivante: _in godes minne end um tes christianes folches end unser beidere gehaltnisse, fon theseme dage framwerdes, se fram so mir got gewissen ende mahd fergibet, so halde in tersen minem brueder_, etc.

Les deux rois s’étant ainsi engagés solennellement l’un envers l’autre, les chefs dont l’idiome roman était la langue maternelle, ou l’un d’entre eux en leur nom, prononcèrent les paroles suivantes: «_Si Loduuigs sagrament que son fradre Karlo jurat, conservat, et Karlus, meos sendra, de suo part non lo stanit, si io returnar non l’int pois, ne io, ne neuls cui eo returnar int pois in nulla ajuda contra Loduwig non li fuer_[190]...--Si Lodewig garde le serment qu’il a prêté à son frère Karl, et si Karl, mon seigneur, de son côté, ne le tient pas, si je ne puis l’y ramener, ni moi ni aucun autre, je ne lui donnerai nulle aide contre Lodewig.» Les Teutons répétèrent la même formule, en changeant seulement l’ordre des noms: «_Oba Karl then eid, then er sinemo bruoder Ludhuwige geswor, geleistit, ind Ludhuwig min herro then er imo geswor forbrichit_[191]...»

[190] M. Raynouard, dans sa Grammaire romane, a fort bien expliqué pourquoi le nominatif, à l’exclusion de tous les autres cas du singulier, se terminait par un _s_ dans les anciennes langues provençale et française. C’est pour cette raison qu’on trouve ici _Lodewigs_ et _Karlus_ ou _Karles_ au nominatif, _Lodewig_ et _Karl_ au datif. Quant au mot _sandra_, le seul moyen de se rendre compte d’une pareille altération est de supposer que l’auteur frank, manquant de lettres dans son alphabet national pour rendre le son que les Français ont représenté par _gn_, et les Provençaux par _nh_, s’est servi par approximation de l’_n_ suivi d’un _d_, et au lieu de _segnier_, a écrit _sandra_, mot que tout lecteur frank devait prononcer _sendere_. (Voyez _Mémoires de l’Acad. des inscriptions et belles-lettres_, t. XXVI, p. 638.)

[191] Nithardi _Hist._, lib. III, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 27.

Après la conclusion de ce traité d’alliance, il y eut des réjouissances et des fêtes militaires. On se plut surtout à mettre aux prises, dans un combat simulé, des guerriers qui appartenaient aux différentes nations que Charlemagne avait le plus souvent fait combattre les unes contre les autres, comme les Franks orientaux et les Bretons, les habitants des bords du Weser et ceux du pied des Pyrénées. En dépit des ressentiments nationaux, produits d’un côté par les invasions et de l’autre par les révoltes, la volonté de maintenir ce bon accord, qui devait leur procurer l’indépendance, était si forte dans l’esprit des peuples, qu’on n’apercevait plus la moindre trace de leur ancienne hostilité. Ils paraissaient bien mieux unis par leur intérêt mutuel qu’ils ne l’avaient été durant leur soumission au même pouvoir. «C’était un spectacle digne d’être vu, dit un contemporain, à cause de sa magnificence, et du bon ordre qui y régnait. Car, dans une si grande foule et parmi tant de gens de diverse origine, il n’y eut personne de blessé ou d’insulté, comme il arrive si souvent dans des réunions de gens de guerre peu nombreux et qui se connaissent[192].»

[192] ... Primum pari numero Saxonorum, Wasconorum, Austrasiorum, Britannorum... alter in alterum veloci cursu ruebat... Non enim quispiam in tanta multitudine ac diversitate generis... alicui aut læsionis aut vituperii quippiam inferre audebat. (Nithardi _Hist._, lib. III, cap. VI, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 27.)

Pendant ce temps, l’empereur Lother était à Aix-la-Chapelle, où il tenait sa cour en grande pompe, à la manière de Karl le Grand, pour essayer si l’appareil et l’ancien prestige de cette puissance ne lui gagneraient pas des partisans en Gaule et en Germanie. Il avait posté des corps de troupes pour arrêter les confédérés au passage de la Moselle; mais à l’approche de l’armée ennemie tous ses soldats prirent la fuite; et lui-même apprenant que ses deux frères marchaient sur la capitale de l’empire, il l’abandonna en grande hâte, après avoir enlevé le trésor et les ornements impériaux[193]. Suivi de peu de monde, il se rendit à Troyes, et de là à Lyon, pour se mettre en sûreté derrière le Rhône, et faire de nouvelles recrues d’Italiens et de Provençaux. Il ne tarda pas à sentir qu’aucune nation n’était disposée à se dévouer pour la cause de la prééminence impériale; et, résolu de ne point courir les chances d’une nouvelle bataille, il envoya vers ses deux frères des messagers pour traiter de la paix.

[193] _Annales Bertiniani_, apud ibid., p. 61.

Les envoyés dirent «que le roi Lother, reconnaissant son offense envers Dieu et envers ses frères, ne voulait pas qu’il y eût de plus longues discordes entre les peuples chrétiens; qu’il se contenterait à l’avenir du tiers du royaume, si les rois Lodewig et Karl accordaient seulement quelque chose en sus, à cause du nom d’empereur que lui avait donné leur père, et de la dignité impériale que leur aïeul avait ajoutée à la couronne des Francs[194]; qu’autrement, ils lui laissassent au moins le tiers du royaume, en exceptant du partage le nord de l’Italie qui devait lui rester, l’Aquitaine pour Karl, et la Bavière pour Lodewig; qu’alors, avec l’aide de Dieu, chacun d’eux gouvernerait de son mieux sa part; qu’ils se porteraient mutuellement secours et amitié; qu’ils maintiendraient leurs lois, chacun dans ses États, et qu’une paix éternelle serait conclue entre eux[195].»

[194] Si vellent, aliquid illi supra tertiam partem regni propter nomen Imperatoris quod illi pater illorum concesserat, et propter dignitatem Imperii, quam avus regno Francorum adjecerat, augere facerent. (Nithardi _Hist._, lib. IV, cap. III, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 30.)

[195] Ibid.

La réserve de la haute Italie, le seul pays où l’empereur eût des partisans liés à sa cause par une sorte d’esprit national, donna lieu, dans le traité définitif, à un partage assez bizarre sous le rapport géographique, mais qui remplit l’objet de la guerre, en séparant, d’une manière invariable, l’intérêt de la Gaule, comme puissance, de celui de la Germanie. Cent dix commissaires furent employés au démembrement de l’empire. Toute la partie de la Gaule située à l’ouest de l’Escaut, de la Meuse, de la Saône et du Rhône, avec le nord de l’Espagne jusqu’à l’Èbre, fut laissée au roi Charles surnommé le Chauve. Les pays de langue teutonique jusqu’au Rhin et aux Alpes furent donnés en partage à Louis. Lother réunit à l’Italie toute la partie orientale de la Gaule, comprise, au sud, entre le Rhône et les Alpes, au nord, entre le Rhin et la Meuse, et entre la Meuse et l’Escaut jusqu’à l’embouchure de ces fleuves. Cette longue bande de territoire, comprenant quatre populations et quatre langues différentes, formait une division entièrement factice et de nature à ne pouvoir se perpétuer; tandis que les deux autres divisions, fondées sur la distinction réelle des races et des existences nationales, devaient se prononcer de plus en plus. Il est probable que c’est alors que s’introduisirent dans le langage les dénominations de nouvelle France, pour désigner le royaume de Karl, et d’ancienne France, pour désigner celui de Lodewig[196]. Quant au royaume de Lother, trop morcelé pour prendre le titre d’aucune ancienne division politique, on le désigna simplement par le nom de famille de ses chefs. Ce nom resta dans la suite attaché à une partie des provinces septentrionales de l’ancienne Gaule, qu’on appelait en langue tudesque _Lotheringherike_, royaume des enfants de Lother, et en latin _Lotharingia_, dont nous avons fait Lorraine.

[196] Francia nova... Francia quæ dicitur antiqua... (Monachus Sangallensis, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. V, p. 115 et 116.)--Les Saxons établis en Angleterre donnaient pareillement le nom d’ancienne Saxe, _Eld-Saxne_, au pays dont leurs aïeux avaient émigré. Il est probable qu’en langue franke, le mot _Alt-Franken_ remplaça dès lors celui d’_Ost-Franken_, ou Franks orientaux.

Cette révolution, dont les historiens modernes ne parlent qu’avec le ton du regret, fut une cause de joie pour les peuples, qui s’applaudissaient de leur ouvrage, mais affligea, comme il arrive toujours, ceux qui, par intérêt ou par système, tenaient au gouvernement établi. Quelques esprits assez éclairés pour l’époque, mais incapables de concevoir la nécessité des réactions politiques, et qui croyaient que les nations ne pouvaient survivre à la monarchie, furent saisis d’une profonde tristesse, et désespérèrent de tout, parce qu’il y avait trois royaumes au lieu d’un. Un diacre de l’église métropolitaine de Lyon écrivit alors, sur le démembrement de l’empire, une complainte en vers latins, dont quelques passages offrent l’expression naïve des sentiments de ceux qui avaient rêvé l’éternité du système de Karl et de la soumission des peuples méridionaux au gouvernement tudesque:

«Un bel empire florissait sous un brillant diadème; il n’y avait qu’un prince et qu’un peuple; toutes les villes avaient des juges et des lois. Le zèle des prêtres était entretenu par des conciles fréquents; les jeunes gens relisaient sans cesse les livres saints, et l’esprit des enfants se formait à l’étude des lettres. L’amour d’un côté, de l’autre la crainte, maintenaient partout le bon accord: aussi la nation franke brillait-elle aux yeux du monde entier. Les royaumes étrangers, les Grecs, les Barbares et le sénat du Latium lui adressaient des ambassades. La race de Romulus, Rome elle-même, la mère des royaumes, s’était soumise à cette nation: c’était là que son chef, soutenu de l’appui du Christ, avait reçu le diadème par le don apostolique. Heureux s’il eût connu son bonheur, l’empire qui avait Rome pour citadelle et le porte-clefs du ciel pour fondateur[197]! Déchue maintenant, cette grande puissance a perdu à la fois son éclat et le nom d’empire; le royaume naguère si bien un est divisé en trois lots, il n’y a plus personne qu’on puisse regarder comme empereur; au lieu de roi on voit un roitelet, et au lieu de royaume, un morceau de royaume. Le bien général est annulé; chacun s’occupe de ses intérêts: on songe à tout; Dieu seul est oublié. Les pasteurs du Seigneur, habitués à se réunir, ne peuvent plus tenir leurs synodes au milieu d’une telle division. Il n’y a plus d’assemblée du peuple, plus de loi; c’est en vain qu’une ambassade arriverait là où il n’y a point de cour. Que vont devenir les peuples voisins du Danube, du Rhin, du Rhône, de la Loire et du Pô? Tous, anciennement unis par les liens de la concorde, maintenant que l’alliance est rompue, seront tourmentés par de tristes dissensions. De quelle fin la colère de Dieu fera-t-elle suivre tous ces maux? A peine est-il quelqu’un qui y songe avec effroi, qui médite sur ce qui se passe, et s’en afflige: on se réjouit au milieu du déchirement de l’empire, et l’on appelle paix un ordre de choses qui n’offre aucun des biens de la paix[198].»

[197]

O fortunatum, nosset sua si bona, regnum, Cujus Roma arx est, et cœli claviger auctor!...

(Flori diac. Lugdun. _Querela de divisione imperii_, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 302.)

[198]

Gaudetur fessi sæva inter vulnera regni: Et pacem vocitant, nulla est ubi gratia pacis.

(Ibid., p. 303 et seq.)

L’impression une fois donnée pour la séparation des différents intérêts nationaux, le mouvement des masses ne s’arrêta pas; et quand il n’y eut plus d’empire, commença le démembrement des royaumes où se trouvaient associées ensemble des populations diverses d’origine et de langage. La nouvelle France était dans ce cas: elle comprenait trois grandes divisions, la France proprement dite, la Bretagne et l’Aquitaine, qui avaient pu se réunir ensemble pour secouer le joug de l’empire, mais qui n’en demeuraient pas moins séparées par d’anciennes distinctions nationales. Les Bretons, ennemis naturels des Gallo-Franks, et ne voulant pas plus être gouvernés par eux que par les Franko-Teutons, reprirent aussitôt leurs hostilités. Ils envahirent tout le pays voisin du leur jusqu’à la Loire et à la Villaine, battirent en plusieurs rencontres les armées de Charles le Chauve, et ne firent de paix avec lui que lorsqu’il leur eut garanti leurs conquêtes et reconnu leur chef comme roi, en leur envoyant de son trésor le sceptre et la couronne[199]. Après les Bretons, ce furent les Aquitains, ou gens de la langue romane méridionale, qui s’insurgèrent et travaillèrent à se détacher de la nouvelle France aussi complétement qu’ils l’étaient de l’ancienne. D’un autre côté, les Provençaux, distingués aussi, par leur dialecte, des nations qui habitaient au delà des Alpes, se révoltèrent dans le même but contre le roi Lother et ses enfants. Les villes de Toulouse et de Vienne, qui étaient le principal foyer de ce nouveau mouvement national, furent plus d’une fois assiégées, prises et reprises tour à tour par les armées des rois et par les partisans de l’insurrection[200]. Enfin, en l’année 888, après quarante-cinq ans de nouvelles guerres, qui, dans leurs scènes variées et confuses, présentèrent plus d’une fois les Gaulois méridionaux ligués avec la puissance des Germains contre celle des Gaulois du nord, arriva le démembrement final auquel tout avait tendu depuis la mort de Karl le Grand.

[199] Voyez le tome VII du _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, passim, aux années 851 et suivantes.

[200] Voyez le tome VII du _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, passim, aux années 860-888.

Si le principe le plus actif de cette révolution fut la répugnance mutuelle des races d’hommes associées mais non fondues ensemble par la conquête, son résultat ne pouvait être une division absolue d’après la descendance ou l’idiome, une sorte de triage à part de toutes les familles humaines que le flot des invasions avait jetées çà et là au milieu de familles étrangères; tout devait se dénouer et se dénoua en effet d’une manière plus large et moins complexe. La race dominante quant au nombre, dans chaque grande portion de territoire, forma comme un centre de gravitation dont les différentes minorités n’eurent pas le pouvoir de se détacher. Ainsi le système des lois personnelles, loin d’être rétabli dans son ancienne force, reçut au contraire le premier coup par la fondation de nouveaux États où la nationalité résultait non d’une complète unité d’origine, mais de l’unité territoriale et des convenances géographiques.

L’Italie, séparée de ses anciennes annexes, et bornée par la chaîne des Alpes, devint un royaume à part, que se disputèrent des prétendants de race germanique, mais naturalisés italiens depuis plusieurs générations[201]. Tout le pays compris entre les Alpes, le Jura et les sources du Rhin, forma, sous le nom de _Burgondie_ ou Bourgogne supérieure, un nouveau royaume, dont la capitale était Genève, et dont les chefs se faisaient couronner au couvent de Saint-Maurice en Valais. Un troisième royaume, sous le nom de Bourgogne inférieure ou cisjurane, eut pour limites le Jura, la Méditerranée et le Rhône. Un roi d’Aquitaine, dont le pouvoir et les prétentions s’étendaient de la Loire aux Pyrénées, fut inauguré à Poitiers. Entre le Rhin, la Meuse et la Saône, on vit s’élever le petit royaume des _Lotheringhe_ ou de Lorraine. Enfin, entre les frontières de ces différents États et celles de la basse Bretagne, se trouva resserrée, d’une manière fixe, la puissance dont le territoire conserva depuis lors le nom de France, à l’exclusion de tous ceux auxquels ce nom avait appartenu autrefois[202].

[201] Le duc de Spolète et le duc de Frioul, que les hommes de langue teutonique appelaient _Wido_ et _Berengher_, mais qu’on nommait en Italie _Guido_ et _Beringhiero_.

[202] _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, t. VII et VIII, passim.

De ce dernier démembrement de l’empire des Franks date, à proprement parler, l’existence de la nation française; et tous les faits qui s’y rapportent, loin d’être envisagés avec dégoût comme des événements funestes, devraient être recherchés soigneusement et détaillés avec intérêt, car c’est sur eux que reposent véritablement les bases de notre histoire. Nos anciennes institutions, nos mœurs et notre langue sont un produit de deux révolutions politiques par lesquelles ont été séparés l’un de l’autre, d’abord les pays de langue romane et de langue tudesque, ensuite ceux de la langue d’_oui_ et de la langue d’_oc_. Le berceau du peuple français n’est ni la patrie des Franks au delà du Rhin, ni la Gaule dans toute son étendue, mais le pays d’entre Meuse et Loire. La position centrale du royaume compris entre ces limites devait lui fournir à la longue les moyens d’envahir et de s’assimiler en quelque sorte les États formés autour de lui sur l’ancien territoire gaulois. Tous les gouvernements qui se succédèrent en France depuis le dixième siècle, quelque différents qu’ils aient été par leur constitution et le degré de leur puissance extérieure, tendirent également à ce but. Il ne fut atteint complétement qu’après bien des siècles; et de toutes les réunions territoriales opérées soit par la guerre, soit par la politique et les alliances, sortit enfin la nation actuelle, diverse d’origine, non-seulement pour ce qui regarde le mélange des Franks et des Gaulois, mais à cause de la différence primitive des souverainetés, des langues et des traditions provinciales.

LETTRE XII

Sur l’expulsion de la seconde dynastie franke.

Un fait extrêmement remarquable, c’est que dès l’époque où, à parler rigoureusement, commence la nation française, il se prononce dans cette nation nouvelle un vif sentiment de répugnance pour la dynastie qui, depuis un siècle et demi, régnait sur le nord de la Gaule. A la révolution territoriale de 888 correspond, de la manière la plus précise, un mouvement d’un autre genre, qui élève sur le trône un homme entièrement étranger à la famille des _Karolings_. Ce roi, le premier auquel notre histoire devrait donner le titre de roi de France, par opposition au roi des Franks, est Ode, ou, selon la prononciation romane qui commençait à prévaloir, Eudes[203], fils du comte d’Anjou Rodbert le Fort. Élu au détriment d’un héritier qui se qualifiait de légitime, Eudes fut le candidat national de la population mixte qui avait combattu cinquante ans pour former un État par elle-même; et son règne marque l’ouverture d’une seconde série de guerres civiles terminées, après un siècle, par l’exclusion définitive de la race de Karl le Grand. En effet, cette race toute germanique, se rattachant, par le lien des souvenirs et les affections de parenté, aux pays de langue tudesque, ne pouvait être regardée par les Français que comme un obstacle à la séparation sur laquelle venait de se fonder leur existence indépendante. L’idiome de la conquête, tombé en désuétude dans les châteaux des seigneurs, s’était conservé dans la maison royale. Les descendants des empereurs franks se faisaient honneur de comprendre cette langue de leurs ancêtres, et accueillaient des pièces de vers composées par les poëtes d’outre-Rhin[204]. Mais loin d’augmenter le respect pour l’ancienne dynastie, cette particularité de mœurs ne servait plus qu’à lui donner une physionomie étrangère qui blessait le peuple, et l’inquiétait, non sans raison, sur la durée de son indépendance.

[203] _Ode_, _Ote_ ou _Othe_ signifiait _riche_ dans tous les anciens dialectes de la langue tudesque. On disait, dans la langue romane, _Odes_ ou _Eudes_ pour le nominatif, et _Odon_ ou _Eudon_ pour les autres cas.

[204] Tel est le chant triomphal composé en l’honneur du roi Louis fils de Louis le Bègue, après une victoire remportée sur les Normands, près de Seulcour en Vimeu. En voici les quatre premiers vers:

Einen Kuning weiz ich Heisset herr Ludwig, Der gerne Gott dienet, Weil er ihms lohnet.

«Je connais un roi, son nom est le seigneur Ludwig, qui sert Dieu volontiers, parce qu’il l’en récompense, etc.» (Voyez le tome IX du _Recueil des historiens des Gaules et de la France_, p. 99 et suiv.)

La suprématie des Germains sur tout l’Occident n’existait plus; mais elle était remplacée par des prétentions politiques fondées sur le droit de conquête, qui pouvaient aisément servir de prétexte à de nouvelles invasions, et menaçaient surtout la France, d’abord comme voisine, et ensuite comme seconde patrie des Franks. L’instinct de la conservation devait donc porter ce nouvel État à rompre entièrement avec les puissances teutoniques et à leur ôter pour jamais tout moyen de s’immiscer dans ses affaires. Ce ne fut point par caprice, mais par politique, que les seigneurs du nord de la Gaule, Franks d’origine, mais attachés à l’intérêt du pays, violèrent le serment prêté par leurs aïeux à la famille de Pepin, et firent sacrer roi, à Compiègne, un homme de descendance saxonne[205]. L’héritier dépossédé par cette élection, Karl, surnommé le Simple ou le Sot[206], ne tarda pas à justifier son exclusion du trône, en se mettant sous le patronage d’Arnulf, roi de Germanie. «Ne pouvant tenir, dit un ancien historien, contre la puissance d’Eudes, il alla réclamer, en suppliant, la protection du roi Arnulf. Une assemblée publique fut convoquée dans la ville de Worms; Karl s’y rendit, et, après avoir offert de grands présents à Arnulf, il fut investi par lui de la royauté dont il avait pris le titre. L’ordre fut donné aux comtes et aux évêques qui résidaient aux environs de la Moselle de lui prêter secours, et de le faire rentrer dans son royaume, pour qu’il y fût couronné; mais rien de tout cela ne lui profita[207].»

[205] Saxonici generis vir... (_Script. rer. gallic. et francic._, t. IX, p. 136.)

[206] On trouve dans les historiens originaux _simplex_, _stultus_, et quelquefois _sottus_.