Lettres sur l'histoire de France
Part 12
Dans cette lutte des tribus frankes de l’orient et du nord contre celles de l’occident et du sud, il était impossible que les premières ne prévalussent pas à la longue, et que le siége du gouvernement ne fût pas transporté, un jour, des bords de la Seine ou de l’Aisne sur ceux de la Meuse ou du Rhin. En effet, la population orientale n’était point clair-semée, comme l’autre, au milieu des Gallo-Romains: incessamment grossie par des émigrés de la Germanie, par tous ceux que l’envie de chercher fortune ou l’attrait d’une religion nouvelle déterminaient à se ranger sous l’empire des rois chrétiens, elle formait une masse plus compacte, moins énervée par l’oisiveté, la richesse et l’exemple des mœurs romaines. L’énergie belliqueuse des anciens envahisseurs se changea bientôt, chez les Neustriens, en esprit de guerres privées, en fureur de se piller les uns les autres, de se disputer un à un tous les lambeaux de la conquête. Les familles riches, surtout la famille royale, s’abandonnèrent à un goût effréné pour les jouissances et les plaisirs sensuels. On peut dire, il est vrai, que ceux des Mérovingiens que nos histoires nomment rois _fainéants_ furent corrompus à dessein, et avec une sorte d’art, par les chefs qui s’étaient emparés de leur tutelle; mais si cette disposition à la mollesse n’eût pas existé chez les Franks occidentaux, la race des Pepin, malgré toute sa politique, aurait fait d’inutiles efforts pour s’élever au rang de dynastie royale.
Le premier roi de cette seconde race partagea la Gaule entre ses deux fils, à la manière des anciens rois, par coupe longitudinale. Dans ce partage, les royaumes d’Oster et de Neoster furent seuls considérés comme des États, et l’immense territoire qui se trouvait en dehors leur fut ajouté comme annexe. Le royaume occidental, donné à Karl, s’étendait jusqu’aux Pyrénées à travers l’Aquitaine, dont il ne renfermait qu’une partie. L’autre royaume, donné à Karloman, avait pour limites extrêmes le Rhin et la Méditerranée. Mais après que la mort de ce dernier eut réuni sous un même sceptre les deux royaumes, ce mode de division de l’empire frank ne se reproduisit plus d’une manière fixe. La Neustrie, en perdant sa prépondérance, perdit son caractère national; tandis qu’une autre province gauloise, l’Aquitaine, qui, sous la première race, avait toujours figuré comme domaine, prit, dans les nouveaux partages, le rang d’un État distinct. Un si grand changement ne vint pas du hasard, mais d’une réaction énergique de l’esprit national des indigènes du midi contre le gouvernement fondé par la conquête. Ce pays, affranchi, mais non d’une manière absolue, malgré plusieurs insurrections, jouit alors du singulier privilége de communiquer aux fils des rois la royauté effective, et une puissance quelquefois dirigée d’une manière hostile contre leurs pères. Le fils de l’empereur Karl le Grand fut roi en Aquitaine tout autrement que ne l’avait été le frère de Dagobert Ier; et après que lui-même eut hérité de l’empire, les Aquitains élurent celui de ses fils qu’il ne voulait pas leur donner. Tel fut le commencement d’une révolution qui, après des guerres longues et sanglantes, s’accomplit par le démembrement définitif de l’empire des Franks; mais ce démembrement sous la seconde race ne doit pas plus être imputé aux fautes des rois que le partage du royaume en deux États sous la première. Tout fut l’œuvre de l’esprit national et de cette impulsion des grandes masses d’hommes à laquelle nulle puissance ne résiste.
LETTRE XI
Sur le démembrement de l’empire de Karl le Grand[175].
[175] A propos de ce nom, je dois dire que je ne prétends pas supprimer celui de Charlemagne, mais seulement l’interpréter, laissant chacun libre de se conformer à l’usage. Les noms célèbres qui, par l’histoire, sont entrés dans la langue nationale font partie de cette langue, je le reconnais, et j’accorde qu’on écrive Charlemagne, Charles Martel, et même Clovis, pourvu qu’on sache bien ce qu’on fait, et qu’on ait l’attention, une fois au moins, de le faire savoir au lecteur.
Si vous voulez comprendre le véritable sens des troubles qui suivirent la mort du premier empereur de race franke, oubliez un instant vos lectures et reportez votre attention sur un événement récent, la chute de l’empire français. Lorsque vous avez vu la moitié de l’Europe gouvernée par les membres d’une seule famille, et les villes de Rome, d’Amsterdam et de Hambourg devenir des chefs-lieux de département, avez-vous cru que cela pût durer? Quand ensuite la guerre a détruit ce que la guerre avait créé, quand les Italiens, les Illyriens, les Suisses, les Allemands, les Hollandais ont cessé d’être sujets du même empereur, cette séparation vous a-t-elle frappé comme un bouleversement de la société? Enfin, n’est-ce pas dans la nature même de la puissance impériale que vous avez reconnu les causes de sa ruine? Cette catastrophe, arrivée sous nos yeux, du vivant même du fondateur de l’empire, fait un singulier contraste avec nos conjectures historiques sur la durée de la domination franke, si Charlemagne eût vécu plus longtemps, ou si son fils lui eût ressemblé.
Peut-être, avant la grande et triste expérience que nous avons faite il y a treize ans[176], et à l’aide des seules idées fournies par la vue de l’Europe sous l’ancien régime, était-il impossible de discerner la véritable raison des mouvements politiques où fut entraînée la famille de Charlemagne. Le maintien de l’empire frank ne dépendait pas, comme tant d’historiens l’ont dit, en copiant Montesquieu, _du sage tempérament mis entre les ordres de l’État, de l’occupation donnée à la noblesse pour l’empêcher de former des desseins, et de la soumission filiale des enfants du prince_. Il ne s’agissait ni d’ordres de l’État, ni de noblesse, ni des autres classifications sociales de la monarchie moderne; il s’agissait de retenir sous une sujétion forcée plusieurs peuples étrangers l’un à l’autre, et dont quelques-uns surpassaient de beaucoup le peuple conquérant en civilisation et en habileté pour les affaires. Nous savons aujourd’hui quels phénomènes moraux résultent nécessairement de toute domination établie par conquête. A l’enivrement de gloire militaire qu’éprouve, sous les drapeaux du conquérant, une armée composée d’hommes de races diverses, se joint une haine profonde de la domination étrangère, passion plus durable que l’autre, qui s’accroît en silence et finit par tout entraîner. Le moment fatal pour les grands empires n’arrive, le plus ordinairement, qu’à la mort de leur fondateur, parce que, en général, les peuples hésitent à s’aventurer, et attendent qu’un dérangement quelconque leur fournisse soit une occasion, soit un prétexte de révolte. Cette loi, source de tant de jugements défavorables prononcés par l’histoire contre les fils des monarques les plus admirés, n’est cependant point absolue. Nous en avons eu la preuve dans la destinée d’un homme de génie, dont l’immense domination fut démembrée de son vivant, lorsqu’il n’avait rien perdu de ses talents militaires et de son énergie politique. Sans doute, il ne suit pas de cet exemple que les enfants de Charlemagne doivent être absous du jugement d’incapacité qui pèse sur eux; mais c’est un avertissement pour les historiens d’aller chercher les causes des révolutions de ce monde ailleurs que dans le plus ou le moins de mérite des têtes couronnées.
[176] Écrit en 1827.
C’est aussi une erreur de croire que toujours la chute d’une grande puissance produise l’anarchie sociale. Souvent le renversement du pouvoir n’est autre chose que la restauration de l’ordre et de l’indépendance naturelle des peuples, restauration laborieuse, à laquelle on n’arrive qu’après de longs essais, et lorsque plusieurs générations ont péri au milieu des troubles. Si, dans la réaction des puissances européennes contre la domination française, tout s’est terminé en peu de temps, si une paix générale a promptement suivi l’explosion, c’est que les nations détachées de l’empire n’ont fait que rentrer, pour ainsi dire, dans leurs anciens cadres et sous un régime auquel, pour la plupart, elles s’étaient habituées de longue main. Or, l’état des choses n’était pas le même lorsque, vers le milieu du neuvième siècle, la Gaule et l’Italie commencèrent à réagir comme puissances politiques contre l’empire des _Teutskes_[177] ou Teutons. Les indigènes de ces deux pays démembrés depuis quatre siècles de l’empire romain, et depuis ce temps exploités plutôt que gouvernés par des conquérants de race étrangère, avaient perdu leurs traditions nationales. Ils ne voyaient dans le passé aucune situation politique à laquelle ils pussent revenir; ils avaient tout à créer: et voilà pourquoi la lutte fut longue, pourquoi il fallut plus de cinquante ans de guerre avant que s’accomplît le démembrement définitif du nouvel empire en neuf États séparés l’un de l’autre, soit par des limites naturelles et le souvenir non encore éteint d’une antique nationalité, soit par des différences de race, de langue ou de dialecte[178].
[177] Ce nom, différemment orthographié à cause du changement arbitraire du _d_ en _t_, est un adjectif dérivé du mot _Teut_, _Theod_ ou _Thiod_, qui signifie _peuple_ dans les anciens dialectes germaniques. Toutes les populations de cette race, quel que fût leur nom, _Franks_, _Alamans_, _Goths_, _Longobards_, etc., donnaient à leur idiome originel le nom de _Teutske_, c’est-à-dire _national_, par opposition aux langues étrangères. Cette désignation, d’abord appliquée à la langue seule, fut adoptée ensuite comme nom de nation par toutes les tribus réunies au royaume des Franks. Le mot latin _Teutones_ prouve qu’anciennement une partie au moins de la population germanique employait dans le même sens le substantif _Teut_.
[178] La Germanie, la Lorraine, la France, la Bretagne, l’Italie, la Bourgogne transjurane, la Bourgogne cisjurane, l’Aquitaine et la Marche d’Espagne.
Une chose digne de remarque, c’est l’espèce d’ordre avec lequel, au milieu d’une confusion apparente, les événements marchèrent vers ce grand but, comme s’il eût été aperçu d’avance. Il semble qu’à travers toutes les fluctuations causées par les chances de la guerre, un instinct de bon sens ramenait toujours les peuples au mode de démembrement le plus conforme à leur division naturelle. Dès le commencement des guerres civiles entre l’empereur Lodewig ou Louis[179] et ses enfants, guerre où le père et les fils étaient poussés à leur insu par des mouvements nationaux, une grande divergence d’opinion politique se laisse apercevoir entre les Franks vivant au milieu de la population gauloise, et ceux qui sont demeurés sur l’ancien territoire germanique. Les premiers, ralliés, malgré leur descendance, à l’intérêt du peuple vaincu par leurs ancêtres, prirent en général parti contre l’empereur, c’est-à-dire contre l’empire, qui était, pour les Gaulois indigènes, un gouvernement de conquête. Les autres s’unirent, dans le parti contraire, avec toutes les peuplades tudesques, même anciennement ennemies des Franks. Ainsi tous les peuples teutons, ligués en apparence pour les droits d’un homme, défendaient leur cause nationale en soutenant, contre les Gallo-Franks et les _Welskes_[180], une puissance qui était le résultat des victoires germaniques. Selon le témoignage d’un contemporain, l’empereur Lodewig se défait des Gallo-Franks, et n’avait de confiance que dans les Germains. Lorsqu’en l’année 830 les partisans de la réconciliation entre le père et le fils proposèrent, comme moyen d’y parvenir, une assemblée générale, les malintentionnés travaillèrent pour que cette assemblée eût lieu dans une ville de la France romane: «Mais l’empereur, dit le même historien, n’était pas de cet avis, et il obtint, selon ses désirs, que le peuple fût convoqué à Nimègue: toute la Germanie s’y rendit en grande affluence afin de lui prêter secours[181].»
[179] Il y a quelque fondement dans l’usage introduit par les premiers historiens en langue française, de faire succéder, à cette époque, le nom de _Louis_ à celui de _Clovis_. Sous la seconde race, l’aspiration, que les anciens Franks plaçaient devant les lettres _l_ et _r_, tomba en désuétude: ainsi les noms de _Hldowig_, _Hloter_, _Hrodebert_, etc., se changèrent en Lodewig, Lother, Rodebert, etc. On peut faire dater de la même époque la substitution de l’_e_ muet aux autres voyelles dans les syllabes non accentuées.
[180] _Welske_ ou _Welsche_ était le nom que les peuples germains donnaient à tous les Occidentaux, Bretons, Gaulois ou Italiens. Ils appelaient langue _welsche_ la langue latine, et population _welsche_, les indigènes de la Gaule, au milieu desquels vivaient les Franks. On a tort d’employer aujourd’hui ce mot dans le sens de _barbare_; car, dans la langue d’où il provient, il servait à désigner des peuples dont la civilisation était fort avancée.
[181] ... Diffidens quidem Francis, magisque se credens Germanis... Ommnisque Germania eo confluxit, imperatori auxilio futura. (_Vita Ludovici Pii_, cap. XLV, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VI, p. 111.)
Peu de temps après, la Germanie elle-même, jusqu’alors si fidèle à l’empire, sépara sa cause nationale de celle des nouveaux césars. Lorsque Lodewig Ier, en mourant, eut laissé la domination franke partagée entre ses trois fils, Lother, Lodewig et Karl, quoique le premier eût le titre d’empereur, les nations teutoniques s’attachèrent davantage au second, qui n’était que roi. Bientôt la question de la prééminence de l’empire sur les royaumes se débattit à main armée entre les frères; et, dès le commencement de la guerre, les Franks orientaux, les Alamans, les Saxons et les Thuringiens prirent parti contre le _Keisar_[182].
[182] C’est ainsi que les Franks orthographiaient le nom de _césar_, qu’ils employaient pour _empereur_. En allemand moderne, on écrit _Keiser_.
Réduit, en fait, au gouvernement de l’Italie, de l’Helvétie, de la Provence et d’une petite portion de la Gaule Belgique, l’empereur Lother eut aussi peu de partisans sur les bords du Rhin et de l’Elbe que sur ceux de la Seine et de la Loire. «Sachez,» mandait-il à ses frères qui le priaient de les laisser en paix chacun dans son royaume, «sachez que le titre d’empereur m’a été donné par une autorité supérieure, et considérez quelle étendue de pouvoir et quelle magnificence doivent accompagner un pareil titre[183].» Cette réponse altière était, à proprement parler, un manifeste contre l’indépendance nationale dont les peuples sentaient le besoin; ils y répondirent d’une manière terrible par cette fameuse bataille de Fontanet, près d’Auxerre, où les fils des _Welskes_ et des _Teutskes_ combattirent sous les mêmes drapeaux, pour le renversement du système politique fondé par Karl le Grand. L’espèce de recueillement religieux avec lequel l’armée des confédérés se prépara à ce combat, comme au jugement de Dieu, prouve que, dans la conviction des contemporains, il devait s’y décider autre chose qu’une querelle domestique.
[183] ... Mandat fratribus suis, quoniam scirent illi imperatoris nomen magna auctoritate fuisse impositum... (Nithardi _Hist._, lib. II, cap. X, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 22.)
«Tout espoir de justice et de paix paraissant enlevé, Lodewig et Karl firent dire à Lother que, s’il ne trouvait rien de mieux, il eût à recevoir leurs propositions, sinon qu’il sût que le lendemain même, à la deuxième heure du jour, ils en viendraient au jugement de Dieu tout-puissant. Lother, selon sa coutume, traita insolemment les envoyés, et répondit qu’on verrait bien ce qu’il savait faire. Au point du jour, Lodewig et Karl levèrent leur camp, et occupèrent, avec le tiers de leur armée, le sommet d’une hauteur voisine du camp de Lother: ils attendirent son arrivée et la deuxième heure du jour, comme les envoyés l’avaient juré. A cette heure, en effet, un grand et rude combat s’engagea sur les bords d’une petite rivière... Lother, vaincu, tourna le dos avec tous les siens... Après l’action, Lodewig et Karl délibérèrent, sur le champ de bataille même, sur ce qu’on devait faire des fuyards. Les uns, remplis de colère, conseillaient de poursuivre l’ennemi; les autres, et en particulier les deux rois, prenant pitié de leur frère et de son peuple, étaient d’avis de leur témoigner en cette occasion la miséricorde de Dieu. Le reste de l’armée y ayant consenti, tous cessèrent de combattre et de faire du butin, et rentrèrent dans leur camp vers le milieu du jour. Ils résolurent de passer le lendemain, qui était un dimanche, en cet endroit. Et ce jour-là, après la célébration de la messe, ils enterrèrent également amis et ennemis, fidèles et traîtres, et soignèrent également tous les blessés selon leur pouvoir. Ils envoyèrent après ceux qui s’étaient enfuis leur dire que, s’ils voulaient retourner à leur foi, toute offense leur serait pardonnée. Ensuite les rois et l’armée, affligés d’en être venus aux mains avec un frère et avec des chrétiens, interrogèrent les évêques sur ce qu’ils devaient faire à cause de cela. Tous les évêques se réunirent en concile, et il fut déclaré dans cette assemblée qu’on avait combattu pour la seule justice, que le jugement de Dieu l’avait prouvé manifestement, et qu’ainsi quiconque avait pris part à l’affaire, soit par conseil, soit en action, comme instrument de la volonté de Dieu, était exempt de tout reproche; mais que si quelqu’un, au témoignage de sa propre conscience, avait conseillé ou agi dans cette guerre par colère, ou haine, ou vaine gloire, ou quelque autre vice, il devait avouer sa faute en confession, et faire la pénitence qui lui serait imposée[184]...»
[184] Nithardi _Hist._, lib. II et III, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 22 et 23.
Cette alliance formée entre deux grandes masses d’hommes, qui, par une circonstance bizarre, ne s’unissaient momentanément qu’afin d’être à l’avenir séparés d’une manière plus complète, fut confirmée l’année suivante (842) par des serments publics. Louis et Charles se réunirent à Strasbourg avec leurs armées, dont l’une était composée d’hommes de toutes les tribus teutoniques, l’autre de Gaulois septentrionaux, commandées par des seigneurs franks, et de méridionaux, sous des chefs indigènes. Afin de prouver au peuple que la guerre où ils étaient engagés de nouveau ne serait pas un jeu politique, les deux rois se jurèrent mutuellement de maintenir, contre l’empereur, la séparation nationale, et de ne point faire de paix avec lui au détriment l’un de l’autre. Louis, comme l’aîné, prit le premier la parole en présence des deux armées, et prononça en langue tudesque[185] le discours suivant:
[185] Teudisca lingua. (Nithardi _Hist._, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 22 et 23.)
«Vous savez combien de fois, depuis la mort de notre père, Lother s’est efforcé de poursuivre et de faire périr moi et mon frère ici présent. Puisque ni la fraternité, ni la chrétienté, ni aucun moyen, n’ont pu faire qu’il y eût paix entre nous sans blesser la justice, contraints enfin, nous avons remis la chose au jugement de Dieu tout-puissant, afin que chacun de nous se contentât de ce que sa volonté lui attribuerait. Dans ce combat, comme vous le savez, et par la miséricorde de Dieu, nous avons été vainqueurs. Lui, vaincu, s’est réfugié avec les siens où il a pu. Alors, émus d’amitié fraternelle et compatissant aux maux du peuple chrétien, nous n’avons pas voulu les poursuivre et les détruire; mais, de même qu’auparavant, nous avons demandé que chacun fût assuré dans ses justes droits. Néanmoins, n’acceptant point l’arrêt de Dieu, il ne cesse de poursuivre à main armée mon frère et moi: il désole notre peuple par des incendies, des rapines et des meurtres. C’est pourquoi, forcés par la nécessité, nous nous réunissons aujourd’hui; et parce que nous craignons que vous ne doutiez de la sincérité de notre foi et de la solidité de notre union fraternelle, nous avons résolu de nous prêter serment l’un à l’autre en votre présence. Ce n’est point une ambition injuste qui nous fait agir ainsi; mais nous voulons, si Dieu, par votre aide, nous donne enfin le repos, que l’avantage commun soit garanti. Si jamais, ce qu’à Dieu ne plaise, je violais le serment que j’aurais prêté à mon frère, je délie chacun de vous de toute soumission envers moi, et de la foi que vous m’avez jurée[186].»
[186] Nithardi _Hist._, lib. III, apud _Script. rer. gallic. et francic._, t. VII, p. 26 et 27.
Après que Louis, tourné du côté de ceux dont la langue teutonique était l’idiome maternel, eut achevé cette harangue, Charles, se tournant vers l’armée gauloise, la répéta en langue romane[187]. Lorsque le roi des Gallo-Franks eut cessé de parler, celui des Teutons, élevant la voix, prononça le serment d’union contre Lother, non dans l’idiome des peuples qu’il gouvernait, mais dans celui des Gaulois, qui avaient besoin de prendre confiance dans la bonne foi de leurs nouveaux alliés. Voici la formule de ce serment, dont le langage, pour ne pas être d’une barbarie indéfinissable, doit être accentué à la manière des dialectes méridionaux:
[187] Cumque Karolus hæc eadem verba romana lingua perorasset... (Ibid., p. 27.)--De cette langue vulgaire des indigènes de la Gaule, qu’on appelait alors langue _rustique romaine_ ou simplement _romaine_, sont sortis plus tard deux idiomes distincts: le _roman provençal_, parlé dans toutes les provinces situées au midi de la Loire, et le _roman wallon_, en usage au nord de ce fleuve, et d’où provient la langue française.
«_Pro Deo amur, et pro christian poblo, et nostro commun salvament, dist di en avant, in quant Deus savir et podir me dunat, si salvarai eo cist meo fradre Karlo, et in ajuda et in cadhuna cosa, si cum, om per dreit son fadra salvar dist, in o quid il mi altre si fazet, et ab Ludher nul plaid nunquam prindrai, qui, meon vol, cist meon fradre Karl, in damno sit_[188].--Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien, et notre commun salut, de ce jour en avant, en tant que Dieu me donnera de savoir et de pouvoir, je soutiendrai mon frère Karl ici présent, par aide et en toute chose, comme il est juste qu’on soutienne son frère, tant qu’il fera de même pour moi. Et jamais avec Lother je ne ferai aucun accord qui de ma volonté soit au détriment de mon frère.» Ensuite Charles, parlant aux hommes d’origine teutonique, répéta la même formule traduite littéralement dans leur langue: «_In Godes minna ind um tes christianes, folches ind unser beidero gealtnissi, fon thesemo dage framwordes, so fram so mir got gewissen inde mahd furgibit, so halde in tesan minan bruoder, soso man mit rehtu sinan bruoder scal_[189]...»