Part 4
Quand donc finira votre absence? Passerez-vous encore aujourd’hui sans revenir à Lisbonne, et ne vous souvenez-vous point qu’il y a déjà deux jours que vous êtes parti? Pour moi, je pense que vous avez envie de me trouver morte à votre retour; et c’est moins pour accompagner le Roi à la visite des vaisseaux que vous avez quitté la Cour que pour vous défendre d’une maîtresse incommode. En effet, je le suis au dernier point, il faut en tomber d’accord; je ne suis jamais contente ni de vous ni de moi-même. Une absence de vingt-quatre heures me met à la mort, et ce qui seroit un excès de félicité pour une autre n’en est pas toujours une pour moi. Tantôt il me semble que vous n’en avez pas assez, d’autres fois je vous en trouve tant que je crains de ne la pas faire toute seule; et il n’y a pas jusques à mes transports qui ne me chagrinent, quand je crois m’apercevoir que vous ne les remarquez pas assez bien. Vos distractions me font peur; je voudrois vous voir tout renfermé dans vous-même lorsque j’y fais tout ce qui s’y passe, et quand vous manquez à en sortir pour examiner mes emportemens, vous me mettez au désespoir. Je ne suis pas sage, je l’avoue, mais le moyen de l’être et d’avoir autant d’amour que j’en ai? Je sais bien qu’il seroit de la raison d’être en repos au moment que j’écris. Vous n’êtes qu’à deux pas de la ville, votre devoir vous y retient, et la maladie de mon frère m’auroit empêchée de vous voir depuis que vous êtes absent; de plus, il n’y a point de femmes où vous êtes, et c’est une grande inquiétude hors de mon cœur. Mais, hélas! qu’il y en est resté d’autres, et qu’il est vrai qu’une amante se fait des tourmens de toutes choses quand elle aime autant que je fais! Ces armes, ces vaisseaux, cet équipage de guerre, vont vous désaccoutumer des plaisirs pacifiques de l’amour. Peut-être à l’heure qu’il est, vous envisagez le moment de notre séparation comme un malheur infaillible, et vous commencez à donner des raisons à votre cœur pour l’y faire résoudre. Ah! la vue des plus grandes beautés de l’Europe ne seroit pas si funeste pour moi que celle de nos canons, s’il est vrai qu’ils produisent cet effet sur votre esprit. Ce n’est pas que je veuille combattre votre devoir; j’aime votre gloire plus que je ne m’aime moi-même, et je sais bien que vous n’êtes pas né pour passer tous vos jours auprès de moi; mais je voudrois que cette nécessité vous donnât autant d’horreur qu’elle m’en donne, que vous n’y pussiez songer sans trembler, et que toute inévitable qu’une séparation vous doive paroître, vous ne puissiez croire de la supporter sans mourir. Ne m’accusez pas toutefois d’aimer à voir votre désespoir; vous ne verserez jamais une larme que je ne voulusse essuyer. Je serai la première à vous prier de supporter courageusement ce qui m’arrachera la vie par un excès de douleur, et je ne me consolerois pas d’avoir été au monde si je croyois que mon absence vous laissât sans consolation. Que veux-je donc? Je n’en sais rien. Je veux vous aimer toute ma vie jusques à l’adoration; je veux, s’il se peut, que vous m’aimiez de même; mais on ne peut vouloir tout cela sans vouloir en même temps être la plus folle de toutes les femmes. Que cette folie ne vous dégoûte pas de moi: je n’en ai jamais été capable que pour vous, et je ne voudrois pas la changer pour la plus solide sagesse, s’il falloit, pour être sage, vous aimer un peu moins que je ne fais. Votre esprit a mille charmes; vous m’avez dit que vous en trouvez autant dans le mien; mais je renoncerois à nous en voir à tous deux s’il s’opposoit au progrès de notre folie. C’est l’amour qui doit régner sur toutes les fonctions de notre âme. Tout ce qui est en nous doit être fait pour lui, et pourvu qu’il soit satisfait, il m’est indifférent que la raison se plaigne. Avez-vous été de ce sentiment depuis que je ne vous ai vu? Je tremble de peur que vous n’ayez eu toute la liberté de votre esprit. Mais seroit-il possible qu’il vous en fût resté en parlant d’une guerre qui doit vous éloigner de moi? Non, vous n’êtes pas capable de cette trahison; vous n’aurez pas vu un soldat qui ne vous ait arraché un soupir, et j’aurai le plaisir d’entendre dire, à votre retour, que votre esprit est journalier et que vous n’en avez point eu pendant votre voyage. Pour moi, je suis assurée que personne ne vous parlera de moi, qui ne m’accuse de ce défaut. Je dis des extravagances qui étonnent tous ceux qui m’entendent, et si la maladie de mon frère n’autorisoit mes égaremens, on croiroit parmi mon domestique que je suis devenue insensée. Il ne s’en faut guère que je ne la sois aussi. Vous pouvez juger du dérèglement de mon esprit par celui de cette lettre; mais voilà comme vous devez m’en vouloir. Les ravages que votre absence a faits sur mon visage doivent vous paroître plus agréables que la fraîcheur du plus beau teint, et je me trouverois bien horrible si trois jours de la privation de votre vue ne m’avoient point enlaidie. Que deviendrai-je donc si je la perds pour six mois? Hélas! on ne s’apercevra point du changement de ma personne, car je mourrai en me séparant de vous. Mais il me semble entendre quelque bruit dans les rues, et mon cœur m’annonce que c’est le bruit de votre retour. Ah! mon Dieu, je n’en puis plus: si c’est vous qui arrivez, et que je ne puisse vous voir en arrivant, je vais mourir d’inquiétude et d’impatience; et si vous n’arrivez pas, après l’espérance que je viens de concevoir, le trouble et la révolution des mouvemens de mon âme vont m’ôter le sentiment.
LETTRE IV
Quoi! vous serez toujours froid et paresseux, et rien ne pourra troubler votre tranquillité? Que faut-il donc faire pour l’ébranler? Faut-il se jeter dans les bras d’un rival à votre vue? car, hors ce dernier effet d’inconstance, que mon amour ne me permettra jamais, je croyois vous avoir dû faire appréhender tous les autres? J’ai reçu la main du duc d’Almeida à la promenade; j’ai affecté d’être auprès de lui pendant le souper. Je l’ai regardé tendrement toutes les fois que vous avez pu le remarquer; je lui ai même dit des bagatelles à l’oreille, que vous pouviez prendre pour des choses d’importance, et je n’ai pu vous faire changer de visage. Ingrat! avez-vous bien l’inhumanité d’aimer si peu une personne qui vous aime tant? Mes soins, mes faveurs et ma fidélité n’ont-ils point mérité un moment de votre jalousie? Suis-je si peu précieuse pour celui qui m’est plus précieux que mon repos et que ma gloire, qu’il puisse envisager ma perte sans frayeur? Hélas! l’ombre de la vôtre me fait trembler. Vous ne jetez pas un regard sur une autre femme qui ne me cause un frisson mortel: vous n’accordez pas une action à la civilité la plus indifférente, qui ne me coûte vingt-quatre heures de désespoir; et vous me voyez parler tout un soir à un autre, à votre vue, sans témoigner la moindre inquiétude! Ah! vous ne m’avez jamais aimée, et je sais trop bien comme on aime pour croire que des sentimens si opposés aux miens puissent s’appeler de l’amour. Que ne voudrois-je point faire pour vous punir de cette froideur! Il y a des momens où je suis si transportée de dépit que je souhaiterois d’en aimer un autre. Mais quoi! au milieu de ce dépit, je ne vois rien au monde d’aimable que vous! Hier même, que vos tiédeurs vous ôtoient mille charmes pour mes yeux, je ne pouvois m’empêcher d’admirer toutes vos actions. Vos dédains avoient je ne sais quoi de grand qui exprimoit le caractère de votre âme, et c’étoit de vous que je parlois à l’oreille du duc, tant je suis peu la maîtresse des occasions de vous offenser. Je mourois d’envie de vous voir faire quelque chose qui me fournît un prétexte de vous faire une brusquerie publique; mais comment aurois-je pu vous la faire? Ma colère même est un excès d’amour, et dans le moment où je suis outrée de rage pour votre tranquillité, je sens bien que j’aurois des raisons de la défendre si je ne vous aimois jusqu’au dérèglement. En effet, mon frère nous observoit; la moindre affectation que vous eussiez témoignée de me parler m’auroit perdue. Mais ne pouviez-vous avoir de la jalousie sans la faire remarquer? Je me connois au mouvement de vos yeux, et j’aurois bien vu des choses dans vos regards, que le reste de la compagnie n’y auroit pas vues comme moi. Hélas! je n’y vis jamais rien de tout ce que j’y cherchois. J’avoue que j’y trouvai de l’amour, mais étoit-ce de l’amour qui devoit y être en ce temps-là? Il falloit y trouver du dépit et de la rage; il falloit me contredire sur tout ce que je disois, me trouver laide, cajoler une autre dame à ma vue; enfin il falloit être jaloux, puisque vous aviez des sujets apparens de l’être. Mais, au lieu de ces effets naturels d’un véritable amour, vous me donnâtes mille louanges, vous prîtes[8] la même main que j’avois donnée au duc, comme si elle n’avoit pas dû vous faire horreur! et je vis l’heure que vous alliez me féliciter sur ce que le plus honnête homme de notre Cour s’étoit attaché auprès de moi! Insensible que vous êtes, est-ce comme cela que l’on aime, et êtes-vous aimé de moi de cette sorte? Ah! si je vous avois cru si tiède avant que de vous aimer comme je fais! Mais quoi? quand j’aurois pu voir tout ce que je vois, et plus encore, s’il se peut, je n’aurois pu résister au penchant de vous aimer. Ç’a été une violence d’inclination dont je n’ai pas été la maîtresse; et puis quand je songe aux momens de plaisir que cette passion m’a causés, je ne puis me repentir de l’avoir conçue. Que ne ferois-je point si j’étois contente de vous, puisque je suis si transportée d’amour dans les temps où j’ai le plus de sujet de m’en plaindre! Mais vous en savez les différences, vous m’avez vue satisfaite, vous m’avez vue mécontente; je vous ai rendu des grâces, je vous ai fait des plaintes; et dans la colère comme dans la reconnoissance, vous m’avez toujours vue la plus passionnée de toutes les amantes! Un si beau caractère ne vous donnera-t-il point d’émulation? Aimez, mon cher insensible, aimez autant que vous êtes aimé! il n’y a de plaisir véritable pour l’âme que dans l’amour: l’excès de la joie naît de l’excès de la passion, et la tiédeur fait plus de tort aux gens qui en sont capables qu’à ceux contre qui elle agit. Ah! si vous aviez bien éprouvé ce que c’est qu’un véritable transport amoureux, combien porteriez-vous d’envie à ceux qui le ressentent! Je ne voudrois pas, pour votre cœur même, être capable de votre tranquillité; je suis jalouse de mes transports comme du plus grand bien que j’aie jamais possédé, et j’aimerois mieux être condamnée à ne vous voir de ma vie qu’à vous voir sans emportement.
LETTRE V
Est-ce pour éprouver ma docilité que vous m’écrivez comme vous faites? ou s’il est possible que vous pensiez tout ce que vous me mandez pour me croire capable d’en aimer un autre? Patience: bien que cette opinion blesse mortellement ma délicatesse, je l’ai souvent eue de vous, moi qui vous aime plus qu’on n’a jamais aimé! Mais de croire cette infidélité consommée, de me dire des injures et de vouloir me persuader que je ne vous verrai jamais, ah! c’est là ce que je ne saurois supporter. J’ai été jalouse, et quand on aime parfaitement on n’est point sans jalousie; mais je n’ai jamais été brutale, je n’ai jamais perdu votre idée de vue; et dans le plus fort de mon dépit, je me suis toujours souvenue que vous étiez celui que je soupçonnois. Ah! que je vois de défauts dans votre passion! que vous savez mal aimer, et qu’il est aisé de concevoir que vous n’avez point d’amour dans le cœur, puisque tout ce que vous laissez échapper sans étude est si peu digne du nom d’amour! Quoi! ce cœur que j’ai acheté de tout le mien, ce cœur que tant de transports et tant de fidélité m’ont fait mériter, et que vous m’avez assuré que je possédois, est capable de m’offenser de cette sorte! Ses premiers mouvemens sont des injures; et quand vous le laissez agir sur sa foi, il ne m’exprime que des outrages! Allez, ingrat que vous êtes, je veux vous laisser vos soupçons, pour vous punir de les avoir conçus; il vous devoit être assez doux de me croire tendre et fidèle pour faire votre tourment d’en douter. Il me seroit aisé de vous guérir, et la liberté de vous offenser ne m’est que trop interdite pour mon repos. Mais je veux vous laisser une erreur qui me venge; et si vous en croyez mon ressentiment, toutes vos conjectures sont justes, et je suis la plus infidèle de toutes les femmes. Je n’ai pourtant point vu l’homme qui cause votre jalousie; la lettre qu’on prétend être de moi n’en est pas, et il n’y a point d’épreuve où je ne pusse me soumettre sans crainte, s’il me plaisoit de vous donner cette satisfaction. Mais pourquoi vous la donnerois-je? Est-ce par des invectives qu’on l’obtient? et n’auriez-vous pas sujet de me croire aussi lâche que vous me dépeignez si vous deviez ma justification à vos menaces? Vous ne me verrez plus, dites-vous; vous sortez de Lisbonne, de peur d’être assez malheureux pour me rencontrer, et vous poignarderiez le meilleur de vos amis s’il vous faisoit la trahison de vous amener chez moi. Cruel! que vous a donc fait ma vue pour vous être si insupportable? Elle ne vous a jamais annoncé que des plaisirs, vous n’avez jamais rencontré dans mes yeux que de l’amour et de l’empressement de vous le témoigner; est-ce là de quoi vous obliger à quitter Lisbonne pour ne plus me voir? Ne partez point si vous n’avez que cette raison qui vous y oblige. Je vous épargnerai la peine de m’éviter; aussi bien c’est à moi à fuir et non pas à vous. Ma vue ne vous a coûté que l’indulgence de vous laisser aimer, et la vôtre me coûte toute la gloire et tout le repos de ma vie! J’avoue qu’elle en a souvent fait la joie aussi. Quand je me représente l’émotion secrète que je ressentois, lorsque je croyois discerner vos pas dans une promenade; la douce langueur qui s’emparoit de tous mes sens, quand je rencontrois vos regards, et le transport inexprimable de mon âme, lorsque nous avions la liberté d’un moment d’entretien: je ne sais comme j’ai pu vivre avant que de vous voir, et comment je vivrai quand je ne vous verrai plus. Mais vous avez dû sentir ce que j’ai senti; vous étiez aimé, et vous disiez que vous aimiez, et cependant vous êtes le premier à me proposer de ne me voir plus! Ah! vous serez satisfait, et je ne vous verrai de ma vie! J’aurois pourtant un plaisir extrême à vous reprocher votre ingratitude, et il me semble que ma vengeance seroit plus entière si mes yeux et toutes mes actions vous confirmoient mon innocence. Elle est si parfaite, et le mensonge qu’on vous a fait si aisé à détruire, que vous ne pourriez me parler un quart d’heure sans être persuadé de votre injustice et sans mourir de regret de l’avoir commise. Cette pensée m’a déjà sollicitée deux ou trois fois de courir chez vous; je ne sais même si elle ne m’y conduira point malgré moi avant la fin de la journée; car mon dépit est assez violent pour m’ôter la raison. Mais je m’étois fait une si douce habitude de vous étudier, que je crains de vous déplaire par cet éclat. Je vous ai toujours vu pratiquer une discrétion sans égale; vous avez eu plus de soin de ma réputation que moi-même, et vous avez quelquefois porté vos précautions jusqu’à me forcer de m’en plaindre. Que diriez-vous si je faisois quelque chose qui découvrît notre intrigue, et qui me scandalisât parmi les gens d’honneur? Vous auriez du mépris pour moi, et je mourrois si je vous en croyois capable; car, quoi qu’il arrive, je veux toujours être estimée de vous. Plaignez-vous, dites-moi des injures, faites-moi des trahisons, haïssez-moi, puisque vous le pouvez! mais ne me méprisez jamais. Je puis vivre sans votre amour, dès l’instant que cet amour ne fera plus votre félicité; mais je ne puis vivre sans votre estime, et je crois que c’est par cette raison que j’ai tant d’impatience de vous voir; car il n’est pas possible que ce soit par un effet de tendresse; je serois bien insensée d’aimer un homme qui me traite comme vous me traitez! Cependant à bien prendre votre colère, ce n’est qu’un excès de passion qui la cause, vous ne seriez pas si transporté si vous étiez moins amoureux. Ah! que ne puis-je me persuader cette vérité! que les outrages que vous m’avez faits me seroient chers! Mais non, je ne veux point me flatter de cette erreur agréable. Vous êtes coupable. Quand vous ne le seriez pas; je veux le croire, afin de vous punir de me l’avoir laissé penser. Je n’irai d’aujourd’hui dans aucun lieu où vous puissiez me voir, je passerai l’après-midi chez la marquise de Castro, qui est malade, et que vous ne voyez point. Enfin, je veux être en colère, et voici la dernière lettre que vous verrez jamais de moi.
LETTRE VI
Est-ce bien moi-même qui vous écris? êtes-vous celui que vous étiez autrefois? Par quel prodige m’avez-vous marqué de l’amour sans me donner de la joie? Je vous ai vu de l’empressement et des dépits impatiens; j’ai lu dans vos yeux ces mêmes désirs où vous m’avez toujours trouvée si sensible. Ils étoient aussi ardens que quand ils faisoient toute ma félicité. Je suis aussi tendre et aussi fidèle que je la fus jamais; et cependant je me trouve tiède et nonchalante. Il semble que vous n’ayez fait qu’une illusion à mes sens, qui n’a pu passer jusqu’à mon cœur. Ah! que les reproches que vous vous êtes attirés me coûtent cher! et qu’un jour de votre négligence me dérobe de transports! Je ne sais quel démon secret m’inspire sans cesse que c’est à ma colère que je dois vos tendresses, et qu’il y a plus de politique que de sincérité dans les sentimens que vous m’avez fait paroître. Sans mentir, la délicatesse est un don de l’amour qui n’est pas toujours aussi précieux qu’on se le persuade. J’avoue qu’elle assaisonne les plaisirs, mais elle aigrit terriblement les douleurs. Je m’imagine toujours vous voir dans cette distraction qui m’a causé tant de soupirs. Ne vous y trompez pas, mon cher, vos empressemens font toute ma félicité; mais ils feroient toute ma rage, si je croyois les devoir à quelque autre chose qu’au mouvement naturel de votre cœur. Je crains l’étude des actions beaucoup plus que la froideur du tempérament; et l’extérieur est pour les âmes grossières un piége où les âmes délicates ne peuvent être surprises. Vous dirai-je toutes mes manies là-dessus! Ce fut hier l’excès de votre emportement qui fit naître tous mes soupçons. Vous me sembliez hors de vous, et je vous cherchois à travers de tout ce que vous paroissiez. O Dieu! que serois-je devenue si j’avois pu vous convaincre de dissimulations? Je préfère votre passion à ma fortune, à ma gloire et à ma vie; mais je supporterois plus aisément les assurances de votre haine que les fausses apparences de votre amour. Ce n’est point au dehors que je m’arrête, c’est aux sentimens de l’âme: soyez froid, soyez négligent, soyez même léger si vous le pouvez, mais ne soyez jamais dissimulé. La trahison est le plus grand crime qu’on puisse commettre contre l’amour, et je vous pardonnerois plus volontiers une infidélité que le soin que vous prendriez à me la déguiser. Vous me dîtes hier au soir de grandes choses, et j’aurois souhaité que vous eussiez pu vous voir vous-même dans ce moment comme je vous voyois: vous vous seriez trouvé tout autre qu’à votre ordinaire. Votre air étoit encore plus grand qu’il ne l’est naturellement; votre passion brilloit dans vos yeux, et elle les rendoit plus tendres et plus perçans. Je voyois que votre cœur venoit sur vos lèvres. Hélas! que je suis heureuse, il n’y venoit point à faux! car enfin je ne vous sens que trop, et il n’est guère en mon pouvoir de vous sentir moins. Le plaisir d’aimer de toute mon âme est un bien que je tiens de vous; mais il ne vous est plus possible de me le ravir. Je connois bien que je vous aimerai toujours malgré moi, et je suis sûre que je vous aimerai même malgré vous. Voilà des assurances dangereuses: mais quoi! vous n’avez pas un cœur qu’il faille retenir par la crainte, et je ne croirois votre conquête guère assurée si je ne la conservois que par là. L’honnêteté et la reconnoissance sont comptées pour quelque chose dans l’amitié, mais elles ne tiennent pas lieu beaucoup dans l’amour. Il faut suivre son cœur sans consulter sa raison. La vue de ce qu’on aime enlève l’âme malgré qu’on en ait: au moins sais-je bien que voilà comme je suis pour vous. Ce n’est ni l’habitude de vous voir ni la crainte de vous fâcher, en ne vous voyant pas, qui m’oblige à rechercher votre vue. C’est une avidité curieuse qui part du cœur, sans art et sans réflexion. Je vous cherche souvent en des lieux où je suis assurée que je ne vous trouverai pas. Si vous êtes comme cela pour moi, sans doute que l’instinct de nos cœurs fera qu’ils se rencontreront partout. Je suis forcée de passer la meilleure partie du jour dans un lieu où vous ne pouvez vous trouver. Mais abandonnons-nous à notre passion, laissons-nous guider à nos désirs, et vous verrez que nous ne laisserons pas de passer agréablement le temps que nous ne pouvons être ensemble.
LETTRE VII