Lettres portugaises Publiées sur l'édition originale avec une notice préliminaire par Alexandre Piedagnel

Part 3

Chapter 33,931 wordsPublic domain

L’orgueil ordinaire de mon sexe ne m’a point aidée à prendre des résolutions contre vous. Hélas! j’ai souffert votre mépris; j’eusse supporté votre haine et toute la jalousie que m’eût donnée l’attachement que vous eussiez pu avoir pour une autre. J’aurois eu, au moins quelque passion à combattre; mais votre indifférence m’est insupportable. Vos impertinentes protestations d’amitié, et les civilités ridicules de votre dernière lettre m’ont fait voir que vous aviez reçu toutes celles que je vous ai écrites; qu’elles n’ont causé dans votre cœur aucun mouvement, et que cependant vous les avez lues. Ingrat! Je suis encore assez folle pour être au désespoir de ne pouvoir me flatter qu’elles ne soient pas venues jusques à vous, et qu’on ne vous les ait pas rendues. Je déteste votre bonne foi. Vous avois-je prié de me mander sincèrement la vérité? Que ne me laissiez-vous ma passion? Vous n’aviez qu’à ne me point écrire; je ne cherchois pas à être éclaircie. Ne suis-je pas bien malheureuse de n’avoir pu vous obliger à prendre quelque soin de me tromper, et de n’être plus en état de vous excuser? Sachez que je m’aperçois que vous êtes indigne de tous mes sentimens, et que je connois toutes vos méchantes qualités. Cependant (si tout ce que j’ai fait pour vous peut mériter que vous ayez quelques petits égards pour les grâces que je vous demande) je vous conjure de ne m’écrire plus, et de m’aider à vous oublier entièrement. Si vous me témoigniez, foiblement même, que vous avez eu quelque peine en lisant cette lettre, je vous croirois peut-être; et peut-être aussi votre aveu et votre consentement me donneroient du dépit et de la colère, et tout cela pourroit m’enflammer. Ne vous mêlez donc point de ma conduite, vous renverseriez sans doute tous mes projets, de quelque manière que vous voulussiez y entrer. Je ne veux point savoir le succès de cette lettre; ne troublez pas l’état que je me prépare: il me semble que vous pouvez être content des maux que vous me causez (quelque dessein que vous eussiez fait de me rendre malheureuse). Ne m’ôtez point de mon incertitude; j’espère que j’en ferai avec le temps quelque chose de tranquille. Je vous promets de ne vous point haïr: je me défie trop des sentimens violens pour oser l’entreprendre. Je suis persuadée que je trouverois peut-être en ce pays un amant plus fidèle; mais, hélas! qui pourra me donner de l’amour? La passion d’un autre m’occupera-t-elle? La mienne a-t-elle pu quelque chose sur vous? N’éprouvé-je pas qu’un cœur attendri n’oublie jamais ce qui l’a fait apercevoir des transports qu’il ne connoissoit pas et dont il étoit capable; que tous ses mouvemens sont attachés à l’idole qu’il s’est faite; que ses premières idées, et que ses premières blessures ne peuvent être ni guéries ni effacées; que toutes les passions qui s’offrent à son secours, et qui font des efforts pour le remplir et pour le contenter, lui promettent vainement une sensibilité qu’il ne retrouve plus; que tous les plaisirs qu’il cherche, sans aucune envie de les rencontrer, ne servent qu’à lui faire bien connoître que rien ne lui est si cher que le souvenir de ses douleurs? Pourquoi m’avez-vous fait connoître l’imperfection et le désagrément d’un attachement qui ne doit pas durer éternellement, et les malheurs qui suivent un amour violent lorsqu’il n’est pas réciproque? Et pourquoi une inclination aveugle et une cruelle destinée s’attachent-elles, d’ordinaire, à nous déterminer pour ceux qui seroient sensibles pour quelque autre?

Quand même je pourrois espérer quelque amusement dans un nouvel engagement, et que je trouverois quelqu’un de bonne foi, j’ai tant de pitié de moi-même que je ferois beaucoup de scrupule de mettre le dernier homme du monde en l’état où vous m’avez réduite; et quoique je ne sois pas obligée à vous ménager, je ne pourrois me résoudre à exercer sur vous une vengeance si cruelle, quand même elle dépendroit de moi par un changement que je ne prévois pas.

Je cherche dans ce moment à vous excuser, et je comprends bien qu’une religieuse n’est guère aimable d’ordinaire. Cependant il semble que si on étoit capable de raisonner sur les choix qu’on fait, on devroit plutôt s’attacher à elles qu’aux autres femmes. Rien ne les empêche de penser incessamment à leur passion: elles ne sont point détournées par mille choses qui dissipent et qui occupent dans le monde. Il me semble qu’il n’est pas fort agréable de voir celles qu’on aime, toujours distraites par mille bagatelles; et il faut avoir bien peu de délicatesse pour souffrir (sans en être au désespoir) qu’elles ne parlent que d’assemblées, d’ajustemens et de promenades. On est sans cesse exposé à de nouvelles jalousies: elles sont obligées à des égards, à des complaisances, à des conversations. Qui peut s’assurer qu’elles n’ont aucun plaisir dans toutes ces occasions, et qu’elles souffrent toujours leurs maris avec un extrême dégoût et sans aucun consentement? Ah! qu’elles doivent se défier d’un amant qui ne leur fait pas rendre un compte bien exact là-dessus, qui croit aisément et sans inquiétude ce qu’elles lui disent, et qui les voit avec beaucoup de confiance et de tranquillité sujettes à tous ces devoirs. Mais je ne prétends pas vous prouver par de bonnes raisons que vous deviez m’aimer; ce sont de très-méchans moyens, et j’en ai employé de beaucoup meilleurs qui ne m’ont pas réussi. Je connois trop bien mon destin pour tâcher à le surmonter: je serai malheureuse toute ma vie! Ne l’étois-je pas en vous voyant tous les jours? Je mourois de frayeur que vous ne me fussiez pas fidèle; je voulois vous voir à tous momens, et cela n’étoit pas possible; j’étois troublée par le péril que vous couriez en entrant dans ce couvent; je ne vivois pas lorsque vous étiez à l’armée; j’étois au désespoir de n’être pas plus belle et plus digne de vous; je murmurois contre la médiocrité de ma condition; je croyois souvent que l’attachement que vous paroissiez avoir pour moi vous pourroit faire quelque tort; il me sembloit que je ne vous aimois pas assez; j’appréhendois pour vous la colère de mes parens, et j’étois enfin dans un état aussi pitoyable que celui où je suis présentement. Si vous m’eussiez donné quelques témoignages de votre passion depuis que vous n’êtes plus en Portugal, j’aurois fait tous mes efforts pour en sortir; je me fusse déguisée pour vous aller trouver. Hélas! qu’est-ce que je fusse devenue, si vous ne vous fussiez plus soucié de moi après que j’eusse été en France? Quel désordre! quel égarement! quel comble de honte pour ma famille qui m’est fort chère depuis que je ne vous aime plus! Vous voyez bien que je connois de sens[7] froid qu’il étoit possible que je fusse encore plus à plaindre que je ne suis; et je vous parle au moins raisonnablement une fois en ma vie. Que ma modération vous plaira! et que vous serez content de moi! Je ne veux point le savoir; je vous ai déjà prié de ne m’écrire plus, et je vous en conjure encore.

N’avez-vous jamais fait quelque réflexion sur la manière dont vous m’avez traitée? Ne pensez-vous jamais que vous m’avez plus d’obligation qu’à personne du monde? Je vous ai aimé comme une insensée. Que de mépris j’ai eu pour toutes choses! Votre procédé n’est point d’un honnête homme. Il faut que vous ayez eu pour moi de l’aversion naturelle, puisque vous ne m’avez pas aimée éperdument. Je me suis laissé enchanter par des qualités très-médiocres. Qu’avez-vous fait qui dût me plaire? Quel sacrifice m’avez-vous fait? N’avez-vous pas cherché mille autres plaisirs? Avez-vous renoncé au jeu et à la chasse? N’êtes-vous pas parti le premier pour aller à l’armée? N’en êtes-vous pas revenu après tous les autres? Vous vous y êtes exposé follement, quoique je vous eusse prié de vous ménager pour l’amour de moi. Vous n’avez point cherché les moyens de vous établir en Portugal, où vous étiez estimé. Une lettre de votre frère vous en a fait partir sans hésiter un moment; et n’ai-je pas su que, durant le voyage, vous avez été de la plus belle humeur du monde. Il faut avouer que je suis obligée à vous haïr mortellement. Ah! je me suis attiré tous mes malheurs. Je vous ai d’abord accoutumé à une grande passion avec trop de bonne foi, et il faut de l’artifice pour se faire aimer; il faut chercher avec quelque adresse les moyens d’enflammer, et l’amour tout seul ne donne point de l’amour. Vous vouliez que je vous aimasse; et comme vous aviez formé ce dessein, il n’y a rien que vous n’eussiez fait pour y parvenir. Vous vous fussiez même résolu à m’aimer, s’il eût été nécessaire; mais vous avez connu que vous pouviez réussir dans votre entreprise sans passion, et que vous n’en aviez aucun besoin. Quelle perfidie! Croyez-vous avoir pu impunément me tromper! Si quelque hasard vous ramenoit en ce pays, je vous déclare que je vous livrerai à la vengeance de mes parens. J’ai vécu longtemps dans un abandonnement et dans une idolâtrie qui me donne de l’horreur, et mon remords me persécute avec une rigueur insupportable. Je sens vivement la honte des crimes que vous m’avez fait commettre, et je n’ai plus, hélas! la passion qui m’empêchoit d’en connoître l’énormité. Quand est-ce que mon cœur ne sera plus déchiré? Quand est-ce que je serai délivrée de cet embarras cruel? Cependant, je crois que je ne vous souhaite point de mal, et que je me résoudrois à consentir que vous fussiez heureux; mais comment pourrez-vous l’être, si vous avez le cœur bien fait? Je veux vous écrire une autre lettre, pour vous faire voir que je serai peut-être plus tranquille dans quelque temps. Que j’aurai de plaisir de pouvoir vous reprocher vos procédés injustes, après que je n’en serai plus si vivement touchée; et lorsque je vous ferai connoître que je vous méprise, que je parle avec beaucoup d’indifférence de votre trahison, que j’ai oublié tous mes plaisirs et toutes mes douleurs, et que je ne me souviens de vous que lorsque je veux m’en souvenir! Je demeure d’accord que vous avez de grands avantages sur moi, et que vous m’avez donné une passion qui m’a fait perdre la raison; mais vous devez en tirer peu de vanité. J’étois jeune, j’étois crédule; on m’avoit enfermée dans ce couvent depuis mon enfance; je n’avois vu que des gens désagréables; je n’avois jamais entendu les louanges que vous me donniez incessamment; il me sembloit que je vous devois les charmes et la beauté que vous me trouviez et dont vous me faisiez apercevoir; j’entendois dire du bien de vous; tout le monde me parloit en votre faveur: vous faisiez tout ce qu’il falloit pour me donner de l’amour. Mais je suis enfin revenue de cet enchantement: vous m’avez donné de grands secours, et j’avoue que j’en avois un extrême besoin. En vous renvoyant vos lettres, je garderai soigneusement les deux dernières que vous m’avez écrites; et je les relirai encore plus souvent que je n’ai lu les premières, afin de ne retomber plus dans mes foiblesses. Ah! qu’elles me coûtent cher, et que j’aurois été heureuse, si vous eussiez voulu souffrir que je vous eusse toujours aimé! Je connois bien que je suis encore un peu trop occupée de mes reproches et de votre infidélité; mais souvenez-vous que je me suis promis un état plus paisible et que j’y parviendrai, ou que je prendrai contre moi quelque résolution extrême, que vous apprendrez sans beaucoup de déplaisir. Mais je ne veux plus rien de vous; je suis une folle de redire les mêmes choses si souvent. Il faut vous quitter et ne penser plus à vous; je crois même que je ne vous écrirai plus. Suis-je obligée de vous rendre un compte exact de tous mes divers mouvemens?

DEUXIÈME PARTIE

AU LECTEUR

Le bruit qu’a fait la traduction des cinq Lettres Portugaises a donné le désir à quelques personnes de qualité d’en traduire quelques nouvelles, qui leur sont tombées entre les mains. Les premières ont eu tant de cours dans le monde, que l’on devoit appréhender avec justice d’exposer celles-ci en public; mais comme elles sont d’une femme du monde qui écrit d’un style différent de celui d’une religieuse, j’ai cru que cette différence pourroit plaire, et que peut-être l’ouvrage n’est pas si désagréable qu’on ne me sache quelque gré de le donner au public.

DEUXIÈME PARTIE

LETTRE PREMIÈRE

Il est donc possible que vous ayez été un moment en colère contre moi; et qu’avec une passion la plus tendre et la plus délicate qui fut jamais, je vous aie donné un instant de chagrin! Hélas! de quel remords ne serois-je point capable si je manquois à la fidélité que je vous dois; puisque je ne m’accuse que d’un excès de délicatesse, et que je ne puis me pardonner votre courroux? Mais pourquoi faut-il qu’il me donne ce remords? N’ai-je pas eu raison de me plaindre, et n’offenserois-je pas votre propre passion si j’avois pu souffrir, sans murmure, que vous ayez la force de me cacher quelque chose? Hé, bon Dieu! je fais des reproches continuels à mon âme de ce qu’elle ne vous découvre pas assez l’ardeur de ses mouvemens, et vous voulez me cacher tous les secrets de la vôtre! Quand mes regards sont trop languissans, il me semble qu’ils ne servent que ma tendresse, et qu’ils volent quelque chose à mon ardeur. S’ils sont trop vifs, ma langueur leur fait le même reproche, et avec les actions du monde les plus parlantes, je crois n’en pas assez dire, pendant que vous me faites des réserves d’une bagatelle. Ah! que ce procédé m’a touchée, et que je vous aurois fait de pitié, si vous aviez pu voir tout ce qu’il m’a fait penser! Mais pourquoi suis-je si curieuse? Pourquoi veux-je lire dans une âme où je ne trouverois que de la tiédeur, et peut-être de l’infidélité? C’est votre honnêteté propre qui vous rend si réservé, et je vous ai de l’obligation de votre mystère. Vous voulez m’épargner la douleur de connoître toute votre indifférence, et vous ne dissimulez vos sentimens que par pitié pour ma foiblesse. Hélas! que ne m’avez-vous paru tel dans les commencemens de notre connoissance! peut-être que mon cœur se fût réglé sur le vôtre. Mais vous ne vous êtes résolu à m’aimer avec peu d’empressement que quand vous avez reconnu que j’en avois jusques à la fureur. Ce n’est pourtant pas par tempérament que vous êtes si retenu. Vous êtes emporté, je l’éprouvai hier au soir. Mais, hélas! votre emportement n’est pas fait pour le courroux, et vous n’êtes sensible qu’à ce que vous croyez des outrages. Ingrat, que vous a fait l’amour pour être si mal partagé? Que n’employez-vous cette impétuosité pour répondre à la mienne? Pourquoi faut-il que ces démarches précipitées ne se fassent pas pour avancer les momens de notre félicité? Et qui diroit en vous voyant si prompt à sortir de ma chambre, quand le dépit vous en chasse, que vous êtes si lent à y venir, quand l’amour vous y appelle? Mais je mérite bien ce traitement: j’ai pu vous ordonner quelque chose. Est-ce à un cœur tout à vous à entreprendre de vous donner des lois? Allez, vous avez bien fait de l’en punir, et je devrois mourir de honte d’avoir cru être maîtresse d’aucun de mes mouvemens. Ah! que vous savez bien comme il faut châtier cette espèce de révolte. Vous souvient-il de la tranquillité apparente avec laquelle vous m’offrîtes, hier au soir, de m’aider à ne plus vous voir? Avez-vous bien pu m’offrir ce remède, ou pour mieux dire, m’avez-vous cru capable de l’accepter? car dans la délicatesse de mon amour, il me seroit bien plus douloureux de me voir soupçonnée d’un crime, que de vous en voir commettre un. Je suis plus jalouse de ma passion que de la vôtre, et je vous pardonnerois plus aisément une infidélité que le soupçon de me la voir faire: oui, c’est de moi-même que je veux être contente plutôt que de vous. Ma tendresse m’est si précieuse, et l’estime que je fais de vous m’y fait trouver tant de gloire, que je ne sais point de plus grand crime que de vous en laisser douter. Mais comment en douteriez-vous? Tout vous le persuade et dans votre cœur et dans le mien. Vous n’avez pas une négligence qui ne vous apprenne que je vous aime jusqu’à l’adoration; et l’amour m’a si bien appris l’art de tirer du profit de toutes choses, qu’il n’y a pas jusques à la retenue de mes caresses qui ne vous convainque de l’excès de ma passion. N’avez-vous jamais remarqué cet effet de ma complaisance? Combien de fois ai-je retenu les transports de ma joie à votre arrivée, parce qu’il me sembloit remarquer dans vos yeux que vous me vouliez plus de modération? Vous m’auriez fait grand tort si vous n’aviez pas observé ma contrainte dans ces occasions; car ces sortes de sacrifices sont les plus pénibles pour moi, que je vous aie jamais faits; mais je ne vous les reproche point. Que m’importe que je sois parfaitement heureuse, pourvu que ce qui manque à mon bonheur augmente le vôtre? Si vous étiez plus empressé, j’aurois le plaisir de me croire plus aimée; mais vous n’auriez pas celui de l’être tant. Vous croiriez devoir quelque chose à votre amour, et j’ai la gloire de voir que vous ne devez rien qu’à mon inclination. N’abusez pourtant pas de cette générosité amoureuse, et n’allez pas vous aviser de la pousser jusques à m’arracher le peu d’empressement qui vous reste; au contraire, soyez généreux à votre tour, et venez me protester que le désintéressement de ma tendresse augmente la vôtre; que je ne hasarde rien quand je crois mettre tout au hasard, et que vous êtes aussi tendre et aussi fidèle, que je suis tendrement et fidèlement à vous.

LETTRE II

Sans mentir, cette dame d’hier au soir est bien laide; elle danse d’un méchant air, et le comte de Cugne avoit eu grand tort de la dépeindre comme une belle personne. Comment pûtes-vous demeurer si longtemps auprès d’elle? Il me sembloit, à l’air de son visage, que ce qu’elle vous disoit n’étoit point spirituel. Cependant vous avez causé avec elle une partie du temps que l’assemblée a duré, et vous avez eu la dureté de me dire que sa conversation ne vous avoit pas déplu. Que vous disoit-elle donc de si charmant? Vous apprenoit-elle des nouvelles de quelque dame de France qui vous soit chère, ou si elle commençoit à vous le devenir elle-même? car il n’y a que l’amour qui puisse faire soutenir une si longue conversation. Je ne trouvai point vos François nouveaux arrivés si agréables, j’en fus obsédée tout le soir, ils me dirent tout ce qu’ils purent imaginer de plus joli, et je voyois bien qu’ils l’affectoient; mais ils ne me divertirent point, et je crois que ce sont leurs discours qui m’ont causé la migraine effroyable que j’ai eue toute la nuit. Vous ne le sauriez point si je ne vous l’apprenois. Vos gens sont occupés sans doute à aller savoir comme cette heureuse Françoise se trouve de la fatigue d’hier au soir; car vous la fîtes assez danser pour la faire malade. Mais qu’a-t-elle de si charmant? la croyez-vous plus tendre et plus fidèle qu’une autre? lui avez-vous trouvé une inclination plus prompte à vous vouloir du bien que celle que je vous ai fait paroître? Non sans doute, cela ne se peut pas; vous savez bien que, pour vous avoir vu passer seulement, je perdis tout le repos de ma vie, et que, sans m’arrêter à mon sexe et à ma naissance, je courus la première aux occasions de vous voir une seconde fois. Si elle en a fait davantage, elle est à votre lever ce matin, et le petit Durino la trouvera sans doute assise auprès de votre chevet. Je le souhaite pour votre félicité: j’aime si fort votre joie, que je consens à la faire toute ma vie aux dépens de la mienne propre, et si vous voulez régaler ce bel objet de la lecture de cette lettre ici, vous le pouvez faire sans scrupule. Ce que je vous écris ne sera pas inutile à l’avancement de vos affaires; j’ai un nom connu dans ce royaume, on m’y a toujours flattée de quelque beauté, et j’avois cru en avoir jusques au moment que votre mépris m’a désabusée. Proposez-moi donc pour exemple à votre nouvelle conquête, dites-lui que je vous aime jusques à la folie; je veux bien en tomber d’accord, et j’aime mieux contribuer à ma perte par un aveu que de nier une passion si chère. Oui, je vous aime mille fois plus que moi-même. Au moment que je vous écris, je suis jalouse, je l’avoue; votre procédé d’hier a mis la rage dans mon cœur, et je vous crois infidèle, puisqu’il faut vous dire tout. Mais, malgré tout cela, je vous aime plus qu’on n’a jamais aimé. Je hais la marquise de Furtado, de vous avoir donné l’occasion de voir cette nouvelle venue. Je voudrois que la marquise de Castro n’eût jamais été, puisque c’étoit à ces noces que vous deviez me donner la douleur que je ressens. Je hais celui qui a inventé la danse, je me hais moi-même, et je hais la Françoise mille fois plus que tout le reste ensemble; mais de tant de haines différentes, aucune n’a eu l’audace d’aller jusques à vous. Vous me paroissez toujours aimable. Sous quelque forme où je vous regarde, et jusques aux pieds de cette cruelle rivale qui vient troubler toute ma félicité, je vous trouvois mille charmes qui n’ont jamais été qu’en vous. J’étois même si sotte que je ne pouvois m’empêcher d’être ravie qu’on vous les trouvât comme moi; et bien que je sois persuadée que c’est à cette opinion que je devrai peut-être la perte de votre cœur, j’aime mieux me voir condamnée à cet abîme de désespoir que de vous souhaiter une louange de moins. Mais comment est-ce que l’amour peut faire pour accorder tant de choses opposées? Car il est certain qu’on ne peut pas avoir plus de jalousie pour tout ce qui vous approche que j’en ai, et cependant j’irois au bout du monde vous chercher de nouveaux admirateurs. Je hais cette Françoise d’une haine si acharnée, qu’il n’y a rien de si cruel que je ne me croie capable de faire pour la détruire: et je lui souhaiterois la félicité d’être aimée de vous, si je pensois que cet amour vous rendît plus heureux que vous ne l’êtes. Oui, je sens bien que j’aime tant votre joie, je me trouve si heureuse quand je vous vois content, que s’il falloit immoler tout le plaisir de ma vie à un instant du vôtre, je le ferois sans balancer. Pourquoi n’êtes-vous pas comme cela pour moi? Ah! que si vous m’aimiez autant que je vous aime, que nous aurions de bonheur l’un et l’autre! Votre félicité feroit la mienne, et la vôtre en seroit bien plus parfaite. Aucune personne sur la terre n’a tant d’amour dans le cœur que j’en ai; nulle ne connoît si bien ce que vous valez; et vous me ferez mourir de pitié, si vous êtes capable de vous attacher à quelque autre, après avoir été accoutumé à mes manières d’aimer: croyez-moi, mon cher, vous ne sauriez être heureux qu’avec moi. Je connois les autres femmes par moi-même, et je sens bien que l’amour n’a fait naître que moi sur la terre pour vous. De quoi deviendroit toute votre délicatesse, si elle ne trouvoit plus mon cœur pour y répondre? ces regards si éloquens et si bien entendus seroient-ils secondés par d’autres yeux comme ils le sont par les miens? Non, cela n’est pas possible; seuls nous savons bien aimer; et nous mourrions de chagrin l’un et l’autre si nos deux âmes avoient trouvé quelque assortiment qui n’eût pas été elles-mêmes.

LETTRE III