Lettres galantes du chevalier de Fagnes

Part 8

Chapter 83,932 wordsPublic domain

--Puisque vous avez la bonté de me porter secours, continua-t-il, tenons conseil. Cet endroit est heureusement désert, mais je ne voudrais point, s’il cessait de l’être, par hasard, qu’on fît sur notre compte de fâcheuses suppositions. Quelque hâte qu’il eût à sortir d’embarras, il ne put se tenir d’ajouter que ces accidents-là n’arrivaient qu’à lui, et que sept ans auparavant, forcé de sortir précipitamment, dans les mêmes conditions, de l’hôtel de Stainville, il s’était réfugié dans le jardin, où une fille de chambre, qui était dans la confidence, devait lui apporter ses habits. Cela lui avait été sans doute impossible, car il l’avait attendue, pensant geler, sous un vent trop frais, presque toute la nuit. Transi et à bout de patience, il s’était décidé à escalader le mur. Dans la rue, il avait été recueilli par le guet à cheval: il s’était expliqué, s’était fait reconnaître, avait promis une poignée de louis et un cavalier avait couru prévenir ses gens. «Mais, dit-il, outre que le guet ne passe point toujours quand on aurait besoin de lui, je tiens, cette fois, par délicatesse pour la personne dont je me dus brusquement séparer, à ne pas ébruiter cette affaire.» Il convint, d’un autre côté, qu’il ne lui était guère possible, nu-pieds et dans le seul accoutrement de mon manteau, de gagner sa demeure, puisque, à cette heure tardive, on ne rencontrerait aucun fiacre. Cet embarras n’affectait nullement sa bonne humeur ni sa courtoisie.

--Il faudra bien, disait-il, que nous sortions de là, et le plaisir de votre compagnie me dispose à la résignation.

Je m’avisai qu’il y avait, à peu de distance du lieu où nous nous trouvions, un cabaret.

--Accordez-moi un instant, dis-je à M. de Lauzun.

Et j’allai frapper à la porte de ce cabaret. Après un assez long temps, une fenêtre s’ouvrit, un homme parut, et je lui représentai qu’une personne de qualité avait le plus grand besoin de son hospitalité. Le cabaretier me répondit grossièrement qu’il n’entendait point avoir affaire à des filous, car les personnes de qualité ne se promenaient pas dans la rue à cette heure-là, et que, s’il s’agissait d’un blessé, sa boutique n’était pas un hôpital. Je revins vers M. de Lauzun fort marri. Mais il me dit que mon idée était bonne et qu’il allait lui-même essayer de la mettre à profit.

Vous eussiez vu, Monsieur, une chose surprenante. M. de Lauzun, sans le moindre emportement, renouvela ma demande, mais ce fut avec un tel ton d’autorité et de commandement que le bourru qui n’avait eu aucun égard à ma sollicitation, s’amadoua, et vint ouvrir la porte. J’admirai, alors que je venais de subir une rebuffade, ce don de se faire obéir encore qu’aucune menace n’eût été employée. Le rustre se montra même complaisant, alluma du feu et fit chauffer du café. Il n’avait pas osé demander la raison de l’absence de costume de l’un de ses hôtes. Il apporta, de lui-même, ce qu’il trouva de moins sordide dans ses hardes pour que M. de Lauzun s’en fît une manière de robe de chambre, et, telle est son action personnelle que ce raffiné, ce conquérant, cet homme de cour, semblait, dans ces loques, aussi à l’aise que s’il eût été dans son milieu accoutumé.

M. de Lauzun écrivit quelques mots à l’adresse d’un valet de chambre de confiance, et le cabaretier consentit à ce que son jeune garçon l’allât remettre. Mais il y eut alors une scène de ménage, car une épaisse commère, qui était la femme du maître de la maison, s’opposa à ce qu’on exposât, en pleine nuit, un enfant aux dangers de la rue. M. de Lauzun, à la vérité, séduisait tout le monde, par ses manières affables, les petites gens comme les gens de son monde. Bientôt, le cabaretier déclara qu’il accomplirait lui-même la commission, et il partit, en effet. La femme était aux petits soins pour M. de Lauzun, et il avait, sans se forcer, de ces paroles bienveillantes qui vont au cœur des simples.

Elle dit qu’elle voyait bien, encore qu’il n’eût que sa chemise, qu’il était un seigneur d’importance, et elle s’excusa de n’avoir à lui servir que de la mauvaise eau-de-vie. Il la but de bonne grâce, en rappelant que, pendant la campagne de Corse, il avait dû s’accommoder de bien d’autres boissons. Puis on nous laissa seuls, et ce fut pour moi un extrême contentement de l’entendre évoquer quelques-uns de ses souvenirs. Je me rendais compte, en prêtant à ses propos toute mon attention, que je suis à peine dégrossi. Il a tant vécu, quoique jeune encore, que sa mémoire est riche et que sa conversation est la plus nourrie qui soit. Il sauta de choses sérieuses, où il prouvait avec légèreté l’étendue de ses connaissances, à des badinages. Il professa cette philosophie en amour que la perte d’une peut toujours être réparée par une autre, et qu’il avait reçu cette leçon d’une de ses premières maîtresses, dans le temps qu’elle lui avouait que le goût qu’elle avait eu pour lui était passé. C’est à elle, qui lui indiquait elle-même un autre choix, qu’il devait cet aphorisme. Il abondait en menues histoires. Il lui prit fantaisie, une nuit, de souper avec une géante que l’on montrait dans une loge de la Foire Saint-Laurent. Il avait oublié la promesse qu’il avait faite à une marquise, qui était folle de lui. Elle l’envoya querir, mais il ne quitta point sa géante, et il fit dire à la marquise qu’il était avec une bien plus grande dame qu’elle. Ne croyez pas qu’il n’y ait pas de la sensibilité chez M. de Lauzun, en dépit de son enjouement: il m’assura qu’il avait toujours eu pour les femmes les plus grands ménagements et que, après avoir été aimé d’elles, il ne souhaitait rien tant que leur amitié. Puis il en vint à me questionner, approuva fort mes désirs de gloire, me recommanda de suivre mes instincts, de ne pas craindre de me jeter dans des équipées, de ne viser que le grand et de ne pas céder à la tentation des petites choses.

Cet entretien prenait pour moi un tour d’intérêt particulier. Je causais librement avec un des premiers gentilshommes du royaume, et il me voulait bien donner des conseils. Mais, à ce moment, on entendit le bruit d’un carrosse qui s’arrêtait devant la porte. Le valet de chambre de M. de Lauzun arrivait, accompagné de deux laquais qui portaient un coffre contenant toutes les parties de l’habillement le plus pimpant. Ils l’aidèrent à se vêtir, et il parut aussi frais, aussi dispos que s’il venait de se lever. Dans la poche de son habit, il y avait une bourse, qu’il pria le cabaretier, ébloui, d’accepter. Il m’offrit de me reconduire dans son carrosse. J’eus la mauvaise honte de me garder de lui faire savoir que je ne demeurais que dans un hôtel de modeste apparence, et je déclinai sa proposition.

--Hé bien, mon cher, me dit-il, il faudra me venir voir. Je serais bien oublieux si je ne me souvenais de votre assistance, en un cas où j’étais à peu près nu. Saint Martin donnait la moitié de son manteau à un pauvre: vous m’avez sacrifié le vôtre tout entier. Service pour service, et je me tiendrais pour heureux d’aider à vos ambitions.

Je ne saurais vous rendre le ton engageant de ces paroles. Je m’en allai, pensant que je n’avais pas perdu une nuit mal commencée par les sottes prédictions d’Etrella.

Le surlendemain, je me présentai chez M. de Lauzun. Il venait de partir pour Chanteloup pour faire sa cour à M. de Choiseul, et son séjour devait être long. C’est une fureur chez les personnes d’un rang élevé d’aller voir M. de Choiseul en son exil, et jamais ministre tombé ne fut l’objet d’une telle fidélité d’hommages. Dieu me garde de me hasarder sur ce terrain scabreux, mais certains assurent que cet empressement sur la route de Touraine est moins inspiré par l’affection qu’on garde pour lui que par les sentiments que l’on a nourris contre d’autres. Peut-être en ai-je trop dit. Sur le point qui m’occupe, je reprends, Monsieur, quelque espoir en des rencontres favorables. A Paris, le hasard compte pour beaucoup.

XII

L’HERMAPHRODITE

I

Ce 10 de Juillet 1771.

Je n’ai garde, Monsieur, de ne pas aller rendre mes devoirs à M. Sellon. Je ne goûte point trop les conseils qu’il me veut bien donner, mais il a pour moi, une bonté à laquelle je ne saurais rester insensible. Mlle Angélique me fait aussi la grâce de m’accueillir avec une sorte d’amitié. Son caractère est franc et sincère, elle n’a point de coquetterie. Son père est trop assuré de sa droiture pour lui imposer une surveillance, et il se repose sur elle de tous les détails de la maison, de sorte qu’elle jouit d’une liberté que n’ont point d’autres personnes de son âge et de sa beauté, mais l’idée ne saurait se présenter à l’esprit qu’elle n’en usât pas le plus décemment du monde, et qu’elle n’imposât pas les plus délicats égards. Elle me demande parfois avec une fine ironie si j’ai trouvé la grande aventure à laquelle je rêve. Je souris, car il faudra bien qu’elle apprenne quelque jour, que je ne me suis pas contenté d’exprimer le désir de me distinguer par une action brillante.

M. Sellon ne m’épargne pas non plus en ce qui concerne mes desseins ambitieux, mais c’est avec une souriante indulgence, en me voyant me rebeller contre sa proposition de m’employer dans ses affaires.

--Quels géants avez-vous pourfendus, me dit-il plaisamment, contre quels moulins à vent vous êtes-vous rué avec impétuosité?

Patience, ces railleries où il ne laisse pas que de mettre de la bienveillance ne sont point de nature à me décourager. Si, par un contretemps, M. de Lauzun n’était pas à Chanteloup!... Celui-là ne se moquerait point de ma volonté de conquérir de la renommée.

Mlle Angélique me dispute aimablement sur ce qu’elle appelle mon romanesque. Mais, comme nous en étions venus à parler de la mort que se sont donnée les deux amants du Forez, Faldoni et Thérèse Mounier, qui ne pouvaient survivre à leur séparation, je déclarai que je trouvais cette fin touchante. Elle me dit, avec vivacité, que cette opinion l’étonnait de ma part, puisque je tenais pour les coups d’audace. Est-ce aimer que de perdre l’espoir, et ces infortunés n’eussent-ils pas prouvé un plus véritable amour en bravant tous les obstacles, en gardant, quelque difficiles que fussent les conjonctures, une foi parfaite dans la fermeté de leur attachement?

--Monsieur le chevalier, fit-elle, vous démentez vos principes. Vous partagez l’attendrissement du public. Avez-vous cessé d’estimer qu’il n’est rien de plus beau que de ne point se soumettre à un sort contraire et de le dominer?

Je convins que j’avais été abusé par ma sensibilité et que si j’eusse été dans le cas de Faldoni, rien ne m’en eût coûté pour affranchir ma maîtresse des rigueurs de ses parents. Je me fusse assuré de mesures pour son enlèvement, et eussé-je dû me jeter dans tous les périls, avoir à lutter contre des légions d’ennemis puissants, me battre contre eux sans répit, elle eût trouvé en moi le plus déterminé défenseur.

--Vous tombez dans un autre excès, reprit Mlle Angélique; il faut tout attendre de la constance.

Ainsi, nous philosophons parfois à l’occasion des événements. Elle est toute raison, mais sa raison n’est point étroite, et j’admire le sens délicat qu’elle atteste en toutes choses.

Ces jours derniers, M. Sellon me convia à le venir joindre dans son cabinet. Il me dit que j’étais une tête folle, mais qu’il avait confiance en la sûreté de ma parole, et il me demanda si je me voudrais charger d’une mission à laquelle il attachait de l’importance. Il s’agissait d’aller porter au principal de ses correspondants de Genève une lettre dont il entendait que personne n’eût connaissance. Il ne me mettrait point au fait de son objet, car je n’étais pas préparé à le comprendre, mais je savais assez son exacte probité pour n’avoir aucune inquiétude sur l’emploi qu’il ferait de moi. Je resterais à Genève le temps d’attendre la réponse que je lui porterais.

--Il est bon pour la jeunesse de voyager un peu, me dit-il; cela aidera à vous former.

Je répliquai que j’étais à son entière discrétion, et que je souhaitais qu’il fût content de moi. Il reprit qu’il me donnerait le lendemain ses instructions qui, au demeurant, seraient fort simples. Je n’aurais qu’à m’occuper, selon ma fantaisie, jusqu’à ce qu’on me prévînt que cette réponse était prête. Quand elle serait entre mes mains, je devais faire diligence pour revenir. Il m’avertit seulement de ne point chercher d’aventures où il n’y avait pas à en trouver.

--Nos Genevois, fit-il, ont l’humeur sérieuse et le sens rassis, et ils ne concevraient point des écarts dont on ne fait que sourire à Paris.

Je promis de garder de la réserve, ne pouvant cependant me défendre de compter sur quelque hasard qui romprait la monotonie de cette mission.

Je m’apprête à partir. C’est donc de Genève, Monsieur, que sera datée ma prochaine lettre.

II

Ce 21 août 1771.

Il est vrai, Monsieur, que je ne vous ai point écrit de Genève, ainsi que je m’y étais engagé. Ce n’est pas, cependant, que mon séjour dans cette ville ait été dénué d’événements. Mais ce n’est pas quelque action dont j’aie eu à tirer de l’honneur que j’aurais eu à vous conter. J’éprouvai une nouvelle déconvenue, et la plus imprévue qui fût. Encore vous paraîtra-t-elle plaisante, et je confesse que j’en souris, aujourd’hui.

Mon arrivée dans cette ville eut lieu dans le temps que le jour tombait. Cette circonstance amena une discussion entre le voiturier qui me conduisait et les gardes des remparts, qui exigèrent un péage pour nous ouvrir les portes. Ils soutinrent qu’il était l’heure où l’on ne pouvait entrer dans Genève qu’en acquittant un droit. Le voiturier protestait qu’il ne faisait pas encore nuit et que les portes étaient indûment fermées. La discussion se prolongeait et le ton se montant de part et d’autre, ce débat se fût éternisé si, avec quelque impatience, je n’eusse demandé quelle était l’importance du litige. Il ne s’agissait que de trois sols, que je me hâtai de donner, mais mon cocher se mit à pester contre moi, qui prenais le parti des gardes, et me menaça de me laisser là, car, en ce qui le concernait, il ne voulait pas avoir le démenti de son assertion. Je lui fis remarquer que, pendant le temps qu’il poursuivait cette chicane, la nuit était devenue complète. Il remonta sur son siège en maugréant et me déposa à l’hôtel de _l’Écu de Genève_. J’y fus bien traité, mais à un prix fort élevé, et, me faisant scrupule de ménager les dépenses de M. Sellon, qui se voulut charger de tous les frais du voyage, j’allai m’installer, le lendemain, à l’auberge du _Sécheron_, où l’hôte est plus accommodant, encore que sa maison ait vue sur le lac.

J’allai remettre la lettre qui m’avait été confiée, au correspondant de M. Sellon; il est dans des affaires de banque, et j’ai su, depuis, qu’il passait pour un des plus riches citoyens de Genève, mais la pièce où il me reçut, sans rien qui reposât l’œil, où il n’y a que des cartes des postes de France, de Suisse et d’Allemagne et des tableaux indiquant les changes, me parut d’une austérité glaciale, et je le plaignis en moi-même de ne vivre que dans les chiffres. Il me fit ses offres de service, mais avec une si froide politesse que je déclinai l’invitation de loger chez lui. Cette froideur, ce renfermé, ne sauraient, paraît-il, préjuger de la droiture des intentions, mais, en quelques minutes, j’avais senti l’ennui me gagner à ce point que je ne respirai librement que dehors. J’avais d’ailleurs éprouvé quelque gêne de la manière attentive dont il m’avait observé. Apparemment s’étonnait-il que j’eusse été choisi comme messager par M. Sellon.

Cette ville de Genève a de fort belles parties, et d’autres qui ne consistent qu’en rues mal percées et étroites, pavées de cailloux pointus. Dans le quartier marchand, des arcades de bois assombrissent les boutiques. Il règne là, cependant, une grande activité. Pour se garer d’une voiture ayant peine à se frayer un passage, un homme, qui portait des fagots, me heurta. Je m’aperçus bientôt qu’il avait fait à la hauteur de l’épaule, une légère déchirure à mon habit. Cherchant à la faire réparer au plus tôt, j’avisai une sorte de mercerie, où je pénétrai au hasard, exposant mon désir. J’y fus accueilli par une grande belle fille qui me dit qu’elle s’entendait fort bien à ce genre de travail, pour lequel elle ne me demandait qu’un jour. Je lui répondis, puisqu’elle paraissait complaisante, que j’étais étranger à la ville, que mon porte-manteau était peu garni, et que c’était sur-le-champ que je souhaitais qu’elle se mît à l’œuvre. Elle sourit, en protestant que j’étais bien pressé, mais, sur mes instances, elle consentit à prendre sans délai son aiguille. Je m’excusai de demeurer en simple veste, mais je fis avec enjouement cette réflexion que je ne pouvais à la fois lui livrer mon habit et le garder. Durant le temps qu’elle travaillait, nous causâmes, et peu à peu, de bonne entente. Elle me conta qu’elle avait perdu ses parents, qu’elle n’avait plus de famille, et que, avec un modeste héritage, elle avait acquis ce petit magasin, qui la faisait vivre.

--Mais, lui dis-je, vous avez en votre personne assez d’agrément pour qu’on vous fasse la cour!

Elle répliqua que, dans sa condition, elle avait le grand tort de se montrer délicate, qu’elle n’épouserait point un rustre, et que ses prétentions, parce qu’elles n’étaient guère réalisables, la conduiraient vraisemblablement à rester fille. Ce n’était pas sans quelque mélancolie qu’elle parlait ainsi.

--Vous aimerez, cependant, et vous n’êtes point faite pour rester toujours insensible.

--On voit, Monsieur, que vous venez de France, et vous avez accoutumé de tenir des propos galants. Mais je vous avertis qu’ils seraient ici considérés comme une impertinence. Nos dames de Genève affectent la sévérité.

--Ne font-elles que l’affecter?

--Elles en ont tout au moins les dehors et cachent bien, si elles en ont, leurs intrigues.

Elle avait prononcé ces mots, assez malicieusement.

--Mais voici votre habit, reprit-elle, l’accroc ne saurait s’apercevoir, à présent.

Je la priai de me fixer le prix de son travail, accompli si obligeamment.

--C’est une bagatelle, je n’ai eu que plaisir à vous rendre ce petit service.

J’insistai; elle pensa se fâcher.

--Hé bien, Mademoiselle Julie (elle m’avait dit son nom), puisque nous sommes sur le pied de l’amitié, il me faut permettre de vous revoir.

--A quoi pensez-vous, Monsieur, vous ai-je donc paru imprudente?

--Hélas, point du tout, mais j’ai pour vous la plus vive sympathie. Songez, au demeurant, que ne point me refuser l’agrément de votre compagnie serait charité; je ne connais personne dans cette ville, et j’y respire déjà l’ennui. Aurais-je le malheur de vous faire peur?

--Aucunement, mais on interprète si facilement à mal les plus innocentes distractions!

--Il n’y a, en effet, que parfaite candeur dans le désir que je vous exprime, et vous ne sauriez que faire fond sur ma discrétion.

A la vérité, Monsieur, je n’avais déjà plus ces intentions innocentes, dont je faisais profession. En voyage, quand les sens deviennent brûlants, il ne faut point trop faire le renchéri. Les impétuosités de la jeunesse ne rendent pas difficile. Cette fille avait du moins de la fraîcheur, elle semblait bien faite, et je pensai qu’elle m’aiderait à passer le temps, durant les quelques jours que je devrais rester à Genève. Mes attentions, évidemment, la flattaient. Dans cette République, où il y a une hiérarchie très marquée entre ses citoyens, elle n’était point habituée aux égards d’un homme de condition. Je la pressai d’accepter que je la retrouvasse le soir même; elle avait une manière de ragoût de vertu qui me piquait, et vous verrez que cette vertu n’était point jouée et qu’elle n’avait, jusque-là, cédé à aucune tentation. Je ne sais comment je trouvai des mots qui la touchèrent, et l’inclinèrent, non point en un instant, à secouer tout au moins, ses préjugés de bienséance. En fait, la continence me pesait à tel point que je n’ai qu’une médiocre confusion à avouer que je me fusse contenté d’une moins intéressante personne qu’elle. Mes discours la ravissaient; elle n’avait jamais entendu des compliments tels que ceux que je lui adressais, et, quelque pudeur qu’elle voulût garder, il était manifeste qu’elle fut dans un grand trouble. Je ne pus, cependant, qu’enserrer sa taille de mes mains, sans qu’elle me permît de toucher à sa gorge, mais, tandis qu’elle se défendait en invoquant la décence habituelle de sa conduite, il y avait du feu dans ses yeux. Il me fallut bien prendre patience jusqu’au soir, où je pensai être assuré du succès. Elle me dit que je la rencontrerais aux Eaux-vives, qui est un endroit favorable à une promenade nocturne, car il importait, pour sa considération, qu’elle ne fût point aperçue.

«Je ne m’explique point, me dit-elle, l’ascendant que vous avez, si promptement, pris sur moi, et qui détermine une faiblesse fort en désaccord avec les principes auxquels je suis attachée.»

Je lui jurai, avec la facilité qu’on a à faire ces serments-là, que j’étais infiniment sensible à sa complaisance et que je m’appliquerais à ce qu’elle ne s’en pût repentir.

Elle fut exacte au rendez-vous. La nuit était assez noire. Je repris l’entretien sur le ton que je l’avais commencé. Elle me dit qu’elle était confondue de sentir, pour la première fois, de tels mouvements de son cœur, mais que mes paroles avaient une douceur qui la charmait. Elle n’en opposait pas moins de la résistance aux privautés que je tentais de me permettre, car j’étais dans un état à ne plus me satisfaire de soupirs et qui m’incitait à presser les choses. Enfin, après deux heures que nous passâmes à raisonner (car vous n’empêcherez pas une Genevoise de raisonner, fût-ce dans les moments où cette manière de philosophie est la plus inopportune) sur le mystère des attractions subites, elle s’humanisa. Elle avait cependant, un reste de crainte d’être découverte, par quelque hasard, en ma compagnie, et de devenir l’objet de médisances, et elle m’avoua que sa réserve venait maintenant de ces alarmes auxquelles, se fiant à mes protestations de simple amitié, elle n’avait pas d’abord songé. Elle me confia qu’elle ne se sentait plus en mesure de contrarier mes desseins.

--Venez en mon logis, dit-elle, je suis assurée que vous y pourrez pénétrer sans scandale, c’est là que nous mêlerons librement nos baisers, et vous vous convaincrez que si je vous ai refusé des arrhes, ce n’était pas le désir de vous les donner qui me faisait défaut.» Elle m’indiqua un chemin assez étroit, encore qu’il passât pour carrossable, qui, à son avis présentait toute sûreté pour rentrer en ville. Elle était, dans ce moment, fort disposée à dépeindre la solitude morale dans laquelle elle avait vécu, et, certain, désormais, d’un dénouement heureux, je l’écoutais avec quelque intérêt. Si bien que nous n’entendîmes pas s’approcher (à la vérité c’était un fait imprévu sur cette mauvaise route) une sorte de charrette que son conducteur, revenant à vide, menait à vive allure. Il ne nous distingua que trop tard pour arrêter son cheval, et dans notre surprise, nous nous jetâmes en hâte de côté. Le malheur voulut qu’il y eut un fossé, où tomba fort rudement Julie. Elle poussa un cri de douleur, qui fit se retourner l’homme, dans le temps que je me précipitais pour la relever.

--«Hélas, fit-elle, je suis blessée... J’ai des plaies sur tout le corps». Elle était, en effet, toute meurtrie, et je m’effrayai des conséquences de sa chute. Le charcutier qui avait provoqué l’accident, eut la conscience de s’en rendre responsable. Julie, après qu’elle avait poussé ce gémissement, avait perdu ses sens. Ce maladroit m’aida à la transporter dans sa voiture. Dans l’embarras où j’étais il donna le conseil de la mener à l’hôpital. Elle ne rouvrait les yeux que pour se plaindre de ses souffrances, et elle les refermait aussitôt.