Lettres galantes du chevalier de Fagnes
Part 7
Au demeurant, il était fort exact dans ses fonctions et ceux qui avaient autorité sur lui louaient le soin, l’habileté et la prudence avec lesquels il traitait les affaires passant par ses mains. On ne pouvait donc supposer, dans son cas, qu’il fût sous l’empire de la folie, ce qui n’empêchait point qu’il poursuivît sa femme de ses imprécations. On eût dit qu’il cherchât à prendre le plus de gens à témoin de sa prétendue infortune. Ainsi alla-t-il trouver le curé de Saint-Pierre-de-Verneuil, pour lui demander si le fait d’avoir épousé une fille grosse de sept mois pouvait être une cause de rupture de son mariage. La réponse ayant été négative, il s’écria: «Il faut donc que l’un de nous deux périsse!» Il portait partout son humeur sombre. Un de ses parents, nommé Morais, lui faisait de justes représentations, avec cette chaleur qu’inspirent les sentiments de la nature. Guyot lui répondit sur le ton de la plus grande insolence, et Morais s’écria qu’il devrait brûler la cervelle à un monstre tel que ce persécuteur d’une femme parfaitement innocente.--Tuez-moi donc! fit Guyot, vous me rendrez service.
Mais il ne cessait point de menacer sa malheureuse épouse, soutenant, contre toute raison, qu’on voyait l’enfant remuer dans son ventre. Notez, Monsieur, que le temps s’écoulait et que l’accouchement, au cas où Guyot n’eût pas inventé de toutes pièces la grossesse, eût dû s’être produit. Mais rien ne le pouvait calmer. A diverses reprises, il dit qu’il poignarderait sa femme, qui, maltraitée comme elle l’avait été, ne vivait plus que dans les transes. Il lui montra même l’arme avec laquelle il la frapperait. Une fois, il l’avait prise par les épaules, levant le poignard sur elle, et elle ne s’était échappée qu’à grand peine. Il avait eu le temps de lui faire une blessure, qui, paraît-il, a laissé sa marque. En cette occurrence, Morais, qui déjà était intervenu, rappela à Guyot qu’il y avait des lois pour punir les crimes, lui fit entrevoir les suites effrayantes de ses excès, et, dans le moment qu’il lui avait inspiré quelque crainte, obtint qu’il signât un acte de séparation et qu’il confessât ses torts dans un écrit authentique.
Mme Guyot, mariée sans l’être, n’ayant eu de son mari que des manifestations de la haine la plus outrée, s’alla s’enfermer comme pensionnaire, afin de prévenir toute médisance, dans le couvent des Ursuline d’Évreux, où on rendit témoignage de ses vertus. Après de dernières démarches pour amener Guyot à résipiscence elle le fit sommer d’insinuer leur acte de séparation. Il refusa, en disant qu’il ne reconnaissait point la dame Guyot pour sa femme et qu’il n’y avait eu qu’une bénédiction nuptiale obreptice. C’est alors, que, appuyée de sa famille et de ses amis, elle fit une demande en forme. M. l’Avocat-Général d’Aguesseau l’admit à faire la preuve des faits articulés par elle.
Hé bien, Monsieur, devinez-vous la cause des brutalités de ce forcené qui n’avait pas été loin d’aller jusqu’à l’assassinat? Maître Duvergier la révéla. Il n’y avait point là démence. C’est que, ayant voulu contracter les liens du mariage, il n’était pas capable d’en remplir le but. Ses désirs impuissants s’étaient tournés en rage et il s’était vengé des torts de la nature sur une victime innocente. Sa jalousie était feinte. Il avait mieux aimé paraître odieux que de laisser suspecter sa virilité. C’est la honte d’une froideur que n’avaient pu guérir les appas les plus tentants qui expliquait ses atrocités.
Je vis Mme Guyot dans le temps que l’arrêt venait d’être prononcé en sa faveur. Je ne pus m’empêcher de la plaindre: en fait, elle est veuve sans avoir joui du mariage. Elle a bien quelques droits à l’amour, cependant, et les lois les lui refusent, si elle observe leur rigueur. Je songeais, et peut-être cette idée m’obséda-t-elle un moment, que ce serait une action méritoire que de chercher à lui plaire, quoi qu’elle ne soit qu’une petite bourgeoise, mais fort bien faite, et, comme une revanche méritée, de la jeter dans tous les transports de la passion. Cette femme-là, justement parce qu’elle demeura scrupuleuse aussi longtemps qu’elle fut sous la dépendance d’un méchant homme, aimerait à la folie l’amant qui aurait pour elle autant de tendres égards que son mari, ou son semblant de mari, eut d’abominables cruautés.
* * * * *
P.-S.--Je lus hier, Monsieur, dans le _Mercure_, une annonce qui me fit songer à la possibilité d’apporter un soulagement aux incommodités dont vous souffrez. Le sieur Roussel, qui demeure rue Jean-de-l’Épine, la porte cochère à côté du taillandier, débite, avec permission, des bagues dont la propriété est de guérir la goutte. Ces bagues, qu’il faut porter au doigt annulaire, guérissent les personnes qui ont la goutte aux pieds et aux mains, et, en peu de temps, celles qui en sont moyennement attaquées. Quant à celles qui en sont fort affligées, elles doivent les porter avant et après l’attaque de la goutte, et, pour lors, elle ne revient plus. «En portant toujours au doigt ces bagues, elles préservent d’apoplexie et de paralysie. Plusieurs princes, seigneurs et dames ont été guéris de ce mal, et l’on donnera ces noms lorsqu’il en sera nécessaire. Le prix de ces bagues, montées en or, est de 36 livres, et celles en argent de 14 livres.»
X
DANS LA PLANÈTE MERCURE
Ce 3 de Février 1771.
Après m’être fort échauffé dans une académie d’armes, afin d’entretenir la souplesse de mon bras, je pris froid, j’eus la fièvre, je me dus coucher. Ne vous inquiétez aucunement, Monsieur. La santé m’est parfaitement revenue. Mon hôtelier et une nièce qu’il a, me donnèrent des soins attentifs. Vous croirez sans peine que je préférais ceux de la nièce, qui est fort avenante, mais je n’étais guère dans le cas de faire le galant avec elle. Le médecin qu’on avait été querir était de ces hommes qui ont plus besoin de parler que d’examiner leurs malades. Il me fit un grand discours sur la fermentation du sang, s’écoutant lui-même avec tant de satisfaction qu’il oublia de me prescrire des remèdes, et sans tomber dans des plaisanteries rebattues, je crois vraiment que ce fut là la raison de ma prompte guérison.
La prudence m’obligeant à demeurer au lit, je lus un livre que voulut bien me faire porter, pour me distraire, un voyageur, dont la chambre est voisine de la mienne et qui avait eu la bonté de s’inquiéter de moi. Il me recommanda seulement de ne point le laisser traîner, car il pourrait bien paraître suspect. Ce livre n’avait pas été, en effet, imprimé à Paris, et n’était pas revêtu du privilège. J’en viens à hasarder maintenant que ce voyageur prudent était pressé de s’en débarrasser.
Nos philosophes, auxquels on ne laisse pas que de prêter une oreille attentive, sont, en pensée, de grands réformateurs de l’État. A leur suite, encore qu’ils soient parfois persécutés, se produit un mouvement dans les idées dont on ne peut pas n’être point frappé. Je vous fais tenir cette lettre par un moyen sûr, dont j’ai l’occasion: je n’oserais la confier à la Poste qui, assure-t-on, est fort indiscrète. Bien qu’avec des précautions, sans doute, on parle plus librement qu’on ne l’avait encore fait. Il court sans cesse des épigrammes qui nasardent les hommes au pouvoir, et de ces chansons narquoises qui font l’office d’armes de jet. On attaque fort le Parlement de M. de Maupéou et ses créatures. On dit que la destruction du grand corps de la magistrature invite à songer au passé et fait apprendre l’histoire de France à bien des gens qui seraient morts sans l’avoir sue. Vous seriez dans l’inquiétude, Monsieur, en apprenant que la personne du roi lui-même n’est pas épargnée en de mordants couplets. Il règne un esprit de mécontentement, qui n’est pas sans inspirer bien des alarmes. Il n’est pas jusqu’aux princes du sang qui ne protestent contre le renversement des lois.
Ce qu’on ne peut écrire, on le dit sous le voile de l’allégorie, que déguisent les conseils de la raison. Le livre dont je vous parle suppose une description de la vie des habitants de la planète Mercure. Par cette feinte, on fait entendre des vérités où on explique le désir de changements désirés. Il y a de la hardiesse dans le portrait de l’empereur de Mercure, qui est le plus libéral des monarques, et on imagine, en effet, que à son accession au trône, il prête le serment de laisser à ses peuples la jouissance entière de leur liberté, de leurs biens, de leurs goûts et de leurs discours, pourvu que le bien général n’en souffre pas. Cet empereur débonnaire permet à ses sujets de s’assembler, fût-ce pour choisir un nouveau maître, s’ils ont cessé d’être contents de lui. Il s’oblige à être accessible à tous et à ne jamais remettre au lendemain l’occasion de rendre justice. Il édicté qu’il ne sera rien fait d’important dans l’État sans qu’on ait pris l’avis des députés de tous les ordres. Il veut si bien le bonheur des citoyens de son empire (ceci est un de ces articles plaisants qui sont pour faire passer le sérieux) qu’il est défendu de demeurer plus de trente-trois heures dans le chagrin sans s’être mis en devoir d’avertir des motifs de cette peine Sa Majesté, qui pourvoira sans délai à rendre à l’affligé sa sérénité d’esprit.
Ainsi, le badinage se mêle-t-il aux rêveries politiques. A côté de leçons morales, vous verriez des fantaisies allant jusqu’à l’extrême, ce qu’on trouve, notamment dans le chapitre du mariage des gens de Mercure. L’empereur, ayant regardé l’uniformité qui se glisse bientôt dans les mariages les mieux assortis, comme une source d’ennui presque inévitable, a cru parer à cet inconvénient en limitant la durée des unions à un très petit nombre d’années. Au demeurant, on ne se marie point sans une épreuve préalable. Il est de règle que les futurs conjoints soient enfermés pendant trois jours et trois nuits dans une chambre pompeuse, qu’on appelle la chambre du sphinx. Dans cette solitude à deux, ils démasquent leurs sentiments, leurs goûts, leur caractère, qu’il est moins facile de cacher dans un tête-à-tête que dans la dissipation du monde.
Vous penserez que ces aspirants au mariage ont, dans leur isolement, une façon d’occuper agréablement leur temps; mais ces épanchements nuiraient à la bonne foi de l’épreuve; ils ont toute la liberté de leurs gestes; un invisible rideau qui n’en est pas moins consistant, empêche, toutefois, qu’ils se puissent toucher.
La philosophie, dans ce livre, prend un air souriant. Il n’est point, dans Mercure, de dévots dont l’hypocrisie prend des dehors édifiants, parce que la religion n’y est fondée que sur les seules lumières de la raison. En cette planète, les curiosités de la police, ouvrant les lettres, seraient déjouées, car elles ne montrent plus que du papier blanc à ceux qui ont voulu indûment en prendre communication. Dans Mercure, les amants sont discrets, et ils ne confient au public ni leurs peines, ni leurs plaisirs. On ignore ces catalogues effrontés qui affichent les conquêtes d’une femme et l’espèce d’arithmétique grossière d’un jeune étourdi qui calcule, aux yeux du monde, ses amusements journaliers. Il n’y a guère de jalousie: c’est un mal que les Mercuriens laissent aux amants de la Terre. L’histoire de Termetis et de la belle Nixée atteste cette sagesse de ne se point torturer pour ce qui est ou n’est pas. Vous saurez donc que Termetis était fort épris de Nixée, mais il n’était point si bien de son merveilleux pays qu’il n’eût des faiblesses communes à d’autres peuples, en matière d’amour. Il ne pouvait vaincre sa timidité, et, de quelque flamme qu’il brûlât, il s’alambiquait l’esprit pour accabler Nixée de phrases élégamment obscures, si bien que cette jeune femme avait peine à comprendre ce qu’il attendait d’elle. A tant de soupirs, elle eût préféré des désirs nettement exprimés. Il eût mieux réussi auprès d’elle en allant droit au fait. Aussi, bien qu’elle le trouvât à son goût, l’estimait-elle un peu sot, et elle disait que c’était dommage, et qu’on se fût arrangé plus facilement qu’il ne le pensait. Sur ces entrefaites, Termetis fut contraint d’entreprendre un voyage. La plume à la main, il s’expliquait mieux qu’en paroles et il écrivait les lettres les plus passionnées, dont Nixée ne laissait pas que d’être touchée, à telles enseignes qu’elle se mit à chérir l’absent, qu’elle ne cessait de louer sa constance et elle en vint à l’attendre avec la plus grande impatience. Quand il fut au terme de ce voyage, il annonça son retour d’une façon précise. Quelque circonstance fit que Nixée ne reçut point à temps cet avis, et elle était sortie quand Termetis se présenta chez elle. Il ne rencontra qu’une amie de sa belle, qui était venue la visiter. Cette dame était de complexion fort galante: elle fit au voyageur, dépité de n’être point reçu comme il espérait l’être, de telles agaceries, que ce parfait amant, quelque amour qu’il eût pour Nixée, ne résista pas à des avances qui étaient les plus expressives du monde. Ce fut dans le temps qu’ils se livraient à leurs transports que Nixée rentra; ils étaient si enivrés de plaisir qu’à peine l’aperçurent-ils.
Termetis, qui la vit le premier, eut une telle confusion qu’il ne fit qu’un saut pour s’aller cacher. Nixée ne laissa pas que d’adresser quelques petits reproches à son indiscrète amie, mais celle-ci ne s’excusa qu’en disant qu’elle eût été bien fâchée de ne pas mettre à l’épreuve la vaillance d’un pareil champion et que, si elle n’avait eu avec lui qu’une escarmouche, cette escarmouche-là valait bien une bataille. Elle lui fit de l’aventure un récit à ce point circonstancié que Nixée se hâta de tirer Termetis de sa cachette.
--Je vous pardonne, dit-elle, mais à condition qu’il n’y ait point d’exagération dans ce qui m’est rapporté, ce dont je me veux assurer.
Ainsi, point de cris, de larmes, d’emportements, et il y eut trois heureux.
Mais ces bagatelles n’empêchent point que, sous couleur de plaisanteries, il n’y ait, en d’autres chapitres, une juste satire des mœurs du jour. Il est bien vrai que les choses ne vont pas le mieux du monde, puisque, avec toute l’ardeur que je sens en moi, je n’ai pu encore m’employer selon mes ambitions.
XI
M. DE LAUZUN EN CHEMISE
Ce 5 de Mai 1771.
Ce n’est pas, Monsieur, une aventure qui me soit propre que j’ai à vous conter. Je ne fus que mêlé à celle-ci, mais j’en garderai le piquant souvenir.
Il faut, tout d’abord, vous dire que le maître de _l’Hôtel d’Anjou_, où je loge, rue Dauphine, est un fort bon homme. En dépit de l’enseigne de sa maison, il est de notre Hainaut, et c’est pourquoi il a quelques attentions pour moi. Il se flatte d’avoir entendu parler de vous. Il me fit, pour cette raison des conditions acceptables, sous réserve de ne les point divulguer à ses autres pensionnaires. Il a confiance en mon avenir, quoique mon présent soit assez maussade, et, s’il m’arriva de me laisser aller à quelques moments d’impatience de l’attente d’événements orientant ma vie, il se plut à m’apporter du réconfort, en m’assurant qu’il gagerait sur le brillant de ma destinée. Comme je témoignais, ces jours-ci, de quelque mauvaise humeur contre le sort, trop lent à remplir mes vœux, il m’exhorta à demander à un devin le tableau de mes succès futurs, assuré, disait-il, que je reviendrais fort satisfait de ce sorcier, qui est fort réputé, et que ses prédictions me rendraient de justes espoirs. J’objectai que je n’avais point de superstition, mais il insista à ce point que je m’enquis des moyens de rencontrer le faiseur d’oracles.
Il se nomme Etrella et a son logis dans la rue Froidmanteau, au cinquième étage. Mais n’imaginez point que ce prophète, que consultent parfois des personnes de la plus grande naissance, soit facile à voir. Il ne laisse pas que de se défier des inspecteurs de M. le Lieutenant de police, qui est armé pour faire la guerre à ces savants, dont la science lui paraît suspecte. Ne supposez point non plus qu’Etrella soit un vieillard comme on représente communément les augures.
Il est jeune encore, mais dit tenir son art de divination de la famille dont il est issu, ayant depuis longtemps la pratique de la magie. Après quelques pourparlers, rendez-vous fut pris avec lui pour l’heure de minuit, favorable aux conjurations. Encore que je fusse peu convaincu de la vertu de sa cabale, j’en fis, comme par jeu, l’épreuve. La maison qu’il habite est d’un aspect sordide, mais, tout au haut d’un escalier étroit, on a la surprise de pénétrer dans un logis qui a une tout autre apparence, et qui sent, en effet, une manière d’aisance.
La chambre où reçoit Etrella, après qu’on a attendu dans une pièce, dont les meubles, bien qu’ayant quelque élégance, ont une forme bizarre, est tendue d’une étoffe de soie rouge, sur laquelle sont brodés des signes mystérieux. Au milieu de cette chambre, éclairée par deux chandeliers dont le support représente un hibou, un grand pupitre, disposé sur une manière d’estrade, et ce pupitre composé de deux génies, fort habilement sculptés, soutenant sa planchette, reçoit un gros cahier de parchemin, recouvert en partie par un bandeau de satin d’or. Sur de belles consoles d’angle, des instruments dont les profanes ne peuvent saisir l’usage. Tout est conçu pour impressionner, mais non point effrayer. En ce sens, Etrella ménage la délicatesse de ceux qui ont recours à ses offices.
Quand il parut, il était vêtu, sans affectation, d’un costume de couleur brune. Il me dit qu’il laissait aux charlatans le soin de s’affubler de robes constellées ou d’autres oripeaux, et qu’il n’en était pas besoin pour les méditations auxquelles il se livrait. Je lui confessai que je n’avais pas de grands moyens pour rétribuer ses prévisions. Il sourit et me voulut bien répondre que je l’intéressais par ma physionomie et que ce n’était point là, pour lui, affaire d’argent. Il balança un moment sur le mode de divination qu’il emploierait.
--«Décidons-nous, fit-il, pour le livre des sibylles, le sort indiquera celle que dictera ses arrêts.» Il prit, sur une des consoles, un plateau de métal qui ressemblait assez à un échiquier et qui contenait douze cases. Sur chacune de ces cases, on pouvait lire une lettre initiale. Puis il me mit dans les mains une longue épingle d’or, et il me convia à en piquer la pointe sur l’échiquier, tout en tournant la tête pour n’avoir pas à choisir. L’aiguille avait marqué la lettre E.--«Ce sera donc la sibylle Érithrée que nous interrogerons», reprit-il. Il monta sur l’estrade, enleva le voile qui était posé sur le parchemin, où j’entrevis une écriture inconnue, et se jeta ce voile sur ses épaules. Il me recommanda de ne le troubler aucunement par une question, et les mains sur son front, il sembla faire une invocation. Après quoi il s’absorba longtemps dans une rêverie. Enfin, il ouvrit le livre, y chercha une page, couverte de figures singulières, et y appliqua un compas, paraissant fort occupé par cette opération. Ce fut ensuite une autre rêverie, et vous dirais-je, Monsieur, que tout sceptique que je fusse entré, je ne laissais pas que d’être frappé par la solennité de cet appareil, et que j’attendais comme si j’eusse vraiment été dans le cas de recevoir une sentence.--«L’horoscope est bon, me dit-il. Vous ferez un heureux mariage, et votre existence sera fort paisible, d’une ligne parfaitement unie.--Hé quoi, m’écriai-je, point d’événements qui aient en eux de l’extraordinaire?--La sibylle Érithrée n’en indique pas. Si des pièges vous étaient tendus, ils tourneraient à la confusion de vos adversaires. Prenez ce destin pour certain... Un bon mariage, vous dis-je.--Hé! il s’agit bien d’une vie calme dont je haïrais la monotonie.--Il ne m’appartient pas de changer l’oracle, mais vous ne faites guère accueil à celui de la sibylle.--Je me moque de votre sibylle, m’écriai-je.--En ce cas, pourquoi êtes-vous venu l’interroger? Je vous avertis, toutefois, qu’elle est infaillible.
Etrella, pour cette consultation, ne me demanda point de payement, et, malgré ses présages fâcheux à mon gré, j’admirais qu’il fût désintéressé dans son art; mais un serviteur nègre qui m’accompagna jusqu’à la porte, me prévint que le prix de ces vaticinations n’était de rien moins qu’un louis.
Assurément, Monsieur, je n’ajoutais pas foi à ces ragots de sorcellerie. Je me voyais là que duperie. Je ne laissais point, cependant, par une de ces contradictions qui sont humaines, que d’être dépité, et j’envoyais au diable cet horoscope. Qu’avais-je affaire avec cette prédiction d’une vie calme, alors que je ne rêve qu’une grande dépense de moi-même, en étant jeté dans les circonstances les plus singulières! D’amères réflexions me venaient du temps écoulé sans que j’eusse eu encore l’occasion de prouver la générosité de mes aspirations.
Ainsi, tout à ces pensées, je m’attardais à marcher un peu au hasard, sans m’aviser que je m’éloignais, au lieu de me rapprocher de mon logis. Je longeais le mur d’un jardin de la rue de l’Université (je ne sus qu’après coup que je me trouvais dans cette rue) quand il arriva la chose la plus surprenante du monde. Je vis soudain choir de ce mur un homme, et si près de moi qu’il ne s’en fallût que de quelques pouces qu’il ne me renversât. Il avait sauté fort lestement et ne s’était point froissé. Je tirai aussitôt mon épée, pensant me trouver, de cette manière inopinée en face d’un malfaiteur.--«Remettez votre arme au fourreau, monsieur, et ne craignez rien: je ne suis pas un voleur, mais un amant dont les plaisirs furent malencontreusement troublés. Au demeurant, je m’excuse d’avoir failli vous mettre à mal, en semblant tomber de la lune.»
Cela était dit sur un ton de gaieté, mais avec une grâce aisée. Je m’aperçus alors que cet homme était en chemise. «--Mon Dieu! oui, reprit-il, c’est dans ce sommaire appareil que je dus me sauver pour ne point compromettre une dame qui a des bontés pour moi, et qui n’attendait guère le retour de son mari, qu’elle pensait être encore dans ses terres. Pour vous rassurer tout à fait, je me nommerai: je suis M. de Lauzun.» J’avais entendu parler, pour tout ce qu’on contait de brillant à son sujet, de cet aimable duc, aussi renommé pour le courage qu’il déploya en Corse que pour son ton de parfaite élégance, ses bonnes fortunes, et ses folies. Même en chemise, on ne pouvait pas ne lui point trouver un grand air, que ne lui a pas seulement donné sa naissance. Fût-ce en cette situation qui eût pu être ridicule, il en imposait par je ne sais quoi de spirituellement hautain, comme si nulle mésaventure n’eût été à même de le déconcerter.
J’avoue que je ressentis quelque chatouillement de vanité quand il me dit qu’il était satisfait que, dans l’équipage où il était, sa première rencontre eût été celle d’un galant homme, ainsi qu’il en jugeait à ma mine: de la part d’un juge aussi expérimenté en connaissance du monde que M. de Lauzun, le compliment me flatta, et j’inclinai à lui offrir mes services. Il me remercia avec cette exquise politesse qui lui appartient en propre et qui se concilie chez lui avec une charmante familiarité.--«Il est vrai, mon cher, me dit-il, que la chemise n’est un vêtement commode qu’au lit: ce tissu léger se prête, quand le lit est agréablement partagé, à tous les mouvements d’un corps plein de feu, mais il est fort insuffisant dans la rue.»
Je le priai d’accepter que je le couvrisse de mon manteau.--«Vous agissez avec moi, reprit-il en riant, comme firent les fils de Noë, mais je vous prends à témoin que je n’ai aucunement la tête échauffée: j’y aurais plutôt froid, car, dans ma précipitation, j’ai laissé ma perruque, avec mes vêtements et mon épée, que l’inquiétude de ma maîtresse ne me donna point le temps d’emporter (elle les a apparemment cachés sous l’autel du sacrifice) et je remplaçai l’escalier par une fenêtre d’où je bondis dans le jardin.» Il eut un éclat de rire qui attestait, dans ces conjonctures difficiles, sa liberté d’esprit.