Lettres galantes du chevalier de Fagnes
Part 4
A point nommé, le défilé des voitures était dans sa plus furieuse action; les carrosses à sept glaces attelés de chevaux soupe-au-lait, les dormeuses, les berlines à cul-de-singe, les vis-à-vis, les soli, les phaétons, les gondoles, les cabriolets, les diables, se pressaient inlassablement. Je m’étais, ainsi que les autres, arrêté pour considérer l’amazone, qui ne semblait point embarrassée de ces milliers de regards braqués sur elle. Des cavaliers, dont l’étonnement n’était pas moindre que celui du public, avaient tenu à lui faire honneur de son initiative et ils l’entouraient, pour la saluer, à telles enseignes que les cochers, quoi qu’ils en eussent, avaient dû s’arrêter. Dans ce moment, une femme qui n’était point sans quelque élégance, s’abandonna à une extrême imprudence. Elle pensa profiter de ce temps d’arrêt pour monter dans le carrosse d’une personne de sa connaissance, mais avant qu’elle eût pu aborder ce carrosse, la file des voitures recommença à se remettre en mouvement. Je vis le danger que courait cette téméraire, que menaçaient en effet, les chevaux, et, par une inspiration spontanée, je m’élançai pour la soustraire à ce péril, en la saisissant par la taille.
Sans doute ne comprit-elle pas la pure bienfaisance de mon geste, ne se rendant pas compte qu’elle fut dans le cas d’être renversée. Elle me traita d’insolent et me donna un soufflet. Je ne sais par quel hasard elle se tira d’affaire, mais je fus, quant à moi, jeté sous les roues d’un équipage. Il y eut miracle à ce que je restasse entier, mais, piétiné comme je l’avais été, froissé, abîmé, j’étais hors d’état de me relever seul. Des gens de bon cœur m’aidèrent à me remettre debout: j’avais de la confusion à être vu ainsi, avec mes membres endoloris et mon habit souillé de poussière, par une aussi nombreuse compagnie. Je demandai qu’on me voulût bien conduire, pour que j’eusse le temps de me remettre, au café le plus voisin. C’était le café Alexandre, où l’on a accoutumé de pénétrer en franchissant une longue barrière, comme on le fait au théâtre. Je remerciai mes obligeants assistants; je me devais apercevoir, un peu plus tard, que l’un d’eux avait poussé cette assistance jusqu’à me soustraire la bague que j’avais au doigt. Je repris peu à peu mes esprits, n’étant, par fortune, qu’exténué et rompu. J’examinai, pour me distraire, ce café, qui a une longue façade, sans étage, sur la contre-allée, où s’ouvre une vaste porte, mais deux Suisses empêchent d’entrer directement par cette porte, d’où l’on a vue sur un magnifique jardin, qui a une grande profondeur: on n’a accès dans les salles qui sont agréablement décorées, qu’après avoir passé par cette barrière dont je vous ai parlé. Ce n’était pas encore l’heure où toutes les tables se disputent. Cependant que, après m’être fait donner un verre de ratafia, je retrouvais mes forces, mais pour être marri de mon accoutrement, à la suite de mon accident, je remarquai non loin de moi un homme, à tournure militaire, d’aspect un peu rude, encore que ses traits annonçassent un fond de bonté. Il me regardait depuis un moment avec une sorte de sympathie bourrue.
--Mordieu, Monsieur, me dit-il avec intérêt, vous avez subi une fâcheuse mésaventure. Puis-je vous servir en quelque chose?
Je lui contai le désagrément auquel j’avais été exposé. Il hocha la tête.
--Si vous aviez mon expérience, reprit-il, vous vous garderiez bien de vous employer pour une femme. On expie toujours l’aide qu’on lui a portée.
Tout meurtri que je fusse, je protestai que, quoi que l’on risquât, il était du devoir d’un galant homme de se faire le protecteur du sexe.
--Ce sont là belles idées dont je suis fort revenu.
J’insistai auprès de lui pour connaître la raison de ses singuliers principes. Il s’approcha de moi et transporta sur ma table son verre de bière et l’assiette d’échaudés, auxquels il n’avait pas encore touché.
--Si je suis destiné à vieillir inutilement, dit-il, si je mène une vie oisive, alors que j’étais tout bouillant d’activité, si je traîne mes journées en ce café, c’est pour avoir été trop complaisant à l’égard d’une femme. Je m’appelle (ou plutôt, je m’appelais) M. de Rocquemont, et j’étais officier au régiment de Bouillon. Faites-moi la grâce de croire que je n’ai aucunement démérité dans le service, ni en ce qui touche à l’honneur. Je n’en ai pas moins été réduit à rompre ma carrière, pour fuir le ridicule. Vous avez encore sur le visage quelques traces de fatigue. Écoutez mon histoire: votre jeunesse y trouvera peut-être une leçon.
M. de Rocquemont me narra, en effet, les curieux événements qui l’avaient, en quelque sorte, retranché du monde.
De cette promenade sur le Boulevard, si vanté, si prôné, où je n’ai éprouvé que désillusions, d’où je sors fourbu, ayant risqué de n’en point revenir, je n’ai emporté que cette histoire. Je vous la dirai. Mais en ce qui me concerne, je crains, Monsieur, en n’ayant à vous parler que de mes déboires, de ne point vous donner de moi, sur qui vous avez fait fond, une flatteuse opinion. Je ne puis que vous demander d’avoir quelque patience.
V
ROCQUEMONT-LA-DUÈGNE
Ce 25 de Juin 1770.
Je vous ai dit, Monsieur, ma rencontre, au café Alexandre, avec M. de Rocquemont, et je vous entretins du récit qu’il me fit, et qui me parut fort curieux. Je vous en ferai part, mais ce qui manquera, c’est le ton d’un homme, que l’on devine excellent sous sa brusquerie, mais qui, depuis longtemps, ne cesse de nourrir un grand dépit. Imaginez qu’il a quelque quarante ans, robustement portés. Il a le visage un peu rude: peut-être cette rudesse est-elle accentuée par une longue balafre qu’il a sur la joue gauche, venant d’une ancienne blessure. On sent en lui un air de loyauté. Ce n’est pas sans raison que je suis enclin à quelque défiance: cet homme-là, cependant, n’est point de ceux avec lesquels il soit utile de prendre des précautions. Sauf que l’ennui le ronge, à son ordinaire, il n’avait nul intérêt à engager la conversation avec moi. Au demeurant, bien que je sache qu’il se tient tous les jours, l’après-dîner, à ce café, suis-je appelé à le revoir? Je vous transcrirai donc son histoire, telle qu’il me la conta.
«Je vous ai dit mon nom, fit-il, mais c’était celui que je croyais m’appartenir... A la vérité, je ne suis plus M. de Rocquemont, major au régiment de Bouillon: je suis Rocquemont-la-Duègne. Je n’ai point pourtant mission de chaperonner personne. Ce sobriquet a causé mon malheur, et je dois ces malheurs à une trop grande facilité d’obligeance.
Je suis un officier de fortune. Ma famille n’était ni illustre, ni riche, et je n’eus d’autre parti à prendre que de me fort attacher à mes devoirs militaires. Je n’avais jamais eu que des aventures de sièges et de batailles. On voulait bien reconnaître que je me comportasse au feu avec quelque bonne grâce (pardieu, c’était mon métier), mais, pour le reste, je me devais contenter d’écouter, au bivouac ou dans la tranchée, la relation des bonnes fortunes des autres. Il s’en fallait, cependant, que je n’eusse pas quelque romanesque dans l’âme.
Cette disposition vous fera comprendre comment, après avoir reçu les confidences d’un jeune officier de mon régiment, M. de Brabançais, je fus, contre toute raison, accessible à sa prière de l’aider dans l’entreprise la plus extravagante: il ne s’agissait de rien moins que d’un enlèvement.
La campagne de Minorque s’était achevée, et, quand j’y pense, c’était bien la peine d’avoir sacrifié tant de braves gens pour que les Anglais nous reprissent cette île! On ne se battait plus. Nous tenions seulement garnison, n’ayant à réprimer que quelques mouvements.
Il est, à quelque distance de Mahon, une petite ville assez coquette, qui a nom Ciudadella. Envoyé en détachement dans cette ville, M. de Brabançais, qui est un joli petit homme, n’avait pas tardé à nouer une intrigue. Il avait échangé les plus brûlants regards avec une gracieuse Minorquine, fille de l’alcade. Des regards on en était venu aux paroles: M. de Brabançais est leste de propos et d’action; il a de l’esprit et du jargon. De sorte que ce fut bientôt, des deux côtés, la passion la plus violente du monde. Cet officier ne rentra pas à Mahon, où il était rappelé, sans avoir convenu avec la señorita Mencia qu’il la viendrait secrètement chercher, car il avait fait serment (les serments ne lui coûtaient guère) de l’emmener jusqu’en France.
--Hé bien, lui dis-je, avec un intérêt que je ne sus pas assez dissimuler (une histoire d’enlèvement, j’en avais tant lu!) Voici qui est à merveille: je ne saurais donc que vous souhaiter bonne chance, si...
Et j’ajoutai, par acquit de conscience:
--Si je ne vous devais d’abord des remontrances. M. le Maréchal ne vint pas mettre le siège devant Mahon pour que vous jetiez le trouble dans les familles de l’île.
--Monsieur, me répondit-il, peut-être vous souvient-il que je n’ai pas boudé à l’assaut. Mais au point où en est mon amour, les plus pressants conseils ne pourraient m’empêcher de tenir la parole que j’ai engagée à doña Mencia. Elle m’attend, et elle a foi en moi pour la délivrer du jouer qui pèse sur elle: ne lui veut-on pas faire épouser un homme qui serait d’âge à être son grand-père? N’est-ce pas affreux?
J’en convins. J’étais tout oreilles et gagné par la promesse du récit de l’aventure, quand elle aurait été menée à ses fins.
--Mes dispositions sont bien prises, continua-t-il; c’est par la mer que nous quitterons la ville qui, vous le savez, est entourée de murs. Je me suis assuré de la fidélité de deux bateliers, et une barque sera prête dans le port.
--Puisque, fis-je sans beaucoup de conviction, car j’eusse été fâché que le roman s’arrêtât à cette préface, puisque vous ne tenez point compte de mes avis...
--Hé, Monsieur, dit M. de Brabançais, que parlez-vous de vos avis! Ce ne sont point ces avis que je sollicite, mais le plus grand service que vous me puissiez rendre... J’attends de votre amitié que vous soyez de l’expédition.--Moi?--Refuse-t-on son assistance à un homme aussi épris que je le suis? Songez que je suis responsable de l’honneur et du salut d’une femme... En dépit de toutes les précautions dont je me suis assuré, imaginez que l’éveil soit donné; il faudrait se défendre.
J’eus la vision de beaux coups d’épée, et qui n’eussent point été donnés, cette fois, pour le service du roi. Je me figurai de grands yeux noirs se tournant vers moi avec reconnaissance, dans un regard me payant de la galanterie de mon désintéressement.--«J’accepte», dis-je à M. de Brabançais.
Nous arrivâmes à Ciudadella, dans la nuit. Devant la maison de doña Mencia, il frappa trois fois dans ses mains. Mais deux ombres au lieu d’une, parurent. Je n’eus point le loisir de demander quelque explication. L’une des ombres, légère et fine, rejoignit M. de Brabançais. L’autre qui, en s’approchant, devint assez massive, m’aborda. Elle était encapuchonnée. De ce capuchon sortit une voix qui ne me sembla pas toute jeune.--«Je sais dit-elle, que je me lie à un vrai chevalier. Il faut bien (la dame eut un soupir langoureux) que je vous estime tel pour consentir à cette entrevue, objet de vos vœux.»
--Mes vœux? pensai-je, avec quelque surprise.
--Mais un attachement aussi constant que le vôtre doit être traité avec ménagement, et il justifie mon imprudence. Il est vrai que je fus touchée des sentiments que vous me fîtes exprimer.
Mon étonnement ne laissait pas que de croître. Elle souleva alors son voile, et, bien qu’il n’y eut d’autre clarté que celle des étoiles, j’eus un petit frisson, car le visage que j’entrevoyais était celui d’une personne mûre et fort dénuée de grâce.
L’autre couple, cependant, avait pris de l’avance. Il arrivait près du port, et M. de Brabançais faisait déjà signe aux bateliers, attendant à leur poste. Soudain, des cris retentirent derrière nous; on venait, je ne sais par quelles conjonctures, de s’aviser de la fuite de doña Mencia. Je pressai le pas, entraînant ma compagne. Ne commettait-elle pas quelque méprise? Mais le moment n’était pas aux éclaircissements. Le malheur voulut que je me jetasse dans un maudit fossé, reste des travaux de défense, et je faillis m’y rompre le cou. Mon épée, ayant supporté le premier choc, se brisa. Hélas! que j’étais loin des promesses héroïques que je m’étais promises! Il me fallut l’aide des poursuivants pour que je fusse retiré, en piteux état, de cette sorte d’abîme. En tournant les yeux du côté de la mer, je distinguai, dans les premières transparences de l’aube, un point noir. Je restais l’impuissant prisonnier d’une foule irritée, et la dame âgée qui avait commencé avec moi la plus singulière conversation emplissait l’air de ses lamentations sur l’irrémédiable scandale dont elle se disait la victime.
On ne pouvait plus rien contre le ravisseur de doña Mencia, mais on tira de moi, Monsieur, la plus barbare vengeance. Doña Jacinta (ainsi s’appelle la matrone que j’avais enlevée sans le savoir), se plaignait d’être déshonorée. La ville entière, je crois bien, accourut, et lança contre moi les plus cruelles invectives. Que faire? Je m’étais à ce point meurtri dans ma chute que je chancelais, et je n’avais plus d’épée. L’alcade tint conseil avec quelques notables: on décida, et c’était bien la plus étrange aventure de cette nuit d’aventures, que je devais épouser sur-le-champ doña Jacinta. Je déclarai que je mourrais plutôt. On ne tint point compte de mes protestations. On me porta, car je ne pouvais plus marcher, dans une chapelle où un prêtre nous unit. Puis, à bout de forces, je perdis connaissance.
Je compris tardivement ce qui s’était passé. Doña Mencia n’avait pu quitter la maison sans la complicité de la duègne. Par une ruse assez infernale de M. de Brabançais et de sa maîtresse, on avait persuadé la crédule vieille qu’un autre officier s’était éperdûment épris d’elle. Que ne lui avait-on pas conté pour la décider à un accord dans la fuite? Elle avait accepté cette fable, et ainsi, avait-elle elle-même préparé le départ pour rejoindre le cavalier qu’on lui avait donné comme soupirant.
Quelques jours plus tard, bien qu’encore mal en point, je parvenais, au prix de mille artifices, à regagner Mahon, et mon premier soin était de demander raison à M. de Brabançais de la liberté avec laquelle il avait usé de moi. Je le blessai à l’épaule. Médiocre satisfaction! En rentrant chez moi, la première personne que j’aperçus fut doña Jacinta--ma femme--qui avait su me trouver et qui ne me voulait point quitter, en arguant de son titre d’épouse. Je dus la faire congédier par deux grenadiers, mais elle revint, elle ne cessa point de revenir, et, dans le temps même que je me croyais le mieux à l’abri de ses poursuites, je la voyais apparaître.
M. de Guénant, qui commandait les troupes, eut vent de cette affaire, et m’adressa les plus amers reproches, en insistant sur ce point que sa politique exigeait que les habitants de l’île n’eussent point à se dire molestés par les Français. Il voulut bien, cependant, écouter les explications que je lui donnai, et il en sourit. Mais il déclara que, pour ne pas indisposer les Minorquins, il devait, bien qu’il compatît à mon infortune, reconnaître mon mariage pour valable.
Mais les officiers du corps d’occupation ne m’épargnèrent pas les brocards. C’est alors que je devins, d’un surnom qui devait me rester, quoi que je fisse, Rocquemont-la-Duègne. Je châtiai, assurément, quelques insolents, mais a-t-on raison de toute une armée? Chez ceux-là même qui se taisaient, je sentais la moquerie. Je demandai à être renvoyé en France, et mes démarches me firent désigner pour un régiment qui se tenait en Flandre. J’avais lieu d’espérer qu’on me laisserait en repos, mais les nouvelles malicieuses se répandent avec une rapidité singulière. Des lettres de Minorque avaient fait connaître ma disgrâce. Je ne tardai pas à me convaincre, quelque réserve qu’on voulût d’abord garder, qu’on en était instruit. Dans la familiarité qui s’établit entre gens de même état, on n’eut plus cette discrétion. Quelqu’un me fit la méchante plaisanterie, qu’il paya un peu cher, de m’annoncer l’arrivée de doña Jacinta. Je vis bien, en dépit de cinq ou six duels sérieux, que je serais toujours Rocquemont-la-Duègne, que je ne saurais faire oublier la légende qui pesait sur moi, car elle se transmettait partout. Nous vivons dans un pays où l’on se ferait tuer plutôt que de renoncer à une raillerie, fût-elle la plus usagée. J’étais d’humeur confiante et serviable. Je n’eus plus que de l’aigreur. J’en vins à avoir peur, oui, Monsieur, peur, moi qui étais le premier aux assauts, d’une allusion à mes déboires.
J’abandonnai la carrière des armes, qui était la seule pour laquelle je me sentisse du goût. Je dus me réfugier à Paris, où il est possible de se faire ignorer. Je vis chichement d’une maigre pension, je supporte mal mon oisiveté, j’ai peu de commerce avec les hommes. Je ne les considère plus guère que de cette table de café, où ce que je vois et entends me fortifierait facilement dans ma misanthropie.
Si je crus devoir vous entretenir des injures du sort à mon égard, c’est que, votre jeunesse et votre air de franchise m’intéressèrent et que je voulus mettre en garde votre généreuse inexpérience contre de premiers mouvements, quand il s’agit des femmes. Moins prompt à de la complaisance, je n’eusse point connu les traverses qui ont fait de moi une sorte de loup-garou. Au demeurant, le sexe n’étant point en jeu, disposez de moi.»
Ce fut là le discours que me tint M. de Rocquemont. Bien qu’il ait des motifs à ses ressentiments, sa morale me parut un peu sèche, et je ne saurais m’en nourrir. Mieux valent de belles imprudences. Il n’est point, Monsieur, que des ingrates ou des fourbes, et je compte bien avoir à vous annoncer, quelque jour, une glorieuse conquête, qui me dédommagera de mes premières épreuves.
VI
UNE INITIATION
Ce 3 d’Août 1770.
Il ne sera pas dit, Monsieur, que je serai toujours dupé. Je ne laisse pas que de me former et de démêler les pièges qui sont sans cesse tendus à un novice de la vie de Paris. Il est vrai que, poussé par mon désir de me distinguer, je fus d’abord de la dernière étourderie. Mais j’ai si grande hâte de pouvoir vous informer de quelque action qui justifie les espoirs que vous voulûtes bien fonder sur moi!
Je me promenais dans le Palais-Royal, rêvant aux moyens de faire une brillante entrée dans le monde. J’avais arpenté l’allée de Foy; j’avais vu se grouper autour d’un arbre au tronc puissant qu’on appelle l’arbre de Cracovie, des gens paraissant fort affairés. Ce sont les nouvellistes qui font et défont les mariages princiers, concluent des traités, déplacent les ministres, régissent l’Europe par le seul effet de leur imagination. Je m’étais assis sur un banc, voisin du grand portique de treillage que décorent trois figures placées dans des niches. Une jeune femme, dont les allures ne disaient que trop l’indigne commerce auquel elle se livrait, vint, d’un ton fort humble, me prier que je consentisse à la souffrir un instant près de moi. Elle sollicitait ma protection, en me montrant un des suisses qui ont mission d’exercer la police du jardin. Il l’avait poursuivie, armé d’un fouet et, se dissimulant sous les ormes en boule qui entourent le grand parterre de gazon, elle lui avait échappé. Les règlements interdisent, bien qu’ils soient constamment transgressés, la présence des demoiselles de la petite bande. Elle me dit qu’elle avait omis d’acheter la tolérance du suisse par quelque bonne main, comme font les autres, et que c’était pour cette raison que cet homme s’acharnait contre elle. Elle accusa les gardes du jardin de toutes sortes de vilenies. En permettant qu’elle se reposât à mes côtés, j’assurais sa sauvegarde. Il y eût eu de l’inhumanité à lui refuser cette grâce, mais je n’avais nul désir d’un entretien avec cette nymphe défraîchie, et je ne la supportai que jusqu’au moment où le suisse eut décidément tourné le dos. D’autres objets, qui dissipaient ce dégoût, attiraient mon attention. J’enviais l’aisance de quelques promeneurs et je m’attachais à étudier leurs manières.
Enfin, je me levai, et, dans le temps que je parcourais l’allée des marronniers, j’eus une extrême surprise. Un homme d’assez bonne mine, m’aborda fort courtoisement, en ôtant son chapeau.
--Monsieur, me dit-il, j’attends votre ordre pour me couvrir. Je répondis à cette politesse par le même geste, de sorte que nous fussions demeurés tête nue, si nous n’eussions fini par sourire de ces égards que nous nous témoignions.
--Monsieur le Comte, reprit ce galant homme, j’ai pris la liberté d’engager la conversation avec vous pour vous adresser des reproches.
--A moi, Monsieur?
--Songez-vous que la constance de votre attachement pour Mme de Merville est une manière de scandale? Vous l’avez prise, en prévenant les desseins que j’avais sur elle. Je m’inclinai devant votre fantaisie, et je pris le parti d’attendre qu’elle fût passée pour satisfaire la mienne. Mais voici trois ou quatre mois que vous la possédez, sans que votre goût soit épuisé. Vous êtes trop équitable pour ne point admettre mon impatience, car c’est un terme trop long pour ravir aux autres cette femme désirable.
--Monsieur, lui dis-je, je ne comprends aucunement votre discours.
--Hé quoi! Vous voulez faire le discret, quand tout Paris connaît votre liaison!
--Paris, Monsieur, se trompe fort sur mon compte, et, au portrait que vous tracez de cette personne, je suis pénétré de regrets qu’il s’abuse.
--Grands dieux! fit soudain le survenant qui m’avait posé cette énigme, n’ai-je point l’honneur de parler au comte de Grancour?
--Je suis le chevalier de Fagnes.
--Quelle erreur fut la mienne, mais qui ne se serait trompé à une telle ressemblance? Je viens d’être un grand sot. Tout au moins, de cette façon bizarre, me suis-je donné le plaisir de lier conversation avec un aimable gentilhomme, m’inspirant la plus vive sympathie, et nous ne saurions nous quitter sans avoir poussé plus loin notre connaissance.
Il déclara qu’il se nommait le baron de Dormeuil et ajouta qu’il était fort répandu dans le monde, et qu’il serait charmé de pouvoir m’être utile. Il témoignait d’une parfaite urbanité, et je fus gagné par ses manières affables. Il me pria d’accepter que nous nous reposions au café de Jousserand, car, me dit-il, sa vivacité naturelle répugnait à la gravité des joueurs d’échecs du café de la Régence, et il comprenait mal que des gens passassent des heures, avec une grande contention d’esprit, à pousser du bois. Il aimait, quant à lui, les émotions du jeu, où le hasard décide rapidement du gain ou de la perte.
Quand nous fûmes installés devant une table, il me dit que, puisqu’il avait prononcé le nom de Mme de Merville, il pouvait ajouter qu’elle avait toutes les grâces et qu’il souhaitait depuis longtemps être avoué par elle. Il ne s’en était fallu que de peu qu’il ne précédât le comte de Grancour dans son intimité. Il se fâchait que le comte, qu’il entendait remplacer, s’attardât, avec une sorte de candeur dont il était surpris, dans cette liaison avec une femme connue, d’ailleurs, pour se plaire au changement. Il parlait avec une brillante légèreté, que j’admirais en pensant que j’aurais fort à faire pour devenir un jour, comme lui, un homme à la mode.