Lettres galantes du chevalier de Fagnes

Part 3

Chapter 33,919 wordsPublic domain

Ce nom, prononcé par hasard, éveilla en moi des souvenirs. Je me rappelai, Monsieur, que vous aviez eu entre les mains quelqu’une de ces copies, qui couraient, des trois chants de l’_Art d’aimer_, et que vous faisiez de ce poème vos délices. Le jour même de mon départ pour Paris, ne me récitâtes-vous pas, comme un viatique, dans le temps que vous me tendiez les bras, devant le coche qui allait m’emporter loin de vous, ces vers contenant une leçon:

Qu’un peu d’audace accompagne tes armes! Lance tes traits, frappe et sois convaincu Qu’on peut tout vaincre, et tout sera vaincu. La plus rebelle est souvent la plus tendre...

Ces trois chants qui sont un hommage à l’Amour, vous les saviez par cœur, et vous disiez qu’ils étaient faits pour polir un jeune homme bien né. Que de fois m’avez-vous répété que vous eussiez souhaité assurer vous-même le poète de l’admiration que vous aviez pour lui! Aussi, je crus remplir vos desseins en prenant, pour téméraire qu’elle fût, la détermination de me rendre auprès de M. Bernard. Je pouvais, du moins, tenter cette démarche, qui m’eût permis de vous peindre cet homme illustre et sensible, dont on lira toujours les ouvrages, car, dans les âges futurs comme en notre temps, il demeurera le guide et le confident des amants.

J’avais lié conversation, peu à peu, avec les deux habitués du café. Je leur exprimai le désir que j’avais de rendre mes devoirs à ce nouvel Ovide. Ils me dirent, non sans quelque surprise du vœu que je formais, que je le trouverais assurément au château de Choisy. Si j’eusse été un observateur plus avisé, leur sourire énigmatique eût dû m’inquiéter, quand je leur demandai les moyens par lesquels je pourrais être admis auprès de lui.

--Il n’est point besoin d’une introduction, me dirent-ils. Vous verrez facilement le gentil-Bernard.

Le lendemain, je pris donc la patache pour Choisy. En chemin, je me récitais des strophes de l’_Art d’aimer_:

Accourez tous, amants faits pour m’ouïr, J’ouvre les cieux, et j’enseigne à jouir...

Je sentais croître mon intérêt et mon émotion à mesure que je me rapprochais du moment où je me trouverais en présence de ce favori des Grâces qui eut d’elles, en effet, tous les dons. Cette vie, donnée toute à l’amour, m’éblouissait, et je me rappelais ce mot, qui en forme l’assise même: «Les heureux sont les sages». Trouver la gloire en célébrant les plus douces choses du monde, quelle fortune rare!

Ma mémoire dans le temps que j’allais approcher le poète, se représentait, en des tableaux animés, ces fêtes de Choisy, à l’antique, ces fêtes des roses qu’il avait instituées, et dont il était le grand prêtre, officiant dans un petit temple consacré à l’Amour, entouré des femmes les plus aimables et les plus brillantes, et où, accommodant si galamment la mythologie au goût du jour, il évoquait les rites païens, les envolées de colombes, les parfums brûlant dans des cassolettes, les fleurs voluptueusement effeuillées sous les pas de ses belles amies, qui représentaient les déités du printemps.

Ceux qui ont été aimés, comme il le fut, n’apparaissent-ils pas comme des sortes de héros? Comment ne pas envier un tel sort?

J’arrive et je me fais indiquer la dépendance du château qui sert aujourd’hui d’ermitage à M. Bernard, en sa qualité d’ancien secrétaire général des Dragons et de bibliothécaire du roi. On m’indique le chemin; c’est une assez élégante construction, au milieu d’un parc, une retraite charmante où quelque liberté est laissée à la nature, soit que quelque négligence d’entretien permette le foisonnement des herbes folles, soit que le maître du logis ait voulu ce demi désordre, en l’honneur de tout ce qu’il aima d’agreste.

Mon cœur bat: je vais entendre la voix du poète à qui rien de ce qui concerne l’amour ne fut étranger. Je vais peut-être recevoir de ce délicat apologiste de la volupté, quelque subtil conseil qu’il n’ait pas exposé dans son livre immortel.

Nul ne m’arrête au seuil de la maison. J’entre. Dès l’antichambre, ce sont des tableaux gracieux ornant les murs, cent images charmantes de l’amour, d’aimables allégories qui semblent commenter un des chants du poème:

Je dévoilai les secrets de Cyprès, Amour, pourquoi m’en avoir tant appris! Ou que ne puis-je, ô maître que j’adore, Oublier tout, pour m’en instruire encore.

Je parcours un salon, où tout continue à parler des divins plaisirs, et c’était bien ainsi que je m’étais imaginé la demeure où j’avais rêvé de pénétrer, souriante et pleine de troublants emblèmes. Je rencontre enfin un valet assez bourru, et je m’enquiers auprès de lui de M. Bernard.

Le rustre hausse les épaules, fait un signe, et, dans une chambre voisine, dont la porte est ouverte, j’aperçois, je ne dirai pas un homme, mais une sorte de loque humaine, un être misérable, assis dans un fauteuil. La vieillesse n’a point fait ces ravages lamentables, car elle n’a pas encore complètement blanchi les cheveux, que ne couvre pas une perruque, ni ridé un front qui fut beau. Enveloppé dans une robe de chambre fort sale et déchirée, le corps est agité de tremblements, et la tête dont les traits gardent, bien que convulsés, un reste de leur finesse naturelle, est secouée d’un mouvement continuel.

Je frémis. Quel mal a atteint le poète, quelle crise terrassa sa vigueur? Mais quel état d’abandon, hélas! Le laquais rogue va et vient, sans paraître s’occuper de lui, d’une pièce à l’autre. Je ne sais plus quelle contenance tenir. Je balbutie, j’excuse ma présence en un aussi fâcheux moment, en alléguant le peu d’obstacles mis sur un chemin qu’on eût supposé mieux défendu, et je lui dis, cependant, comme pour soulager ma sensibilité, l’enthousiasme que ses vers provoquèrent en moi.

M. Bernard semble ne point m’entendre, d’abord, puis il me regarde, et il éclate de rire, d’un petit rire sec, qui fait mal, et, après avoir jeté vers moi des yeux dont la vie paraît s’être retirée, il murmure des mots incohérents:

--«Églé viendra ce soir... Ah, ah, ah!... Belle gorge... Le roi est-il content?»

Je demeure frappé de stupeur. Quoi! Ce n’était pas le pire que cette déchéance physique. L’intelligence aussi s’est évanouie! Rien ne reste plus de cet esprit charmant, expert aux plus exquis badinages comme aux plus ingénieuses pensées... Je n’en puis croire le témoignage de mes sens. Bien que furieusement troublé, je me veux rattacher encore à cet espoir d’une faiblesse momentanée. J’insiste, et je répète mon compliment. Le laquais arrive, me contemple comme on contemplerait un Huron, n’étant au fait de rien, et, en quelques paroles jetées dédaigneusement, me révèle ce qui est la douloureuse vérité: «Inutile... _il_ ne comprend pas... _il_ est tombé en enfance.»

Tout affligé que je sois devant ce désolant spectacle, je ne puis m’y arracher. Orgueil humain, orgueil humain! Ce malheureux si débile à présent, qui fait pitié et qui, si j’ose l’avouer, n’inspire plus que de la répugnance (car aurais-je le courage de dépeindre, avec une douloureuse exactitude, les misères qui l’accablent!) cet abandonné, confié aux soins d’un valet qui le méprise, ce fantôme tragique, c’est le poète adoré des femmes qui s’écriait, célébrant son heureuse destinée:

De ses plaisirs, instruisons l’amour même. ... J’en donnerais des leçons même aux dieux.

Et il est là, depuis quelque temps (et la chute fut presque subite) cloué dans ce fauteuil, incapable de se diriger, impuissant à rassembler une idée, plongé dans l’abjection! Quel écroulement, et comme le sort se venge de l’avoir naguère comblé de ses faveurs les plus insignes! Ses mains ne cessent de trembler, et il laisse tomber un mouchoir souillé de bave, que l’indifférent serviteur ramasse avec dégoût... Et je le revois, par l’imagination, tel qu’il se décrivit, non sans audace.

Que de beautés, disciples de l’Amour, Ont émaillé les gazons d’alentour. ... L’Amour m’élève un trône au milieu d’elles.

L’amour, tout évoque encore l’amour en cette maison demeurée telle qu’elle était alors qu’il l’enchantait, et seul a changé (et de quel changement!) celui-là qui fut le plus fervent de ses zélateurs! Ses vers disent la joie de vivre, et il ne sort plus que des paroles imbéciles de cette bouche qui les proclama avec tant d’ardeur.

Je suis rentré fort affligé à Paris, Monsieur, avec l’amertume d’une grande désillusion, et j’ai quelque remords à vous la faire partager.

IV

LE BOULEVARD

Ce 13 de Mai 1770.

Je m’applique, Monsieur, dans le dessein de parvenir à faire figure dans Paris, à me former aux manières. Il me fut assuré qu’on ne saurait manquer un jour de «beau Boulevard», qui est soit le mercredi, soit le vendredi. Il est du dernier bon ton de se montrer là, et ce ne sont que les bourgeois ou les gens débarqués de leur province qui s’aventurent encore aux Tuileries: ce jardin est en effet tombé dans un furieux discrédit, on le trouve d’un ennui à périr, et je ne laissai pas que de me faire rabrouer, la première fois que je m’y hasardai, pour avoir avancé que je le trouvais magnifique. Ce n’est plus comme au temps où vous vîntes à Paris. A la vérité, on ne doit plus connaître, des Tuileries, que, à leur entrée, le pavillon du Suisse du Pont-tournant, où il est encore admis d’aller souper. C’est ce qui me fut dit par des personnes qui sont au fait du savoir vivre. Elles me déclarèrent qu’il ne s’agissait point que la promenade fût belle, s’il n’était point de la décence d’y venir.

Je pensai qu’il importait que je fréquentasse le Boulevard, où le hasard me pouvait procurer quelque heureuse rencontre. Mais, si j’étais homme à douter de ma chance, je demeurerais fort contrit, car je n’ai, jusqu’à cette heure, éprouvé que des déceptions. Peut-être sont-elles utiles pour avoir l’esprit usagé, ce qui est fort nécessaire en cette grande ville.

Le Rempart a bien changé d’aspect depuis que, d’après vos souvenirs, vous m’en fîtes la description. On y plantait à peine les cinq rangées d’arbres, qui en font aujourd’hui l’ornement. On risquait de s’y égarer. La contre-allée pour des piétons, que l’on appelle plaisamment les fantassins, était bordée d’un fossé où l’on risquait de choir. Ce fossé a été comblé, et, sur son emplacement, s’élèvent des constructions de toutes sortes. Vous ne pourriez imaginer la cohue qui se presse au Boulevard. On ne marche pas, on est porté par la foule. C’est un concours étonnant de gens de tous états. C’est une étourdissante rumeur où se mêlent le roulement des carrosses, le claquement des fouets, le bourdonnement des promeneurs, les cris des marchands ambulants, le bruit discordant de musiques, qui se contrarient, les appels des montreurs de spectacles, le fracas des tambours. Le vent soulève des tourbillons de poussière, bien que l’on ait pris la précaution d’arroser la chaussée chaque matin, et on en est, par moments, aveuglé. Cette presse épouvantable, ce tumulte, toutes les incommodités n’empêchent point que le Boulevard ne soit considéré comme le lieu le plus agréable du monde. Il n’y faut qu’un peu d’habitude.

On vient voir, et s’y faire voir. C’est, entre l’ancienne Porte Saint-Antoine et la Porte du Pont-aux-choux, un défilé extraordinaire d’équipages. La plus exacte police n’a pu avoir raison des écarts des cochers, obéissant, d’ailleurs, dans la plupart des circonstances, aux lubies de leurs maîtres.

Il serait simple que ces voitures se dirigeassent, en deux files, l’une montante, l’autre descendante, mais elles ne suivent point cette règle: elles s’arrêtent ou prétendent se dépasser, changent d’allure, se croisent, s’entrelacent. C’est une confusion incroyable. Le passage est impossible pour les gens de pied: j’en fis l’expérience à mes dépens. Il arrive que telle personne de qualité, en apercevant une autre dans un carrosse, fasse approcher le sien pour échanger avec elle de menus propos, et c’est, par cette halte imprévue, le cheminement bouleversé.

Mon attention était à ce point sollicitée de tous les côtés, et l’encombrement était tel que je ne pus me garder d’engager le fourreau de mon épée dans les falbalas d’une grande femme qui était sans doute une harengère endimanchée, car elle invectiva grossièrement contre moi.--«Voyez, dit-elle, le petit impertinent qui déchire à plaisir ma parure.» Je m’étais cependant excusé avec politesse, pour avoir été à ce point serré par des passants contraints à s’immobiliser que je n’avais pu éviter ce contact. Mais le ton de cette manière de poissarde était si comique que l’on en rit autour d’elle, et c’est de quoi, avec des expressions du plus grand commun, elle s’indigna. A mesure qu’elle se fâchait, les brocards tombaient sur elle. Le plus mince incident détermine ces lazzis de la foule.

On s’était ainsi arrêté, par force, parce que des badauds, qui s’étaient amassés, devant l’estrade d’un singulier individu, émerveillant l’assistance par les déformations de son visage, barraient cet endroit de la contre-allée. Ce personnage burlesque, qu’on appelle le grimacier, qui ajoute, par ses contorsions à sa laideur naturelle, était accompagné de deux violons. Les spectateurs qu’il avait attirés formaient un mur, contre lequel se heurtaient les arrivants, cherchant à voir, eux aussi, les méchants tours de cet homme, et restant en place, dans le cas même qu’ils ne pussent rien distinguer.

C’était, à tout moment, de ces attroupements compacts, car une fête perpétuelle se déroule sur le Boulevard. Le long de l’avenue, ce ne sont que spectacles et des mieux installés, cafés brillamment décorés, d’où arrivent des échos de musique, avec leurs bosquets aperçus au delà de portiques, traiteurs, pâtisseries. Mais à côté de ces abris élégants, c’est l’invasion des bateleurs de tout genre, joueurs de marionnettes, montreurs d’animaux savants, danseurs de corde, escamoteurs, savoyards faisant danser leur marmotte au son de la vielle, chanteurs en plein vent, et ce n’est pas le seul populaire qui prend plaisir à les regarder. Les parades des spectacles, qui se font sur le balcon de ces établissements, sont aussi écoutées, quelque triviales qu’elles soient, par des personnes qui ont assurément l’habitude de plaisirs plus raffinés, mais qui viennent goûter de ce gros vin de l’esprit, car ce ne sont qu’assez lourdes facéties. Ballotté par les curieux, j’ai entendu un morceau d’une de ces parades: l’Isabelle y dupait Cassandre, en feignant d’avoir pour ce vieillard le plus vif amour, et elle lui disait qu’elle lui donnerait à souper. Cassandre montrait le plus grand ravissement d’être traité par elle, mais il déchantait quand, pour ce souper qui était censé lui être offert, la rusée lui demandait trente écus. Le ladre se récriait et protestait que la bonne chère gâtait sa santé.--«Une salade et ce qu’on aime, disait-il, me suffisent à merveille.--Je croyais que vous m’aimiez, répondait Isabelle, et je vois bien que vous ne m’aimez point.» Enfin, pris entre sa passion et son avarice, Cassandre débattait sur la somme, marchandait, n’en offrait que le tiers, puis la moitié, brûlant de désirs, mais pleurant son argent.

Les parades font fureur. J’avoue que je n’ai pas un goût déterminé pour ce bas comique. Quand on rêve de grandes choses, il n’est point besoin de ces vulgaires distractions. Cependant, un peu plus loin, j’entrai au spectacle de M. Nicolet, qui est fort réputé.

A la vérité, ce ne fut point l’attrait de ses danseurs et de ses bouffons qui m’y poussa. Pressée de toutes parts, une jeune femme, dont la grâce contrastait avec la beauté délabrée d’anti-vestales et de sirènes plâtrées, pensait être suffoquée. En jouant des coudes, je la dégageai, et elle ne manqua point de me remercier du service que j’avais pu lui rendre.

Je pris de l’agrément à échanger quelques propos avec elle. Elle n’était point de condition, mais elle avait de la vivacité et je ne sais quoi d’agaçant, qui me charma. La solitude me pèse et je ne me sentais point trop exigeant sur les moyens de la rompre. Le visage souriant de cette femme, dont la toilette, encore qu’elle fût assez simple, n’était pas portée sans coquetterie, me donna sur le reste les préjugés les plus avantageux. Elle avait été froissée par la foule, et je lui proposai de se reposer quelques instants. Elle me dit qu’elle serait bien aise de goûter ce repos au spectacle de M. Nicolet, et je l’y conduisis. Ce théâtre présente une façade assez bien ornée. Il a été conquis sur la contre-allée, de telle sorte qu’un arbre en divise en deux l’entrée. A droite, c’est une manière de loge, en maçonnerie, dont le plancher est à hauteur d’homme. Une draperie pend du toit: c’est là que se fait la parade.

Ma compagne de hasard semblait fort avertie de ce spectacle. Elle me montra, dans la salle où il s’activait à son habitude, s’employant à la commodité du public, M. Nicolet lui-même, qui est un homme d’assez haute taille, mince et sec, n’ayant point de prétention dans sa tenue: une longue lévite bleue lui battait les talons, laissant entrevoir des bas blancs dans de gros souliers à boucles. Sa perruque mal poudrée se terminait par une étrange petite queue, en salsifis, que le continuel mouvement de son cou et de ses épaules agitait plaisamment. Sous son chapeau à larges bords, on n’apercevait d’abord que son nez, qui s’avançait avec audace. Ses yeux, habituellement mi-clos, s’ouvraient tout à coup comme pour lancer des flammes, puis ses paupières se refermaient presque. Il s’appuyait volontiers sur une canne à bec de corne de buffle, raccommodée en plusieurs endroits. Je vous esquisse le portrait de cet homme singulier, parce que, avec son entregent, après n’avoir fait que tirer les ficelles des marionnettes paternelles, il a réussi à s’attribuer au Boulevard et aux deux Foires, une sorte de gloire, si ce n’est pas profaner ce beau mot.

Nous vîmes des sauteurs, qui firent sur la corde des exercices attestant leur adresse, puis des danses, et quelque chose comme une farce italienne, que je trouvai assez grossièrement jouée, mais qui divertissait les spectateurs. En fait, je m’occupais principalement de la personne dont je m’étais fait le cavalier. Elle me disait qu’elle préférait ce théâtre à celui d’Audinot ou à celui du sieur L’Écluse. Mais cela m’importait peu. Je poussai quelques pointes en lui faisant mille compliments sur la fraîcheur de son teint. Elle les accueillit sans déplaisir. Je trouvai le moyen, peu à peu, d’insinuer mon pied près du sien; elle ne parut point trouver qu’il y eût là une liberté extrême. J’eus l’occasion, à la suite d’un mouvement qu’elle fit, de lui presser expressivement la main, qu’elle ne retira pas. Je lui avouai bientôt que j’éprouvais pour elle les plus tendres sentiments et elle me répondit qu’elle n’était pas dépourvue de sensibilité, et qu’elle était bien près de les partager. Elle oubliait aussi de regarder du côté de la scène. Notre conversation devenait fort confiante. Je pouvais juger, à vue de pays, que je mènerais l’aventure à ses fins.

Soudain, elle retint un petit cri de surprise. Un grand escogriffe qui, depuis quelque temps, examinait la salle, et que j’avais remarqué pour la raison de cette inquiétude qu’il manifestait, s’approcha d’elle, fort courroucé, et n’ayant point égard au dérangement des spectateurs, lui dit qu’il était bien assuré de la trouver à ce spectacle, au lieu de demeurer attachée à ses devoirs.--«Je suis perdue, soupira-t-elle à mon oreille, c’est un parent fort sévère qui a reçu de ma famille la charge de veiller sur moi.» Je protestai que je saurais la défendre.--«N’ayez garde de le provoquer, reprit-elle; il se vengerait, en me battant, de l’affront que vous lui feriez. Il vaut mieux vous arranger sans éclat avec lui». Nos voisins commençaient à se fâcher de la venue de cet intrus et du trouble qu’elle causait. Nous sortîmes.

Supposé que cet homme eût des droits sur la jeune femme que je pensais déjà conquise, il avait des façons grossières que je n’étais point disposé à supporter.--«C’est vous, fit-il, qui débauchez les filles d’honnête maison?» Je haussai les épaules. Des regards suppliants de celle à qui je croyais encore devoir ma protection m’invitèrent au calme, alors que j’avais une furieuse envie de donner sur la joue à ce brutal. Ces regards semblaient me faire craindre qu’elle fût dans le cas d’expier, plus tard, ma chevalerie, et retinrent ma main. Mais une autre insolente réflexion de ce goujat eut raison de ma patience, et je ne pus me retenir de lever ma canne sur lui.

Il me déclara, alors, qu’il était exempt de police, qu’il avait le bras plus long que ma canne et que plainte serait rendue.--«Apaisez-le, me dit tout bas sa prétendue parente, en lui donnant deux louis. C’est un ivrogne, il ira les boire et ne pensera plus à rien.» Je compris, à ce moment, que l’homme et la femme avaient été de connivence et que j’avais été joué par eux, qui avaient préparé cette machination, misant sur ma naïveté. Le dégoût me prit, et quoique la brèche fût assez forte pour ma bourse, je jetai à terre les deux louis, que le coquin ramassa. Mais on nous entourait déjà et je ne voulais pas que l’attention fût attirée sur moi de cette façon déplaisante. Voilà, Monsieur, encore une de mes bonnes fortunes, et j’enrage de mon défaut de perspicacité, mais ces mésaventures ne laissent pas que de m’instruire.

J’avais été la dupe d’une comédie, mais je vis bien que ces comédies, toujours aux dépens de quelqu’un, foisonnent sur le Boulevard. Je fus le témoin d’une autre, que les circonstances me permirent de suivre. Un couple de bourgeois se frayait un passage parmi la multitude. Un quidam soutint que ce passant, donnant le bras à une femme assez bien faite, dont il dépassait l’âge de beaucoup, lui avait, avec intention, marché sur le pied. Le bourgeois protesta qu’il n’avait marché sur le pied de personne, à quoi un démenti lui fut opposé. Vous eussiez été surpris de voir aussitôt trois ou quatre particuliers surgir aussitôt et, se mêlant à la discussion, donner raison au querelleur. Ce n’était, d’ailleurs, qu’un flux de paroles, comme s’il eût été de toute nécessité de juger le cas. La femme, qu’on eût dit fort effrayée de cette algarade, avait pris de la distance. Quand les arbitres, semblant différer à plaisir le prononcé de leur sentence eurent bien voulu reconnaître qu’il n’y avait eu aucune offense, le mari chercha vainement son épouse. Il n’était point étonnant qu’elle se fût perdue, au milieu de cette affluence de promeneurs. La vérité, comme le hasard me permit de m’en assurer plus tard, est qu’il y avait eu là une habile manœuvre. A la faveur de cette altercation, lui permettant de se soustraire à la vigilance d’un jaloux, la dame avait rejoint un galant officier, qui l’attendait au coin de la rue de La Tour, donnant sur le boulevard. C’était cet officier qui avait travesti des soldats de son régiment et leur avait donné l’ordre de susciter la dispute. Ainsi avait-il gagné, pour sa belle, une heure ou deux de liberté, qui durent être le mieux employées du monde.

Après ce temps, ce fut à la femme de chercher son mari et, quand elle le rencontra, feignant d’être irritée, elle lui fit les plus sanglants reproches d’avoir été abandonnée par lui. Ce pauvre benêt, fort loin de soupçonner qu’il eût été bafoué, s’excusait de son mieux et faisait à cette rouée mille cajoleries pour obtenir son pardon. Voici, Monsieur, de ces tours qui sont communs à Paris, où se prodigue une incroyable fertilité d’esprit pour se moquer des gens.

Il y eut, dans la foule, un grand mouvement. Un spectacle s’offrait à elle fort surprenant, à ce point qu’elle n’en croyait pas ses yeux. Une femme maniant avec dextérité son coursier, était apparue. Cette amazone hardie ne le cédait en rien pour l’adresse aux cavaliers, et, en dirigeant expertement sa monture au milieu de tous les obstacles, entendait montrer qu’elle avait fait son académie. Le fait qu’elle se risquait ainsi sur le Boulevard scandalisait les uns et incitait les autres à battre des mains. Mais tous s’accordaient sur la nouveauté de l’événement, et sur l’audace d’une telle originalité.