Lettres galantes du chevalier de Fagnes
Part 12
L’entretien allait à bâtons rompus, et je serais fort embarrassé de vous dire comment il allait d’un sujet à un autre. Quelqu’un en vint à parler de la chance, qui est, dans toutes les entreprises, un grand élément de succès. M. du Rozoy, tout philosophe qu’il fût, ayant traité de graves questions, ne laissa pas que de se déboutonner. Au demeurant, dès le premier service, en se ralliant au parti du Dr Préval, il avait mis sa philosophie de côté. Son historiette eût même paru fort crue s’il n’eût mis à la conter une adresse que je ne saurais rendre. Il s’agissait d’une duchesse qui, jouant à la loterie royale, eut l’idée de faire choisir les numéros par un fol. Elle se fit conduire dans ce but, à Bicêtre, et exposa sa requête à l’un de ceux qu’on lui représenta comme les plus dérangés d’esprit. Ce fol, transformé en devin, consentit de bonne grâce; il demanda une plume et écrivit trois numéros sur trois petits billets. Mais, au lieu de les remettre à la duchesse, il en fit des boulettes et les avala.
--Madame, dit-il, ce sera demain le tirage; je vous réponds que ces numéros sortiront et qu’ils feront un terme. Il ne dépend que de vous de les venir prendre.
Cet insensé avait fait, bien que fort grossièrement, la critique des superstitions.
Mais, Monsieur, ce fut M. Robbé, le poète, qui pensa nous faire mourir de rire. Il est réputé pour l’extrême licence de ses écrits, il déclara toutefois qu’il n’était point l’auteur d’un petit poème dont il avait une copie dans sa poche, ce qu’il déplorait fort. Il l’attribuait à un M. de Saint-Mathieu, réfugié en Hollande. Le vin aidant, qui montait à la tête, on était dans le cas d’en entendre le plus joyeusement du monde la lecture. Ce poème portait le titre bizarre de _Parapilla_. Comme je n’ai point à garder avec vous certains ménagements, je vous dirai, pour votre amusement, ce que j’en ai retenu. Que ne puis-je reproduire le ton de M. Robbé, qui lisait avec une verve étonnante!
Imaginez qu’il s’agit d’un gentilhomme florentin, nommé Rodérigo, qui, ruiné par les grandes dépenses qu’il avait faites pour les femmes, s’était retiré à la campagne, où il cultivait son jardin. Il s’occupait à semer, non sans mélancolie au souvenir de son luxe d’autrefois, quand un inconnu l’aborda et lui demanda ce qu’il plantait. Le seigneur Rodérigo était de méchante humeur, et bien qu’il eût eu, jadis, des habitudes de parfaite politesse, il répondit, d’une façon brutale, en joignant à sa réponse un geste grossier:
--Vous en plantez, eh bien, il en viendra! répliqua l’inconnu, qui disparut.
Quelle ne fut pas la surprise de Rodérigo quand, au moment de la récolte, il vit que la prophétie s’était accomplie! Le fruit qui s’élevait de la terre était le plus extraordinaire qui fût. Il regretta fort son incivilité. Dans le temps qu’il exprimait son dépit, l’inconnu se montra: il n’était autre que l’ange Gabriel, touché du repentir du Florentin, Gabriel était plaisant, mais bon. Il consola Rodérigo.
... Calme-toi, mon enfant. Tu viens de voir un singulier prodige, Mais ce n’est rien: prends la plus belle tige Dans un panier, alors, tu la vendras Cent mille écus: c’est le prix, et pour cause, Car aussitôt que l’on verra la chose, Femme ni fille à tous ne manquera De s’étonner et de crier: _Ah! Ah!_ Or, dans l’instant, la divine merveille, Chez celle-là qui poussera ce cri S’introduira, mais non pas par l’oreille Et là, sans cesse, un doux charivari Excitera volupté sans pareille. Si l’on ne dit ce mot: _Parapilla!_
Rodérigo, rasséréné, n’a garde de ne pas suivre le conseil, et il trouve comme cliente une belle veuve, pour laquelle le veuvage était pesant, et qui, à l’offre qui lui fut faite, ne laissa pas que de pousser un grand _ah! ah!_ de surprise. Le cadeau de Gabriel atteste aussitôt la vertu dont il est doué. La veuve se récrie.
Et, néanmoins, le premier mouvement Si naturel, fut de se laisser faire, Se résignant, soupirant de grand cœur Et, des deux mains, par excès de pudeur, Cachant ses yeux. Le second, tout contraire, Fut d’écarter, hélas, le téméraire. Mais vains efforts et nouvel embarras, Elle le veut, elle ne le peut pas. --Mon cher Monsieur, voulez-vous que je meure? Je ne puis plus endurer ce méchant, Ha, par pitié, délivrez-moi sur l’heure! --Très volontiers, prononcez seulement: _Parapilla_--Fi donc, c’est du grimoire, Vous me trompez.--Non, vous pouvez m’en croire, Le terme est neuf, propre à la chose! Mais Elle frémit et ne dira jamais Ce vilain mot: la charmante hypocrite Gagnant ainsi du temps et du plaisir, Et ce ne fut qu’avec un grand soupir Qu’elle lâche la parole susdite...
La veuve, n’a point pensé payer trop cher une telle merveille, mais elle a une sœur, qui est abbesse, et elle l’aime si tendrement qu’elle ne peut se refuser de lui faire part du secret, et de lui prêter le surprenant bijou. L’abbesse s’enferme si longtemps que les nonnes, inquiètes, ouvrent sa porte. Elle se reposait de douces fatigues. Sœur Agnès, la première aperçoit le fier Tarquin qui, lorsqu’elle a poussé un _ah! ah!_ ne tarde pas à faire son office. On devine si le bel engin est bientôt disputé.
Il vous faudrait dire, Monsieur, comment, alors qu’il est précieusement clos dans sa cassette, il est volé par deux coquins, qui sont arrêtés, et le coffret, dans l’attente de leur jugement, est déposé chez le barigel. Celui-ci a une fille, qui venait de se marier. La curiosité la tente de savoir ce que contient la cassette. Elle l’ouvre, et elle est à ce point saisie par la vue de l’objet rencontré qu’elle a un grand _ah! ah!_ dont, sur-le-champ, elle éprouve l’effet. Que sera désormais son époux, comparé à ce superbe athlète!
Et ce sont bien des aventures encore, qui sont des plus plaisantes, et dont l’inimitable accent de M. Robbé doublait le comique. Le miraculeux butin passe de belles en belles, jusqu’à ce que Gabriel, jugeant qu’il fait tort à l’amour, le reprenne.
Le beau phénix, transporté dans les cieux, Devint le page et l’amant des comètes. Chacun d’ici peut le voir sans lunettes.
La lecture de ce poème avait mis la compagnie fort en gaîté. On ne riait pas moins des questions que posait Mlle Beauvoisin, qui est cependant fort loin de l’ingénuité, quand les termes étaient voilés, car elle entend mieux les mots précis.
On s’animait davantage à mesure que l’heure devenait tardive. La lecture de ce _Parapilla_ avait ouvert la voie à des propos privés de toute retenue. Ceux-là mêmes, qui n’avaient pris qu’une part effacée à la causerie et n’avaient pas imposé l’attention, s’émoustillaient, et chacun tenait à écouter quelque aventure scabreuse personnelle, ou qu’il donnait pour telle. Dans un grand éclat de voix, c’était déjà le désordre qui suit un festin où tout a été prodigué. Soudain, on tourna les yeux du côté de M. de Fontpeydrouze; il entreprenait Mlle Beauvoisin pour qu’elle se mît nue, et elle ne se prêtait point à cette fantaisie. Il me faut bien confesser, que les gens d’esprit qui s’étaient rencontrés à cette table étaient, eux aussi, bien près de perdre le sens, sous l’effet des fumées du vin, car ils applaudissaient à cette idée et pressaient cette fille de quitter les vêtements; ils souhaitaient que, leur donnant l’illusion d’une divinité mythologique, ce fût elle qui remplît leur verre. D’autres, qui s’affranchissaient de toute délicatesse, proposaient qu’on la tirât au sort et que le gagnant n’eût point plus de réserve que n’en avait eu le docteur Préval dans son expérience. La résistance de Mlle Beauvoisin paraissait une offense qu’elle faisait à la compagnie, et on lui demandait, puisqu’on savait du reste qu’elle n’était pas même de moyenne vertu, quelle imperfection elle avait à cacher. Mais, bien qu’entourée de toutes parts (M. de Fontpeydrouze avait déjà découvert sa gorge) elle s’opposait à cette prétention de l’obliger à se déshabiller. Ce n’était point assurément un reste de pudeur, mais bien qu’elle n’eût rien à apprendre de la brutalité de certains appétits, elle n’était point disposée à les satisfaire. Elle trouvait inutile cet étalage de ses charmes que, dans l’état où se trouvaient les convives, on eût peut-être discutés impertinemment. Au demeurant, elle avait été plus sobre que ceux qui l’enserraient, et il était visible que, quel que fût le piquant des propos échangés, elle se fût ennuyée ou n’eût ressenti quelque déception.
Dans le temps qu’on la cernait ainsi, qu’on froissait et déchirait sa robe, elle s’élança vers moi, qui éprouvais quelque gêne de ces sortes de violences faites à une femme, quelle qu’elle fût, et elle me dit:
--Défendez-moi, et je vous appartiendrai de bonne grâce.
J’écartai d’elle, doucement d’abord, sur un ton de badinage, les plus hardis, et, tout en plaisantant, je réussis à les assagir, en leur rendant, par mes remontrances auxquelles je donnais cette bonne humeur, quelque lueur de raison. Mais Fontpeydrouze, que l’ivresse avait tout à fait gagné, s’approcha de si près de Mlle Beauvoisin que je la fis passer derrière moi, en étendant la main pour la protéger. Nous fûmes ainsi face à face.
--Monsieur, dit-il d’une voix alourdie, veut garder la proie pour lui seul?
Je répondis, en gardant un ton de froide politesse, que je le priais, en premier lieu, de ne pas me faire sentir ainsi son haleine. Il riposta en disant que, s’il se pouvait mieux tenir debout, il me disputerait cette femme, qu’il avait amenée. La scène menaçait de devenir pénible. M. Tournay, qui s’était ressaisi, s’interposa et m’invita, en me frappant amicalement sur l’épaule, à reconduire cette nymphe, si ombrageuse par hasard, puisqu’elle avait fait de moi son chevalier, et qu’elle risquait de troubler l’harmonie d’une réunion qui n’avait été qu’aimable. M. de Fontpeydrouze, au demeurant, n’eût point longtemps soutenu une discussion, car il était tombé devant les pieds d’une chaise, et demandait confusément qu’on l’aidât à s’asseoir plus commodément.
Le logis de Mlle Beauvoisin était situé rue de l’Arche-Pépin, non loin de Saint-Germain-l’Auxerrois. Nous eûmes le loisir de nous entretenir pendant que le carrosse nous y amenait. Elle me remercia de l’aide que je lui avais apportée et voulut bien m’assurer qu’elle tiendrait la promesse qu’elle m’avait faite. Si elle n’avait plus toute la fraîcheur de la première jeunesse, elle ne laissait pas que d’être encore agréable, et, j’étais en disposition d’accepter cette bonne fortune imprévue. Mais elle rafraîchit un peu mon humeur galante en me disant que M. de Fontpeydrouze l’avait fort abusée, en lui promettant de l’introduire dans une société où elle trouverait aisément un riche protecteur, quelqu’un de ces Anglais dont les libéralités étaient fameuses. C’est cet espoir qu’il lui avait fait payer trois louis, mais les convives n’avaient songé qu’à parler, et aucun d’eux ne faisait figure d’entreteneur cousu d’or. S’ils s’étaient allumés à la fin du repas, ce n’était que par jeu, dont elle n’avait à tirer que moquerie, et point d’avantage.
Ces confidences rabaissèrent un peu ma vanité, qui n’avait point à se glorifier beaucoup d’une telle conquête. Du moins m’éclairèrent-elles complètement sur M. de Fontpeydrouze et m’expliquèrent-elles l’instinctive répulsion que j’avais sentie pour lui.
Nous arrivâmes au logis. Je dois rendre cette justice à Mlle Beauvoisin qu’elle avait sa façon de probité. Elle me convia à monter jusqu’au troisième étage de la maison. Devant sa porte, nous nous heurtâmes à un sergent aux gardes qui sortait. Pendant qu’elle m’invitait à entrer, elle eut avec lui un colloque, que je pus entendre à demi. Le sergent la questionnait à mon sujet; elle lui contait ce qui s’était passé à Chaillot, et, sans embarras, l’engagement qu’elle avait pris envers moi. Des paroles m’échappèrent, mais je perçus celles que prononça l’homme, d’un ton goguenard, en s’en allant:
--Ma chère, il faut toujours payer ses dettes, quitte à tirer profit de cette honnêteté.
Mlle Beauvoisin revint vers moi, mais le tableau qui s’était présenté à mes yeux et la conversation que j’avais surprise m’avaient à la fois édifié et tout à fait refroidi. Je n’avais plus aucune fierté de cette aventure. Mlle Beauvoisin, avec plus de conscience que d’enthousiasme, insista pour qu’elle se pût acquitter.
--Je regarde, dit-elle, ce point-là comme décidé entre nous.
Je lui rendis grâce, et, prétextant la fatigue, je me retirai. Le petit jour était déjà venu. Je suis fâché, Monsieur, de n’avoir pas à vous conter une plus belle fin de cette nuit-là, pendant laquelle, du moins, j’avais recueilli quelques histoires propres à vous divertir.
XVII
UNE NUIT DE LIBERTÉ
Ce 12 de Janvier 1772.
Je devais à M. Tournay mes remerciements pour son hospitalité. C’est de quoi, Monsieur, je me voulus acquitter hier.
--Hé bien, me dit-il, êtes-vous content de la Beauvoisin?
Je lui contai les raisons qui m’avaient fait décliner ses faveurs, mais je ne pus me garder, dans mon indignation, de lui confier ce que j’avais appris sur M. de Fontpeydrouze. Il me répondit que je ne l’étonnais guère, qu’il avait eu tôt fait de juger le personnage, et qu’il avait à s’excuser de l’avoir accueilli parmi nous.
--Il est vrai, fit-il, qu’il m’avait amusé avec ses hâbleries: ce ne fut qu’en l’observant, à table, que je soupçonnai, un peu tard, qu’il pouvait bien n’être qu’un coquin. Mais laissons cela. Je suis tout plein d’un récit que l’on vient de me faire... Je vous le ferai à mon tour... Savez-vous, continua M. Tournay, que nous avons, dans le successeur de M. de Sartines, un lieutenant de police qui a une manière de philosophie? Il se trouvait tout à l’heure chez M. Bouret, auquel il faisait visite. Je lui demandai des nouvelles d’un certain chevalier de Melle, que j’ai quelque peu connu, et que je savais être au For-l’Évêque, arrêté sur des présomptions d’être l’auteur de petits vers satiriques contre des gens en place.
«La prison du For-l’Évêque n’est point pour effrayer beaucoup. Habituellement, c’est là qu’on enferme les comédiens coupables de quelque infraction ou les débiteurs de mauvaise volonté. M. de Melle n’a point assez d’importance pour qu’on l’ait conduit à Vincennes ou à la Bastille. Le logis de la rue Saint-Germain-l’Auxerrois est, assurément, rébarbatif d’aspect, avec sa haute façade délabrée, mais il y a des accommodements avec les règlements et les guichetiers, et, pourvu qu’on dispose de quelque argent de poche, la captivité n’est point fort rigoureuse. Ceux qui l’ont subie n’emportent pas d’âpres souvenirs.
«Cependant, M. de Melle montra à son arrivée, un accablement qui étonna le concierge Duverger, habitué à plus de résignation chez ses hôtes. Le chevalier est un homme d’une quarantaine d’années, qui a eu une vie assez aventureuse, et son passé, l’ayant exposé à plus d’un accident, semblait d’avoir armé contre l’ennui de quelques démêlés avec la justice. Il n’en paraissait pas moins profondément affligé, et il ne cessait de pousser de grands soupirs.
«Quelques personnes, qui n’étaient pas sans avoir entendu parler de lui, car il fréquentait les théâtres et avait même travaillé pour la Comédie Italienne, lui avaient fait courtoisement accueil et l’avaient prié à souper ou à prendre part à quelque partie de pharaon. Il avait décliné les invitations, comme si les sentiments qui l’oppressaient ne lui eussent laissé aucune liberté d’esprit.
«Les jours suivants, son attitude n’avait pas changé. Sa mélancolie s’était même accentuée. Il ne touchait pas aux mets qui lui étaient servis. Duverger le vint trouver pour s’informer de lui.
«--Combien de temps durera ma détention? demanda le chevalier.
«--C’est là, malheureusement, Monsieur, répondit le garde de prison, le seul point sur lequel je ne puisse vous renseigner. Pour tous les autres, je suis votre serviteur. Mais pourquoi cette humeur noire? Votre cas n’est pas des plus graves. Vous pouvez passer ici le temps le plus agréablement du monde. Ne vous ai-je pas réservé une chambre à cheminée, fort propre et fort commode? Vous empêche-t-on de vous promener à votre gré dans le préau? N’avez-vous pas, pour votre distraction, une compagnie choisie? Ces messieurs ont mille ressources d’esprit. On n’entend que rires, même dans les chambres d’en bas, celles où les prisonniers sont à la paille.
«Le chevalier de Melle, haussa les épaules. L’exemple des autres n’était point convaincant pour lui. Il restait visiblement livré aux plus amers soucis. Duverger revint à la charge.
«--Monsieur, lui dit-il, tous mes pensionnaires sont gais. Vous ne voulez point l’être et j’en suis fort navré. C’est pour moi une affaire d’amour-propre. Je suis pourtant aux petits soins pour vous. Je cherche vainement ce qui peut vous manquer en cette maison.
«--La liberté, Monsieur.
«--Bah! une simple illusion. Où trouveriez-vous de tels loisirs, une société aussi aimable, des attentions comme celles qu’on vous prodigue?
«Une semaine se passa, et M. de Melle ne parvenait point à prendre son mal en patience. On le voyait se ronger les poings de dépit et il avait des cris de colère en contemplant les barreaux de sa fenêtre. On s’avisa qu’il avait réussi à en ébranler un. Il méditait l’évasion la plus téméraire, en raison de la hauteur des murs.
«Le concierge s’inquiéta, et, alarmé de sa responsabilité, prévint M. le lieutenant de police de ce fait surprenant: un prisonnier du For-l’Évêque, qui donnait les signes du plus grand désespoir.
«M. Lenoir se rendit à la prison et se fit annoncer chez le chevalier.
«--Monsieur, lui dit-il, les rapports qu’on m’a faits de votre état m’ont déterminé à vous venir voir, car il y a une manifeste disproportion entre le traitement plein d’égards que j’ai commandé qu’on vous assurât et vos transports. J’ai lu vos couplets: vous en niez la paternité! Soit! Mais en fussiez-vous coupable, ils sont spirituels, c’est une demi-excuse et la peine qui peut vous atteindre ne saurait être que légère.
«--Alors, ne me retenez plus.
«--Ce n’est pas par mon ordre que vous êtes ici, et il ne dépend pas de moi, de vous ouvrir les portes du For-l’Évêque. Mais peut-être avez-vous une raison particulière de cette étrange inquiétude: vous plaît-il de me la confier?
«--J’ai une raison, en effet: j’aime. J’aime avec toute la fougue, toute l’impétuosité d’un jeune homme. Oui, après avoir connu une existence assez dissipée, je l’avoue, la passion la plus vive et j’ose dire la plus pure est née en moi. Une femme vraiment angélique en est l’objet. Cette brusque séparation me cause le plus cruel des tourments.
«--Hé bien, les visites ne vous sont point défendues.
«--Y songez-vous, Monsieur. Ce serait compromettre une personne qui mérite tous les respects.
«--Elle vous écrit?
«--Et ses lettres, qui sont adorables de candeur, ne font qu’irriter mon chagrin.
«Le lieutenant de police réfléchit un instant. Ne vous ai-je point dit que son expérience lui avait suggéré une idée admirable?
«--Engageriez-vous votre parole d’honneur, reprit-il, si je vous laissais sortir un soir, d’être de retour à la prison avant le petit jour?
«Les traits du chevalier de Melle s’illuminèrent. Sa voix tremblait d’émotion.
«--Vous consentiriez? s’écria-t-il, je pourrais la voir!
«--Je pense, fit M. Lenoir, que vous ne trahirez pas ma confiance. Je pense aussi que vous reconnaîtrez cette exception que je fais en votre faveur par plus de docilité; vous ne chercherez pas à fuir?
«--Je vous le jure, Monsieur.
«Dès le lendemain, Duverger, exécutant les ordres du lieutenant de police, ouvrit au prisonnier, avec mille précautions, la porte qui donnait sur le quai. Le chevalier s’y glissa, et avec une hâte merveilleuse, disparut dans la nuit.
«Il rentrait, ainsi qu’il l’avait promis, et même bien avant l’heure fixée. Le guichet passé, il réintégrait sa chambre. Il se jeta sur son lit, et la tête appuyée dans sa main, il médita longuement. Parfois, un rire douloureusement ironique se dessinait sur ses lèvres.
«--Comment, Monsieur le chevalier, lui dit, sur un ton de reproche, Duverger, venant prendre de ses nouvelles, c’est ainsi que vous nous savez gré de nos complaisances. Toujours maussade, toujours triste?
«--Cela passera, fit le détenu. Quoi qu’il en soit, vous pouvez désormais vous dispenser d’un surcroît de surveillance.
«--Mais la bonne humeur?
«--Laissez-lui le temps de revenir.
«Quelques jours plus tard, Duverger entretenait M. le lieutenant de police du chevalier de Melle.
«--Il est encore morose, lui disait-il, mais il a cessé de protester, et il ne songe certainement plus à s’évader.
«--Évidemment, répondit M. Lenoir. C’est parce que je savais la déception au-devant de laquelle il allait que je lui donnai ce congé de quelques heures, pour le rendre sage... Je connaissais son aventure sentimentale, où il a apporté quelque naïveté, pour un homme d’esprit. Il a eu la désillusion de ne pas trouver seule, mais en galante compagnie, cette personne qu’il appelait une femme angélique. Mes inspecteurs m’avaient renseigné sur les habitudes de celle-ci, qui s’accommodait fort de l’absence de cet amant dupé... Le pauvre homme cuve son chagrin, il est tranquille, désormais. Il n’a plus envie de nous quitter brusquement... Bah! il se consolera en composant de petits vers contre la perfide... Voyez-vous, mon cher, ajouta M. Lenoir, il est bien inutile d’employer la rigueur, quand, pour arriver au but, il suffit d’un peu de politique...»
XVIII
LE THÉÂTRE OBLIGATOIRE
Ce 10 de Février 1772.
Je fus, hier, Monsieur, à la Comédie Italienne. On y donnait une pièce de M. Marmontel, _l’Ami de la Maison_, qui, à la vérité, ne m’a point extrêmement diverti, encore qu’elle parût plaire au public. J’eus tort, peut-être, de n’y pas prendre plus de plaisir, puisque, autour de moi, on était satisfait. Je fus plus sensible aux ariettes du musicien, M. Grétry, ornant cette comédie, et qui parlent au cœur.
Je ne vous raconterai pas le sujet de cet ouvrage: il m’a semblé, encore que je ne sois pas grand connaisseur, que l’auteur qui a eu, m’a-t-on dit, bien des succès, ne se fût pas donné, cette fois, une grande peine. La pièce fut, cependant, représentée à la Cour, avant d’être offerte aux spectateurs de la rue Mauconseil. Il s’agit d’un certain Cliton, homme fort pédant, qui est l’oracle d’Orphise, la maîtresse du logis, mère de l’aimable Agathe. Cliton, très écouté, trouve toutes sortes de raisons pour pousser Orphise à s’opposer au mariage d’Agathe avec Célicour, un jeune et brillant militaire, son cousin. En fait, il a, pour combattre cette union, un motif personnel: ce fourbe est épris d’Agathe et il oublie son habituelle prudence jusqu’à lui écrire une lettre des plus enflammées. Les deux amants se serviront de cette lettre pour le confondre et pour l’obliger à déterminer Orphise à donner son consentement à leur mariage.
M. La Ruette et M. Clairval me plurent par la vivacité de leur jeu. On assure (car vous ne sauriez croire à quel point on s’occupe de la vie des acteurs), que s’ils mettent tant de feu à exprimer l’amour qui possède leurs personnages, c’est qu’ils l’éprouvent au naturel, au delà du théâtre.
Mais je ne vous eusse point parlé de ce spectacle, sans la rencontre que je fis, en l’ayant pour voisin au parterre, d’un homme singulier. Je ne sais pourquoi il me prit à partie, m’estimant docile pour entendre ses discours. Son autre voisin était de moins bonne composition et m’avait ainsi, comme on dit, jeté le chat dans les jambes. Cet original, dont je ne pus me défaire, et qui ne se borna point à me parler, pendant les interruptions de la comédie, mais dans le temps même qu’on la jouait, me voulut apprendre qu’il se nommait M. Rabelleau, et qu’il était, de sa profession, avocat. Il avait, au demeurant, m’assura-t-il, de plus hautes visées que celles de rédiger des mémoires pour des causes qui n’étaient point dignes d’un grand intérêt.