Lettres galantes du chevalier de Fagnes

Part 11

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Il vint ensuite un homme dont l’aspect était fort grave: on le nomma. Ce personnage que j’eusse pris pour quelque magistrat, était un directeur de théâtre, M. Gallier de Saint-Géran. Puis ce fut un avocat au Parlement, M. Coqueley de Chaussepierre, qui sautillait plus qu’il ne marchait. Un officier au régiment de Bouillon, M. de Lauvejols, parut après lui. Un médecin, à la démarche très vive qui paraissait montrer de la combativité, même en souriant, le Dr Préval, arriva peu après. Et ce fut, s’étant disputé avec le cocher de son carrosse de louage, et se présentant encore fort bourru, le pas pesant, les traits massifs, un artiste des plus admirables, M. Moreau le Jeune. A la vérité, si les autres reflétaient sur leur visage l’appétit du plaisir, il semblait n’être venu que par obligation. M. Tournay me dit, me prenant à part, que ses manières contrastaient fort avec la délicatesse de son art, et que M. Moreau, à qui l’on doit le plan de si belles fêtes à la cour, aimait peu le monde et ne tenait pas à s’y rendre agréable. Il ne venait, ajouta M. Tournay, que pour juger de la décoration de la maison, dont, connaissant la manière de l’architecte, M. Pierre, il avait contesté le goût. Après M. Moreau parut M. Joliveau, qui est secrétaire perpétuel et inspecteur breveté de l’Opéra, et, en même temps que lui, M. du Rozoy, qu’on salua comme un philosophe venant de payer sa philosophie d’un emprisonnement. A ces hôtes se joignirent un abbé, de fort bonne mine, encore qu’il se plaignît de la délicatesse de sa santé et qu’il assurât qu’il avait fait effort pour ne pas manquer à cette réunion. Au demeurant, il mangea comme quatre. Je ne puis vous parler de tout le monde: les autres, qui ne brillèrent point, faisaient, à mon sens, figure de parasites.

On attendait encore une personne: il en vint deux. M. Tournay, qui a un parfait estomac, a le culte de la bonne chère, et prétendait nous faire goûter d’un menu qu’il avait médité lui-même. C’était pourquoi il n’avait pas invité de femmes qui, selon son sentiment, empêchent, en causant des distractions, d’apprécier les mets qui sont servis. Il y eut une femme, cependant, parmi nous. Elle avait été amenée par une sorte d’escogriffe, qu’on nomme M. de Fontpeydrouze, gentilhomme de Catalogne; il me déplut, tout de suite, par son aplomb excessif et, en même temps, par je ne sais quoi de faux que je trouvais dans son regard. Il dit que, ayant rencontré Mlle Beauvoisin dans un tripot où il avait passé une partie de la soirée, il l’avait, de son chef, invitée aux dépens de M. Tournay. De ce M. de Fontpeydrouze, je sus plus tard des choses horribles. Mes préventions contre lui ne laissaient pas que d’être fondées.

On passa à table, non sans qu’on eût admiré l’ingénieuse décoration de la salle où l’on était introduit. Entre les colonnes bleues à base dorée, les panneaux offrent aux yeux des bas-reliefs qui représentent les fêtes de Comus et de Bacchus. Des trophées ornent les pilastres de leur décoration et désignent la chasse, la pêche, les plaisirs de la table et ceux de l’amour. De chacun d’eux sortent autant de torchères portant des girandoles à dix branches qui rendent ce lieu éblouissant. Le plancher de la salle est fait du plus beau bois des Indes, incrusté d’ivoire et d’ébène. Des consoles sont chargées de vases d’argent et de vermeil.

M. Tournay expliqua que la libéralité de son patron (c’est de cette expression qu’il se servit) lui permettait de faire à ses convives les honneurs de ce beau cadre, et qu’il devait à cette libéralité l’emprunt d’officiers de cuisine qui avaient juré de se surpasser dans leur art, car c’était, en fait, M. Tournay qui avait la haute main sur eux, et il avait paru juste à ces gens qu’ils traitassent, ce soir-là, le secrétaire aussi bien qu’ils eussent fait pour le maître.

On loua fort la générosité de M. Bouret. Le repas fut composé d’une façon admirable. Je sais, Monsieur, que vous êtes contraint à la sobriété, et il serait cruel de vous faire le détail de ce festin, où tout était conçu avec un raffinement merveilleux. Il n’y eut d’abord que des exclamations sur l’ordonnance du service et sur l’excellence des plats qui attestaient le génie de ceux qui les avaient préparés. Ce qu’il y eut de plaisant, ce fut l’outrecuidance de M. de Fontpeydrouze, qui semblait être l’amphitryon, et, tout en dévorant lui-même, faisait mine de s’inquiéter de la satisfaction des convives, comme s’ils eussent été régalés par ses soins. Il prenait les gants des attentions qui leur avaient été prodiguées. On finit par rire d’une attitude qui était, en effet, comique. Encore qu’il n’eût pas désiré sa présence, M. Tournay avait les égards de sa politesse habituelle pour Mlle Beauvoisin; il paraissait pourtant la connaître, au moins de réputation, et n’avoir point d’illusion sur elle.

La bonne chère et les vins déliaient peu à peu les langues, et la conversation s’engageait, des plus vives. Je n’avais guère encore parlé qu’à mon voisin, M. de Lauvejols et, pour n’être point à court, je lui avais demandé s’il connaissait un officier qui avait appartenu à son régiment, M. de Rocquemont.

--Hé, pardieu, fit-il, Rocquemont-la-Duègne! Je ne suis point d’âge à avoir servi en même temps que lui, mais une tradition s’est si bien établie qu’il est impossible d’ignorer son histoire.

Je répliquai que j’avais eu l’honneur de m’entretenir avec lui, et qu’il ne méritait point de moqueries. M. de Lauvejols le voulut bien concéder, puisque, me répondit-il courtoisement, je me portais garant de la dignité du caractère du major. Il ajouta, néanmoins, qu’il eût fallu avoir en soi bien du sérieux, pour ne pas trouver l’aventure risible. Je pensai que M. de Rocquemont ne se fâchait point à tort, puisque son mariage forcé, à Minorque, alimentait une légende. Mais on cessa les propos de voisin à voisin, et la causerie devint générale, s’animant de plus en plus. Je ne saurais, Monsieur, que vous en donner un imparfait reflet, tant les ripostes et les plaisants commentaires avaient de feu et se croisaient avec promptitude. Je ne vous dirai, sans le brillant de ces reparties, que ce que je retins.

M. Gallier de Saint-Géran, qui est directeur des théâtres de Bourgogne, n’est point aussi grave qu’il m’avait paru l’être. On sent qu’il a la pratique de la scène. Il fit une imitation des plus amusantes de M. de Voltaire, avec lequel il a la bonne fortune d’être en relations assez suivies, car, à l’instigation de ce grand homme, il a donné des représentations au théâtre de Châtelaine qui, tout près de Genève, est en territoire français, de sorte que les magistrats de la République ne peuvent que protester vainement contre le goût des spectacles qu’ils réprouvent. Il est en pourparlers avec M. de Voltaire pour la construction d’un théâtre, à Ferney. Il fut vraiment à peindre quand il reproduisit la démarche, le ton, la voix, du vieillard illustre qui se donne toujours comme moribond et fait, cependant, des projets pour une longue suite d’années. M. de Saint-Géran se piqua de faire passer devant nous des images évoquant l’extrême mobilité des manières de patriarche. C’était M. de Voltaire, assistant à une de ses tragédies, applaudissant comme un possédé, frappant le plancher avec sa canne, s’attendrissant, s’essuyant les yeux avec son mouchoir, s’écriant, sans se soucier des spectateurs:

--Ah! que c’est bien; mon Dieu, que c’est bien!

Il court vers Le Kain, qui est venu de Paris jouer la pièce, il le prend par la main, il le serre contre sa poitrine, il l’embrasse, se baissant soudain avec effort pour réajuster un de ses bas, roulé sur son genou, qui s’est détaché. Puis, avec cette feinte modestie qu’il aime à affecter, il s’écrie:

--Ce n’est pas moi qui ai fait mes tragédies; c’est lui!

Ou bien, c’est M. de Voltaire qui se coiffe du bonnet que lui a offert une Genevoise, ou il écume en recevant des nouvelles de Paris qui l’alarment, ou il se plaint de ses infirmités en disant qu’il a les yeux rouges comme un ivrogne, bien qu’il n’ait pas l’honneur de l’être, ou encore--et ceci fut de la plus grande bouffonnerie--il simule, pour désarmer ses ennemis, une extrême dévotion, se rend à l’église en portant un gros cierge, reçoit la communion et, dans sa démangeaison de discourir, se substitue au curé de Ferney et, malgré la surprise de celui-ci, prêche à sa place. M. de Saint-Géran a bien des talents pour donner la comédie des travers des gens qui jouissent de la plus grande célébrité.

Il dérida M. Moreau, tout bourru qu’il fût, qui, bien qu’il ne cherchât point un succès pareil à celui d’un homme dont le métier est de provoquer le rire, eut des traits si ramassés et si justes qu’il s’imposa à l’assemblée, en peignant (et c’est vraiment l’expression qui convient) les dessous des grandes cérémonies, vues, pour ainsi dire, de la coulisse. Dessinateur des Menus plaisirs, et, comme tel, se trouvant mêlé à tous les préparatifs des fêtes, il conta, en mettant quelque philosophie dans ce tableau, les perpétuelles inquiétudes, allant parfois jusqu’au désespoir, de M. Papillon de la Ferté, l’intendant des Menus, tiraillé entre les quatre ducs dont il a à recevoir les ordres contradictoires; ayant affaire aux chanteurs et aux comédiens qui sont les gens les plus indociles du monde; rabroué par le contrôleur général des Finances, qui ne paye point volontiers les dépenses dont il est fait état, obligé, cependant, d’après de hautes volontés, d’en engager d’autres; discutant avec les fournisseurs, les cajolant ou les grondant dans la peur de leur inexactitude, ayant à veiller aux voyages de la Cour, à l’entretien de la garde-robe du roi, du Dauphin, de Mesdames, au choix des présents faits par la famille royale; examinant avec le sérieux d’un général prêt à livrer bataille, le projet d’un feu d’artifice ou d’illuminations et de cordons de lumière; regardant comme un devoir de sa charge malgré tous ses tracas, de plaire à tout le monde, tyrannisé en outre par sa maîtresse, Mlle Rosetti. Pendant les fêtes du mariage du dauphin, M. de la Ferté pensa devenir fou.

--Vit-on jamais, dit M. Moreau, de si grands tourments pour tant de futilités! Pour moi, à contribuer, le crayon à la main, aux plaisirs des Grands, je n’en aime que mieux ma médiocrité.--Un peu dorée, fit l’avocat, M. de Chaussepierre.--Argentée, seulement, ce qui me suffit, répondit M. Moreau; j’ai quatre bouches à nourrir.

Il dit ces mots avec une telle dignité que personne, bien qu’on commençât à être échauffé par le vin, ne songea à s’étonner de cette austérité.

Cependant, la conversation n’avait pas encore pris un tour graveleux. Ce fut M. de Chaussepierre qui la mit insensiblement sur ce ton-là. On s’était d’abord récrié quand il avait parlé de son idée de publier un journal qui parût tous les jours, dont il avait même le titre tout prêt, le _Journal de Paris_. Il est, en effet, bien invraisemblable qu’une feuille puisse s’alimenter quotidiennement d’une matière suffisante, mais j’appris que cet avocat est renommé pour ses paradoxes et ses bouffonneries. Je ne saurais vous dire comment il en vint à parler du mariage et des obligations conjugales; je crois, pourtant, que ce fut à l’occasion d’un procès en séparation, qui a fait quelque scandale. Quelqu’un dit en riant qu’il voudrait bien qu’on lui montrât des époux vraiment unis.

--J’en sais un exemple, fit M. de Chaussepierre, mais je ne puis m’empêcher de le trouver assez comique.

--Il est vrai, dit l’abbé, ayant encore la bouche pleine, que la fidélité est comique en elle-même, comme tout ce qui est contraire aux lois de la nature; ne sont-ce pas les bêtes, s’appariant selon leur instinct, qui leur obéissent le mieux?

--Écoute cela, dit M. de Fontpeydrouze à Mlle Beauvoisin, non sans quelque grossièreté.

--Nommeriez-vous ces époux singuliers? demanda M. Tournay.

--Il ne s’agit de rien moins que de M. le duc et de Mme la duchesse de Saint-Aignan, qui ne sont pas loin, aujourd’hui, d’être nonagénaires, et qui ont procréé un grand nombre de petits et de petites Saint-Aignan. Mais ils furent des modèles de pudicité. Je tiens de source certaine que leur dévotion leur inspirait de tels scrupules que, en leur beau temps, lorsqu’ils se sentaient aiguillonnés par la chair, ils se gardaient bien de s’abandonner aux élans impétueux d’une volupté brutale. Ils sanctifiaient leurs ardeurs, et conservaient de la décence jusque dans le moment où on a le moins à s’en préoccuper. «--Préparons-nous, m’amour, disait M. le duc à la duchesse, à faire un chrétien.»--Alors, pour faire ce chrétien avec prudence...

--Et comment donc? interrompit M. de Fontpeydrouze.

--M. le duc avait simplement une œillère dans sa chemise, et la chemise de la duchesse était pareillement disposée. Ils ignorèrent toujours leur nudité réciproque.

On s’amusa fort de ce récit, conté le plus plaisamment du monde. L’officier opina que cette bigoterie ne faisait que prouver la chaleur de leur sang, puisque avec tant de réserves, avec des voiles ne laissant passer que l’indispensable, ils n’en avaient pas moins réussi à s’assurer une postérité!

--Oh! reprit M. de Chaussepierre, notre ami le docteur, n’eut point, un certain soir, tant de scrupules, lui, qui convia un public à constater son entrain et sa vigueur.

--Mais, répondit M. Préval, c’était une expérience pour le bien de l’humanité.

--Elle vous a coûté cher.

--_Medicorum invidia et discordia!_ Il est vrai que la Faculté a prétendu me priver de mon titre de docteur-régent, mais je plaide contre elle, et il faudra bien que j’aie raison de cette cabale.

La plupart des convives semblaient instruits de cette mésaventure du docteur, mais d’autres souhaitèrent être éclairés de tous ses détails. Au demeurant, M. Préval, qui fait figure d’un homme n’étant point prêt à céder facilement, protesta qu’il avait été victime de la jalousie de ses confrères, et qu’il aurait sa revanche contre les Dessessart, les Barguer, les de Lépine, les du Petit et autres chefs, de l’insulte qui lui avait été faite. Il tenait pour admirable sa découverte d’un remède contre un fléau qui empêche de se livrer avec sécurité aux plaisirs de l’amour, et n’aurait de repos qu’il en eût imposé le bienfait.

--Il est vrai, dit M. Joliveau, que vous avez prouvé on ne peut plus nettement la confiance en ce remède. Il se trouva pourtant des gens pour douter de l’impureté de la fille que vous vous élûtes pour cette épreuve?

--N’était-ce point pour prévenir cette malignité de l’opinion que je voulus des témoins, M. le duc de Chartres, M. le comte de la Marche, des seigneurs de leur suite et leurs médecins et chirurgiens, qui avaient constaté que cette fille était complètement gâtée.

--Et vous fûtes cependant en verve? fit, avec un gros rire, M. de Fontpeydrouze.

--Il le fallait bien, pour la science, dit le docteur.

--Sans que cette assistance de curieux vous troublât? demanda l’abbé, qui, poussant loin l’indiscrétion, s’inquiéta de savoir si M. Préval avait éprouvé, en fournissant sa course, les effets habituels du commerce des sexes.

--J’obéis à la nature, certain de la vertu de mon Eau Fondante, qui me rendait invulnérable.

--Monsieur, dit M. de Rozoy, je vous consacrerai une place dans mon livre, _le Nouvel ami des hommes_, quand j’en pourrai imprimer une autre édition sans risquer un second séjour à la Bastille, où je fus, d’ailleurs, assez bien traité, et où, sans s’approcher, assurément, de la délicatesse de ce festin, la chère était des plus choisies. Le souper que l’on m’apporta, le premier jour, m’avait paru fort bon. Je me hâtai trop de l’accepter, car ce n’était que le repas de mon domestique. Ce fut lui qui mangea les mets qui m’étaient destinés. Mais, l’obligeance du gouverneur n’alla point jusqu’à me permettre de libres entretiens avec ma maîtresse, ce dont je fus fort privé, à ce point que, sans prétendre à une expérience, et certain que je n’aurais point de dangers à courir, j’eusse peut-être consenti, si c’eût été là une condition expresse à supporter, comme le fit M. Préval, tant mon sang bouillonnait, d’insolites présences.

--Il est de fait, dit M. de Fontpeydrouze, en se tournant vers Mlle Beauvoisin et en lui caressant la gorge sans ménagements, bien qu’elle se défendît, qu’il est des moments où, pour éteindre le feu de la passion, on ne se soucierait point d’être entouré, fût-ce par une foule.

Le ton de cet hôte de M. Tournay qui, lui, ne saurait se départir de la plus exacte politesse, me rebutait, et je me demandais la raison pour laquelle, dans cette compagnie de gens d’esprit, il avait été convié. Je sus, plus tard, que, loin d’être prié, il avait sollicité, d’une façon pressante, cette invitation.

M. Préval s’indigna de nouveau contre la Faculté qui avait déclaré, selon les termes de sa sentence, qu’il avait commis un acte monstrueux et infâme en se prostituant publiquement, et dit qu’il voudrait voir périr ses détracteurs du mal qu’il a su conjurer. Mais cette lettre est longue déjà, Monsieur, et j’aurais encore beaucoup à vous conter. Ce sera pour le prochain ordinaire.

XVI

LE SOUPER DE CHAILLOT (_Suite_)

On ne laissait pas, Monsieur, que de s’échauffer. Les propos devenaient de plus en plus libres, du moins était-ce avec esprit. Cette aimable liberté fut gâtée par les histoires ordurières que se plut à conter M. de Fontpeydrouze. Je vous ai dit cette manière de répulsion qu’il m’inspira dès qu’il parut, avec cette assurance avantageuse dont se garderait un homme qui fût vraiment de qualité. Il est bien vrai que, plus on est délicat, plus on s’amuse de bagatelles. Les récits de M. de Fontpeydrouze, qu’il estimait plaisants, n’étaient que fort sales, et ne provoquaient point le rire. Pour l’amener sur les lèvres des convives, il renchérissait sur ces malpropretés.

On vit alors M. Moreau se lever et s’excuser de quitter la compagnie. Il dit, avec simplicité, que la nuit était déjà avancée et qu’il n’avait point accoutumé de se coucher à l’heure où le soleil se lève, qui était celle où, d’ordinaire, il se mettait à l’œuvre, dans son atelier. Peintre de toutes les grâces, d’autant plus charmantes qu’elles sont voilées, il est choqué de la brutalité.

--Vous avez, dit-il à M. de Fontpeydrouze, de petites façons de parler dont il n’y a pas au monde d’appareilleuse qui voulût s’accommoder. Jugez de mon embarras, ajouta-t-il en souriant, j’ai la bourgeoise habitude de tout rapporter à ma femme, qui est une bonne femme, et, encore que nous ne nous piquions ni l’un ni l’autre de bégueulerie, il ne me serait point commode de lui tenir registre de ces discours salés.

--Pardieu! dit assez insolemment M. de Fontpeydrouze, voici un mari bien scrupuleux.

Je ne sais ce qu’il allait ajouter de malsonnant, mais M. Tournay s’empressa de déclarer que le talent d’un tel maître en son art lui donnait le privilège de la franchise, et que, s’il regrettait, pour ses hôtes et pour lui, la privation causée par ce prompt départ, il admirait trop le pinceau de M. Moreau pour n’avoir point égard aux exigences d’un travail dont le public attendait tant de satisfactions. Quand M. Tournay eut mis un carrosse à sa disposition et l’eut reconduit jusqu’au seuil de la maison, M. de Fontpeydrouze, loin que les égards témoignés par les convives à M. Moreau, lui imposassent, se permit des gorges chaudes sur cet époux si sage et dont les oreilles étaient si susceptibles. M. Tournay le fit taire en protestant que M. Moreau était le plus honnête homme qui fût, et, avec un peu d’impatience, ajouta qu’il ne saurait point bon gré de persiflages à son sujet; et le Fontpeydrouze, qui avait déjà bu largement, se fit emplir son verre de vin d’Espagne.

Mais la conversation reprit sur un ton léger. M. Joliveau, qui est secrétaire de l’Académie royale de musique, fut amené, je ne me souviens plus de quelle manière, à dessiner de piquants portraits de chanteuses et de danseuses. Il dit qu’il avait vu de trop près ces filles d’Opéra, et qu’il connaissait trop leurs roueries pour être sensible à leurs charmes, et que lui, qui les connaissait toutes et eût eu facilement leurs bonnes grâces, il avait pour maîtresse la femme d’un procureur, plus constante en ses attachements. Il en vint à conter une plaisante mésaventure d’hier, dont on a fort ri aux dépens d’une Mlle Grandi, qui est danseuse en double et qui ne serait rien, sans doute, sans le maître de ballet Laval, qui la trouva à son goût. Elle reçut une lettre d’un Anglais, se disant fort épris d’elle, mais ne se pouvant engager que dans une liaison secrète. Il lui proposait vingt mille livres par mois si elle voulait bien le recevoir quand il le désirerait. Mlle Grandi n’eut garde de refuser cette offre magnifique, et elle répondit le plus favorablement du monde. Le mylord se présenta. C’était un homme de belle mine, qui ne laissa pas que de parler de ses biens immenses et de la fortune que lui laisserait son père. Le marché fut tôt conclu, et l’Anglais se hâta d’user des droits qu’il avait acquis. Il était expéditif en toute affaire. A peine eut-il été heureux qu’il regarda sa montre.

--Mademoiselle, dit-il, je suis un homme d’ordre, et je n’aurais point la conscience en repos, si je n’avais exactement acquitté mes dettes. Souffrez que je fasse un rapide calcul. Voici seize minutes (et j’ose dire qu’elles furent bien employées) que j’ai l’honneur de votre compagnie. Sur le pied de vingt mille livres par mois, je vous suis redevable de sept livres, deux sols, un liard et trois deniers. Veuillez constater que je verse entre vos mains cette somme en bonne monnaie de France. Puis il salua et s’en alla. Les Anglais sont tenus pour gens qui sont de grands originaux. Mlle Grandi pensa qu’il était de ceux-là, se divertit de cette fantaisie, comme d’un trait extravagant, et, le divulgua, pour sa confusion, car le prétendu Crésus d’Angleterre était un mystificateur, qui ne songera jamais à revenir.

Mlle Beauvoisin n’avait ouvert la bouche jusque-là, que pour manger et boire.

--J’accepterais volontiers un tel arrangement, dit-elle, à raison de cent mille livres par mois.

Elle voulut faire le calcul de ce que vaudraient alors seize minutes, mais n’y parvint point.

M. Joliveau, qui a l’esprit caustique, se moqua des travers de ce monde du tripot lyrique, sans excepter les compositeurs. On vient de donner à l’Opéra une pastorale, la _Cinquantaine_, qui est le fruit du génie de M. de La Borde, et M. Joliveau le dépeignit, narquoisement, ivre de sa musique, qu’il trouvait la plus belle qui fût et dont il ne se lassait pas, faisant, aux répétitions, reprendre tous les passages aux musiciens, non qu’ils eussent failli dans l’exécution, mais pour l’entendre encore. Un maladroit, oubliant les égards dus aux œuvres d’un homme aussi riche que le premier valet de chambre du roi, dit un jour qu’un air de M. de La Borde rappelait singulièrement un air de Rameau.

--C’est donc, répliqua le fortuné mélomane, que Rameau devina la beauté de mon inspiration.

Mais je suis, Monsieur, un peu trop novice en ce qui a trait au théâtre pour pouvoir vous rapporter, dans tout leur brillant, ces malignités; il faut être usagé dans ce milieu pour saisir tout le sel de ces moqueries.