Lettres écrites d'Égypte et de Nubie en 1828 et 1829
Chapter 9
La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les _Éthiopiens_, les _Bischari_ et des _nègres_. Dans le premier tableau, d'une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages; le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un _prince éthiopien_ nommé _Aménémoph, fils de Poeri_, soutenu par deux de ses enfants, dont l'un lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d'arriver au pied du trône du père de son vainqueur; 2° des chefs militaires égyptiens; 3° des tables et des buffets couverts de _chaînes d'or_ et avec elles des _peaux de panthère_; des sachets renfermant de l'_or en poudre_; des troncs de bois d'_ébène_; des _dents d'éléphant_; des _plumes d'autruche_; des faisceaux d'_arcs_ et de _flèches_; des _meubles précieux_; et toutes sortes de butin pris sur l'ennemi ou imposé par la conquête; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques _Bischari_ prisonniers, hommes et femmes, l'une de celles-ci portant deux enfants sur ses épaules et dans une espèce de couffe; suivent des individus conduisant au roi des _animaux vivants_, les plus curieux de l'intérieur de l'Afrique, le _lion_, les _panthères_, l'_autruche_, des _singes_ et la _girafe_, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là, j'espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l'Égypte un tribut annuel en _or_, en _ébène_ et en _dents d'éléphant_.
Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès (II).» Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d'Éléphantine, dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès!» «Et moi, ta mère Isis, dit l'autre, moi, la dame de Nubie, je t'accorde les périodes des panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui s'écouleront en une vie pure.» J'ai fait copier ces deux tableaux, ainsi que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le Pharaon vainqueur des peuples du _Midi_ et des peuples du _Nord_. Il ne faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine; car c'était le dernier de la belle époque et d'une bonne sculpture que je dusse rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.
Le 31, au coucher du soleil, nous étions à _Kardâssi_ ou _Kortha_, où j'allai visiter les restes d'un petit temple d'Isis, dénué de sculpture, à l'exception d'un bas-relief sur un fût de colonne. J'avais vu, deux heures auparavant, les temples de _Tafah_ (l'ancienne _Taphis_), également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques; mais on juge facilement, à leur genre d'architecture, qu'ils appartiennent au temps de la domination romaine.
Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange avec pavillon autrichien: c'était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher; cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la proue M. Acerbi, consul général d'Autriche en Égypte, qui m'appelait et me saluait de la main. Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et littérateur distingué, qui nous avait traités d'une manière si aimable pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour remonter jusqu'à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte, avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l'Égypte et le rendez-vous des voyageurs, n'en déplaise à la grosse ville du Kaire et à la triste Alexandrie.
Vers deux heures après midi, nous étions à _Déboud_ ou _Déboudé_: nous étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans sculpture, je trouvai qu'il avait été bâti, en grande partie, par un roi éthiopien nommé _Atharramon_, et qui doit être le prédécesseur ou le successeur immédiat de l'_Ergamènes_ de Dakké. Le temple, dédié à Ammon-Ra, seigneur de _Tébot_ (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les débris d'un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des Ptolémées.
Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae, rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage; d'ailleurs, en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur du gargotier arabe qu'on nous donna au Kaire comme un cuisinier cordon-bleu.
C'est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre égyptienne, en abordant à l'île de Philae, rendant grâces à ses antiques divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas dévorés entre les deux cataractes.
Nous avons séjourné dans l'île sainte jusqu'au 7 février, terminant les travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux mythologiques relatifs à l'histoire et aux attributions d'Isis et d'Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s'y trouvent en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des principaux édifices de cette île.
Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l'époque des empereurs; ce qu'il y a de sculpté l'a été sous les règnes d'Auguste, de Tibère et de Claude.
Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et l'existence de ce propylon prouve qu'avant le _grand temple d'Isis_ actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du grand temple.
C'est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles adjacentes de ce monument. Le pronaos est d'Évergète II, et le second pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs de tout l'édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.
Entre les deux pylônes du grand temple d'Isis, il existe à droite et à gauche deux beaux édifices d'un genre particulier. Celui de gauche est un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d'Isis qui vient d'enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du règne d'Auguste et de Tibère. C'est Évergète II qui se donne les honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de la frise extérieure.
Le même roi s'est aussi emparé, par une inscription semblable, de l'édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère Philométor, à l'exception d'une salle sculptée sous Tibère.
J'ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de Philae, l'île de _Béghé_, où la Commission d'Égypte indiquait le reste d'un petit édifice égyptien. J'y ai, en effet, trouvé quelques colonnes d'un tout petit temple de très-mauvais travail et de l'époque de Philométor. Mais des inscriptions m'apprirent que j'étais dans l'île de _Snem_, nom de localité que j'avais rencontré souvent, depuis Ombos jusqu'à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C'était là un des lieux les plus saints de l'Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps avant sa voisine l'île de Philae, qui se nommait _Manlak_ en langue égyptienne. C'est de là qu'est venu le copte _Pilach_, l'arabe _Bilaq_, et le grec _Philai_, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde question de _fil_ (l'éléphant), comme l'ont prétendu de soi-disant étymologistes.
Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la _seconde édition_ d'un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris. J'ai retrouvé les débris de ce temple, et les restes d'une statue colossale du même Pharaon, qui décorait un des pylônes de l'ancien édifice. J'ai recueilli dans cette île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine d'inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et des actes d'adoration faits dans l'île sainte de _Snem_ par de grands personnages de la vieille Égypte, et entre autres: 1° un proscynéma d'un _basilicogrammate commandant les troupes_, sous le Pharaon Aménophis III (Memnon), grammate nommé _Aménémoph_; 2° une inscription attestant le _pèlerinage d'un grand-prêtre d'Ammon_, prince de la famille de Rhamsès; 3° celui d'un prince éthiopien nommé _Mémosis_, sous le Pharaon Aménophis III; 4° celui du prince éthiopien _Messi_, sous Rhamsès le Grand; 5° celui d'un _grand-prêtre_ d'Anouké, nommé _Aménothph_; 6° un proscynéma conçu en ces termes: «Je suis venu vers vous, moi votre serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem! accordez-moi tous les bienfaits qui sont en vos mains, (_à moi_) l'intendant des terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS;» cet Amosis est représenté à côté de l'inscription, levant ses mains en attitude d'adoration; 7° enfin, vers le haut d'une montagne de grands rochers de granit, j'ai copié une belle inscription attestant que l'an XXX, l'an XXXIV et l'an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des princes ses enfants a assisté à la _panégyrie_ de _Snem_, et l'a célébrée par des sacrifices. Je ne parle point de plusieurs inscriptions purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier, Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l'île de _Snem_, soit même de grands travaux d'exploitation dans les montagnes granitiques de cette île, où le granit est de toute beauté.
Avant de quitter Philae, j'allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et Bertin, faire _une partie de plaisir_ à la cataracte, où nous prîmes un modeste repas, assis à l'ombre d'un _santh_ (mimosa fort épineux), le seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre desquels est le roc taillé en forme de siège et qu'un de nos doctes amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l'_Abaton_ nommé dans les inscriptions grecques de l'obélisque de Philae. Ce n'est cependant qu'un rocher comme un autre, avec cette différence qu'il est chargé d'inscriptions fort curieuses, mais qui n'ont aucun rapport avec les dieux de Philae; les plus remarquables de ces inscriptions sont les suivantes:
1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon _Thouthmosis IV_, l'an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth;
2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de soumettre les Éthiopiens, l'an cinquième de son règne, a passé dans ce lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse);
3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph (Smendès), de la XXIe dynastie;
4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.
Je ne parle point d'une foule de proscynéma de simples particuliers, à Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte.
Les rochers sur la _route de Philae à Syène_, et que j'ai explorés le 7 février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes divinités: j'y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand ou à son grand-père (Mandoueï); ce sont les mêmes dont j'ai trouvé de semblables monuments en Nubie.
Je rentrai enfin à Syène, que j'avais quittée en décembre. En attendant que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu'on disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les barques nubiennes à la cataracte, qu'elles ne peuvent franchir), je revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté, sous l'empereur Nerva; c'est un monument de l'extrême décadence de l'art en Égypte; il m'a intéressé toutefois, 1° parce que c'est le seul qui porte la légende hiéroglyphique de _Nerva_; 2° parce qu'il m'a fait connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, _Souan_, qui est le nom copte _Souan_, et l'origine du _Syéné_ des Grecs et de l'_Osouan_ des Arabes; 3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville, représentant un _aplomb_ d'architecte ou de maçon, fait, sans aucun doute, allusion à l'antique position de Syène sous le tropique du Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient d'aplomb le jour du solstice d'été: les auteurs grecs sont pleins de cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais à une époque infiniment reculée.
J'ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en remontant vers la cataracte; j'y ai trouvé l'hommage d'un prince éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme; un acte d'adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le Grand, de ses filles _Isénofré, Bathianthi_, et de leurs frères _Scha-hem-kamé_ et _Mérenphtah_; le prince éthiopien _Mémosis_ (le même dont j'avais déjà recueilli une inscription dans l'île de Snem), agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III; enfin plusieurs proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.
Je visitai pour la seconde fois l'île d'_Éléphantine_, qui, tout entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois faire un _royaume_, pour se débarrasser de la vieille dynastie égyptienne des _Éléphantins_. Les deux temples ont été récemment détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène; ainsi a disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III. Je n'ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d'Anouké, dédié sous Alexandre, fils d'Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, de construction romaine, m'a offert les débris, entremêlés et mutilés, de plusieurs des plus curieux édifices d'Éléphantine, construits sous les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d'une chambre qui termine l'escalier du quai égyptien, j'ai copié plusieurs proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l'inscription d'une stèle mutilée du Pharaon Mandoueï.
Étant allé rejoindre mon escadre, et n'ayant plus rien à voir ni à faire sur l'ancienne _limite de l'empire romain_, je quittai les rochers granitiques de Syène et d'Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur _Ombos_, où le vent a juré de nous empêcher d'arriver, puisque, au moment où j'écris cette ligne, nous sommes au 12 février; il est sept heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur lequel je suis assis.
Ombos, le 14 février à deux heures.
Je suis enfin arrivé avant-hier à _Ombos_, vers le milieu du jour. Nous avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils sont terminés. Tout est encore ici de l'époque grecque: le grand temple est cependant d'une très-belle architecture et d'un grand effet; il a été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II; quelques bas-reliefs sont même du temps de _Cléopâtre Cocce_ et de Soter II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet, longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l'une passant presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose d'Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho; ce sont les dieux seigneurs d'Ombos, et le crocodile que portent les médailles romaines du nome ombite est l'animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.
La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut être que le grec _Tryphoene_ ou _Dropion_; mais la première lecture est plus probable; il est répété trente fois, et il est impossible de s'y tromper.
Le petit temple d'Ombos était, comme l'un de ceux de Philae et le temple d'Hermonthis, un _eimisi_ ou _mammisi_, c'est-à-dire un édifice sacré figurant le _lieu de la naissance_ du jeune dieu de la Triade locale, c'est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux fils des deux Triades d'Ombos.
C'est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit la plus grande partie du monument, que j'ai trouvé des blocs ayant appartenu à une construction bien plus ancienne, c'est-à-dire à un temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et avec les débris duquel on avait construit une partie de l'_eimisi_, sous Évergète II, Cocce et Soter II.
Le grand temple d'Ombos n'est donc encore qu'une seconde édition: et c'est au plus ancien temple de Saturne qu'appartenaient les jambages d'un tout petit propylon encastré aujourd'hui sur la face extérieure de l'enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique de ce _propylon_, inscrit au bas des deux jambages, était _Porte_ (ou propylon) _de la reine_ Amensé, _conduisant au temple de Sévek-Ra_ (Saturne). On n'a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l'époque de Philométor, et conduisait au petit temple actuel.
Le vent souffle toujours avec autant de violence; s'il cesse dans la nuit, nous en profiterons pour aller à _Ghébel-Selséléh_, où nous attend une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que conditionnellement.
_Toujours Ombos_, le 16. Je me réjouis d'avance en pensant que j'aurai peut-être à Thèbes un nouveau courrier; j'y serai à la fin du mois. Je trouve les lettres de Paris un peu courtes; on oublie que je suis à mille lieues de France, et les soirées sont si longues! Toujours fumer ou jouer à la bouillotte! Il nous faudrait une bonne édition des petits paquets de Paris. Qu'on ne me trouve pas exigeant; j'ai presque le droit de l'être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d'écrire, et que je clos au plus vite, de peur qu'on ne dise que les plus grands bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde cataracte.... Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a apporté nos lettres de France.... Je n'ai pas oublié les notes de M. Letronne; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée l'inscription d'Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une couleur rouge vif encore très-visible; je n'ai pu vérifier ce qu'il y avait sur Sérapis à _Tafah_, la pierre qui devait porter ce nom n'existant plus.... Adieu.
DOUZIÈME LETTRE
Biban-el-Molouk (Thèbes), le 25 mars 1829.
J'ai écrit un mot en courant, le 11 de ce mois ou environ, que le consul général d'Autriche, M. Acerbi, quittant la ville royale, m'a promis d'expédier d'Alexandrie; par le premier bâtiment partant pour l'Europe. J'annonçais notre arrivée, en très-bonne santé (tous tant que nous sommes), à _Thèbes_, où nous rentrâmes le 8 mars au matin, après avoir heureusement terminé notre voyage de Nubie et de la haute Thébaïdé; nos barques furent amarrées au pied des colonnades du palais de _Louqsor_, que nous avons étudié et exploité jusqu'au 23 du mois courant. Je tenais à profiter de nos barques pour notre travail de Louqsor, parce que ce magnifique palais, le plus profane de tous les monuments de l'Égypte, obstrué par des cahuttes de fellahs qui masquent et défigurent ses beaux portiques, sans parler de la chétive maison d'un _bim-bachi_, juchée sur la plate-forme violemment percée à coups de pic, pour donner passage aux balayures du Turc, qui sont dirigées sur un superbe sanctuaire sculpté sous le règne du fils d'Alexandre le Grand; ce magnifique palais, dis-je, ne nous offrait aucun local commode ni assez propre pour y établir notre ménage. Il a donc fallu garder notre maasch, la dahabié et les petites barques, jusqu'au moment où nos travaux de Louqsor ont été finis.